La descente de Pégase

James Lee Burke · Chapitre 6 sur 28

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La descente de Pégase

Chapitre 6

 

Exactement six minutes plus tard, Betsy Mossbacher se présenta à la porte de mon bureau en bottes, Levi’s et chemisier noir de style western orné de boutons pression en nacre. Son visage avait l’expression pincée de quelqu’un qui vient de se faire gifler.

— Voulez-vous vous asseoir ? proposai-je.

— Je n’en ai pas pour longtemps…

— Si quelque chose ne cadre pas entre vous et mon boss, c’est votre affaire, l’interrompis-je. Mais je ne tiens pas à me retrouver coincé au milieu.

— Elle qualifie le FBI de « Foutoir, Boxon et Irritation ».

— C’est une vieille tradition dans la police de La Nouvelle-Orléans.

— Je me fiche de ce que c’est. Ainsi que je le lui ai rappelé, nous sommes en droit d’attendre un minimum de professionnalisme de la part de vos services. À moins que je ne sois entrée par erreur.

— Vous avez sorti ça à Helen Soileau ?

Elle me regarda bien en face et prit une profonde inspiration.

— Vous n’avez pas l’air de saisir le but de cette enquête. La fille Klein est un souci – pour nous et pour elle-même. Pourtant elle semble avoir droit à un régime de faveur de votre part, du fait sans doute de votre amitié avec son père défunt.

— Nous avons déjà couvert le sujet, agent Mossbacher.

— Votre ami Clete Purcel l’a aidée à échapper aux services de sécurité d’un casino où elle avait échangé les dés. Mais vous vous êtes bien gardé de nous communiquer cette information.

— Ça ne fait pas partie de mon travail, me semble-t-il.

Le feu de ses joues s’intensifia.

— Écoutez, nous avons deux problèmes majeurs sur les bras : Whitey Bruxal et le cambriolage de la société d’investissement et de crédit immobilier. J’ignore ce que vous savez sur Bruxal exactement mais c’est un homme extrêmement intelligent et vous seriez mal avisé de le sous-estimer. Connaissez-vous le nom de Meyer Lansky ?

— C’était le cerveau financier de la mafia.

— Bruxal fréquentait régulièrement un café appelé Wolfie’s où Lansky aimait bien inciter les habitués à le prendre en défaut en lui soumettant une énigme mathématique à résoudre. Whitey Bruxal est le seul à y être jamais parvenu. Il impressionnait tellement Lansky que l’autre l’invitait souvent à venir pêcher en haute mer. Bon Dieu, je meurs de soif. Pourquoi faut-il que j’aie des journées pareilles, moi ?

J’avais l’impression d’être face à deux interlocutrices qui s’adressaient à moi par la même bouche. L’expression « chaos ambulant » me vint à l’esprit et j’espérais de tout mon cœur qu’elle ne devinerait pas les pensées qui m’agitaient l’esprit.

— Je vais aller vous chercher un gobelet d’eau fraîche au distributeur.

— Laissez tomber. Vous avez arrêté le fils de Bruxal après cette bagarre raciale en face du McDo. C’est la première fois que nous avons un motif de le coincer et nous aimerions bien sauter sur l’occasion.

— Vous m’aviez mis sous surveillance ?

— Non, il se trouve que je passais par là et j’ai assisté à la scène.

— Je vois. Et vous voulez essayer de ferrer Bruxal en engageant des poursuites contre son gamin ?

Elle détourna le regard et je compris que l’idée ne venait pas d’elle mais de sa hiérarchie.

— Il faut que Monarch Little porte plainte contre le gosse de Bruxal, reprit-elle.

— Suggérez-le à Monarch et voyons quelle sera sa réaction.

— C’est là que nous aurions besoin de votre aide.

— Pas question, répliquai-je.

Elle marqua un temps d’arrêt.

— Bruxal a fait tuer votre ami à Miami. Il est possible que ce soit lui qui ait donné l’ordre.

Le silence plana dans la pièce et j’entendis les gouttes de pluie frapper doucement la fenêtre.

— Vous avez la preuve de ce que vous avancez ?

— Des gens plus haut placés que moi l’ont, paraît-il.

— Eh bien, en ce cas, dites à ces enculés qu’ils feraient mieux de le poursuivre en justice.

Elle marqua un nouveau temps d’arrêt et je vis une lueur inattendue danser dans son regard.

— Vous voulez que je vous cite en ces termes ?

— Absolument.

Pour la première fois, elle esquissa un sourire.

— Vous êtes un peu spécial, à ce qu’on dit.

— Qui ça, « on » ?

— Qu’est-ce que j’en sais, moi ? Je ne suis qu’un chien de chasse parmi les autres. Dites à la patronne que je suis désolée de lui avoir mis du fumier de cheval sur sa moquette.

— C’est une métaphore ?

— Non, j’en avais sur les bottes. Quant à Monarch, essayez de le secouer gentiment. Whitey Bruxal est un sale type. Si on était à Chugwater, il aurait déjà été ouvert du haut en bas, salé et cloué à un poteau.

— Faudra que j’aille faire un tour là-bas, un de ces quatre, répondis-je.

 

*

 

Deux jours passèrent, au cours desquels je n’eus aucune nouvelle de Betsy Mossbacher. Vendredi, je rouvris mon dossier sur l’Homme Crustacé, la victime de l’accident avec délit de fuite dont la dépouille mortelle avait été jetée aux écrevisses au fond d’un fossé de drainage. Je n’acceptais toujours pas l’explication de Koko Hebert sur cette mort. Au cours de toutes mes années d’exercice à la paroisse d’Iberia et à La Nouvelle-Orléans, j’avais enquêté sur nombre d’accidents avec délit de fuite et n’avais jamais vu la moindre victime avec deux traumatismes majeurs à des endroits opposés du corps, sans autre blessure annexe susceptible de faire le lien.

Si les victimes étaient projetées en l’air après avoir été heurtées par la calandre du véhicule pour rebondir ensuite sur le pare-brise, ça se voyait. Et si elles étaient emportées et traînées sous le véhicule, les lésions étaient le plus souvent épouvantables et généralisées. J’examinai les clichés du cadavre sur la scène du crime. Le corps aurait pu dégringoler d’un wagon à Bergen-Belsen. La peau du visage était aussi tendue sur les méplats osseux que le tissu d’un abat-jour et la bouche béante avec les yeux ronds en creux rappelait le hurlement silencieux du fameux tableau d’Edvard Munch.

Qui es-tu, camarade ? Qui t’a fait ça ?

C’est alors que par une étrange association, une idée me vint à l’esprit. Betsy Mossbacher avait essayé de me persuader d’influencer Monarch Little afin qu’il porte plainte contre le fils de Whitey Bruxal. Bien que cette manœuvre judiciaire soit d’un cynisme absolu, elle était néanmoins bien pensée. Je soupçonnais Slim Bruxal, en dépit de ses bonnes manières et de son appartenance à une confrérie d’étudiants, d’être une petite frappe qui avait pris un plaisir immense à démolir la tronche de Monarch Little, et en conséquence, j’estimais qu’il méritait n’importe quelle punition que la cour de justice déciderait de faire tomber sur lui. En même temps, il y avait longtemps qu’un long séjour au trou pendait au nez de Monarch. Si sa chute arrivait par le biais de Whitey Bruxal, je n’y trouverais rien à redire.

Cela dit, Monarch présentait à mes yeux un intérêt particulier pour une tout autre raison. Avant de commencer à dealer, il avait travaillé pour deux ou trois mécaniciens amateurs qui faisaient du tuning et rafistolaient les vieilles carrosseries dans leur arrière-cour. En l’occurrence, Monarch s’était révélé une sorte d’artiste dans son domaine et il aurait pu faire carrière en customisant et en retapant les tacots de collection vintage, mais il avait découvert qu’il était plus facile et profitable de voler les bagnoles que de les réparer.

 

*

 

Je le trouvai dans le plus ancien quartier chaud de la ville, à l’ombre d’un grand arbre, en compagnie de cinq membres de son gang. Le feuillage frissonnait sous le vent et une barre d’haltérophilie rouillée traînait dans le tablier de poussière qui entourait le tronc jusqu’à l’aplomb de sa couronne foliaire. Monarch et ses potes écoutaient de la musique à la radio de sa Firebird et buvaient du Coca mélangé à de la glace pilée dans des gobelets en carton qu’ils jetaient par terre une fois vides.

La scène aurait pu être celle de n’importe quel après-midi dans n’importe quel quartier de centre-ville du pays, mais ça ne l’était pas. Les anciens bordels ont disparu ou été barrés par du contreplaqué pour devenir des nids à rats alors que jadis, durant les premiers mois de la guerre de Sécession, ils avaient accueilli les soldats confédérés de Camp Pratt, à côté de Spanish Lake ; ensuite, les mêmes femmes avaient offert leurs services aux vingt mille yankees qui avaient traversé New Iberia en cadence, à la poursuite du général Alfred Mouton et de ses hommes en uniforme couleur caramel décoloré par le soleil. Des années plus tard, le commerce des Blanches de Railroad Avenue à cinq dollars la passe et celui des Noires de Hopkins à trois dollars continuèrent à prospérer jusqu’à l’avènement de la révolution sexuelle des années soixante. Pour autant, l’industrie ne disparut pas : elle se transforma en une entreprise beaucoup plus pernicieuse et complexe.

Car les putes aujourd’hui ne sont plus que le devant de la vitrine. Le véritable enjeu, c’est la drogue. Les filles font le trottoir pour en obtenir, les types comme Monarch la vendent, les flics touchent des pots de vin au passage, les macs l’utilisent pour garder le contrôle, les avocats font carrière en défendant ceux qui la fournissent, les gouvernements financent l’industrie artisanale censée nous en protéger. Ses influences sont systémiques et je doute qu’il existe un seul gamin dans notre paroisse qui ne sache où il pourrait s’en acheter, le cas échéant. Les étudiants prennent leur pied à coups d’ecstasy, les jeunes Noirs en possession de 9 mm se font frire le cerveau au crack et les putes se défoncent aux cristaux de méthédrine pour faire fondre la graisse de leurs repas fast-food, gardant du même coup la ligne pour rester dans la course.

La version courte ? C’est un commerce nauséabond qui déshumanise tous ceux qui y touchent et quiconque pense le contraire devrait observer de près un bébé accro au crack, ne serait-ce que pendant une journée de sa courte vie.

— Quoi de neuf, Monarch ? dis-je.

Il était assis dans le siège passager de sa Firebird, les pieds posés sur la terre battue au-delà du trottoir, la bouche déformée par les points de suture épais de ses gencives. Il buvait son gobelet de soda en l’inclinant précautionneusement entre ses lèvres pour laisser glisser le mélange de Coca et de glace pilée sur sa langue.

— Rien de neuf, m’sieur D., répliqua-t-il.

— Appelle-moi Dave, ça ira.

— Je vous appelle m’sieur D.

— J’ai besoin de te parler en toute discrétion, tu vois ce que je veux dire ?

Il parut réfléchir à ma proposition et, tournant la tête vers une petite épicerie au coin de la rue, suivit des yeux les gamins à vélo le long d’un fossé rempli d’ordures. Son regard se posa sur un bout de corde suspendu à une branche de chêne, au bout duquel pendait autrefois un pneu en guise de balançoire. Il hocha la tête en direction de l’un de ses potes et, sans mot dire, les cinq se levèrent et entrèrent dans l’épicerie. Monarch sortit de sa voiture et prit position face à la barre d’haltérophilie qui gisait sous l’arbre.

— C’est à cause des étudiants de l’UL ?

— Tu vas porter plainte contre le fils Bruxal ? demandai-je.

— Qui ?

Il se pencha, saisit la barre des deux mains, son estomac distendu comme une bassine trop pleine de pâte à pain, et souleva ce qui, d’après mes calculs, devait peser autour de soixante-dix kilos. Il porta la barre à son torse une dizaine de fois, dos droit, genoux pliés, les biceps contractés en boules de croquet, puis reposa la barre au sol et fit un pas en arrière, respirant lentement par les narines.

— N’essaie pas de résoudre tout seul ton affaire avec le fils Bruxal. Son vieux est un gangster, un vrai de vrai. C’est un affranchi de Brooklyn qui utilise les services d’un psychopathe et le paie pour régler ses problèmes personnels.

— C’que vous m’dites là, c’est que c’était un porteur de valoches pour les Ritals de Miami ?

— C’est une façon de voir les choses.

Il se baissa et saisit la barre d’haltérophilie à nouveau. Je mis la main sur son épaule et eus l’impression de toucher du béton sous sa chemise.

— Arrête de soulever ta fonte, une seconde. Si tu veux faire tomber ce gosse, je t’aiderai. Mais en attendant, surveille tes arrières.

— Depuis quand les flics se donnent du mal pour coincer les gosses de riches ?

— Slim Bruxal est un cas spécial.

— Ouais, pour être spécial, il est spécial. C’est pour ça que le FBI essaye de brancher ma queue dans une prise électrique. Ils sont après son vieux, non ?

— Peut-être bien. Qu’est-ce qu’ils ont contre toi ?

— Des agents sont venus chez moi. Paraît qu’ils pourraient m’avoir grâce à la loi « trois fois tombé puis perpète ».

— T’as eu combien de condamnations depuis que tu es majeur ?

— Deux. Mais en ce moment, c’est un peu chaud pour moi à cause d’un deal qui était pas de ma faute. Mon cousin a caché son matos chez moi sans que j’le sache, pour pas se faire choper par son agent de liberté conditionnelle. Un agent des stups a agrafé mon cousin et mon cousin m’a balancé. Sa seringue et sa cuillère étaient sous mon lavabo avec une quinzaine de grammes de brune. Du coup, les mecs du FBI, y m’ont dit ou je marche dans la combine ou c’est bon pour mes pieds. Je pourrais me prendre perpète sans liberté conditionnelle, m’sieur D.

Il souleva la barre et la monta jusqu’à son sternum avant de dérouler à nouveau ses bras, lentement, pour que la tension s’accumule impitoyablement dans ses avant-bras, son visage impassible sous la douleur qui brûlait ses tendons.

Il faisait bonne figure mais il était coincé et le savait. Les Fédés le presseraient vraisemblablement jusqu’au sang. Je me demandai jusqu’à quel point Monarch était un mec réglo. Suffisamment pour faire de la prison ? Si les agents du FBI l’épinglaient, ils ne l’utiliseraient pas que sur l’affaire Bruxal. Il deviendrait une balance à vie, aux ordres des agents du Bureau chaque fois que bon leur semblerait.

Monarch avait fait ses choix dans la vie et je ne pouvais ressentir d’empathie pour lui. Il n’était pas accro à la drogue, il la vendait. Il privait ses clients de leur âme et tirait profit de la misère de son propre peuple. Mais il n’était pas sans certaines qualités et n’avait pas demandé à naître dans le monde où il avait vu le jour.

Il souleva encore dix fois la barre et la laissa tomber dans la poussière. Je tapotai son avant-bras de mon poing.

— Tu prends des stéroïdes ? demandai-je.

— Vous avez déjà vu un fana de stéroïdes dans les douches, au gymnase ?

— Maintenant que j’y réfléchis, non.

— C’est parce qu’y prennent pas leur douche dans les salles de sport. C’est parce que leur service trois pièces, il ressemble à des huîtres fumées.

— Dis-moi, il y a environ neuf mois ou un an, un gars dans la paroisse a été victime d’un accident avec délit de fuite. Je me demandais si tu avais entendu parler de quelqu’un qu’aurait eu besoin qu’on lui répare sa carrosserie ou son pare-chocs à peu près à cette époque-là. Quelqu’un qui n’aurait pas voulu aller dans un garage ordinaire ?

— J’pourrais me renseigner. Ça va m’aider avec ma situation « trois fois tombé puis perpète » ?

— Probablement pas.

— Eh ben, n’y comptez pas trop, alors.

Je le regardai longuement, en silence.

— Tu es un mec intelligent. Tu pourrais devenir ce que tu veux dans la vie, dis-je.

— Oui, et alors ?

— Quand est-ce que tu vas te réveiller et arrêter de te mettre à genoux devant les Blancs ?

— Redites-moi ça ?

— Les gens pour lesquels tu travailles vivent dans de grandes demeures à Miami ou aux Caraïbes. Pendant que toi tu fais le mac ou que tu deales au coin des rues pour des cacahuètes, eux déposent des millions de dollars sur des comptes dans les banques offshore. Tu payes l’addition et tu fais de la taule pour des Blancs qui ne se serviraient même pas de toi pour se torcher le cul.

— Je donne à personne le droit de me causer comme ça. Personne, m’sieur D.

— Quelqu’un devrait parce que tu t’apprêtes à devenir cafteur professionnel ou savonnette aux douches du pénitencier de Marion. On parle là de purger sa peine avec les mecs de la Fraternité aryenne, Monarch. À Marion, ils se font un membre de gang en amuse-gueule avant d’aller au dodo.

Malgré l’ombre profonde du chêne, je crus voir sa veine puiser dans sa gorge.

 

*

 

Cette nuit-là, je rêvai de chevaux qui galopaient silencieusement tlans un large enclos poussiéreux, leurs muscles ondulant comme des cordages huilés. Au loin, s’étalaient des prairies au pied de collines vertes doucement arrondies traversées d’un cours d’eau rapide bordé de peupliers de Virginie. Des chevaux aux robes variées composaient le troupeau : buckskins, palominos, pies, appaloosas, arabes couleur crème, baies, isabelles, alezans gris et rouans, l’écume à la gueule, leur souffle collectif à l’image du battement des tambours de guerre indiens. Le ciel était zébré d’éclairs, l’air alourdi par une promesse de pluie mais il n’y avait pas d’eau à l’intérieur de l’enclos, rien que chaleur, nuages de poussière et crottin desséché. C’est alors qu’une jument à la robe cuivrée s’éleva au-dessus du troupeau, les ailes déployées, ses sabots arrière ouvrant d’un coup de pied la barrière de l’enclos au moment de monter dans le ciel. J’entendis soudain le bruit de tonnerre des autres chevaux qui partaient au galop vers le ruisseau, à l’ombre des peupliers de Virginie.

Le matin venu, je ne parvins pas à me sortir le rêve de la tête. Nous étions samedi et j’avais projeté d’aller pêcher à Henderson Swamp cet après-midi, en compagnie de Molly et Clete. Je prévins Molly que j’avais d’abord une course à faire et me rendis au bureau pour y examiner le dossier d’Yvonne Darbonne. Les photos de la scène du crime avaient été prises en angle par rapport à son corps et bien qu’elle fût allongée sur le côté dans la posture d’un point d’interrogation, l’objectif pointait directement sur son visage et son buste.

Un cheval ailé à la robe cuivrée était imprimé sur son T-shirt et au moyen d’une loupe, je déchiffrai le nom d’un champ de courses à l’intérieur du tissu plissé sous ses seins. C’était le même que celui du nouveau casino au nord de Lafayette où Trish Klein avait échangé les dés de la table de craps.

Je consultai ma montre. Il n’était pas encore midi. Clete était censé nous rejoindre à la maison vers quatorze heures. J’avais le temps d’aller rendre visite à Bello Lujan et à son fils, Tony.

 

*

 

Un quart d’heure plus tard, je me tenais sur le perron de la demeure Lujan, aux abords de Loreauville, tandis que le soleil clignait de l’œil à travers les branches d’un mimosa et le vent gonflait la canopée festonnée de vert pâle sur la rive du bayou où une table couverte de mets à moitié entamés et de bouteilles de Cold Duck avait été dressée. Tony ouvrit la porte, pieds nus, torse nu, une serviette éponge autour de la nuque, les cheveux encore humides après sa douche. Derrière lui, une jeune étudiante assise sur un canapé feuilletait un magazine. Elle me regarda d’un air hésitant puis saisit son verre et se dirigea vers la cuisine. Tony n’avait toujours rien dit.

— Tu ne m’invites pas à entrer ?

— Oui, monsieur. Bien sûr, dit-il.

— Tu as donné une soirée la nuit dernière ? demandai-je en entrant.

Fixé à l’escalier, je remarquai un appareil mécanique destiné à l’usage d’une personne handicapée.

— Mes parents. Ils ont organisé un dîner pour le cercle d’étudiants auquel j’appartiens et pour celui de nos petites sœurs.

— Vos petites sœurs ?

— C’est une association d’étudiantes que nous appelons nos petites sœurs.

— Où sont tes parents ?

— Mon père est parti à La Nouvelle-Orléans passer le reste du week-end. Ma mère est à l’étage. Voulez-vous lui parler ?

— Non, j’ai une ou deux questions pour toi, Tony. Dis-moi, qui est la jeune fille dans la cuisine ?

— Une camarade de classe de l’UL.

— Était-elle aussi une amie d’Yvonne Darbonne ?

Le feu monta à ses joues. Mais j’en étais venu à penser que Tony Lujan était rempli de crainte, et tourmenté par la culpabilité bien plus que timide et maladroit.

— Je ne suis pas sûr de comprendre à quoi vous voulez en venir, fit-il.

Je ne poursuivis pas.

— En fait, je suis ici à cause du dernier cliché d’Yvonne Darbonne avant qu’on mette son corps dans le sac mortuaire. Elle portait un T-shirt avec un cheval ailé. Tu vois duquel il s’agit ?

— C’est moi qui le lui avais donné. C’est un T-shirt promotionnel pour le nouveau complexe du casino et champ de courses. Mon père est l’un des actionnaires. Il est l’associé de M. Bruxal. C’est comme ça que j’ai fait la connaissance de Slim. Mon père avait l’intention d’employer Yvonne au restaurant.

— C’est bizarre, ça. Ton père m’a dit qu’il ne la connaissait pas.

Son visage se vida de son sang.

— Je pensais que vous étiez ici à cause de ces mecs, les Noirs de l’autre jour. Mon père prétend qu’ils vont nous intenter un procès pour essayer de nous tirer autant d’argent qu’ils le peuvent. C’est pour ça que je pensais que vous vouliez parler à mes parents.

Au bout de toutes mes années d’expérience, je ne savais toujours pas quelle conduite tenir face à des gens comme Tony Lujan qui ont de la loi et de ses fonctions une conception bien particulière. Tous les officiers de police qui liront ces lignes sauront de quoi je parle. Certains groupes d’individus dans notre société croient honnêtement que les forces de police existent uniquement pour protéger et servir les intérêts de quelques privilégiés. Devinez de quelle couche de la société ils font partie.

J’avais obtenu ce que je voulais et aurais probablement dû quitter les lieux à ce moment-là. Ce que je ne fis pas.

— Tu vois, nous ne nous occupons pas des actions en justice civiles, Tony. En fait, c’est le bureau du procureur qui détermine quelles poursuites pénales nous engageons pour chaque affaire que nous traitons. Personnellement, je ne crois pas que tu aies à t’inquiéter d’une éventuelle action en justice de la part d’un gars comme Monarch Little. À dire vrai, Monarch Little est plutôt un sale con, bête et méchant, qui préférera avaler son sang pendant une bagarre pour te tomber dessus au moment où tu t’y attendras le moins. Et l’idée de créer de sérieux dommages collatéraux ne le gênera pas plus que ça.

J’entendis un verre qui se brisait dans la cuisine.

 

*

 

J’attachais ma remorque à bateau à mon camion lorsque la Cadillac de Clete bondit dans mon allée, sa canne à lancer plantée sur le siège arrière, un Rapala dansant gaiement au bout de sa ligne.

— Prêt pour le rock’n’roll ? fit-il.

— Pas tout à fait, répondis-je.

Il sortit de sa Caddy et me regarda charger l’attirail de pêche et la glacière dans le bateau. Il portait des mocassins bien cirés, un pantalon de golf crème et une chemise hawaïenne que je ne lui avais encore jamais vue.

— Tu t’es fait beau, dis donc, fis-je.

— Pas vraiment, répliqua-t-il en contemplant nonchalamment l’arche verdoyante des chênes sur East Main, non sans avoir arraché la languette d’une boîte de bière.

— Où est Molly ? reprit-il.

— Ici même, dis-je en hochant la tête en direction de l’auvent au moment où Molly, chargée de victuailles, sortait par la porte latérale.

— Qu’est-ce que tu mijotes, Cletus ? continuai-je.

— Peut-être bien que j’ai envie de porter des fringues un peu décentes de temps à autre. Tu me lâches, oui ?

Mon pick-up n’étant pas assez grand pour nous trois, il nous suivit dans sa Cadillac jusqu’à Henderson Swamp. Dans mon rétroviseur, je le vis prendre quelques gorgées de bière à la dérobée et songeai à m’arrêter pour lui éviter d’éventuels démêlés avec la justice. Néanmoins, une attitude prudente et raisonnable ou même une dose de sens commun n’étaient pas les valeurs qui guidaient la vie de Clete Purcel. J’en fus d’autant plus convaincu que je le surpris à écraser sa boîte de bière dans sa main après l’avoir vidée et la lancer par-dessus son épaule sur le siège arrière où n’importe quel flic qui s’aviserait de l’arrêter pourrait la voir.

— Qu’est-ce que tu regardes ? demanda Molly.

— Clete.

— Qu’est-ce qui se passe avec Clete ?

— C’est comme si tu me demandais le plan de trajectoire d’un astéroïde.

Elle me regarda d’un air interrogateur mais je n’essayai même pas d’expliquer mes propos.

Je manœuvrai en marche arrière pour garer la remorque sur le ponton en béton de Henderson Swamp avant de faire glisser le bateau dans l’eau. Le temps cet après-midi était parfait pour la pêche. Il faisait chaud mais sans le moindre souffle de vent et à l’intérieur des criques, l’eau était d’une immobilité absolue. Dans cette vaste étendue de baies et de chenaux parsemée d’îlots de saules pleureurs et de gommiers qui constituaient le marais, d’autres pêcheurs s’étaient solidement ancrés près des piles en béton de la route inter-États et des pilotis de bois pourri, restes des anciennes plates-formes pétrolières démantelées et transportées ailleurs depuis longtemps déjà. L’air frais était chargé du parfum puissant de la pluie du sud, ce qui signifiait que le baromètre baissait et que perches et brèmes ne tarderaient pas à venir chercher de quoi se nourrir dès que la première goutte de pluie crèverait la surface de l’eau.

Molly et moi étions assis côte à côte à l’arrière du bateau et Clete s’était placé à la proue, lançant son Rapala d’un coup sec du poignet sous les ramures des saules pleureurs à l’entrée d’une baie plus large que les autres. Il avait étalé une serviette en papier sur le coussin de son siège et je ne pus m’empêcher de remarquer qu’il se penchait en avant pour ne pas salir ses vêtements chaque fois qu’il avalait une gorgée de Budweiser ou un des maxi-sandwiches confectionnés par Molly. À dix-huit heures, il regarda sa montre, enleva ses lunettes d’aviateur et son petit chapeau rond et se passa un peigne dans les cheveux. À l’exception du pourtour de ses yeux qui était resté pâle, il avait le visage rougi par la bière et le soleil. Un sourire heureux se dessina sur ses lèvres.

— Regardez-moi ce ciel, fit-il.

C’est alors qu’une perche d’environ quatre kilos ondula sous des feuilles de nénuphars et mordit au leurre de Clete avec une force telle que l’eau jaillit jusqu’aux branches de saule.

— Doux Jésus, fit Clete en laissant tomber sa bière sur ses genoux.

Je saisis l’épuisette sous le siège et Molly actionna les gaz pour faire pivoter la barque et maintenir la ligne de Clete à environ onze heures de la proue afin que la perche ne s’emmêle pas à notre fil. Clete rembobina son moulinet, relevant sa canne qui ploya en un arc prononcé.

— Vas-y doucement, lançai-je. Je vais faire passer l’épuisette par-dessous.

La perche creva la surface de l’eau en un flash mordoré et tourna sur son flanc immaculé avant de faire sauter la ligne du tambour et de plonger vers les bas-fonds, en cisaillant le nylon contre la coque.

— Tire ta ligne autour de la proue et donne du mou, fis-je.

Trop tard. Le fil cassa et le bout de la canne fouetta l’air en revenant vers le visage de Clete.

— Wow, fit Clete en essuyant la bière sur son pantalon avec une serviette en papier.

— Attache une Mepps. On va essayer l’île suivante en haut du chenal, dis-je.

— Non, ça me suffit pour aujourd’hui.

— Tu veux laisser tomber ? demandai-je, incrédule.

— Ç’a été une journée géniale. J’ai pas besoin d’attraper du poisson à chaque sortie.

— Bien, répondis-je.

Molly me lança un coup d’œil.

— J’irais bien manger de la perche rouge au restaurant ce soir.

Il nous restait environ une bonne heure pour pêcher mais Molly avait choisi de se montrer généreuse envers Clete et ses humeurs et je ne me sentis pas le courage de jouer les rabat-joie.

— Avec plaisir, acquiesçai-je.

Molly lança le moteur et nous traversâmes une longue baie pour accoster au lieu de débarquement. La surface de l’eau avait pris la teinte d’un bronze patiné à la lumière du couchant et les cyprès récemment fleuris se soulevaient sous le vent comme des plumes verdoyantes. Derrière nous, un flot incessant de voitures aux phares allumés roulait le long de la voie surélevée et je distinguai à l’horizon la digue, le ponton à bateaux et les lumières du restaurant sur pilotis dont la terrasse s’étendait au-dessus du marais.

Après avoir hissé au treuil le bateau sur la remorque, je vis le visage de Clete s’adoucir quand il jeta un coup d’œil à la rambarde de la galerie du restaurant.

— Vaudrait mieux que j’y aille. Merci pour ce bel après-midi, dit-il.

Une femme se tenait solitaire sur la coursive, son visage tourné vers le couchant, sa chevelure dansant dans le vent.

— Qui est ton amie ? demandai-je, craignant par avance sa réponse.

— Tu sais que je t’aime, Belle Mèche. Mais y aura-t-il un moment dans ta vie où tu respecteras mon espace ? dit-il.

C’est alors que je vis les traits de la dame se profiler contre le ciel.

— Contente-toi de le garder dans ton slip, répondis-je.

Il saisit son matériel de pêche et salua Molly sans me dire un mot puis il se dirigea vers le restaurant, sa grande main tenant fermement les diverses parties de sa canne à pêche démontée, sa nuque épaisse rougie par le soleil.

— Je ne peux pas croire que tu aies osé lui dire ça, fit Molly.

— Il a l’habitude, répliquai-je.

Quelques minutes plus tard, alors que Molly et moi marchions vers le restaurant, Clete et sa passagère nous doublèrent en Cadillac.

Sous la lueur de la lune montante, la décapotable rose s’engagea sur les rochers en direction de la digue et je vis le ravissant visage de sa jeune passagère rayonnant à la lueur du tableau de bord. Elle porta un verre de whisky soda à ses lèvres sans regarder dans ma direction. Que les anges planent avec toi, Cletus, pensai-je.

— C’est qui ? demanda Molly.

— Une arnaqueuse, elle s’appelle Trish Klein. Le genre de minette qui sait exactement comment briser le cœur de Clete.

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