La descente de Pégase
Chapitre 24
À onze heures lundi matin, nous avions tous les mandats de perquisition en main. Après avoir coordonné nos actions avec les forces de police de Lafayette et celles du bureau du shérif, chaque unité se présenta avec son mandat aux trois adresses simultanément pour empêcher les cibles de communiquer.
À quatorze heures quarante-cinq précises, Helen arriva chez Lujan, accompagnée de deux inspecteurs en civil. Les inspecteurs de Lafayette commencèrent une fouille en règle de la maison de Bruxal et Joe Dupree, du poste de police de Lafayette, m’accompagna avec Top, notre adjudant-chef en retraite, à la résidence de Slim Bruxal.
Les cours d’été avaient cessé et tous les étages de la grande maison de style victorien – l’avant-dernière étape de la courte vie d’Yvonne Darbonne – s’étaient presque complètement vidés de leurs habitants. Les climatiseurs fixés aux fenêtres avaient été éteints, soit par économie, soit parce qu’ils étaient hors d’usage, et l’édifice entier semblait diffuser une chaleur incommodante et une odeur de vêtements moisis et de nourriture avariée comme si quelqu’un avait oublié de vider la poubelle. En fait, sans l’humour forcé et les plaisanteries irrévérencieuses que les étudiants aimaient à échanger en signe de camaraderie plus ou moins sincère, la résidence était un endroit lugubre et déprimant, comme si les planchers, les corridors sombres et les papiers peints tachés d’auréoles n’étaient imprégnés d’aucun souvenir digne d’intérêt et n’avaient qu’une fonction utilitaire.
Un jeune au corps massif et aux cheveux taillés en brosse avec des tatouages rouge et vert sur les bras feuilletait un magazine sur la galerie à l’arrière. Il nous déclara n’avoir vu aucune batte de base-ball dans la maison.
— Tu t’appelles comment ? demandai-je.
— Sonny Williamson.
— Vous avez un punching-ball dans le jardin, Sonny. Il doit bien y avoir d’autres équipements de sport ici. Où se trouvent-ils ?
Il baissa son magazine et contempla la haie.
— Je n’en ai aucune idée, répliqua-t-il.
— Lève-toi, ordonna Joe.
— Quoi ? fit le gamin.
Ses cheveux coupés court étaient gras et clairs au niveau des pointes, ses bras rougis par le soleil.
— Non seulement t’es impoli, mais en plus t’es sourd ? dit Joe.
— Non, fit le jeune homme en se levant lentement.
— C’est toi qui vas nous faire faire le tour du propriétaire. Si je pense que tu caches des pièces à conviction dans une enquête pour homicide, je vais te pourrir la vie, reprit Joe.
— C’est quoi votre problème, là ? dit le gosse.
— Mon problème, c’est toi. J’aime pas tes tatouages. Et si tu veux connaître le fond de ma pensée, je les trouve vraiment moches. Où tu t’es fait faire ça ?
— À Houston.
— Tu devrais aller te faire rembourser. Tu sers d’appât à ces mecs ?
— Appât ? Mais qu’est-ce que ça v…
— Ferme ta gueule. Où sont les battes de base-ball ? dit Joe.
— Y a tout un bordel dans le garage. Si vous voulez aller voir, vous avez ma putain de permission.
— Merci pour ton aide. Maintenant, assieds-toi là et bouge plus jusqu’à ce que je te le dise, fit Joe.
Au même moment, le portable de Joe se mit à vibrer sur sa hanche. Il jeta un coup d’œil au numéro qui s’affichait et prit l’appel tandis que Top et moi nous rendions au garage. La chaleur y était étouffante. Sous un soleil qui la chauffait à blanc, la toiture en aluminium n’était ventilée que par des fissures dues à la rouille, les chevrons étaient garnis de nids de guêpes.
— Les voilà, fit Top en désignant un sac en toile épaisse rempli de battes de base-ball.
— Emporte-les dans la voiture, si tu veux bien, Top. Je voudrais aller parler au gamin sur la terrasse, dis-je.
— Tu crois vraiment que c’est un étudiant ? demanda-t-il.
— Bien sûr. Pourquoi pas ?
— Je me suis engagé dans les Marines parce que je ne pensais pas qu’un type comme moi avait une chance d’être accepté à l’université, expliqua-t-il en chargeant le sac sur son épaule par la bandoulière. Et j’ai fini à Khe Sanh. Je crois que j’ai pas bien réfléchi.
— Ça aurait pu être pire.
— Comment ça ?
— T’aurais pu finir membre d’une confrérie comme celle-ci, dis-je.
Le coin de ses yeux se plissa et le paquet de battes en bois et aluminium cliqueta sur son dos.
Je retournai au jardin. Le soleil s’était caché derrière un nuage et le feuillage bruissait doucement sous le vent. Le gamin lisait toujours son magazine et leva les yeux vers moi. Son regard bleu, à l’image d’une eau profonde et limpide, était insondable, vide de pensée ou de sens moral.
— Montre-moi l’intérieur de la maison, tu veux bien Sonny ?
Il envoya balader son magazine et me précéda dans le bâtiment. Mais avant que je le suive à l’intérieur, je vis Joe Dupree qui refermait son portable, l’air mystifié par la conversation qu’il venait d’avoir, et me faisait signe de le rejoindre un peu plus loin, hors de portée des oreilles de Sonny Williamson.
— C’était un de mes potes qui m’appelait du tribunal. Trish Klein a plaidé « coupable » pour l’accusation de vol à l’étalage, elle a payé son amende et elle est repartie, libre comme l’air.
— Tu n’as pas eu de comptes-rendus sur des délits commis contre Bruxal ou ses intérêts financiers ?
— Aucun, répondit-il.
— Peut-être qu’après tout, elle n’utilisait pas la prison comme alibi, alors.
— Je reste persuadé que c’est son gang qui s’est introduit chez Bruxal, rétorqua-t-il.
— Aucune nouvelle du FBI ?
— Mossbacher m’a appelé deux fois. Elle a l’air carré mais elle n’en sait pas plus que nous.
— Tu as quelqu’un pour filer Klein ?
— Avec notre budget d’heures supplémentaires ? On n’a même pas les hommes qu’il nous faudrait pour surveiller notre propre parking, répliqua-t-il. Tu as fini ici ?
— Quasiment.
Je n’aurais su dire pourquoi j’avais envie de visiter la résidence en compagnie de Sonny Williamson. Peut-être, comme beaucoup de gens, voulais-je croire à l’exhortation d’Orwell nous engageant à nous souvenir que les êtres humains sont toujours meilleurs que l’opinion que l’on a d’eux. Demandez à un flic de base combien de fois il jette un regard dans son rétroviseur vers le suspect dont les vêtements sont encore mouchetés du sang de sa victime, uniquement dans l’espoir de surprendre chez lui une lueur d’humanité qui dissipera le sentiment grandissant que nous ne descendons pas tous de la même lignée.
— Tu as un nom intéressant, dis-je dans la cuisine.
— Pourquoi ça ?
— Sonny Boy Williamson était un célèbre bluesman de Jackson dans le Tennessee. La ville qui nous a aussi donné Carl Perkins, expliquai-je.
Il parut réfléchir aux implications de mes propos.
— Jamais entendu parler de ces gars-là, répondit-il. Qu’est-ce que vous voulez voir ?
— Les chambres.
— Elles sont toutes à l’étage.
— Bien, dis-je.
À l’évidence, il n’aimait pas s’embarquer dans une mission dont le but lui était caché. Il s’arrêta sur le palier du premier étage et fit un geste vague en direction du couloir.
— Environ une demi-douzaine de gars dorment ici mais ils sont partis pour l’été, dit-il.
Du haut de la rampe, je jetai un coup d’œil au salon juste en bas, à la moquette usée jusqu’à la corde et aux meubles rayés.
— Vos soirées se tiennent au rez-de-chaussée, d’habitude ? demandai-je.
— Quand on en fait, oui.
— Tu te souviens d’une fête qui a eu lieu autour des vacances de Pâques ?
— Pas vraiment.
— Réfléchis bien.
— Je m’en souviens pas, répéta-t-il en faisant non de la tête.
— Des soirées du genre baise et picole ?
— Non mec, pas chez nous.
Je posai ma main sur son épaule, comme un aveugle l’aurait fait s’il avait voulu quelqu’un pour l’aider à traverser une route dangereuse.
— Montre-moi donc les chambres, Sonny. J’ai confiance en toi. Je sens que tu veux bien faire.
La chaleur de l’après-midi était montée au plafond, l’air était immobile, gris de poussière. Une goutte de sueur dégoulina sur le côté de son visage, traçant une ligne bien nette.
— Allez vérifier. C’est rien que des chambres vides, dit-il en raidissant son dos.
— Mais tu sais très bien celle qui m’intéresse. La fille était défoncée quand elle est arrivée ici et puis elle a pris une nouvelle dose et elle ne devait pas trop bien tenir sur ses jambes. Un mec a dû lui proposer de l’aider, tu vois… Il a dû lui montrer où était la salle de bains ou lui proposer de s’allonger quelque part. Il n’y en avait qu’un, pas vrai ? Parce qu’elle était pas du genre à monter avec deux ou trois types. Ça lui aurait mis la puce à l’oreille et en plus, ça aurait fait mauvais genre. Qui était ce jeune homme, Sonny ? Je ne crois pas qu’il s’agissait de Tony Lujan et je sais qu’elle n’aimait pas Slim Bruxal, parce qu’elle ne lui faisait pas confiance. Qui est le gars qui a emmené Yvonne Darbonne en haut ?
Il avait fait un pas en arrière pour que ma main quitte son épaule. Sa nuque était luisante de sueur, sa respiration audible dans le silence.
— Je n’étais pas là, dit-il.
— Comment peux-tu dire que tu n’étais pas présent si tu ne te rappelles même pas la soirée en question ? Tu veux dire que tu ne vas pas aux soirées de la confrérie ?
Il me fixa en silence, incapable de raisonner ou de répondre. Je poussai une porte de chambre déjà entrouverte. La penderie était vide, les tiroirs de la commode tirés, le lit se résumait à un matelas taché sur un sommier à ressorts.
— C’est ça votre baisodrome ? dis-je.
— Vous vous trompez complètement.
— Mais bien sûr. Est-ce que tu faisais partie du lot, Sonny ?
— Quel lot ?
— Elle avait déjà été violée ce jour-là. Elle était ivre et défoncée, incapable de se protéger. Est-ce que tes copains t’ont dit que c’était un bon coup ? Est-ce que toi aussi, tu as pris ton tour ?
— Je vous dirai plus rien.
— Tu n’en as pas besoin, Sonny. Les gens se mettent en prison de diverses façons. Je crois que tu as une condamnation à perpète tatouée sur le front.
Je l’abandonnai dans le couloir, redescendis l’escalier et sortis dans le jardin, dans la fraîcheur de la brise et sous les ombres mouvantes des arbres sur la pelouse. Je humai un parfum de fleurs venant de l’autre côté de la rue et les odeurs des voitures qui passaient dans les trouées de lumière entre le feuillage épais des chênes verts. Je me glissai dans le mouvement de va-et-vient du monde, loin de la destruction systématique d’une jeune vie.
Je remontai dans la voiture de patrouille et Sonny Williamson sortit sur la galerie, poings serrés, biceps gonflés, prêt à frapper.
— Comment ça, condamnation à perpète ? hurla-t-il. C’est quoi votre problème, mec ?
*
Aucune batte de base-ball ne fut trouvée ni chez Lujan ni chez Bruxal et l’équipe avait déjà quitté les lieux quand je me présentai au domicile de Bruxal en compagnie de Top. Mais un désastre avait de toute évidence frappé la famille. Une fenêtre de l’étage était brisée, un pot de terre cuite gisait en morceaux sur la terrasse et la plante déracinée se desséchait au soleil. Les portes étaient grandes ouvertes et la climatisation tournait dans la chaleur. Le 4x4 noir à la carrosserie lustrée avait reculé dans un pilier en stuc avant d’être abandonné sur place, les fils électriques sortant du feu arrière brisé.
Top gara la voiture de patrouille dans l’allée et nous nous rendîmes ensemble sur le perron. La sonnette résonna dans la maison mais personne ne se présenta à la porte restée béante. Le salon était jonché d’une quantité impressionnante de paperasses qui semblaient avoir été arrachées de classeurs. Nous fîmes le tour de la maison et, dans une grange jouxtant l’écurie, trouvâmes Slim Bruxal qui pansait la Morgan à la robe cuivrée que j’avais déjà remarquée en train de galoper dans les prés, au cours de ma visite antérieure.
Slim n’avait pas l’air en forme. Un de ses yeux était enflé et injecté de sang et une écorchure récente rouge vif s’étalait sur son autre joue. Son T-shirt était imbibé de sueur, strié de saleté et déformé autour de la nuque.
— Qui t’a refait le portrait ? dis-je.
— Mon père. Il est devenu fou. Il a foutu ma mère dehors.
— Quand ?
— Y a dix minutes. Son putain de pognon a été transféré des îles sur une série de comptes nationaux. Il dit que c’est de notre faute, à ma mère et moi. Il dit que quelqu’un s’est procuré tous ses numéros de compte.
— Vraiment ? fis-je en gardant une expression neutre.
— Ouais, vraiment.
Le visage de Slim m’évoquait celui d’un enfant blessé et j’eus le sentiment que le traumatisme que son père venait de lui infliger resterait présent dans son esprit très longtemps. Je demandai à Top de retourner à la voiture et d’avertir Helen par radio que nous rentrerions tard au bureau.
Je pénétrai dans la grange et posai la main sur la croupe de la jument. Je sentis son pelage frémir, entendis sa queue qui chassait l’air et elle frappa d’un sabot le sol en terre durcie.
— Je suis sûr que tu es un gars intelligent, Slim, aussi je ne vais pas essayer de t’entourlouper. D’une façon ou d’une autre, ton cerf-volant est en train de se casser la gueule et s’apprête à cramer. Pareil pour ton vieux. On ne vous coincera pas pour tout ce que vous avez fait mais on arrivera à vous coincer au moins pour une partie et ce sera suffisant.
« Tu as tué un sans-abri à coups de batte de base-ball. Ce n’était pas prémédité mais c’est bien ce qui est arrivé. Toi et Tony conduisiez sur une route de campagne, peut-être que vous buviez un peu d’alcool, que vous fumiez un peu d’herbe et vous avez vu cet ivrogne qui marchait le long du fossé. Et c’est là que tu t’es dit que ce serait marrant de l’embarquer avec vous, peut-être à une soirée, pourquoi pas ? Ce serait marrant de le pousser dans la pièce et de le laisser se démerder, se casser la gueule sur le tapis, dans ses vieilles nippes et son vomi, pendant que les gens trébucheraient sur lui. Ouah, quel pied, hein ?
Le corps de Slim s’était vidé de tout mouvement. Il se tenait dans l’ombre, paralysé, respirant par la bouche et je sus que je venais de décrire ce qui s’était réellement passé sur la petite route de campagne… en partie, en tout cas.
Il plongea une grosse éponge jaune pâle dans un seau d’eau et la fit courir le long de l’encolure de la jument, le regard assombri par ses réflexions, la bouche barrée d’un pli amer tandis que l’eau dégoulinait sur le garrot et tombait sur ses chaussures.
— Sauf que le gars n’était pas d’accord, repris-je. Il est sorti de la voiture et il s’est mis à courir. Tony conduisait et il a essayé de lui barrer le chemin mais, devine quoi, il a percuté le type avec le côté droit du pare-chocs et lui a brisé la hanche. Si ça avait été un simple accident avec délit de fuite, vous vous seriez cassés vite fait en l’abandonnant simplement sur la route et personne n’aurait rien su. En réalité, vous auriez même pu appeler Police-Secours et lui sauver la vie. Mais il vous avait vus, il était également capable d’identifier la Buick et il ne restait plus qu’une chose à faire. Le moment était venu pour le pauvre bougre de s’envoler vers le grand vignoble dans le ciel.
« Tu es sorti de la Buick et d’un coup de batte de base-ball, tu as lancé la tête du mec dans la quatrième dimension. Dis-moi que je me trompe.
Il me regarda bien en face, sans vraiment me voir, réfléchissant à sa réponse.
— Bel effort. Mais vous n’avez pas la moitié d’une putain de preuve contre moi, répliqua-t-il.
Et je sus à cet instant que, parmi les battes de base-ball trouvées dans le garage de la résidence étudiante, ne se trouverait pas celle qui avait servi à porter le coup fatal à l’Homme Crustacé. Slim Bruxal avait, une fois de plus, réussi à esquiver. Tout ce qu’il avait besoin de faire maintenant était de continuer à frotter sa jument et ne rien dire. Mais la colère qu’il ressentait à l’égard de son père et, par extension, à mon propre égard, persistait sur ses traits et je fis une nouvelle tentative.
— Tu as une autre mort sur la conscience, même si tu t’imagines que tu ne passeras jamais devant la justice pour ce meurtre. Mais d’une façon ou d’une autre je vais te rendre la vie infernale jusqu’à ce que tu admettes ce vous avez fait à Yvonne Darbonne, bande de petits salopards.
Ses mains se crispèrent sur l’éponge et un rideau d’eau se déversa sur le garrot de la jument. Puis il jeta violemment l’éponge dans le seau, éclaboussant son jean.
— Vous comprenez rien, vous, hein ? J’ai été le seul à la protéger. Elle était complètement défoncée quand elle est arrivée la résidence et elle a dégueulé dans les toilettes du premier étage. Et puis des mecs l’ont fait entrer dans une chambre et elle a commencé à s’envoyer en l’air avec les trois à la fois. Ça n’arrive pas, ce genre de connerie quand je suis dans la résidence. Y a aussi une résidence de filles plus jeunes dont on est responsables, on doit veiller sur elles et on n’a pas besoin de passer pour des types qui font des tournantes avec des filles de notre âge. C’est moi qui les ai séparés et c’est moi qui l’ai ramenée chez elle. Et Tony, il était où pendant ce temps ? Content que vous posiez la question. Il était inconscient sous une table de pique-nique du jardin avec de la salade de patates plein les cheveux.
— Tu as ramené Yvonne Darbonne à New Iberia ? Jusque chez elle ? dis-je.
— Exactement. Je voulais l’accompagner dans la maison mais elle a sorti un pistolet de la boîte à gants et elle a commencé à l’agiter dans tous les sens. C’était un calibre .22 avec lequel Tony et moi on s’entraînait sur des cibles. J’ai essayé de le lui enlever des mains mais elle l’a retourné sur son visage et elle a tiré. C’est ça qui s’est passé, mec. Vous voulez me mettre en taule, allez-y. Mais comprenez bien ça : je suis le seul à l’avoir aidée alors qu’elle n’avait aucun autre ami, y compris Tony qui, au cas où vous le sauriez pas, est un homo caché.
— Si tu étais innocent, pourquoi t’es-tu enfui ?
— Parce que je suis le fils de Whitey Bruxal. Parce que j’apprécie pas d’être le punching-ball de tous les flics du sud de la Louisiane.
Dans la lumière tamisée de la grange, la coloration de ses joues se fit plus intense et pendant un bref instant il me rappela Tony, son ami disparu. J’entendais le bruit du vent qui soufflait sur les prés et sentis la jument bouger sous ma main.
— Il n’empêche que tu as tué Tony, n’est-ce pas ? Tu savais très bien que tôt ou tard, il te dénoncerait au procureur. Peut-être aussi qu’il t’a fait des avances et que sa faiblesse, sa dépendance et sa mièvrerie te dégoûtaient, alors tu as décidé que ce serait vous rendre un service à tous les deux si tu lui réglais son compte.
— Vous avez pigé, mais en partie seulement. Il a commencé à pleurer et à vouloir me peloter les couilles. Je lui ai dit qu’il me donnait envie de dégueuler et qu’il n’avait qu’à se démerder tout seul avec Monarch Little. Si j’étais resté avec lui, peut-être qu’il serait encore en vie. Et croyez-le ou pas, c’est quelque chose qui m’empêche parfois de bien dormir.
Que penser quand vous parlez à des gens pour lesquels la présence du mal est chose normale dans leur quotidien et simplement affaire de degré ? Mettez-vous de la distance entre eux et vous, ou laissez-vous leurs propos envahir votre propre cadre de référence ? Comment jouez-vous aux échecs avec le diable ?
Vous ne jouez pas.
— Je te conseille de te présenter au bureau du shérif accompagné de ton avocat, afin de faire une déposition officielle sur les circonstances de la mort d’Yvonne Darbonne, repris-je. Avec de la chance et quelques appuis bien placés, tu t’en sortiras probablement.
— Ouais, c’est ça, dit-il en fixant par une boucle une corde à l’hackamore de la jument. Moi, je suis le cadet de vos soucis, monsieur Robicheaux. Vous n’avez pas idée de ce que mon père et Lefty Raguza sont capables de faire. Mon père a tabassé sa femme et son fils parce qu’il avait perdu son fric. Imaginez ce qu’il serait capable de faire à la famille d’un autre.
— Répète-moi ce que tu viens de dire, là ?
Il guida la jument vers l’écurie, dans son T-shirt grisâtre et collant de sueur. Je lui attrapai le bras et lui fis faire un demi-tour.
— Tu m’as entendu ? dis-je.
Il tira son T-shirt vers le haut, exposant la cicatrice d’une brûlure sur son estomac. Elle était en relief, en forme de V, de la couleur d’une rustine.
— J’avais cinq ans. Paraît que le fer chaud est tombé par accident. Il m’a dit qu’il était désolé. Je crois qu’il était sincère. Mais c’est comme ça qu’il fonctionne. Maintenant laissez-moi tranquille.
*
Betsy Mossbacher m’appela au bureau cinq minutes après mon retour.
— Savez-vous où est passée la fille Klein ? dit-elle.
— Elle est sortie de prison, répondis-je.
— Je le sais. Elle a échappé à nos services de surveillance.
— Est-ce que tout ça a un rapport avec les problèmes de Whitey Bruxal à propos du transfert de fonds d’un compte off-shore ?
— Et comment. Quelqu’un a fait sortir treize millions de dollars de ses comptes aux îles Caïmans pour les transférer dans une demi-douzaine de comptes en banque du New Jersey et de Floride, tous au nom de Bruxal ou de sociétés qui lui appartiennent. En même temps, un appel anonyme a alerté les impôts au sujet de ces mouvements de fonds. Tous ces millions sont des revenus non déclarés.
— Les amis de Trish se sont fait passer pour des employés du gaz et ont sorti les numéros de compte de Whitey de son ordinateur, dis-je plus pour moi que pour elle.
— C’est bien ce qu’il me semble aussi. Tout ce dont ils avaient besoin, c’était le numéro à neuf chiffres pour effectuer le transfert. Mais il y a mieux. Pendant que Trish Klein et ses potes laissaient croire qu’ils s’apprêtaient à faire un gros coup sur les sociétés de Whitey, il acheminait tous ses fonds vers les Caïmans. Rien qu’au cours des deux dernières semaines, il a réussi à y transférer deux millions supplémentaires. C’est l’opération la plus habile que j’aie jamais vue. Ils ont ruiné le type et ils ont utilisé le gouvernement pour le faire, conclut-elle avec un grand éclat de rire.
— Je peux venir bosser chez vous, les mecs ? demandai-je.
— Dans tes rêves, répliqua-t-elle.
*
Mais cet échange de plaisanteries avec Betsy Mossbacher fit rapidement place au retour à la réalité de ma propre situation professionnelle et aux ambitions politiques de Lonnie Marceaux. Juste avant la fin de la journée, il téléphona au bureau d’Helen et annonça qu’il souhaitait nous voir le lendemain matin à huit heures. Il refusa de l’éclairer sur le motif de la réunion à venir, sans doute pour nous laisser dans l’incertitude ou, plus vraisemblablement, pour nous maintenir dans un état d’anxiété et d’appréhension jusqu’au lendemain. Quand Helen insista, il répliqua :
— Passez une bonne nuit et dormez bien. Demain, nous aurons tous les trois une vue beaucoup plus claire de la situation.
Il paraissait d’excellente humeur quand nous nous présentâmes à son bureau. Il était adossé à son fauteuil, les doigts entrecroisés en forme de pyramide, les cheveux impeccablement coupés et scintillants de brillantine.
— Comment ça va, tous les deux ? fit-il avec un large sourire.
— Qu’est-ce qui se passe, Lonnie ? demanda Helen.
— Il est temps de faire avancer les choses de façon plus agressive, déclara-t-il dès que nous eûmes pris place.
— Faire avancer quoi ? demanda Helen.
— Il nous faut une arrestation pour l’homicide de Bello Lujan.
— L’arrestation de qui ? demandai-je.
Il appuya son menton sur ses doigts croisés en regardant par la fenêtre avec bonhomie.
— Dave,soupira-t-il d’un ton patient.
— Je vous écoute, répondis-je.
— Nous avons une arme du crime couverte d’empreintes. Nous avons le mobile et nous avons un suspect sans alibi. Mais je peux également vous dire ce que nous n’avons pas.
— Je vous en prie.
Je décelai un tic nerveux derrière cette expression factice de tolérance et de bonne volonté qu’il s’appliquait à afficher.
— Ce que nous n’avons pas, c’est le coupable en état d’arrestation, dit-il.
Il se balança sur son fauteuil, faisant grincer le ressort, ihi, ihi, ihi.
— Pourquoi n’avons-nous personne derrière les barreaux ? reprit-il. Je pense que vous faites partie de cette confrérie itinérante de pénitents, Dave : les incurables au grand cœur. Parce que vous voyez Cesaire Darbonne comme un homme simple, un homme de la terre, qui a déjà souffert d’une terrible tragédie, vous pensez que ce serait un péché collectif d’une ampleur énorme que de l’arrêter pour avoir tué l’homme qui avait violé sa fille. Peut-être suis-je sévère à votre égard, mais je pense que vous êtes une vraie poire quand il est question d’injustice sociale.
— À mon avis, Cesaire Darbonne ne savait pas que Bello avait violé sa fille.
— À votre avis ? J’ai toujours cru que c’était le jury d’accusation qui décidait de ce genre de choses.
— Comment Cesaire aurait-il pu le savoir ?
— Quelqu’un le lui a dit ? suggéra-t-il.
— Tout près de la scène du crime, nous avons trouvé une chaîne, un crucifix et un ouvre-boîtes de GI appartenant à un des hommes de main de Whitey Bruxal, un Jamaïcain du nom de Juan Bolachi, expliquai-je.
— Ouais, je sais tout ça, mais ça signifie que dalle, répliqua Lonnie sans me laisser poursuivre.
— On a les fragments récupérés sous les ongles de Bello, dis-je. Il nous faut juste…
— Juste arrêter ce Bolachi ? interrompit Lonnie. C’est ça que vous essayez de dire, n’est-ce pas ? Malheureusement, il n’est pas en détention et, pour le moment, nous n’avons que des suppositions. Tout le monde a des fragments de tissu humain sous les ongles. Ça ne signifie pas que c’est celui du tueur, bon Dieu.
Je sentis mes mains trembler de colère et les pressai contre mes genoux, au-dessous de sa table de travail afin qu’il ne remarque rien.
— Cesaire Darbonne est innocent, dis-je.
À court d’arguments, j’avais usé d’un ton grandiloquent qui ne montrait que trop clairement que je m’avouais vaincu.
Lonnie ôta une goutte de salive au coin de sa bouche et l’examina.
— Le mandat d’arrestation sera prêt à treize heures aujourd’hui, reprit-il. Helen, je veux que ce soit Dave qui procède à l’arrestation. C’est son enquête et il doit la mener jusqu’au bout.
Il tira sur le lobe de son oreille et contempla le mur du fond.
Je compris alors que Lonnie avait trouvé là sa revanche. Il se fichait bien que Cesaire Darbonne soit coupable ou pas. Le dossier d’accusation était suffisamment substantiel pour lui permettre d’entamer des poursuites et c’était, à ses yeux, le seul point important. Il avait couvert ses miches et je me retrouvais contraint d’arrêter un homme dont la tragédie personnelle m’accablait. Je n’aimais pas Lonnie mais jamais je ne l’aurais cru capable de s’abaisser à ce niveau. Son ambition, son art de manipuler les gens sans éducation, sa façon d’encourager bassement la peur et de satisfaire les moins intelligents de ses électeurs étaient des pratiques répugnantes mais pas sans précédent parmi les représentants politiques de l’État ou même du pays. Maintenant, je prenais conscience de ce qui me gênait le plus chez lui. Il se fichait pas mal de la ville ou des gens qu’il prétendait aimer et pouvait même se moquer d’eux tout en leur nuisant.
— Un jour, on en finira avec tout ça, camarade. Et vous et moi, on sera à des places différentes, dis-je en me levant.
— Vous voulez me traduire vos propos ? fit-il, avachi contre son dossier, avec un grand sourire.
— Non, répondis-je.
— C’est bien ce que je pensais, rétorqua-t-il.
— Dave, tu peux m’attendre dans le couloir ? intervint Helen.
Je me dirigeai vers la fontaine et bus un gobelet d’eau. À travers la fenêtre, je voyais le Sunset Limited qui démarrait avec plusieurs heures de retard tandis que ses passagers s’attablaient pour le petit déjeuner dans le wagon-restaurant. Autrefois, nous pouvions littéralement régler nos montres grâce au Sunset Limited. Il partait tous les jours, de Los Angeles à Miami et retour, et d’une certaine façon, nous assurait ainsi que nous faisions partie de quelque chose de bien plus grand que nous : paysages du grand Sud-Ouest, villes scintillantes au crépuscule en bordure de vastes océans où les vagues venaient se briser sur la peau comme pour un baptême laïque. C’était du domaine du mythe et pourtant c’était réel parce que nous y croyions.
Le dernier wagon s’éloigna dans un bruit de ferraille puis disparut derrière une rangée de bicoques.
La porte du bureau de Lonnie était restée entrouverte et je le vis se lever, placer un stylo et ses lunettes dans la poche de sa chemise, indiquant ainsi qu’il devait se rendre ailleurs et qu’il était temps pour Helen de vider les lieux. Le silence feutré de la pièce avait l’épaisseur du moment qui précède l’explosion d’un coup de tonnerre ou d’un acte violent que personne n’a anticipé.
— Nous sommes des professionnels, Helen. Il nous faut laisser tomber tout ça pour nous concentrer sur le travail, non pas sur les problèmes personnels d’un individu, dit Lonnie.
— Pas si vite, répondit-elle. Je veux m’assurer que vous comprenez clairement ma position sur un ou deux points. Premièrement, l’opinion que vous avez de moi, je m’en moque royalement. À mes yeux, vous êtes un imposteur et un petit chef. Et comme tous les petits chefs, vous êtes sans doute un lâche. Deuxièmement, sachez que vous n’arrivez pas à la cheville de Dave Robicheaux. Si je vous reprends à essayer de l’humilier une fois de plus ou à vous servir de votre position pour lui nuire de quelque manière, je m’occuperai de vous personnellement et je vous arracherai moi-même le cul avant de vous le faire bouffer.
On aurait pu faire pire que d’avoir Helen Soileau comme amie.
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