La descente de Pégase

James Lee Burke · Chapitre 12 sur 28

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La descente de Pégase

Chapitre 12

 

Le lendemain, je fus réveillé à cinq heures et demie par le pépiement des oiseaux moqueurs et le bruit de moteur d’un bateau lourdement chargé qui progressait péniblement en aval du pont mobile de Burke Street. C’était merveilleux d’ouvrir les yeux par un petit matin d’été dans une maison comme la nôtre. De temps à autre, les exhalaisons de la terre créaient une brume suspendue au-dessus du bayou à l’intérieur de laquelle je devinais la présence d’un alligator qui frappait de sa queue les feuilles de nénuphars, ou celle de ragondins et de rats musqués se laissant rouler dans l’eau du haut d’un genou de cyprès chauve. Je me prenais à imaginer les chaloupes confédérées aux avirons enveloppés de tison pour les rendre silencieux, leurs tireurs d’élite ramassés sur eux-mêmes, flottant silencieusement au fil du courant en direction des lignes yankees postées à Nelson’s Canal.

Le temps qu’il faisait n’avait aucune importance. Les matins partagés avec Molly, Snuggs et Tripod étaient toujours de grands moments et pour moi, la naissance du jour n’avait rien à voir avec l’heure. Juste avant l’aube, j’entendais le laitier traverser la pelouse, ses bouteilles ventrues pleines de crème cliquetant dans son panier en métal tressé, puis un bruit mat au-dessus de nos têtes indiquait l’arrivée de Snuggs qui se laissait tomber de la branche maîtresse du chêne sur le toit, juste au-dessus de la chambre. Molly bougeait dans son sommeil, le drap s’arrondissait sur ses hanches et je sentais la chaleur de ses fesses le long de mon corps. Je passais mes doigts dans ses cheveux, suivais le contour de ses épaules et de son dos pour arriver à la cambrure de sa taille. J’embrassais ses rondeurs enfantines et les deux grains de beauté pourpres sous son nombril. J’embrassais ses seins, son ventre, sa bouche et ses yeux avant de l’attirer tout contre moi en enfouissant mon visage dans l’odeur de son épaisse chevelure.

Quand nous faisions l’amour, elle se donnait sans réserve, sans rien retenir, sans rancœur secrète causée par quelque fâcherie ou une humiliation imaginée. Son sourire et sa générosité inconditionnelle faisaient partie intégrante de son être jusque dans notre lit et, le matin, émanait de sa peau un parfum chaud de fleurs dans un jardin. Dans l’aube bleutée, j’entendais le rythme régulier de son souffle près de mon oreille, tandis que Mlle Ellen Deschamps appelait ses chats depuis sa terrasse à l’arrière, et je démarrais toujours ma journée avec la conviction absolue que le mal intrinsèque n’avait aucun pouvoir sur nos existences.

À mon arrivée au bureau m’attendait l’enquête sur le meurtre de Tony Lujan mais elle se présenta d’une façon que je n’avais pas prévue. Wally avait noté un nom et un numéro de portable sur un feuillet du bloc à messages rose qu’il avait glissé dans ma boîte. Au bas de la feuille de papier, il avait ajouté un mot au crayon : « Appelle-le entre 9 h 15 et 10 h 00. »

— Qui est J.J. Castille ? demandai-je.

— Un gamin de la fac.

— Quel gamin de la fac ?

— Il a dit qu’il t’avait vu dans les locaux de sa résidence, hier.

— Wally, j’apprécierais vraiment que tu arrêtes de transmettre les infos au compte-gouttes.

La pochette de sa chemise était gonflée de cigares emballés sous cellophane qu’il aimait faire rouler entre ses lèvres sans jamais les allumer à cause de son hypertension.

— Ce J.J. Castille a expliqué qu’il était en cours jusqu’à neuf heures quinze. Il dit que tu l’as vu dans le hall de la résidence mais que tu ne lui as rien demandé. Maintenant, c’est lui qui veut te parler, c’est pour ça qu’il a téléphoné au bureau.

— Merci.

— Il a aussi précisé qu’il ne fallait pas le rappeler au numéro de la résidence. Contacte-le sur son portable, c’est pour ça que je t’ai noté le numéro. Autre chose que tu voudrais que j’interprète pour toi ?

— Non, c’est parfait.

— T’es sûr ?

À l’armée aussi bien qu’en prison, on apprend à ne pas se faire d’ennemis aux archives ni en cuisine. Dans les forces de l’ordre, on ne remonte pas les bretelles au répartiteur.

Je me dirigeai vers mon bureau, sans parvenir à mettre un visage sur le nom inscrit sous mes yeux. Je me rappelai néanmoins un jeune homme au torse maigrelet resté silencieux, dont l’expression troublée trahissait un conflit intérieur. À neuf heures vingt, je composai son numéro de portable.

— Allô ? fit une voix sur fond de conversations, musique, et cliquetis d’assiettes.

— Je suis l’inspecteur Dave Robicheaux du bureau du shérif, paroisse d’Iberia. On m’a demandé de rappeler J.J. Castille. Êtes-vous monsieur Castille ?

— Oui, monsieur. Il faut que je vous parle.

— S’agit-il de Tony Lujan ?

— Ouais… on va dire ça comme ça.

— Comment ça ?

— Disons qu’il s’agit de lui et de Slim Bruxal. C’est à propos de quelque chose qu’ils disaient ici. Peut-être que c’est pas important.

Il avait baissé la voix au moment où il avait prononcé le nom de Slim Bruxal.

— C’est important, dis-je.

— Je ne peux pas vous parler ici.

— Vous avez une voiture ?

— Non, monsieur.

— En ce cas, je vais passer vous voir. Où voulez-vous qu’on se retrouve ?

Il ne répondit pas immédiatement.

— Je me suis dit qu’il valait mieux que je vous en parle.

— Je comprends tout à fait. Vous avez pris la bonne décision, camarade. Dites-moi simplement où vous voulez qu’on se rencontre.

— Vous connaissez le campus de l’UL ?

— J’y ai fait mes études.

— Je serai entre Cypress Lake et le bâtiment de musique.

Je signai un bon de sortie pour une voiture banalisée, posai un gyrophare aimanté sur son toit et me retrouvai sur le campus en moins de trente minutes. Je me garai dans une allée entre un lac bordé de cyprès et le bâtiment ancien en brique rouge connu sous le nom de Burke Hall. Accroupi sur la berge, un gamin lançait les miettes d’un hot-dog à un banc de perches qui crevaient l’eau au milieu des remous pour happer le pain. Il était vêtu d’un T-shirt usé jusqu’à la corde semblable à un morceau d’étamine drapé sur ses épaules, et ses cheveux bruns trop longs retombaient sur sa nuque et dans ses yeux.

Il se leva pour me saluer mais ne me serra pas la main, le regard tourné par-dessus son épaule vers l’allée surélevée qui menait à la maison des étudiants.

— Tu suis les cours d’été, J.J. ? demandai-je.

— Ouais, mais je travaille aussi à la cafétéria. Plein d’étudiants prennent leurs vacances pendant l’été mais je veux terminer la prépa de médecine au plus vite pour pouvoir aller à Tulane. J’ai obtenu une bourse d’études de la Marine comme officier de réserve.

Ses yeux marron dévoraient son visage aux lignes épurées et il avait un accent cajun prononcé. Il jeta un nouveau coup d’œil pardessus son épaule. À travers les cyprès, je voyais des étudiants aller et venir dans l’édifice.

— Personne ne fait attention à nous, J.J. Tu veux me dire de quoi il s’agit ? Ma patronne n’aime pas que je quitte mon bureau trop longtemps, expliquai-je en esquissant un sourire.

— Je travaillais dans ma chambre, en face de celle de Tony et Slim, le jour où Tony a été assassiné. Nos portes étaient ouvertes et je les ai entendus parler du gars qui s’est fait renverser sur la route. Slim l’appelait « l’ivrogne », « le soiffard ». Il disait que l’ivrogne était mort parce qu’il avait traversé devant une voiture.

— La voiture de Tony ?

J.J. réfléchit un instant.

— Non. Il a dit « une voiture ». En ajoutant que les soiffards se faisaient renverser sans arrêt par les voitures et que tout le monde s’en foutait. Tony lui a répondu : « Ce n’est pas ce qui s’est passé, Slim. »

Il souffla bruyamment.

— Qu’est-ce qu’il a dit d’autre ?

— Rien. Slim a fermé la porte. Slim est un dur. Il n’aurait jamais dû avoir la meilleure chambre de la résidence mais personne ne s’y est opposé.

Je lui tendis ma carte.

— Si tu te souviens d’autre chose, appelle-moi, d’accord ? Mais pour l’heure, il est important que tu saches que tu as bien fait. Tu n’as aucune raison de te sentir coupable ou honteux ou même d’avoir peur. Tu sais où est Slim Bruxal en ce moment ?

— Il est revenu ce matin. Il dit qu’il était à La Nouvelle-Orléans avec une fille.

— Slim est dans la résidence en ce moment ?

— Pour autant que je sache. Est-ce qu’il va falloir que je témoigne au tribunal ?

— Je n’en suis pas sûr. Tu serais d’accord pour témoigner ?

Il se racla la gorge sans répondre.

— Tu connaissais Yvonne Darbonne ? repris-je.

— Elle est venue dans nos locaux une ou deux fois avec Tony. Enfin, je crois que c’était avec Tony. Je ne la connaissais pas vraiment, ajouta-t-il en me jetant un bref coup d’œil avant de détourner le regard.

Un vent frais venu du lac soufflait dans les cyprès mais il avait rougi et son front brillait de transpiration.

— Qu’est-ce que tu ne me dis pas ?

— Il paraît qu’elle faisait ça par wagons.

— Elle participait à des tournantes ?

— Ils appellent ça « tirer un train ». Ils ont raconté qu’elle avait le cerveau complètement explosé et qu’elle était revenue dans la maison avec un tas de mecs. C’était après une soirée à la bière ou quelque chose dans le genre. Il y avait beaucoup d’ecstasy et d’acide aussi. Tony n’a jamais rien su de ce que disaient les autres. J’ai cru comprendre que mentalement, elle avait de sérieux problèmes et qu’elle a fini par se suicider.

— Ouais, c’est sûr. Mais des problèmes psychologiques, elle n’en avait pas avant de rencontrer Tony Lujan. Elle a participé à une tournante le jour de sa mort ?

— Aucune idée. Je n’y étais pas. Je passe mon temps à travailler et à étudier. Je ne sais même pas qui étaient les mecs présents ce jour-là. Il y a des trucs qui se passent dans la résidence mais moi, je me mêle pas à tout ça.

À l’ombre des arbres les eaux du lac se ridaient sous le vent et les jacinthes miroitaient de jaune au soleil.

— Tu m’as l’air d’être un bon gars, J.J. Pourquoi tu traînes avec un tel groupe de salopards ?

— Ils sont pas tous mauvais.

— Peut-être. Mais des mauvais parmi eux, il y en a suffisamment. Passe me voir à New Iberia un de ces quatre, on ira pêcher ensemble. En attendant, garde précieusement ma carte, okay ? dis-je.

 

*

Je me rendis directement au bâtiment de la résidence des étudiants. Deux jeunes ratissaient les feuilles mortes dans le jardin.

— Slim est là ? demandai-je.

— Derrière la maison, répondit l’un d’eux sans lever la tête.

— Il vient juste de rentrer de La Nouvelle-Orléans ? poursuivis-je dans le but de vérifier les dires de J.J. Castille.

— Aucune idée, répliqua le même jeune homme.

Je fis le tour de la maison. Le faux kikuyu n’avait pas été tondu, le jardin était entouré d’épaisses haies et le soleil filtrait au travers des chênes et des pacaniers. Slim Bruxal se tenait sous un punching-ball monté sur une barre fixée à deux poteaux en fer. Il portait un T-shirt à lanières, retaillé à coups de ciseaux, un short de gym à cordelette bas sur les hanches et des chaussures de sport. Sous ses gants de boxe rouges, ses poings paraissaient aussi durs et compacts que des pommes à mesure qu’il frappait le punching-ball à un rythme soutenu, tada-tada-tada-tada, sa peau nue était striée de rigoles de sueur.

— Tu n’es pas facile à trouver, mon gars, dis-je.

Il se retourna, sourcils froncés, regard noir, la tête encore pleine de pensées rageuses. Il retira son gant droit en le coinçant sous son bras gauche puis me tendit la main.

— Comment allez-vous, monsieur Robicheaux ?

Je me détournai pour l’éviter comme si j’avais été distrait par un coup de klaxon dans la rue et laissai pendre ma main à mon côté.

— Tu étais avec ta petite amie depuis deux jours ?

— Ma petite amie ? Je suis parti voir ma psy, à La Nouvelle-Orléans. Elle se spécialise aussi dans le travail de deuil, fit-il en laissant retomber son bras.

— Tu pourrais me donner ses coordonnées ?

— Pour quoi faire ?

— Nous essayons d’éliminer le plus de suspects possible dans l’enquête sur la mort de Tony afin de pouvoir coincer le coupable.

Il me donna le nom d’une femme et un numéro de téléphone du Garden District en haut de St. Charles Avenue.

— Vous voulez le bon suspect ? dit-il. Il ressemble à un pain de viande ramolli couvert de verrues. J’ai entendu dire qu’il était assis sur son gros cul dans votre prison.

— Quand as-tu vu Tony pour la dernière fois ?

— Je crois que vous le savez déjà.

— Fais comme si je ne savais rien.

— On l’a emmené boire une ou deux bières lundi après-midi pour essayer de lui remonter le moral. Après ça, il a quitté le bar et il est reparti en voiture à New Iberia.

— Il y avait quelqu’un avec lui ?

— Non, monsieur.

Il essuya son visage avec une serviette qu’il jeta ensuite dans l’herbe. Avec le soleil dans les yeux, il avait bien du mal à masquer son agacement.

— Écoutez, Tony était mon ami et je n’aime pas me sentir examiné à la loupe au sujet de son meurtre. Il était déprimé et nous étions inquiets pour lui. L’un des gars l’avait vu jouer au base-ball avec un prêtre à St. John’s. C’est la raison pour laquelle on est allés là-bas, pour essayer de lui remonter le moral. Et c’est là que Monarch Little, cet animal, a décidé de le tuer.

— Ouais, je peux voir à quel point tout ça est frustrant pour toi. Mais quelque chose ne colle pas.

— Ne colle pas ?

— Ouais, y a un élément dans ton histoire qui m’ennuie.

— Qui vous ennuie. Mon meilleur ami est mort et ça vous ennuie ? répliqua-t-il, son attitude policée envolée, son visage chaud et suant sous la chaleur impitoyable du soleil.

— Tu as dit que la déprime de Tony t’inquiétait. Tu as donc retrouvé sa trace dans une église où il jouait au base-ball avec un prêtre et tu l’as emmené dans un bar. Tu l’as sorti d’un environnement où il aurait pu recevoir une aide véritable. Ça te paraît raisonnable, ça ?

— Je n’attaque les croyances de personne.

— Personne ne dit ça, mais entre nous, je crois que tu fais de ton mieux pour éviter de répondre à mes questions. Tu n’essaierais pas de jouer à ce jeu-là, pas vrai ?

Le visage faussement bon enfant empreint d’une humilité de façade, il essayait de me rouler dans la farine.

— Qu’est-il arrivé à Yvonne Darbonne ? C’était toi et ta bande de potes dans la tournante ? dis-je.

— Je ne suis pas obligé d’accepter ça.

— Tu as raison. Personne ne te force. Continue à travailler ton rythme au punching-ball. T’as du style. Je connais l’entraîneur de boxe à Angola, son meilleur poids moyen vient de se faire poignarder dans les douches d’un grand coup de tournevis. Il sera ravi de t’avoir dans son équipe.

— Ne prenez pas ce ton condescendant avec moi, monsieur Robicheaux. Je ne suis pas Tony Lujan, rétorqua-t-il en levant le menton.

 

*

 

Dès mon retour au bureau, je reçus un appel de Mack Bertrand au labo.

— On a trouvé les empreintes de Monarch Little sur le téléphone public d’où a été passé l’appel chez les Lujan, lundi soir, dit-il.

— Combien d’empreintes y avait-il ?

— Six groupes d’empreintes identifiables, appartenant toutes à des gens avec un casier judiciaire.

— Le téléphone à l’angle de la rue ? Là où il traîne d’habitude ?

— Exactement.

— C’est un nouveau clou dans le cercueil de Monarch mais c’est encore une preuve indirecte.

— Comment ça s’est passé, ta réunion avec Lonnie Marceaux ?

— Je crois que Lonnie s’est trouvé le bon cheval, celui qui le conduira jusqu’à Washington.

— Tu as vu Helen depuis ton retour de Lafayette ?

— Non, pas encore.

— Elle a reçu un appel du New York Times ce matin. La rumeur court qu’une enquête a été lancée par les autorités locales sur cet intégriste religieux et les liens qui l’unissent à Whitey Bruxal.

Mais je n’étais pas vraiment intéressé par Lonnie et ses tentatives de manipulation des médias.

— Tu as toujours les prélèvements ADN de l’affaire Yvonne Darbonne ? demandai-je.

— Ouais, pourquoi ?

— Je pense qu’elle ne s’est pas suicidée, c’est un homicide.

— Je respecte ton opinion, Dave. Mais ce coup-ci je suis du côté de Koko Hebert. Yvonne Darbonne s’est fait sauter le caisson.

— Peut-être qu’elle a appuyé sur la détente mais on l’a poussée à le faire.

— Tu cherches à te rendre dingue ? Tu as trouvé la méthode idéale, conclut-il.

Quelques minutes plus tard, je me rendis au bureau d’Helen et lui rapportai mes interrogatoires de J.J. Castille et Slim Bruxal. Elle m’écouta silencieusement, prenant de temps à autre des notes sur son bloc à pince, jusqu’à ce que j’aie terminé.

— Donc à ton avis, les choses ne seraient peut-être pas plus compliquées que ça dans cette affaire ? demanda-t-elle en crayonnant un petit dessin, les yeux baissés sur le bloc-notes.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Que Monarch est coupable. Il était furieux, il avait besoin d’argent et se sentait malheureux dans son rôle de balance pour le FBI. Il a trouvé une façon de taper du blé à un gosse de riches, un Blanc, et de se venger en même temps. Le gosse de riches a emporté une arme à feu sur le lieu du rendez-vous, sauf que c’est Monarch qui l’a explosé.

— Ce n’est pas aussi simple. D’après J.J. Castille, Slim Bruxal et Tony avaient des informations sur l’accident mortel de l’Homme Crustacé. Je crois que Bruxal a quelque chose à voir avec cette affaire.

— Mais là, tout de suite, c’est Tony Lujan qui nous occupe, pas l’Homme Crustacé. Tu n’aimes pas les cercles étudiants, Dave, et j’ai le sentiment que tu n’es pas entièrement objectif sur ce dossier.

— Je ne suis pas entièrement objectif sur ce groupe particulier d’individus, alors lâche-moi, Helen. À mon humble avis, les jeunes qui se sont servis d’Yvonne Darbonne pour leur tournante se situent tout juste un cran au-dessus des sociopathes.

— Très bien, bwana.

— Très bien, quoi ?

— Tu as donné ton point de vue.

Je me levai de la chaise placée devant le bureau et me dirigeai vers la fenêtre derrière Helen, chose qu’en temps normal un subordonné ne ferait jamais. Mais Helen et moi étions amis et coéquipiers longtemps avant qu’elle ne devienne shérif.

— C’est Lonnie qui a divulgué l’affaire au New York Times ? demandai-je.

— Probablement, répondit-elle.

— Qu’as-tu dit au journaliste quand il a appelé ?

— Que j’adorais leurs articles sur le jardinage et la cuisine.

— Et qu’est-ce qu’il a répondu ?

— C’était une « elle ». Elle avait l’air sympa, d’ailleurs.

Elle leva le regard vers moi et cligna de l’œil. Personne ne pouvait rouler Helen Soileau dans la farine.

 

*

 

Monarch Little était peut-être devenu informateur pour le FBI, mais devant le risque de voir l’inculpé pour possession illégale d’arme à feu filer entre les doigts de la justice, le tribunal de la paroisse avait fixé sa caution à soixante-quinze mille dollars. Il avait également été transféré à la prison locale, une institution qui, au début des années quatre-vingt-dix, avait acquis un certain degré de notoriété : les prisonniers expédiés au mitard y étaient ligotés et bâillonnés sur une chaise dite de « contention ».

Juste avant la fermeture des bureaux, je franchis les portails de l’enceinte de la prison, les rouleaux de barbelés au-dessus des murs tremblant d’une lueur argentée. Je fixai mon insigne à ma ceinture, laissai mon .45 dans son étui au comptoir de la réception et demandai que l’on fasse venir Monarch dans une salle d’interrogatoire.

Au début de ma carrière dans le maintien de l’ordre, alors que je battais la semelle dans les bas-quartiers de Magazine en compagnie de Clete Purcel, un pauvre type, taulard récidiviste incarcéré par deux fois en Arkansas – prison jadis considérée comme la pire de tout le système pénitentiaire –, m’avait expliqué que c’était au trou qu’il avait appris à se forger le caractère. À cause de ma jeunesse et de mon inexpérience, sa remarque m’avait paru pompeuse et à la limite du ridicule. Mais comme la plupart des flics, j’en étais venu à respecter le prix qu’un véritable arnaqueur professionnel doit payer pour survivre au système en préservant son intégrité et son identité. Pour ce faire, il a besoin d’énormes quantités de courage physique et d’humilité, d’une connaissance profonde d’autrui et de la capacité à ravaler sa douleur sans s’en prendre à lui-même. L’époque du maton de cambrousse armé de son fusil a peut-être disparu dans les tréfonds de l’histoire, pour autant les énergies sexuelles et ataviques des gens en captivité sont restées les mêmes. Demandez à n’importe quelle bleusaille de vous raconter sa première expérience sous les douches parce qu’il a répondu avec insolence au mauvais mec.

Lonnie Marceaux avait dit de Monarch qu’il n’était pas particulièrement intelligent. Il avait tort. Monarch avait l’intelligence d’un loup et reniflait comme un animal la faiblesse, la peur et la force de son adversaire. Et même s’il se la jouait grande gueule devant moi, au trou il faisait montre du même respect vis-à-vis des prisonniers et du personnel. Qui plus est, il ne trahissait pas les confidences et n’avait jamais dénoncé un autre détenu, même si le prix de son silence lui valait d’être pris en ligne de mire ou expédié au mitard.

C’était en tout cas sa réputation avant que les rumeurs sur son nouveau statut ne parviennent à la prison : il n’était plus un caïd des quartiers déshérités, juste une balance pour le compte du FBI.

C’est en combinaison orange de taulard et enchaîné à la taille et aux jambes qu’il descendit le couloir jusqu’à la salle d’interrogatoire, accompagné d’un maton.

— C’est quoi toute cette ferraille, capitaine ? dis-je.

— Ordres du procureur, répliqua le maton.

— J’apprécierais que tu lui enlèves tout ça.

— Impossible, Belle Mèche. Appelle du côté de la grille quand tu auras fini.

Après son départ, Monarch s’assit sur une chaise en bois dans un cliquetis de chaînes, ses mains verrouillées contre son torse.

— Ça va prendre longtemps ? fit-il. Ils servent à dîner dans quelques minutes.

— Tu es au mitard ?

— Non, avec les taulards. J’ai pas demandé l’mitard.

— Y en a des mauvais, parmi les taulards.

— Ouais, je sais. La plupart, y bossaient pour moi. Allez, m’sieur D, vous avez bien aut’chose à faire, non ?

— Ils s’apprêtent à te coller un homicide sur le dos, Monarch.

— Ah ouais, et vous faites pas partie du lot ?

— Tu as un passé violent. Faire la peau à un gosse de riches blancs ne déparerait pas tes comportements d’autrefois.

Mon affirmation était simpliste mais en vérité, je voulais qu’il me contredise.

— Vous parlez du mec qui m’avait dit qu’il me ferait cuire à petit feu et qui s’est fait descendre par une voiture qui passait ?

— Le gars te menace et juste après ça, il se prend une balle pendant qu’il arrose sa pelouse.

— Il s’est pris une balle parce qu’il a coupé la dope d’un Rital tellement de fois que c’était plus de la dope mais du laxatif pour bébé.

— Tu as incendié la maison d’un officier de police.

Dans un cliquetis de chaînes, ses mains menottées crispées de part et d’autre de sa poitrine, Monarch tourna la tête pour soulager son torticolis.

— Y avait un mec dans le coin qui prenait son pied à arrêter les Noires pour racolage même quand elles racolaient pas. À part qu’elles finissaient pas en prison mais sur la banquette arrière de sa bagnole à lui astiquer la queue. Et une nuit, y a eu un incendie qu’a démarré sous sa maison. Dommage qu’il ait pas été chez lui.

— Où est-ce que tu t’es procuré le canon scié qui était dans ta voiture ?

— Vous l’avez vu ?

— Ouais, dans le coffre où sont déposées les pièces à conviction.

— Alors vous en savez plus que moi, pasque moi, je l’ai jamais vu et j’ai aucune idée de comment il est arrivé dans ma voiture. Vous êtes un flic intelligent. Le FBI m’avait déjà coincé, alors pourquoi j’aurais laissé un canon scié dans ma voiture ?

— Tu as appelé Tony en essayant de lui extorquer de l’argent. Tes empreintes ont été trouvées sur le téléphone public d’où l’appel a été passé. Tu as convenu d’un rendez-vous avec Tony. Ta voix a été identifiée.

— J’ai téléphoné à personne et j’ai plus rien à dire. Appelez le maton, j’ai envie d’aller manger. Vous avez déjà un nègre à l’ombre, pas la peine de vous mettre à chercher un autre coupable.

— Ce n’est pas vrai.

— Mais tu viens d’où, mec ? Je suis ici, enchaîné de partout, et j’ai rien fait. Celui qui a dessoudé ce Blanc est en train de se marrer en se foutant de votre gueule à tous.

Il se leva.

— Hé, la grille ! brailla-t-il, ses poignées d’amour comprimées par la chaîne qui enserrait sa taille.

 

*

Le lendemain matin apporta une bonne nouvelle. Wally m’appela sur l’interphone et annonça qu’un gamin appelé J.J. Castille était dans la salle d’attente et voulait me voir.

— Fais-le monter.

— Il a un paquet à la main. Il n’a pas voulu me dire ce que c’était.

— Je le connais. Y a pas de problème.

— Il arrive.

Un moment plus tard, J.J. frappa légèrement à ma vitre et je lui fis signe d’entrer.

— Tu veux qu’on aille pêcher ? demandai-je.

— J’ai quelque chose qui pourrait vous intéresser. Je ne sais pas si c’est important ou pas. Mais il se passe des tas de trucs dans la résidence avec lesquels je suis pas d’accord. En tout cas, voilà.

Il posa sur mon bureau un objet rectangulaire enveloppé dans du papier kraft et scellé à l’adhésif.

Je l’invitai à s’asseoir et commençai à déballer le paquet.

— Je travaille à la résidence pour payer ma chambre et ma nourriture et je suis censé nettoyer tout le bazar et les poubelles que les gens laissent traîner à la fin de chaque trimestre, dit-il. J’ai trouvé un carton entier de camelote dans la cave et cette cassette vidéo était dans le lot. Ma première réaction a été de la jeter puis je me suis dit que quelqu’un l’avait peut-être balancée là par erreur. Je l’ai mise dans le magnétoscope et j’en ai regardé un peu. Je vous fais sans doute perdre votre temps.

— On va y jeter un coup d’œil, répondis-je.

Nous descendîmes dans une petite salle qui contenait un ordinateur, une photocopieuse et un téléviseur que nous utilisions pour regarder les vidéos de surveillance. Je poussai la cassette de J.J. dans le magnétoscope. Un collage de scènes sans intérêt apparut sur l’écran… une foule de fêtards dans un bar sportif, des chars de carnaval pendant Mardi-Gras, un jeune qui montrait son derrière à une fenêtre de l’étage, une noce à la sortie d’une église, la mariée en blanc rayonnant de bonheur.

Je poussai le bouton d’avance rapide.

— Stop ! C’est là ! Revenez en arrière, fit J.J.

Je rembobinai jusqu’à une partie de football puis remis la cassette avant de tout arrêter sur une fête dans un jardin. Le soleil tapait sur le faux kikuyu et les danseurs s’éclataient avec, en toile de fond, chênes verts, immenses pins des Antilles et ciel bleu d’azur. Les ombres étant quasiment inexistantes, je présumai que la vidéo avait dû être tournée autour de midi.

— C’est elle, non ? Là, au milieu, dit J.J.

Je pressai sur le bouton « Play » et Yvonne Darbonne s’anima sur l’écran. Pieds nus, habillée d’un caraco bleu qui révélait les bretelles de son soutien-gorge et d’une jupe beige moulante remontée haut sur les fesses, elle dansait sur la pointe des pieds en levant les mains en l’air. En fond sonore, on entendait le morceau de John Lee Hooker « Boom Boom ».

L’objectif parcourut la foule mais revint vite sur Yvonne Darbonne. Elle était absolument ravissante – sensuelle, innocente, remplie de joie, amoureuse de la vie et du monde.

Puis la musique s’arrêta, la caméra monta vers la cime des arbres et le temps d’un instant, j’entendis un claquement sec puis le bruit caractéristique du métal contre du métal, comme un drapeau et une chaîne claquant contre un poteau en aluminium.

Je repassai la scène trois fois de suite et me demandai si ces images avaient la moindre valeur. Yvonne Darbonne ne portait pas les mêmes vêtements qu’au moment de sa mort. Il n’y avait ni heure ni date sur le film et, à la connaissance de J.J., aucun des invités qu’il avait pu identifier n’avait de liens personnels avec elle.

— J’avais raison, hein ? Une perte de temps ? fit-il.

Je ne quittai pas des yeux l’image arrêtée d’Yvonne, paupières closes, nez court levé vers le soleil, épaules nues rougies par un coup de soleil récent.

— C’est difficile à dire, J.J. Je peux garder la cassette ?

— Bien sûr. Elle avait été mise à la poubelle.

— Donne de tes nouvelles. On ira chatouiller la perche, un de ces jours.

Mais il ne se leva pas. Il se curait les ongles, les sourcils froncés.

— Y a autre chose que je vous ai pas dit. Je suis en prépa de médecine, comme Tony.

— Ouais ?

— Tony avait en sa possession les sujets d’examens de tout un tas de mes cours de science et même ceux des examens finaux de chimie. Je crois qu’il les avait obtenus grâce à Slim. Tony m’a offert une copie du test d’anatomie. Il a dit qu’il ne trichait pas, que c’était juste un guide de révision. Mais un mec m’a raconté que Slim l’avait payé pour aller forcer un tiroir à dossiers dans le bureau d’un professeur.

— Slim et Tony les vendaient, ces sujets d’examens ?

— Je n’ai pas demandé.

— Okay, camarade. Merci d’être venu.

Mais avant de le laisser quitter la pièce, je ne pus m’empêcher de lui poser une dernière question.

— Tu as accepté l’aide de Tony pour ton examen d’anatomie ?

— Non, monsieur. Je n’ai obtenu qu’un D, ajouta-t-il avec un sourire modeste.

De mes deux pouces, je lui fis le signe de la victoire.

Quelques minutes plus tard, je passai un coup de fil au bureau de Koko Hebert.

— Est-ce que la fille Darbonne avait un coup de soleil ? lui demandai-je.

— Pourquoi voulez-vous savoir ça ?

— Parce que c’est mon travail.

— Non, votre travail, c’est d’être un emmerdeur compulsif, obsessionnel et névrotique à plein temps.

— Si vous n’aimez pas la façon dont je procède, parlez-en au shérif ou au procureur. Je comprends votre douleur, vous avez perdu un membre de votre famille. Mais je refuse de continuer à servir de cible à votre colère.

Un long silence s’établit à l’autre bout du fil.

— Koko ? repris-je.

— Je vous ai entendu. Je suis en train de sortir son dossier. Ouais, elle avait un érythème plus ou moins prononcé sur les épaules et la nuque. Ça datait sans doute de quelques heures avant sa mort.

— Mais elle portait un T-shirt au moment de sa mort, non ?

— En effet, dit-il.

— Est-ce que le coup de soleil correspondrait davantage à quelqu’un qui aurait porté un débardeur ?

— Probablement.

— Ce n’était pas mon intention de vous rudoyer tout à l’heure, dis-je.

— Autre chose ? demanda-t-il.

— Non, c’est tout. Je voulais juste…

Il raccrocha.

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