La descente de Pégase
Chapitre 11
Plus tôt ce soir-là, j’avais essayé de faire libérer Monarch Little, arrêté pour possession illégale d’arme à feu, car je savais qu’il ne passerait probablement jamais en jugement puisqu’il n’était même pas à proximité de son véhicule lorsque le canon scié y avait été trouvé. En ne réussissant pas à le faire sortir de prison, je lui avais sans doute rendu le meilleur service que je pouvais lui rendre.
Les gens réagissent au chagrin de multiples façons. Je me rappelle avoir plongé le regard dans les yeux d’une Vietnamienne et compris alors que la douleur peut parfois atteindre une profondeur qui descend au-delà des tréfonds de l’âme. Je savais que si je regardais trop longtemps dans les yeux de cette femme, je me noierais dans leur luminosité silencieuse et ma propre vie perdrait à tout jamais sa lumière.
Je suis certain que la douleur de Bello fut aussi intense que celle de cette femme au Vietnam et j’éprouvais presque du soulagement lorsque l’être primaire et ignorant qu’il était l’exprima avec une rage et une violence telles qu’elles le poussèrent à menacer les autres. J’y gagnai à ne pas avoir à le regarder droit dans les yeux, m’évitant ainsi de sentir la profondeur de sa perte.
Il avait ouvert la porte en robe de chambre pourpre et chaussons avec, à la main, un bol de crème glacée accompagnée de myrtilles. Son regard se posa sur Helen et moi puis sur les deux officiers en uniforme et enfin sur la rampe de gyrophares des voitures. Sa mâchoire se contracta et ses narines se dilatèrent. Je reconnus la jeune étudiante assise sur le canapé derrière lui : elle se trouvait déjà là le jour où j’étais venu questionner Tony Lujan.
— Qu’est-ce qui est arrivé à mon garçon ? fit Bello.
— On peut entrer ? répondis-je.
— Non, dis-moi où est mon fils, répliqua-t-il.
— Il y a eu une fusillade à proximité du Boom Boom Room, dis-je. On n’a pas pu faire d’identification formelle mais le portefeuille de Tony, son permis de conduire et ses cartes de crédit se trouvaient sur la victime. On est désolés de venir t’annoncer ça, mais on est à peu près sûrs qu’il s’agit bien de ton fils.
Il posa sa coupe de crème glacée sur un guéridon près de la porte d’entrée.
— Sors-toi cette putain de patate chaude de la bouche. Qu’est-ce que tu veux dire, vous avez trouvé son portefeuille mais vous n’avez pas pu l’identifier formellement ?
Une nuée d’insectes vrombissaient dans la lueur jaune de la lampe. La brise était tombée et mes vêtements collaient à ma peau comme une toile de jute humide.
— La victime a été assassinée au fusil de chasse. L’identification formelle sera faite grâce aux empreintes digitales.
Je vis son visage se décomposer et sa lèvre inférieure se mit à trembler. La fille se leva et posa la main sur son épaule. Elle était mince et jolie, vingt ans à tout casser, avec un visage étroit de mannequin et une chevelure brillante aux reflets auburn qui retombait sur ses épaules.
— Vous devriez peut-être leur proposer d’entrer, monsieur Bello, suggéra-t-elle.
Mais il préféra saisir ma chemise et la nouer dans son poing.
— C’était ce nègre, je parie ? Me raconte pas de salades ou je te fous mon poing dans la gueule et je t’envoie valser dans les plates-bandes.
— Tu me lâches immédiatement ou c’est la prison, répondis-je.
Mais son poing fit un autre tour, serrant ma chemise encore plus fort et il me poussa dans l’ombre.
— Ce nègre a tué mon fils. Vous, bande d’enculés, y a pas eu moyen de vous faire bouger. Et maintenant il a tué mon garçon, dit-il.
Du coin de l’œil, je vis Helen faire signe aux deux policiers. Tous deux étaient de grands gaillards qui avaient travaillé sur une plate-forme pétrolière avant de devenir officiers de police. Pourtant, il fallut nous y mettre tous, même Helen, pour réussir à passer les menottes à Bello avant de le faire entrer à l’arrière de la voiture de patrouille. Je refermais la portière quand il cassa la vitre d’un coup de tête et me cracha dessus.
Helen prit un rouleau d’essuie-tout posé sur son siège arrière et essuya ma manche, mon poignet et mon dos. Elle mit les mains sur les hanches, le bout des doigts sur sa matraque et regarda Bello bien en face à travers la vitre cassée.
— Nous sommes tous peinés par ce qui est arrivé, monsieur Lujan. Mais tout le monde ici en a ras-le-bol de vos insultes. Ou vous vous comportez comme un homme sensé, ou je vous enlève les menottes personnellement et je vous file une branlée de première. Regardez-moi bien en face et venez me dire que je ne le ferai pas.
Il était mal rasé, et avec ses yeux chassieux, on aurait dit qu’il venait de prendre dix ans en quelques minutes. Il lui lança un regard furieux.
— Vous n’avez rien compris. Ce nègre a appelé ici et il a tendu un piège à mon fils.
— Quoi ? fit Helen.
— Demandez à Lydia, là, le nègre lui a d’abord parlé à elle. Ensuite, il a pris sa voiture pour aller le voir.
— Qui a pris sa voiture ?
— Tony. Mon fils est parti en voiture retrouver ce nègre, Monarch Little.
J’échangeai un regard avec Helen et remontai en haut du porche éclairé.
— C’est toi, Lydia ? demandai-je à la fille qui se tenait toujours au même endroit.
— Oui, monsieur, répondit-elle.
— Entrons dans la maison.
— Je n’ai rien fait de mal.
— Je n’ai pas dit ça. Qui d’autre est à l’intérieur ?
— Mme Lujan. Elle est à l’étage.
Je tirai la porte derrière moi en prenant soin de la laisser entrebâillée pour Helen. J’étais déjà venu chez les Lujan, mais au cours de ma brève visite, la décoration et les contradictions qu’elle suggérait m’avaient échappé : planchers en érable d’une belle couleur miel, dormants et châssis des fenêtres sculptés dans un bois de cyprès au grain serré récupéré vieux d’au moins deux cents ans ; tapis d’un blanc immaculé, canapés en cuir moelleux couleur peau d’éléphant et lustre en cristal au-dessus de la table en acajou de la salle à manger, au centre de laquelle on avait posé un bol en argent rempli de camélias flottant sur l’eau. J’avais du mal à croire que je me trouvais chez Bello Lujan.
— Un Noir a téléphoné ici aujourd’hui ? dis-je.
— Oui, monsieur. Il a dit qu’il s’appelait Monarch Little.
— Et c’est toi qui lui as parlé ? Toi, personnellement ?
— Ouais… enfin je voulais dire, oui, monsieur. J’étais au téléphone avec lui quand Tony est rentré de la fac. Tony était… heu, disons un peu soûl et peut-être un peu stoned aussi. Et puis il est reparti dans sa voiture.
— On va s’asseoir un moment, toi et moi, dis-je en tirant calepin et stylo de la pochette de ma chemise. Quel est ton nom de famille, Lydia ?
— Thibodeaux. Mon père est directeur du restaurant au nouveau casino. Je suis étudiante à l’UL, comme Tony.
— Tu connais personnellement Monarch Little ? Tu reconnaîtrais sa voix si tu l’entendais, Lydia ?
— Je l’ai vu une ou deux fois.
Son regard se fit hésitant. Elle jeta un coup d’œil vers la porte d’entrée et le haut de l’escalier.
— Il vend de la dope, reprit-elle. Si on veut acheter de l’herbe ou de l’ecstasy, ben… paraît que c’est lui qu’il faut aller voir.
— Et que t’a dit Monarch, alors ?
— Ben, d’abord, y avait du rap qui jouait à fond la caisse et j’avais du mal à l’entendre. Je lui ai dit que Tony n’était pas là et qu’il fallait qu’il rappelle plus tard. Et là, il me répond : « Dites-lui que j’ai la preuve que c’est un coup monté par les flics. C’est eux qu’ont mis du sang sur le phare cassé de son père. Il a qu’à me rappeler à ce numéro. » Je lui fais : « Quel numéro ? », comme si j’avais pu savoir d’où il téléphonait ! Et c’est à ce moment-là que Tony est entré dans la maison en empestant la fumée de pétard.
— Tony a parlé à Monarch ?
— Ouais. Non. Il a simplement écouté. Et puis il a écarté le téléphone de son oreille et il l’a juste regardé, comme si Monarch venait de lui raccrocher au nez ou quelque chose comme ça.
— Et que t’a dit Tony ?
— Il est monté et il a sorti plein d’argent liquide de son tiroir. Il m’a dit qu’il allait tirer M. Bello d’affaire et qu’il serait de retour dans une heure. On devait aller voir Kingdom of Heaven.Si on était allés dîner avant le cinéma, rien de tout ça ne serait arrivé. On dirait que les ennuis n’arrêtent pas de leur tomber dessus, sans raison.
— Quels ennuis ?
— Tous les ennuis qui sont arrivés à Tony et M. Bello.
Elle avait détourné son regard, le visage neutre comme si elle ne souhaitait pas continuer dans cette direction.
Je consultai mes notes et relus le déroulement des événements tel qu’elle venait de me le décrire. Lydia Thibodeaux ne m’avait sans doute pas menti mais, de toute évidence, elle n’avait pas non plus dit toute la vérité.
— Tu as déjà acheté de la dope à Monarch, Lydia ? Tu lui as déjà parlé de près ?
— Une fois. Il y a à peu près un an, j’étais avec des gens qui lui ont acheté de la came dans Ann Street, à l’endroit où traînent les membres des gangs.
— Tu crois que Monarch est un type dangereux ?
— C’est ce que disent certaines personnes.
— Alors pourquoi M. Bello et toi vous n’avez pas appelé les flics ?
— Pardon ?
— Tu viens de dire que M. Bello était au courant de la rencontre proposée par Monarch à son fils. Tu savais aussi que Tony était stoned. Pourquoi alors M. Bello et toi l’avez-vous laissé partir et se jeter dans la gueule du loup, avec un portefeuille bourré de billets de banque ?
Elle se mordit l’intérieur des joues et regarda droit devant elle, ses mains sagement croisées sur les genoux.
— Vous étiez l’un et l’autre prêts à laisser Tony suborner quelqu’un pour faux témoignage ?
— Faire quoi ? dit-elle en faisant la grimace.
— Soudoyer un homme pour qu’il mente.
Désarmée, elle paraissait effrayée maintenant, pas certaine de comprendre la terminologie employée et doutant des implications de sa propre rhétorique. Au cours d’un interrogatoire, c’est le moment où on pose une question que le sujet n’attend pas.
— Tu sortais avec Tony ?
— De temps en temps, répondit-elle, temporairement soulagée. Mais je ne sais pas ce que vous voulez dire exactement par « sortir », ajouta-t-elle, le front soucieux.
— Yvonne Darbonne avait à peu près ton âge. Elle avait tout pour elle. Peux-tu me dire pourquoi elle a fini tuée par une balle, Lydia ? Peux-tu nous aider à comprendre pourquoi cette jeune fille est morte ?
Mais la réponse de Lydia Thibodeaux me surprit.
— Je ne sais pas pourquoi. Tony ne parlait jamais d’elle. Il m’a dit qu’ils n’étaient sortis qu’une ou deux fois ensemble mais je crois que c’était plus sérieux que ça… qu’il ne me disait pas la vérité. Je pense que je n’ai jamais vraiment eu ma chance avec lui. J’aimais Tony et…
Les événements de la soirée et ses souvenirs de Tony, quels qu’ils soient, semblèrent avoir raison d’elle. J’observai la fatigue inscrite sur ses traits, le sentiment de perte dans son regard et pour la première fois ce soir, j’eus le sentiment qu’elle me disait absolument toute la vérité. J’entendis une lame de parquet craquer en haut de l’escalier.
Une femme en chaise roulante se tenait en équilibre précaire au bord du palier et tentait de voir le salon au-delà de l’angle du mur de refend. Son teint avait la couleur du lait, comme si le sang s’était retiré de ses veines ou que sa peau s’était vu refuser trop longtemps le soleil. Elle avait les jambes décharnées et les bras couverts d’hématomes comme un malade accoutumé depuis longtemps aux intraveineuses. Elle continuait à tendre le cou au-dessus de la rampe d’escalier, comme quelqu’un qu’on autoriserait rarement à jeter un coup d’œil sur un monde plus vaste.
— S’il vous plaît ? Qui est là ? fit-elle. J’ai vu les gyrophares dehors. Est-ce que Tony a eu un accident ?
*
La Lexus gris métallisé de Tony Lujan fut retrouvée le lendemain matin, garée sous le couvert d’un bouquet de plaqueminiers et de chênes de Louisiane, à une centaine de mètres de la scène du crime. Derrière le hangar à tracteur où Tony avait été assassiné, de multiples traces de pneus striaient le sorgho. Mardi matin, à la première heure, Mack Bertrand se mit au travail sur la scène du crime, puis examina les deux cartouches de fusil de chasse que j’avais trouvées près du corps de Tony et le double canon scié que les pompiers avaient découvert dans l’automobile calcinée de Monarch.
Mack était un des experts en criminalistique les plus rigoureux que j’aie jamais connus. Il ne conjecturait pas, ne prenait aucun raccourci et ne se plaignait jamais de la charge de travail qui l’accablait. Il lui arrivait très souvent d’aller au labo les jours fériés et il avait parfois annulé ses dates de vacances quand nous avions impérativement besoin de preuves à charge concrètes pour arrêter au plus vite un vrai méchant encore en liberté. Mais de la même façon, il n’était pas question pour lui de coopérer avec un procureur trop zélé, à l’ambition politique évidente, qui souhaitait des résultats biaisés en faveur de l’accusation. Une tendance qui lui valait parfois quelques ennuis.
Il arriva dans mon bureau à midi, vêtu d’une chemise blanche immaculée, les cheveux humides et peignés avec netteté et son éternelle pipe en bruyère nichée dans un étui qu’il portait à la ceinture.
— Je t’invite à déjeuner chez Victor, dit-il.
— Avec plaisir, Mack.
Nous descendîmes jusqu’à Main Street à pied. Le vent s’était levé et les nuages blancs défilaient au-dessus de nos têtes, créant des effets marbrés sur les cryptes de St. Peter’s Cemetery.
— Les deux cartouches calibre douze que tu as trouvées sur la scène du crime proviennent du double canon scié découvert dans la voiture de Monarch Little, dit-il.
— Tu en es sûr à ce point ? demandai-je, conscient que l’examen des douilles d’une arme à feu ne saurait se rapprocher de la science précise visant à identifier une balle marquée par les rayures en spirale d’un canon de pistolet ou de fusil.
— Raisonnablement sûr pour l’une. Absolument sûr pour l’autre. L’acier du canon scié a une minuscule bavure sur le percuteur droit qui est en plus légèrement endommagé ou un peu décentré. Du coup, lorsqu’il frappe la cartouche, il y laisse une entaille quasiment invisible. Je l’ai testé à cinq reprises et la marque est apparue chaque fois, exactement au même endroit. Même entaille, même position. En aucune façon, ces balles n’auraient pu être tirées par une arme à feu autre que celle-là.
— Et les empreintes de Monarch ? demandai-je.
— C’est ni les siennes, ni celles de personne.
Nous avions presque dépassé le cimetière. Mack continua à regarder droit devant lui tandis que nous traversions la rue, sa cravate voletant dans le vent.
— De personne ? fis-je.
— Ouais, c’est bien ce que je t’ai dit. Il y avait une sorte de mousse retardatrice de feu sur le canon mais pas sur la crosse. À mon avis, l’arme a été soigneusement essuyée. Tu devrais peut-être en parler aux pompiers.
— Les pompiers n’essuient jamais les armes saisies dans les véhicules en feu, répliquai-je.
— C’est effectivement la réflexion que je me suis faite.
J’avais affirmé que jamais Mack ne se perdait en conjectures. Mais l’homme de conscience qu’il était ne manquait jamais d’attirer mon attention sur les détails qui à ses yeux ne collaient pas.
— En d’autres termes, pourquoi Monarch Little irait-il essuyer ses empreintes digitales sur une arme ayant servi à commettre un meurtre, pour ensuite la laisser dans sa voiture au vu et au su de tous ? dis-je.
— Qu’est-ce que j’y connais, moi ? fit-il.
— Tu as trouvé autre chose sur la scène du crime ?
— Aucune trace d’empreintes sur les cartouches que tu as trouvées. L’automatique calibre .25 avait un chargeur plein mais personne ne s’en était servi depuis un bon moment. C’est une merde italienne non répertoriée. Les marques de pneus sur le sorgho viennent de plusieurs véhicules. Je crois qu’une ou deux putes du Boom Boom Room utilisent ce coin pour faire des économies sur leurs frais d’hôtel. J’ai bien dû trouver une douzaine de capotes au milieu des mauvaises herbes.
— Le post-mortem est arrivé ? demandai-je.
— Non, pas encore. Pourquoi ?
— Je me demande quelle grosseur de chevrotine le tireur a utilisée.
— J’ai gratté un peu de plomb dans la paroi du hangar. C’est du double zéro, affirma Mack.
Je revis Dallas Klein agenouillé sur le trottoir, quelques secondes avant que quelqu’un ne lui fasse exploser la figure avec une volée de plomb du même calibre. Mack surprit mon expression.
— C’est violent, dis-je simplement.
— Ce modèle de fusil n’est plus fabriqué depuis au moins vingt ans. Le numéro de série n’est enregistré nulle part, poursuivit-il. La rouille accumulée à l’endroit où le canon a été scié suggère qu’il y a déjà bon nombre d’années que quelqu’un l’a sectionné à la scie à métaux. Il y a peu de résidu de poudre dans les mécanismes et l’usure des percuteurs est minimale. Je dirais que ce fusil a été peu utilisé.
— Donc apparemment sa seule et unique fonction aurait été de servir illégalement ?
— Si tant est que ça ait un sens, répliqua-t-il.
— Tu ne crois pas en la culpabilité de Monarch sur ce coup-là, n’est-ce pas ?
— Un type qui vend des cristaux aux siens, lycéens compris ? Je crois Monarch Little capable de tout. Je te donne simplement mes déductions.
Mais je connaissais Mack mieux que ça. En attendant le passage au vert, il se mit à curer l’intérieur de sa pipe avec un petit canif, en soufflant dessus pour nettoyer la lame. Il faisait simultanément chaud et frais au soleil tandis qu’une odeur de pluie et de poussière saturait l’air.
— Lonnie Marceaux m’a appelé ce matin, reprit-il. Il est prêt à faire valser Monarch mais je lui ai dit ce que je viens de te dire.
— Tu lui as précisé que l’absence d’empreintes digitales sur l’arme du meurtre ne collait pas avec le fait qu’elle ait été abandonnée dans sa voiture afin qu’un pompier l’y découvre ?
— Pas aussi clairement, mais il a pigé et je ne crois pas que ça lui ait plu. Tu as déjà joué au base-ball contre un lanceur gaucher qui passe son temps à ajuster sa ceinture ou bien la visière de sa casquette ?
— Il faut s’attendre à une balle couverte de vaseline ?
— Avec Lonnie, ce serait davantage une balle en fourche entre les lampes, répliqua-t-il.
Une averse s’abattit au moment où nous arrivions chez Victor, nous forçant à entrer aussitôt et à nous mélanger à la foule de midi.
*
Les procès médiatiques le sont parce que, de manière générale, ils sont emblématiques de causes et de questions ultrasensibles dont l’importance culturelle et sociale dépasse de très loin les individus qui s’y trouvent impliqués directement. Dans l’ouest du Kansas, au milieu d’un océan de blé en herbe vert profond, deux sociopathes font irruption chez quelqu’un, à la recherche d’argent dans une planque qui n’a jamais existé et finissent par massacrer une famille entière de fermiers qui possèdent toutes les qualités que nous admirons. L’histoire choque et captive le pays tout entier parce que cette famille rurale, c’est nous. Un ancien footballeur noir semble avoir toutes les raisons d’être coupable d’avoir massacré deux innocents à la tronçonneuse et s’en tire pourtant les doigts dans le nez parce que le jury hait la police de Los Angeles. Une femme, célèbre pour son émission de cuisine télévisée, ayant tiré profit de délit d’initiés en bourse, finit par porter le chapeau à la place des cadres supérieurs d’Enron qui ont ruiné la vie de dizaines de milliers de retraités. Ainsi se joue la comédie humaine. Les mêmes abominations commises par des individus hors normes n’attirent pas la moindre attention. Chaque avocat le sait, chaque flic, chaque journaliste spécialisé dans les faits divers également : parfois justice est rendue, parfois pas.
En attendant, une affaire médiatisée peut faire ou défaire une grande carrière et, à huit heures cinq le matin même, Lonnie Marceaux m’avait téléphoné et questionné en détail sur le meurtre de Tony Lujan. À mon retour de chez Victor, je me rendis à son bureau en compagnie d’Helen où nous étions convoqués afin de lui faire un rapport. Le fait qu’il ait exigé un entretien aussitôt après l’homicide Lujan ne nous avait nullement surpris. En revanche, la présence de Betsy Mossbacher, qui avait donc réussi à se libérer très rapidement, nous déconcerta. En règle générale, les agents du FBI ne font jamais preuve d’un trop-plein d’humilité quand ils ont affaire à l’administration d’État et aux services locaux du maintien de l’ordre. Mais elle se présenta dans le vestibule une minute avant l’heure dite, en jean, bottes et chemise orange sous une large ceinture en cuir. Une pluie légère tombait dehors et quelques gouttes brillaient encore dans ses cheveux. Elle secoua sa chevelure au-dessus du sol et s’essuya la main sur le jean.
— Ffuitt. Combien de fois ça change le temps, ici, en une journée ? dit-elle.
— Le sud de la Louisiane est une éponge géante, répliquai-je. C’est pour ça qu’on est toujours en mouvement. Si on s’arrête, on coule ou on est dévoré par des insectes gigantesques.
Betsy Mossbacher éclata de rire mais Helen resta de marbre. De toute évidence, elle lui vouait toujours une rancune tenace depuis que l’autre avait fait référence au club « tuyau de poêle », selon ses propres termes.
— Comment allez-vous, shérif Soileau ? dit Betsy.
— Ça va. Et la vie au FBI ?
— Oh, on s’occupe, on fait la chasse aux enturbannés. Vous savez comment c’est.
— Quoi ? dit Helen.
— Je voulais juste vérifier que vous m’écoutiez, répliqua Betsy.
Un après-midi qui promet, pensai-je
Pour autant, les conflits de personnalités étaient le cadet de mes soucis car le fait que Lonnie Marceaux nous ait convoqués aussi prématurément dans l’enquête de l’homicide Lujan – en invitant à l’entretien un agent du FBI – signifiait que le but de la réunion était purement politique. Plus spécialement, il ne concernait que la carrière politique de Lonnie Marceaux.
Il nous laissa prendre place dans son bureau au premier étage du palais de justice, ferma la porte puis s’assit dans son fauteuil pivotant et s’y adossa. Avec en toile de fond la vieille ville et les énormes chênes verts en voûte au-dessus de petites maisons en ossature de bois, il étira ensuite ses longues jambes comme pour se mettre en état de profonde réflexion, la peau de son crâne luisant à travers sa brosse courte.
— Merci d’être venus aujourd’hui. J’ai déjà eu un retour de Mack Bertrand, notre chimiste de la police scientifique, et de Koko Hebert, le médecin légiste, expliqua-t-il, tandis que son regard s’attardait un instant sur la tenue décontractée de Betsy Mossbacher. J’ai bien peur que cette affaire ne soit entachée de connotations racistes dont nous n’avons nul besoin. Cela signifie qu’il nous faudra progresser avec promptitude et garder les choses en perspective, ce qui revient à dire qu’il vaut mieux faire simple.
Il jeta un nouveau coup d’œil à Betsy Mossbacher, sans doute pour s’assurer qu’elle avait compris à quel point il faisait preuve d’égards à son endroit en désignant les gens par leur profession afin qu’elle puisse suivre la discussion.
— Est-ce que Koko vous a appelé, Dave ?
— Non, pas encore.
— Eh bien, l’autopsie ne nous apprend pas grand-chose que nous ne sachions déjà. Tony Lujan a été assassiné à la chevrotine quasiment à bout portant. Koko pense qu’on lui a tiré dessus quatre fois, ce qui signifie que l’assassin éprouvait probablement une véritable haine à l’égard de Tony Lujan. Les conclusions du rapport de Mack sur le calibre .12 trouvé dans la voiture de Monarch Little sont formelles : le canon scié est sans ambiguïté l’arme du crime.
— Et le fait qu’il ne porte aucune empreinte digitale ? dis-je.
— Eh bien, quoi ?
— Monarch aurait essuyé son arme et il l’aurait abandonnée sur le plancher de sa voiture, juste avant que quelqu’un ne vienne lui balancer une fusée éclairante sur la banquette arrière ?
Lonnie se gratta l’arrière du crâne d’un seul doigt.
— Je ne pense pas que l’absence d’empreintes digitales soit particulièrement significative, surtout dans le cas d’un salopard comme Monarch avec un fond de commerce comme le sien. Pour ces gars, essuyer une arme est probablement un réflexe automatique. En plus, je ne crois pas que Monarch soit particulièrement futé et il ne pouvait deviner que le fusil avait un percuteur défectueux qui laissait une trace sur les cartouches. En réglant son sort au gamin de Lujan, il a dû penser qu’il avait réglé ses problèmes. Qu’en pensez-vous Helen ?
— Je n’en ai pas encore discuté avec Mack et je n’ai pas lu son rapport. Je n’ai donc aucune opinion pour le moment.
— Pourriez-vous voir ça au plus vite ? dit Lonnie.
— Dès que j’en aurai terminé avec cette réunion, répondit-elle.
Lonnie la regarda comme s’il cherchait un sens caché à ses propos.
— J’ai l’impression que notre champ d’investigation se rétrécit au point que seul un suspect ait été désigné, intervins-je.
— Faux, répliqua Lonnie. Pour l’heure, il s’agit simplement d’un individu « digne d’intérêt ». Et il se trouve qu’il s’appelle Monarch Little. Il est en prison en ce moment, et c’est là qu’il doit rester.
— Je commence à peine à reconstituer les mouvements de la victime et son emploi du temps avant sa mort, repris-je. Il semblerait qu’hier Tony Lujan se soit rendu à la cathédrale St. John à Lafayette et qu’il se soit confié à un prêtre, ou du moins qu’il ait échangé avec lui quelques balles de base-ball. Les copains de sa confrérie ont dit que Tony était nerveux et déprimé et qu’il souhaitait peut-être libérer sa conscience.
— Bien sûr qu’il était déprimé. Il était censé venir à mon bureau aujourd’hui et choisir entre deux possibilités : il endossait la responsabilité de la mort de l’Homme Crustacé, ou alors il laissait son père tomber à sa place.
— Laissez-moi terminer, dis-je avec un clin d’œil pour lui montrer que je n’avais pas l’intention de l’offenser mais que c’était ma propre incapacité à parler succinctement plutôt que son ton impérieux qui posait problème : J’ai aussi le sentiment qu’il avait pris de l’herbe et de l’alcool, expliquai-je. En d’autres termes, il n’avait pas toutes ses facultés quand il a parlé au téléphone à celui qui s’était présenté comme étant Monarch Little. Le seul témoin à peu près crédible à se trouver sur place à ce moment-là, c’est une petite amie épisodique du nom de Lydia Thibodeaux. Elle affirme que c’est elle qui a répondu à Monarch quand il a appelé pour proposer le rendez-vous à Tony mais elle reste assez vague quant à l’identification de sa voix au téléphone. Je perçois…
— Vous avez la liste des appels sur la ligne des Lujan ? interrompit Lonnie.
— Il y a eu trois appels, hier après-midi. Un provenant d’un avocat, la confirmation d’une commande de pizza et un autre d’une cabine téléphonique. Ladite cabine…
— Je n’ai pas l’impression que vous me receviez cinq sur cinq, Dave. Nous avons l’intention d’examiner toutes les pistes possibles mais ce sera fait le plus rapidement possible, sans que personne ne commence à traîner des pieds. Il n’est pas question de laisser cette affaire devenir un brûlot racial et tout le monde dans cette pièce sait que c’est exactement ce qui se passera si Monarch Little en fait à sa guise. Je ne laisserai pas les âmes charitables, l’ACLU et autres organisations pour la défense des libertés civiques américaines, se servir de nous pour faire avancer leurs propres causes.
— Écoutez-moi jusqu’au bout, Lonnie. Slim Bruxal partageait la même chambre que Tony. Je n’ai toujours pas réussi à le joindre. Hier, il n’était pas à la résidence universitaire et son père prétend ne pas l’avoir vu depuis la semaine dernière. Slim et d’autres étudiants du même cercle ont suivi Tony à St. John et l’ont trouvé en train d’échanger des balles avec le prêtre. Donc, avant de commencer à tomber sur Monarch à bras raccourcis, il faut convoquer Slim Bruxal dans ce bureau et découvrir ce qu’il faisait au moment de la mort de Tony.
Visiblement, Lonnie n’appréciait pas le fait que je parle de Slim Bruxal devant Betsy Mossbacher, sans doute parce qu’il avait prévu d’exclure le FBI de sa propre enquête sur les liens de Whitey Bruxal avec la pègre.
— Eh bien, ramenez-le ici vite fait. Mais vous n’obtiendrez de lui rien de valable et vous le savez, rétorqua Lonnie.
— Excusez-moi d’être un peu lente, mais pourriez-vous m’expliquer pourquoi vous m’avez invitée ? intervint Betsy.
— Par courtoisie professionnelle, agent Mossbacher, répondit Lonnie. Vous vous apprêtiez à faire bénéficier Monarch de la Protection réservée aux Témoins et, à mon avis, cette démarche est devenue caduque. Nous coopérerons avec vous de toutes les façons possibles pour ce qui est de votre enquête concernant l’infiltration du banditisme dans l’industrie du jeu mais là, tout de suite, nous avons un homicide à résoudre. Au cas où vous seriez intéressée, sachez qu’à dix-huit ans, Monarch Little a probablement été impliqué dans la mort par balle d’un homme qui arrosait tranquillement sa pelouse un dimanche de Pâques. Il a aussi mis le feu à la maison d’un policier.
— C’est intéressant, répondit-elle. Je me demande pourquoi il est resté libre toutes ces années.
Lonnie sourit et regarda brièvement par la fenêtre, comme s’il vérifiait le temps qu’il faisait.
— Vous avez forcé Monarch à porter plainte contre le fils Bruxal pour pouvoir avoir la peau de son père. C’est parfaitement logique. Mais désormais, il semblerait que votre informateur confidentiel – peu importe le titre que vous voulez lui attribuer – ait commis un homicide au cours d’une tentative d’extorsion qui a mal tourné. Il va donc falloir vous lancer aux trousses de Whitey Bruxal seuls, ou en tout cas sans l’aide de Monarch Little. Il est notre problème maintenant et nous allons nous occuper de lui dès à présent ainsi que du dossier jusqu’à sa résolution.
Il se tourna ensuite vers Helen et moi.
— J’aimerais vous reparler vers la fin de la journée. Les médias ont déjà commencé à fouiner partout et nous avons au moins un journal indépendant à Lafayette qui adore jeter de l’huile sur le feu. Nous n’allons pas laisser l’affaire se transformer en torpille raciale entre gangs de rue. Notre industrie touristique est en plein essor et j’ai la ferme intention que ça continue. Il n’est pas question que nos rues deviennent des zones de tir uniquement à cause d’un connard de nègre et d’un Blanc gâté pourri probablement responsable d’un accident mortel avec délit de fuite.
Il était clair qu’il insistait délibérément sur les conséquences locales des deux homicides dans le seul but d’exclure Betsy Mossbacher de la conversation et de l’encourager à quitter la réunion. Sans succès.
— Je ne voudrais pas être irrespectueuse, monsieur Marceaux, mais vous croyez vraiment que le FBI ou le ministère de la Justice vont changer leurs règlements intérieurs à cause de ce qui vient d’être dit pendant la réunion ?
— J’essaie d’être tout à fait clair sur les priorités qui sont les nôtres, agent Mossbacher. Vous et vos collègues pouvez faire ce qui vous chante. De toute façon, c’est bien ainsi que vous opérez habituellement, n’est-ce pas ?
Betsy Mossbacher se leva de sa chaise et se baissa pour ramasser son sac à main. Les pointes de son éclatante chevelure couleur paille étaient encore humides et collaient à sa nuque.
— Ce gosse noir ne porte pas votre sceau imprimé au fer rouge sur son derrière. Il est et reste un informateur confidentiel, coopérant avec une enquête fédérale et il vaudrait mieux qu’il soit considéré comme tel par vos services. À mon avis, vous poussez vos propres enquêteurs à tirer des conclusions qu’ils ne sont pas prêts à accepter. Je ferai un rapport officiel sur cet entretien, aussi ne soyez pas surpris si vous vous retrouvez de votre propre fait avec une plainte sur les bras pour violation de droits civiques.
Lonnie se pinça l’arête du nez et fit semblant d’étouffer un bâillement.
— J’entends bien. Heureux que vous soyez passée nous rendre visite. Permettez-moi de vous ouvrir la porte, fit-il en se levant.
Je fus alors le témoin d’un moment rare, de ceux au cours desquels une femme se crée un bouclier impénétrable au beau milieu d’un environnement à prédominance masculine en se drapant tout simplement dans sa propre intégrité. Lonnie lui avait ouvert la porte et attendait que Betsy Mossbacher quitte la pièce mais elle n’en fit rien. Elle s’était arrêtée à un mètre cinquante du seuil environ et se tenait immobile, attendant silencieusement qu’il arrête son cinéma, les yeux fixés au loin, vers le couloir. Il essaya de la battre à son propre jeu et attendit puis se rendit compte qu’il venait de se faire piéger et passait pour un imbécile.
Il referma la porte doucement.
— Je vous prie de m’excuser, agent Mossbacher, dit-il en retournant à son bureau.
— Pas de problème, répondit-elle.
Puis elle ouvrit la porte elle-même et sortit en la refermant derrière elle.
Je remarquai un frémissement au coin des lèvres d’Helen Soileau.
Lonnie se racla la gorge et tripota un stylo-bille sur sa table de travail.
— Je veux officiellement être très clair sur un point, reprit-il. Je suis persuadé que Monarch a fait la peau du gamin de Bello Lujan. Mais je vais vous laisser le soin de décider. Cela dit, il me semble évident qu’une affaire beaucoup plus grosse se cache là-dessous. Ces agents du FBI ne prendraient même pas le temps de nous cracher dessus si nous étions en train de brûler vifs. Ils veulent Whitey Bruxal dans une cage et peut-être Bello Lujan aussi. Je soupçonne cette Mossbacher d’être une gauchiste de placard qui veut la peau de Colin Alridge, le lobbyiste télévangéliste. À mon avis, nous n’avons nul besoin de ce satané gouvernement fédéral pour régler les affaires dont nous venons de parler. Bruxal a essayé de glisser des pots-de-vin à deux ou trois personnes dans le but de faire entrer ses machines de vidéo poker dans la paroisse d’Iberia, ce qui le met sous notre juridiction. Vous me suivez ?
— Je n’ai pas eu le temps de bien y réfléchir, Lonnie, dis-je.
— Content de voir une attitude aussi positive. Et vous, Helen ?
— Pour tout vous dire, je pense que j’aurais dû lire le rapport de Mack et le post-mortem sur le cas Tony Lujan au lieu de venir à cette réunion, fit-elle. Je vous tiendrai au courant de ce que j’en pense. Au plus vite.
La journée de Lonnie Marceaux n’était pas des meilleures.
Quelques minutes plus tard, alors que je prenais une voiture de patrouille pour me rendre à Lafayette, je vis Helen faire le détour pour aller parler à Betsy Mossbacher à l’entrée du palais de justice. Elle s’apprêtait à repartir vers son bureau quand elle vit que je l’observais.
— Ne dis rien, fit-elle.
— Loin de moi une telle intention, répondis-je.
Un éclat de rire jaillit de sa gorge malgré elle.
— Cette Calamity Jane, c’est quelque chose, non ?
*
Plus tard, je questionnai le prêtre catholique de la cathédrale St. John qui avait coutume d’envoyer ses balles de base-ball à travers les vitraux de l’église. J’interrogeai aussi un groupe de gamins de la confrérie qui, la veille encore, croyaient que la sélection exclusive de Blancs non juifs comme membres de leur organisation les protégerait de la mort. Mais je ne parvenais toujours pas à mettre la main sur Slim Bruxal. Mon après-midi ne connut qu’un seul vrai moment de légèreté : je m’apprêtais à conclure l’interrogatoire du prêtre quand il me demanda si j’avais envie d’échanger quelques balles avec lui. Ce à quoi je répondis : pourquoi pas ?
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