La descente de Pégase

James Lee Burke · Chapitre 19 sur 28

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La descente de Pégase

Chapitre 19

 

 

Contrecoup de ce que j’avais infligé à Lefty Raguza, mes mains tremblaient tellement que Clete fut contraint de prendre le volant. Le vent avait brisé la branche maîtresse d’un chêne sur un câble électrique près de Four Corners, plongeant une partie de la ville dans l’obscurité et mettant tous les feux de signalisation hors service. Clete traversa le quartier noir en trombe, longea l’université et s’engagea au milieu des éclaboussures dans un tunnel pour rattraper la quatre voies de New Iberia. Il n’alla pas plus loin que le premier magasin de spiritueux au sud de la ville.

— Qu’est-ce que tu fais ? demandai-je.

— C’est l’heure de consommer du liquide fort en octane. Je suis trop vieux pour tout ça. Tu veux un Dr Pepper ? dit-il en sortant du pick-up.

— Laisse la gnôle où elle est, Clete.

— T’aurais dû voir ta gueule là-bas. Parfois, tu me fous la trouille, Dave.

Ses mots et leur contenu semblaient sortir de la bouche d’un autre. Je le vis entrer à l’intérieur du magasin de spiritueux puis poser sur le comptoir un pack de bières et une bouteille de Johnny Walker. Il acheta une portion de boudin et pendant que l’employé le réchauffait dans le micro-ondes, il se dirigea vers le réfrigérateur et en sortit une grande bouteille de Dr Pepper. Je voulais aller le rejoindre et l’entendre me répéter ce qu’il venait de dire, comme si en lui demandant des comptes, je pouvais effacer le fait que sa remarque m’avait piqué au vif. Avant de me rendre compte que je m’intéressais moins à Clete qu’à ses achats, les bières Dixie bien glacées, leurs étiquettes or et vert emperlées d’humidité et la bouteille de Johnnie Walker dont la chaude couleur ambrée aux reflets incandescents semblait m’appeler. Je me passai la main sur la bouche et gardai les yeux fixés sur la silhouette mouvante des arbres dans le vent et les brefs éclats de lumière jaune qui crevaient silencieusement la couche nuageuse comme des échardes.

Clete ouvrit la porte du conducteur et entra dans l’habitacle, essuyant la pluie sur ses yeux du revers de son poignet. Il me tendit le Dr Pepper et dévissa le bouchon de la bouteille de Johnnie Walker. Il me jeta un coup d’œil à l’oblique avant de l’attaquer.

— C’est vraiment la merde, Dave, mon système nerveux est foutu, fit-il.

Il but une longue goulée qu’il chassa d’un coup de Dixie. La couleur monta à ses joues et son torse se gonfla sous sa chemise.

— Wow, ça va nettement mieux. Je jurerais que ce cocktail descend directement dans ma queue. Quatre doigts de scotch ou de gin et faut que je l’enferme dans une chambre forte.

— C’était quoi cette vanne sur ma gueule ? demandai-je.

— J’ai cru que t’allais tuer le mec.

— Il méritait une correction. Si c’était à refaire, je referais exactement la même chose.

— Tu veux perdre ton insigne pour une saloperie comme Raguza ? C’est pas la paroisse d’Iberia, ici. T’as aucun filet de sécurité, Belle Mèche.

Il but une nouvelle goulée de scotch et je le vis qui m’observait du coin de l’œil.

— Bois ton Dr Pepper, conseilla-t-il.

— Redis-moi ça et tu vas voir le résultat.

Il alluma la radio et commença à changer les stations.

— Les Cubs jouent, ce soir.

J’éteignis la radio.

— Quand vas-tu arrêter de me faire la morale, Clete ? dis-je.

Il posa ses bouteilles sur le plancher et posa ses énormes bras sur le volant.

— Bon, voilà ce qui se passe. Le problème, c’est pas toi, c’est moi. Je ne plaisantais pas quand je parlais de verrouiller ma queue dans une chambre forte. Je suis dedans jusqu’au cou, avec Trish. Ce n’est pas seulement sexuel. J’en pince vraiment pour elle. Mais je crois qu’elle et ses copains sont en train de manigancer un coup d’envergure.

De toute évidence, il avait décidé d’orienter la conversation dans une autre direction dans le seul but de me protéger de ma propre mauvaise humeur et de la part d’ombre qui survivait en moi. Mais c’était Clete Purcel, ça, un homme qui n’hésitait pas à risquer sa peau pour sauver ses amis d’eux-mêmes.

— Un coup d’envergure ? Où ça ? demandai-je.

— Peut-être le casse d’un casino.

— C’est eux le casse de Mobile, non ?

— Si c’est eux, ils ont eu de la chance. C’est tous des amateurs. Tous les matins, ils se lèvent en pensant qu’ils sont chanteurs de country, boxeurs ou scénaristes à Hollywood. Être avec eux, c’est comme se retrouver dans une pièce remplie de schizophrènes. Écoute, je traîne peut-être quelques casseroles mais je suis pas un malfaiteur, bon Dieu.

— Laisse-les tomber.

— Et qu’est-ce que je fais ? Je balance Trish par-dessus bord parce qu’elle veut épingler au mur le mec qui a tué son père ?

— En un mot, oui.

Comme il gardait le silence, je poursuivis.

— Je crois qu’ils ont déjà visité en douce le domicile de Bruxal.

— Comment tu sais ça ?

— C’est Joe Dupree, des bureaux de Lafayette, qui me l’a appris. Deux mecs se sont fait passer pour des employés du gaz et ont eu libre accès à la maison pendant une demi-heure.

— Pour quoi faire ?

— Qui sait ? Arrête de boire si tu dois conduire.

— Ils ont réussi à pénétrer à l’intérieur de chez Bruxal ?

— Demande à Trish Klein.

— Dave, t’es particulièrement doué pour filer le cafard aux autres. Toutes les femmes que je rencontre transforment ma vie en cauchemar. Et tout ce que tu peux dire c’est : « Arrête de boire si tu dois conduire » ? Y a vingt minutes, tu essayais de tuer un type à mains nues. Pourquoi ne pas montrer un peu d’empathie pour changer ?

On était de retour à la normale. Il démarra, faisant crisser les roues sur le gravier et rejoignit la route en vrombissant après un tête-à-queue sur l’asphalte, courbé sur son volant comme un Béhémoth mélancolique.

 

*

J’avais laissé un mot pour Molly avant de passer chercher Clete pour aller rendre visite à Monarch Little. À mon retour, mon mot était toujours sur la table avec un mot de la main de Molly au bas de la page : Trop fatiguée pour rester debout. Tarte aux noix de pécan et lait dans réfrigérateur. Je t’aime, Molly.

Je vérifiai le répondeur automatique ainsi que l’identité des éventuels correspondants. Personne n’avait téléphoné ce soir. Je me déshabillai dans la salle de bains, fourrai ma chemise couverte de sang et mon pantalon bien au fond du panier de linge sale et entrai sous la douche. Molly dormait toujours quand je m’allongeai à ses côtés. Dehors, la pluie tombait goutte à goutte sur les arbres et de temps à autre, le gyrophare silencieux d’un véhicule d’urgence flashait dans la rue. Mais aucun ne s’arrêta devant chez moi.

De toute évidence, Lefty Raguza ne m’avait pas balancé à la police de Lafayette. Avait-il décidé de revenir me rendre visite afin de régler la situation tout seul ? J’en doutais. Son plus gros problème concernait Whitey Bruxal qui, comme tous ceux de son engeance, cherchait la respectabilité presque autant que le pouvoir et l’argent en quantité obscène. Or, après avoir commis un acte de cruauté indigne sur un animal, Raguza venait de lâcher le nom de Bruxal au beau milieu d’une bagarre dans un rade des bas quartiers de la ville et j’avais l’intuition que la visite de Whitey au chevet de son employé ne serait pas des plus sympathiques.

Mais j’avais un problème personnel qui ne me laissait pas en paix et m’empêchait de trouver le sommeil. Au bout de quatre heures d’insomnie, j’abandonnai tout espoir d’échapper à la gargouille qui vivait en moi et m’assis au bord du lit, les mains sur les genoux, ma tête remplie d’images dont aucune puissance au monde n’aurait pu me libérer. L’horloge digitale sur la table de nuit indiquait 4 : 13.

— Qu’est-ce qui ne va pas, Dave ? demanda la voix de Molly.

— J’ai essayé de tuer un homme ce soir, répondis-je.

Je sentis bouger son corps et ses jambes et ses fesses glisser sous les draps. Elle fit le tour du lit et vint s’asseoir à côté de moi. Elle me prit la main et me scruta d’un regard intense.

— Essayé de tuer quel homme ? dit-elle.

— Celui qui a empoisonné Tripod. Je lui ai défoncé le visage à coups de pied avant de lui enfoncer ce tube de poison dans la gorge. Littéralement. Je voulais qu’il s’étouffe.

Elle regarda au loin, sa main toujours posée sur la mienne.

— Tu l’as sérieusement blessé ?

— Suffisamment pour qu’il ne s’amuse jamais plus à empoisonner un de nos animaux.

— Dave, quand tu dis que tu voulais tuer cet homme, tu décris une émotion. Pas une intention. Ça fait une différence énorme. Si tu avais réellement voulu le tuer, il serait mort.

Je réfléchis à ses paroles dont le sous-entendu n’était pas nécessairement flatteur.

— Je n’ai jamais tiré sur quelqu’un qui ne voulait pas me tuer d’abord, dis-je, défendant un passé de violence qui remontait au Vietnam.

— Cet homme est une véritable ordure et j’aurais préféré que tu ne te lances pas seul à sa poursuite. Mais cesse de te juger aussi durement. Tu protégeais une créature incapable de se protéger elle-même. Tu ne penses pas que Dieu est à même de le comprendre ?

Je ne suis pas théologien mais à mes yeux, l’absolution peut nous être accordée sous de multiples formes. Peut-être vous arrive-t-elle par les doigts d’une femme sur votre peau. Certains appellent ça le pouvoir rédempteur de l’amour. Alors pourquoi le combattre quand il vient à vous ?

 

*

 

Le lendemain matin était un samedi et j’appelai Helen à son domicile. Je lui racontai ce que j’avais fait la veille sans omettre le moindre détail, y compris le fait que Clete m’avait servi de renfort avec un fusil à pompe calibre 12. À la fin de mon récit, j’entendis un grognement sourd monter à l’autre bout du fil et une barre d’acier me comprima le sternum.

— T’es toujours là ? fis-je.

— Je ne sais que dire.

— Y a pas eu d’appel à Police-Secours ?

— C’est ça qui te préoccupe ?

— C’est Raguza qui avait distribué les cartes. Quand on voit ce qu’il a fait à Tripod, je trouve qu’il s’en est bien sorti.

— Inutile d’en parler, c’est une perte de temps. Tu n’entends rien de ce que je te dis.

— Je t’ai appelée pour te dire que si je dois passer sur la sellette, je suis prêt à assumer. Et si ça doit me coûter mon boulot, eh bien tant pis. Je ne veux pas te compromettre.

— J’ai du mal à supporter cet étalage de magnanimité.

— J’ai fait ce qui me semblait juste. Je suis désolé si je t’ai créé des ennuis, à toi ou au service, dis-je. Je connais Raguza, Helen. C’est le genre de type qu’il faut mettre hors d’état de nuire avant qu’il puisse casser la baraque.

Il y eut un moment de silence, puis j’entendis comme un bruit de pain sec qu’on écrasait et je compris qu’elle mangeait un toast. Je pensais en avoir terminé avec notre conversation en me disant que mon passage au confessionnal s’était achevé mais comme souvent lorsque j’étais confronté à la personnalité complexe d’Helen Soileau, je me trompais.

— Un de ces quatre, ils auront ta peau, papy. Et quand ce jour-là arrivera, une grosse partie de moi mourra avec toi, dit-elle.

Je sortis et me mis à travailler au jardin, étalant des pelletées de compost sur les plates-bandes, les yeux brûlés par la sueur. Puis j’allai courir trois kilomètres dans le parc mais les mots d’Helen restaient fichés en moi comme des pointes de flèches dans ma poitrine. Au moment où j’arrivais chez moi, complètement essoufflé et mourant d’envie de prendre une douche, Betsy Mossbacher débarqua dans mon allée au volant d’une Toyota gris acier.

— Bonjour, lui fis-je.

Sans répondre, elle sortit de sa voiture et me regarda froidement. Elle portait un jean ceinturé haut sur ses hanches et ses bottes de cow-boy étaient couvertes de poussière.

— Quel est le problème ? demandai-je.

— Vous, répondit-elle.

— Va falloir m’expliquer ça.

— Vous vous êtes rendu à Lafayette et vous avez foutu une branlée de première à Raguza.

— Oui, et alors ?

Mon attitude cavalière parut mettre le feu aux poudres. Ses yeux restaient fixés sur mon visage comme si elle évaluait combien elle pouvait en dire à un imbécile.

— Écoutez-moi bien, vous. Nous avons des informations sur la façon dont fonctionne le cercle intime de Whitey Bruxal. Saisissez-vous la signification de ce que je vous dis là ?

— Vous l’avez mis sur écoute ?

Elle ignora ma question.

— Bruxal pense que Trish Klein et sa bande de joyeux drilles s’apprêtent à faire un casse dans une de ses entreprises. Il pense aussi que votre gros pote, Clete Purcel, est impliqué dans l’affaire. Et qu’est-ce que vous décidez de faire, tous les deux ? Vous partez redessiner la figure de Raguza et vous lui enfoncez un tube de colle dans la gorge.

— C’était du poison à cafards.

Je soupçonnai son clignement de paupières d’être le signe d’une colère qu’elle maîtrisait mal.

— Vous trouvez ça drôle ?

— Non, pas du tout, répondis-je.

— Bien. Parce que nous avons maintenant des raisons de croire que Whitey vous soupçonne, ainsi que Purcel, de travailler pour Trish Klein. En fait, je ne serais pas surprise si c’était le cas.

— Faux. Écoutez, saviez-vous que la maison de Bruxal avait été visitée ?

— Non, répondit-elle avec surprise.

— Je crois que les coupables sont les amis de Trish Klein. Ils ont convaincu la femme de Whitey qu’ils travaillaient pour la compagnie de gaz.

Je vis la consternation se peindre sur son visage. De toute évidence, la police de Lafayette ne partageait pas ses informations avec elle, parce qu’elle était une femme ou parce qu’elle travaillait pour le FBI, voire les deux à la fois.

— Qu’est-ce qu’ils cherchaient ?

— Aucune idée. Mais quoi qu’il en soit, Purcel n’y a pas participé.

— Ce n’est pas notre impression. L’anatomie de votre ami semble s’être inversée. Je crois que son pénis et ses tripes ont pris la place de son cerveau, dit-elle.

— Vous n’avez pas le droit de parler de lui de cette façon, dis-je.

— Vous ne captez toujours pas, hein ? Je travaille avec certaines personnes qui sont loin d’être aussi charitables que moi. Elles ne verseraient pas de larmes si Bruxal décidait de descendre votre ami. Ou s’il décidait de lancer un contrat sur la tête d’un inspecteur de la paroisse d’Iberia connu pour son hostilité envers le Bureau fédéral.

— Vous êtes une sacrée clique.

— Et vous êtes loin de tout savoir, rétorqua-t-elle.

Je lus alors sur son visage une expression que les policiers d’expérience reconnaissent, celle du flic qui n’est plus synchro avec ses collègues, ses supérieurs ni même avec les obligations politiques et bureaucratiques dont on l’avait accablé. Peut-être y avait-il encore place dans les services du gouvernement pour les altruistes et les iconoclastes mais j’attends toujours d’en voir qui ne soient pas traités, au mieux, comme des incongruités et au pire, comme des objets de suspicion et de peur.

— J’ai parlé avec Monarch Little la nuit dernière, repris-je. Il a reconnu qu’il avait téléphoné à Tony Lujan et essayé de lui soutirer du blé juste avant sa mort. Ils étaient censés se retrouver au Boom Boom Room, mais Monarch prétend qu’il a décidé de ne pas y aller.

— Et alors ? fit-elle.

— Je le crois. Je pense que Monarch est innocent.

Elle cassa un morceau d’ongle entre ses dents et laissa filer son regard vers le bas de la rue.

— Qui soupçonnez-vous du meurtre ?

— Là, tout de suite, je parierais sur Slim Bruxal.

— Possible, dit-elle. Dites à Purcel de mettre un éteignoir sur sa chandelle et d’éviter les casinos. Et aussi autre chose…

— Je ne sais pas si j’arriverai à en supporter davantage.

— J’ai parlé au shérif avant de venir ici. Elle semble avoir une attitude très protectrice à votre égard. Je remercierais ma bonne étoile si j’avais un patron comme elle.

Je décidai de ne pas faire de commentaire sur cet inventaire de ma vie privée. J’écrivis mon numéro de portable sur un bout de papier et le lui tendis.

— Transmettez-moi tout ce que vous pourrez trouver sur Trish Klein. Je ferai la même chose, dis-je.

— J’espère que vous dites la vérité.

— Je ne voudrais pas vous vexer mais je crois que vous devriez sérieusement réfléchir à la façon dont vous vous adressez à autrui, agent Mossbacher.

— Foutez-vous de ma gueule, en plus, répliqua-t-elle.

Après avoir fourré mon numéro dans la pochette de sa chemise, elle démarra, recula dans ma poubelle et l’écrasa entre son pare-chocs et un chêne.

— Oh, non, j’y crois pas. Ça recommence, dit-elle en tournant le volant et en rebondissant sur le trottoir dans un crissement de tôle sur le béton à vous donner des frissons.

J’étais convaincu que c’était bien une race unique qu’ils élevaient à Chugwater, Wyoming.

 

*

 

Dimanche, je me rendis avec Molly à la chapelle de l’université de Lafayette pour y assister à la messe avant d’aller déjeuner d’une friture d’écrevisses chez Foti à St. Martinville et de partir en balade sur Lake Martin à bord d’un hydroglisseur. Ce fut un merveilleux après-midi : le lac était vaste, ses eaux gonflées par l’orage et ses rivages bordés de cyprès inondés et de saules pleureurs qui frissonnaient dans la brise. Sanglés dans les sièges surélevés du bateau qui rugissait au milieu des nénuphars, nos oreillettes anti-bruit bien ajustées sur les oreilles, s’offrit à nos yeux une vue extraordinaire de la beauté paradisiaque qui caractérisait jadis la Louisiane tout entière. Chaque fois que l’embarcation obliquait ou faisait une embardée au-dessus d’un marécage qui n’était guère plus qu’une étendue de sable mouillé, Molly se collait à mon bras comme une adolescente sur les montagnes russes d’une fête foraine.

Pour autant, je ne parvenais pas à oublier ma conversation avec Betsy Mossbacher. De toute évidence, elle avait appris grâce à une écoute téléphonique que Whitey Bruxal était persuadé que la fille d’un homme qu’il avait fait assassiner s’apprêtait à le mettre sur la paille. Qu’il ait de l’eau glacée dans les veines et qu’il se soit très certainement gagné le respect de Meyer Lansky, le génie de la finance de la mafia, grâce à son intelligence et à ses talents de mathématicien, était certainement vrai. Mais à l’instar de ses mentors de Brooklyn et de Miami, j’étais sûr que Whitey était rongé par l’avarice et comme tout individu accro à l’argent, sa plus grande et constante angoisse n’était pas de perdre sa vie ou même son âme.

— À quoi penses-tu ? demanda Molly.

— À rien, répondis-je.

Nous étions descendus de l’hydroglisseur et nous dirigions vers sa voiture. De l’autre côté du lac, le soleil était suspendu juste au-dessus d’une rangée de saules pleureurs que franchissait une longue file segmentée d’oies noires. Molly prit ma main dans la sienne.

— Tu penses encore à cet incident de l’autre soir ?

— Un petit peu.

— Tu as communié, n’est-ce pas ?

— J’étais soûl quand mon ami Dallas Klein est mort. Si je n’avais pas bu, j’aurais pu supprimer deux de ces types.

— Tu dois lâcher le passé, Dave.

— Ça marche pas comme ça.

— C’est quoi « ça » ?

— Nous sommes le total cumulé de nos actions et des endroits où nous avons vécu. Je vois encore le visage de Dallas dans mon sommeil. Ce n’est pas par accident que Whitey Bruxal se retrouve ici, répliquai-je.

Je vis son regard se remplir d’une telle tristesse que je me serais coupé tous les doigts de la main pour la faire disparaître.

J’aurais dû être heureux de tous les cadeaux que me faisait la vie. Et d’ailleurs, je l’étais, plus encore que je n’aurais su le dire. Mais j’avais trouvé une manière de faire payer Whitey Bruxal pour Opa-Locka, en Floride, et, d’une façon ou d’une autre, je m’apprêtais à effacer l’ardoise.

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