La descente de Pégase
Chapitre 7
Je m’étais dit que Monarch Little resterait peut-être fidèle à lui-même, qu’il supporterait sans broncher la mise à exécution des menaces du FBI, même si cela signifiait qu’il tomberait forcément sous une inculpation aux accents de jeu de base-ball, « Trois fois, et c’est le hors-jeu », ainsi baptisée pendant l’ère Clinton et déjà connue sous le nom du « bouillon » par tous les repris de justice qui avaient plongé une fois de trop.
Mais lundi matin, Monarch se présenta avec son avocat au bureau du procureur et porta plainte pour agression contre Slim Bruxal. À en juger par ses yeux de chien battu, son humeur morose, et les émanations puantes de bière et d’herbe, il avait de toute évidence passé une mauvaise nuit. Quand il trébucha sur un tapis en se cognant la tête à l’angle d’une porte, deux filles ricanèrent tout bas.
À mon avis, l’existence de Monarch serait bousillée avant longtemps. Restait à savoir jusqu’à quel point. Mais il n’est pas de secrets qui tiennent dans notre petite ville sur le Teche. En peu de temps, la rumeur courrait que Monarch Little était devenu la putain du FBI, taillable et corvéable à merci, afin d’éviter de payer l’addition. Selon toute vraisemblance ses pairs en concluraient qu’il n’était plus digne de confiance et qu’il serait capable de cafter ces gangs de rue qui, pour l’heure, s’accrochaient à ses basques comme des papillons de nuit attirés par la flamme.
En attendant, il avait fourni au procureur de la paroisse d’Iberia l’arme nécessaire à la poursuite en justice de Slim Bruxal pour coups et blessures et ainsi donnait de fait au FBI un avantage énorme que les fédéraux pourraient utiliser contre Whitey Bruxal, le père de Slim, dans ce que
j’imaginais comme une enquête au titre de la loi RICO{5}.
Dans le parking, je rencontrai Monarch qui se dirigeait vers sa Firebird.
— Vous les avez aidés à mijoter tout ça, m’sieur D. ? demanda-t-il.
— Je n’ai jamais essayé de te coincer, Monarch. Alors, montre un peu de respect, tu veux ? répliquai-je.
— Avant de venir au palais de justice, j’ai d’abord essayé de m’engager dans l’armée.
— Vraiment ? fis-je en gardant délibérément un visage sans expression.
— Le type m’a dit que mon poids, ce serait peut-être un problème.
Il faisait chaud sur le parking et la lumière violente délimitait d’un trait acéré les contours des cryptes blanches du cimetière de St. Peter, au milieu des mauvaises herbes jaunies et desséchées sous l’action des pesticides. Plusieurs adjoints du shérif en uniforme passèrent en bavardant, la fumée de leurs cigarettes épaisse dans l’air figé.
— Faut que je te parle, dis-je à Monarch.
— J’me sens pas super bien, là tout de suite. Je rentre dormir chez moi.
— Comme tu voudras, répliquai-je.
— Hé, vous êtes le mec qui m’a traité de mac. Je vends de la dope mais j’suis pas un mac. P’têt’ bien que c’est vous qui avez besoin d’un peu d’humilité.
*
Le bureau du procureur ne perdit pas une minute pour citer Slim Bruxal à comparaître. À l’heure du déjeuner, le même jour, deux officiers de police de Lafayette et un inspecteur de la paroisse d’Iberia se présentèrent dans les locaux du cercle de la confrérie d’étudiants auquel appartenait Slim, à quelques pâtés de maisons du campus universitaire, afin de lui lire son mandat d’arrêt. De toute évidence, il ne se montra guère coopératif. Le rapport d’arrestation racontait qu’après avoir été menotté, il s’était battu avec les officiers de police et avait dégringolé en bas d’une volée de marches. Je reconnus le nom de l’un des policiers, un nom qui semblait apparaître régulièrement dans les faits divers dès lors qu’un suspect avait résisté pendant son arrestation. Pour décrire ce genre d’incidents, la prose journalistique était toujours d’un style neutre et indiquait que le journaliste avait recopié le rapport d’arrestation sans utiliser d’autre source. La phrase révélatrice à rechercher dans ce type de compte rendu était « Le suspect fut calmé ». Slim Bruxal fut calmé et sans doute l’avait-il mérité. Je me doutais également que s’il restait en détention provisoire, il se ferait à nouveau écrabouiller la boîte à biscuits.
Mais je n’étais pas acteur dans le destin de Slim Bruxal et j’essayai de me concentrer sur les fluctuations des problèmes mineurs qui constituaient mon travail au quotidien : une alerte à la bombe pour cause de valise abandonnée devant la cafétéria Chez Victor ; une plainte pour violences sexuelles de la part d’un homme qui prétendait que son épouse, une femme de presque cent cinquante kilos, le forçait à avoir des relations avec elle quatre fois par semaine ; la disparition d’un cochon rôti sur un banc de pique-nique qui s’expliqua après la découverte d’un alligator de deux mètres soixante-dix digérant avec satisfaction dans la piscine familiale ; le périple d’un avion artisanal volant à un mètre au-dessus du bayou et finalement contraint à un atterrissage forcé sur un élevage de coqs de combat dont une douzaine finirent déchiquetés par les hélices ; un vol de squelettes dans les cryptes du cimetière de St. Peter par un groupe de gamins dont la bouche et le nez étaient ornés de piercings et le crâne tatoué de pentagrammes. En quoi les squelettes pouvaient-ils ajouter à ce que ces jeunes avaient déjà fait subir à leurs visages et leurs crânes reste un mystère à mes yeux.
Un rôdeur avait découpé un trou dans le toit d’un grenier avec l’intention d’éviter le système d’alarme et s’était électrocuté en bidouillant la boîte à fusibles. Un motard, le cerveau explosé par une trop forte consommation d’herbe et de calmants, s’était lancé pleins gaz au milieu d’un pique-nique à City Park organisé par les paroissiens d’une église, était passé au travers d’une haie en la perforant et avait failli se faire décapiter par une corde à linge. Mais le pompon cette semaine revenait à un accro à la méthadone qui, outré, avait appelé Police-Secours pour dénoncer son dealer, lequel avait osé se présenter chez lui sans les drogues pourtant payées d’avance, commettant ainsi un acte frauduleux, et qui, sous la menace d’une arme à feu, l’avait par-dessus le marché détroussé de soixante-dix-huit dollars en lui piquant ses réserves.
Il était quinze heures seize quand je levai enfin les yeux sur l’horloge. Je n’arrivais plus à me concentrer sur le vivier, mon terme personnel pour cette armée de joyeux farceurs et autres mécréants qui, inlassablement, cheminaient dans les méandres du système. Je poussai toute la paperasse amoncelée sur mon bureau dans un tiroir et pris la direction de chez Monarch Little, une maison située dans un bas quartier noir et rural paradoxalement situé sur une bande de pâturages en bordure du Bayou Teche à l’ombre des chênes, non loin de la communauté de la raffinerie où Yvonne Darbonne était décédée.
Je frappai à la moustiquaire. La maison de Monarch, en bardage de bois au toit pointu en zinc, était bâtie près de l’eau au milieu d’un bouquet de chênes de Louisiane, de pacaniers et de pins des Antilles. Un vieux distributeur de Coca-Cola emperlé d’humidité vibrait à l’ombre de l’abri mitoyen improvisé sous lequel était garée sa Firebird. Il m’ouvrit en caleçon et maillot de corps.
— Qu’est-ce que vous m’voulez, maintenant ? demanda-t-il.
— Je peux entrer ?
— Ça m’est égal.
Si Monarch s’enrichissait grâce au commerce de la dope, son intérieur n’en montrait pas le moindre signe. Le mobilier était usé, le papier peint taché d’auréoles de pluie et le linoléum de la cuisine fendu en une fissure sale dont les bords racornis s’ouvraient vers l’extérieur. Un ventilateur sur pied oscillait en face d’un sofa où il dormait sans doute lorsque j’avais frappé à sa porte.
— Je crois que le paternel de Slim Bruxal a trempé dans le meurtre d’un de mes amis, dis-je. Ce qui signifie que je veux voir Whitey Bruxal inculpé pour homicide mais cela ne signifie pas que j’ai envie de te voir transformé en nourriture à poissons.
— Vous allez pas me faire gober ça, m’sieur D.
— Tu me traites de menteur ?
— Non, mais vous avez vos raisons personnelles pour faire ce que vous faites. Rien à voir avec moi.
— Mon pote a été abattu sous mes yeux par un calibre .12 en pleine figure. J’ai essayé de convaincre les Fédés et la police de Miami-Dade que Bruxal ou ses amis étaient derrière le meurtre. Mais j’étais un ivrogne à l’époque et ma crédibilité en souffrait. Maintenant, j’ai enfin une chance de le coincer mais je ne vais pas jeter quelqu’un aux requins pour y arriver. C’est quand même pas compliqué.
— C’est bien beau, tout ça, mais moi j’ai pas trop le choix. Et pour commencer, comment je gagne ma vie, maintenant ?
Je lui tendis ma carte au dos de laquelle j’avais déjà griffonné un nom et un numéro de téléphone.
— Voici le nom d’un procureur fédéral de Baton Rouge. C’est un ami. Tu lui dis que tu es en train de coopérer avec le FBI mais que tu as besoin de protection. Tu en as le droit. Ce n’est pas parce que tu as un casier que tu n’as pas de garanties constitutionnelles.
— Ouais, on a tous droit à des garanties constitutionnelles mais c’est pas mon truc.
— Tu sais ce que signifie « esquinter la marchandise » ?
— Ouais.
— Eh bien, c’est ce qui est arrivé à Slim Bruxal quand il s’est fait passer les menottes aujourd’hui. Il a aussi été jeté dans une cellule avec deux Noirs qui avaient pas eu de savonnette blanche depuis un bout de temps. Qui crois-tu que la famille Bruxal va rendre responsable pour tout ça ?
Il s’assit sur le canapé et regarda ses pieds.
— Ils m’ont pris mon 9 mm, avoua-t-il.
— Qui ça ?
— Les mecs du FBI. Ils ont dit que personne viendrait me chercher des crosses.
Je m’assis face à lui sur une chaise en bois. Je repris ma carte de visite entre ses doigts et y inscrivis deux autres numéros de téléphone puis la lui tendis à nouveau.
— Si je ne suis pas au bureau, tu peux m’appeler chez moi ou sur mon portable, dis-je.
Dehors, les saules pleureurs en bordure du bayou se cambraient sous la brise, un vieil homme et un enfant péchaient à l’ombre pendant qu’une jolie paysanne en fichu sarclait son jardin potager, une boucle de cheveux noirs échappée sur sa joue. J’avais l’intuition que tous ces moments ordinaires dans la vie ordinaire de gens ordinaires étaient des trésors pour lesquels Monarch devrait bientôt payer cher s’il voulait continuer à en profiter.
— Ces types du FBI, ils veulent que Bruxal me mette un contrat aux fesses, pas vrai ? Et Mlle Helen vous a envoyé me prévenir ?
Je ne voulais pas lui dire qu’Helen n’avait rien à voir avec ma visite.
— C’est toi qui leur as donné les munitions, podna.Ils font juste leur boulot. Ils gagnent, tu perds. La question est de savoir combien tu vas y perdre. Mais surtout ne va pas faire justice toi-même, c’est pour ça que je t’ai filé ces numéros de téléphone.
Je me levai, prêt à partir.
— Z’êtes toujours intéressé par cet accident avec délit de fuite ? demanda-t-il.
— Oui, et alors ?
— J’ai un pote, plus haut sur le bayou, qu’a un petit commerce de réparations de bagnoles dans son arrière-cour. L’été dernier, un type s’est pointé dans une grosse Buick avec un phare enfoncé et l’aile avant droite rayée. Paraît qu’il avait percuté un cerf. Il a entendu dire que mon pote, il faisait du super bon travail et prétendu qu’il préférait lui filer le boulot plutôt que de laisser un paquet de pognon au garage Buick.
— Qui était ce type ?
Monarch leva les yeux et soutint mon regard.
— Vous allez croire que c’est un coup monté par moi.
— C’était qui, Monarch ?
— Vaudrait mieux aller voir mon pote chez lui et lui demander en personne.
*
Le commerce du pote en question était situé à l’extérieur de St. Martinville sous un appentis à l’arrière d’une vieille caravane pourrie à la carcasse zébrée de rouille qui s’affaissait sur des moellons. Le soleil descendait à l’horizon, rouge et voilé, au-dessus d’une rangée de chênes verts de l’autre côté du Bayou Teche. Il n’y avait pas le moindre souffle d’air et les nuages au sud crépitaient d’électricité. Le copain de Monarch était un des êtres les plus inhabituels qu’il m’ait été donné de voir. Albinos aux traits négroïdes, cheveux blonds et yeux soulignés de rose, il était habillé d’une combinaison à manches longues à la fermeture Éclair remontée sous son menton. Il travaillait près d’une forge alimentée au gaz et j’avais du mal à imaginer la température qui devait régner à l’intérieur de sa salopette. Pour autant, il ne se départait jamais de son sourire comme si là était sa seule façon d’être au monde. Il parut ravi de ma visite et j’eus le sentiment qu’il était de ces rares individus qui aiment la vie sans réserves, sans problèmes à régler avec le monde ni griefs à l’égard de leurs frères humains, quoi qu’ils aient pu leur faire ou pas.
— Tu t’appelles Prospect Desmoreau ? dis-je.
— C’est bien moi, répondit-il.
Mais tout comme les autres éléments mal assortis de son apparence, son accent ne correspondait pas à ce que j’attendais. Fortement teinté de ruralité profonde, il tenait d’un dialecte paysan toujours pratiqué dans les forêts de pins et les plaines de l’ouest de la Virginie jusque dans l’ouest du Texas et qui remontait probablement aux premiers jours de la république.
— Z’avez besoin de quèq’ chose ?
— Monarch Little prétend que l’été dernier, un homme t’a donné à réparer une Buick endommagée par une collision avec un cervidé.
— Y dit la vérité. Elle était comme neuve quand j’ai terminé le travail.
— D’après toi, cet homme avait-il un comportement bizarre ?
— Non, m’sieur.
— Quel était son nom ?
Prospect Desmoreau regarda au loin les mouvements du bayou sous la brise et la couleur ambrée de l’eau que coloraient les derniers embrasements du couchant. Pour autant, il n’avait jamais cessé de sourire.
— C’est M. Bello qui me l’a laissée, dit-il enfin.
— Bellerophon Lujan ?
— Oui, m’sieur. Y m’a même donné un pourboire de vingt dollars.
— Où se situaient les dégâts, exactement ?
— Aile et phare, côté passager.
— As-tu remarqué des indices confirmant que M. Bello avait effectivement percuté un cervidé ? Des poils, un morceau des bois du cerf encastré dans le phare ?
— M’est avis que quelqu’un avait déjà passé la carrosserie au jet d’eau et au chiffon. Les gens font ça parfois quand ils rentrent dans du bétail ou quèq’ chose de ce genre. Vous enquêtez sur un accident avec délit de fuite ?
— C’est tout à fait ça, Prospect.
— Y avait du sang sur le phare. J’ai pas vu de poils d’animaux, notez. En tout cas, je me rappelle pas. Ce qui veut pas dire qu’y en avait pas.
— Bien sûr, aucune chance pour que tu aies gardé le phare endommagé, pas vrai ? dis-je en refermant mon calepin avant de le glisser à nouveau dans la pochette de ma chemise.
— Vous voulez y jeter un coup d’œil ?
— Pardon ?
— J’ai un tas de saletés et de camelote à l’autre bout de l’atelier. À peu près tous les deux ans, j’embarque le tout à la déchetterie. Je sais exactement où est le bout de verre du phare pasque je l’ai repéré l’autre jour en essayant de retrouver un haut-parleur d’autoradio que j’avais sorti d’une Chevy de 55.
— Un morceau de verre cassé avec du sang dessus ?
— Oui, m’sieur. Il était sous une vieille bâche. Je l’ai bien vu.
Je le regardai, bouche bée.
— Prospect, je pense que tu es un homme remarquable, dis-je simplement.
— C’est ce que les femmes arrêtent pas de me répéter.
Il alla tirer une large bâche qui couvrait son bric-à-brac et une averse d’aiguilles de pin humides se répandit au sol accompagnée d’une flaque d’eau. Il extirpa d’un cercle de chrome moulé un morceau de verre brisé en forme de demi-lune aux contours ébréchés.
— Là, tout au bord. On voit encore du sang.
Je sortis un sac en plastique à glissière de ma poche arrière et l’ouvris largement.
— Fais-le tomber là-dedans, camarade. J’aurais besoin de cette moulure en chrome, également. Tu as autre chose ici venant de la Buick de M. Bello ?
— Non, m’sieur. Je crois pas.
— Dis-moi, à propos de tout autre chose… tu connais bien Monarch Little ?
— J’ui ai appris tout ce qu’y sait sur le travail de carrossier. Y était pas plus haut que trois pommes quand il a commencé.
— Dommage qu’il n’ait pas su en tirer parti.
— Des fois, les gens ont pas le choix, répliqua-t-il.
— Tu me parais trop intelligent pour ce genre de réponse, remarquai-je.
— Sa mère est à l’institut de cancérologie Anderson à Houston. Elle a eu tous les cancers possibles. Monarch vous l’a donc pas dit ? demanda-t-il en clignant ses paupières roses à la lumière du soleil.
*
Je retournai directement au laboratoire médico-légal d’Acadanie et mis les preuves entre les mains de Mack Bertrand. De toute évidence, ce dernier avait hâte de rentrer dîner en compagnie de sa femme et de ses enfants.
— Que recherches-tu exactement ?
— Je voudrais savoir s’il y a ou non correspondance d’ADN avec celui de l’Homme Crustacé.
— T’en as besoin pour quand ?
— Le propriétaire du véhicule est probablement Bello Lujan. Je doute qu’il nous file entre les doigts pour le moment.
Mack haussa les sourcils.
— Utilise la procédure comme un rempart contre lui, Dave. Quoi qu’il fasse, il ne faut surtout pas réagir et en faire une affaire personnelle.
— Qu’est-ce qu’il se passe avec Bello ? Pourquoi toutes ces précautions ?
— Je pense que c’est un homme avec une mission. À une époque, il participait à notre groupe de prière mais nous l’avons encouragé à se trouver une autre église mieux adaptée à ses besoins.
— Ça t’ennuierait de me parler en termes clairs ?
— C’est un obsédé du sexe, plein de culpabilité, qui a coutume de gueuler en plein milieu de la messe. On l’a envoyé à des illuminés qui, soi-disant, « parlent en langues » mais, même eux, je ne suis pas sûr qu’ils arrivent à se faire à lui. Ça te donne une perspective plus claire, maintenant ?
Je ne pus m’empêcher d’éclater de rire.
— Quel sens de l’humour, fit-il. Je t’enverrai le rapport d’ADN dans trois jours.
*
Ce soir-là, j’essayai de ne plus penser à Bello Lujan comme lorsque j’étais enfant, chaque fois que je tentais de me convaincre que le petit chef qui terrorisait la cour de récré n’était pas devenu une partie intrinsèque de mon quotidien. Mais je me rappelai aussitôt que, pour une raison inexplicable, mon chemin et celui de la petite frappe finissaient toujours par se croiser, comme par un effet du destin. Quoi que je fasse pour l’éviter, je me retrouvais toujours face à lui, à devoir choisir entre l’humiliation publique ou un tabassage en règle.
Samedi matin, j’avais rendu visite à Bello dans sa demeure et questionné son fils, Tony, à propos du T-shirt à l’effigie de Pégase qu’Yvonne Darbonne portait le jour où elle était morte. Par inadvertance, Tony Lujan m’avait révélé que son père avait des actions dans le casino et le champ de courses dont le T-shirt d’Yvonne faisait la pub et avait prévu de trouver à la jeune fille un emploi au restaurant du casino alors même qu’il avait nié connaître son nom.
J’avais réussi à prouver que le caïd des cours de récré était un menteur. J’aurais dû savoir qu’il me rendrait visite dès son retour, après son week-end à La Nouvelle-Orléans.
— Il y a un homme dans le jardin devant la maison, fit Molly.
Je me penchai à la fenêtre. La Buick de Bello était garée dans l’allée et son fils à la place du passager mais Bello gardait le regard braqué sur la route comme s’il n’arrivait pas à se décider sur la marche à suivre. Je sortis sur la galerie. Une averse sous le soleil venait de s’achever et les arbres gouttaient avec un petit bruit tranquille.
Je me rappelai l’avertissement de Mack Bertrand sur l’utilisation de la procédure comme bouclier de protection.
— Je suppose que ta visite est de nature professionnelle. Si c’est le cas, je préférerais te recevoir à mon bureau, Bello, dis-je.
— Tu es venu interroger mon fils pendant que j’étais à La Nouvelle-Orléans. À propos du T-shirt que la fille portait quand elle est morte.
Au travers des branches de chênes, la lumière du soleil avait pris une couleur thé et dans l’atmosphère rafraîchie par la pluie, le ciel palpitait au son des grenouilles arboricoles. La soirée était trop belle pour un échange furieux avec cet homme primitif, tourmenté et violent. Je descendis dans le jardin afin qu’il n’ait pas l’impression que je lui parle de haut mais ne lui tendis pas la main.
— Viens donc me voir demain, camarade, repris-je.
— Mon garçon t’a dit que j’allais filer un boulot de serveuse à cette fille, au club du champ de courses, répondit-il. Si moi, je t’ai dit que son nom m’était inconnu, c’est parce que je donne du boulot à des tas de jeunes, surtout à ceux qui veulent étudier en fac. Tu me fais passer pour un hypocrite devant ma famille ?
— C’est un terme choisi par toi.
— Tu fais de l’esprit, maintenant ?
— Ce que je fais, c’est te demander de sortir de chez moi.
— Tu as dit à mon fils que ce Noir, machin chose… Monarch Little, est un sale con bête et méchant qui lui mouchera peut-être la chandelle ?
— Je ne pense pas avoir utilisé ces termes, exactement.
— Tony, viens ici ! ordonna Bello.
Le jeune homme sortit de la voiture. Debout à l’ombre, son visage paraissait vidé de son sang et il mâchait lentement un chewing-gum.
— Que t’a dit M. Robicheaux ici présent ? demanda Bello.
— C’est comme tu expliquais, papa.
— Il a dit que le Noir allait te refroidir ?
— Pas en ces termes, répondit Tony.
— Il a bien dit que c’était un sale con, bête et méchant, et qu’il te ferait du mal ?
— Oui, tout à fait.
— Mon fils ici présent ment-il ? exigea Bello en s’adressant à moi.
Vous ne discutez pas avec les ivrognes et vous ne vous embarquez pas dans des conversations avec les gens stupides ou irrationnels. Mais quand ils persistent à dire que vous êtes la source de tous leurs malheurs et vous dénigrent sans désemparer, quand ils viennent vous affronter de si près que vous sentez littéralement l’odeur de leur hostilité dans leur sueur, il faut, à un moment donné, le leur faire comprendre. C’est pour le moins une question de respect de soi. En tout cas, c’est ce que je me dis à ce moment-là.
— Tu as bien plus de souci à te faire que de te préoccuper de moi, répliquai-je.
— Non, ma vie, elle va très bien. Le problème, c’est toi. J’ai jamais fini le lycée et j’ai pas été à l’université mais je m’en suis plutôt bien sorti. Y a peut-être des gens qui ont du mal à l’accepter. Tu crois que c’est ça qui te chatouille, Dave ?
Je posai la main sur le capot de la Buick et la promenai doucement sur la carrosserie et la moulure du phare côté passager avant de brosser une feuille collée au verre.
— Jolie, ta bagnole. T’as déjà eu à la faire réparer ? J’ai bien l’impression qu’on lui a passé une ponceuse sur le pare-chocs.
Il essaya de maintenir une expression imperturbable mais je vis à son regard que mes paroles avaient fait mouche. Les yeux de Tony observaient le bayou comme s’il le voyait pour la première fois.
— Je t’ai toujours bien traité, reprit Bello. On se connaît depuis longtemps, toi et moi, depuis le temps où les gens parlaient français et que les gosses comme nous n’avaient même pas dix cents pour se payer un cinoche. Comment se fait-il que tu ne montres aucun respect pour ce passé qu’on a en partage ? Comment se fait-il que tu me traites comme si j’étais un bon à rien ?
— Parce que tu m’as menti.
La peau de son visage se tendit comme si je venais de lui cracher à la figure. Je fis quelques pas en direction de mon perron sans trop savoir s’il allait me sauter dessus ou pas. J’arrivai au pied des marches quand je le sentis me toucher à travers ma chemise.
— C’est mon fils unique que tu vois là, dit-il. Un jour, il sera docteur. Il a jamais rien fait pour heurter quelqu’un délibérément, et certainement pas une pauvre fille qui s’est fait sauter le caisson. Pourquoi t’essayes de le foutre dans la merde ? Y a des Noirs qui tous les jours se tirent dessus dans la rue et toi, t’as décidé de te lancer après mon fils ?
Mais les cartes avaient déjà été distribuées pour nous tous, Bello, son fils et moi, et aucun de nous, en cet instant donné, n’aurait pu présumer du dénouement. J’entendis un battement d’ailes au-dessus de nos têtes comme celles d’un implacable oiseau géant quittant la cime du chêne pour monter vers le ciel.
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