La descente de Pégase
Chapitre 18
Lorsque je garai ma voiture devant la maison de Monarch Little, le ciel toujours aussi sombre se chargeait d’éclairs et les rafales de vent malmenaient les cyprès et les chênes le long du Teche. Je le vis par la fenêtre, sourcils froncés et un petit crayon emprisonné dans sa grosse main, en train de plancher sur une grille de mots croisés posée sur son genou. J’ouvris sa porte d’un coup de pied, entrai dans son salon sous une bourrasque mêlée de pluie et lui balançai mon chapeau en pleine figure.
— Tu me fous dans une rogne pas possible, Monarch. Pas seulement parce que tu deales mais parce tu es un vrai abruti, lui dis-je.
Il en resta interloqué, mâchoire pendante.
— Tu connais la définition d’abruti ? repris-je. Être abruti, c’est avoir la tête fourrée tellement profond dans son gros cul qu’on s’imagine pouvoir se disculper en mentant dans une enquête pour homicide.
Il regarda par-dessus mon épaule en direction de mon pick-up et, derrière le pare-brise emperlé de pluie, aperçut Clete à l’avant, sur le siège passager, qui buvait une bière.
— C’est qui, lui ? me fit-il.
— Un de mes potes que les abrutis énervent encore plus que moi. Ramasse mon chapeau.
— M’sieur D., je…
— Si jamais je dois le ramasser moi-même, je te gifle avec.
— Pourquoi vous m’voulez du mal ?
Il se baissa et me rendit mon couvre-chef. Je commençai à le frapper pour m’arrêter aussi vite.
— Tu m’as menti. Et mentir, c’est voler. Tu voles aux autres leur confiance et du coup, ils s’en veulent de te l’avoir donnée. Non, ferme-la. Ce n’est pas le bon moment pour l’ouvrir, Monarch. Si tu essaies de me mentir à nouveau, je sors d’ici et je te laisse te noyer dans ta propre merde. Est-ce que tu me reçois cinq sur cinq ?
— Vous balancez un grand coup de pied dans ma p…
De toutes mes forces, je lui claquai par deux fois la tête d’un coup de chapeau. Il encaissa plein pot sans ciller ni même lever les mains pour se protéger. Il s’essaya tant bien que mal à un duel de regards mais ses yeux commençaient à s’embuer et sa lèvre inférieure tremblait.
— Réponds à ma question, lui lançai-je.
— J’avais pas de thune. Ma mère va sortir de l’hosto Anderson et faut que je la ramène à la maison. Y va lui falloir des infirmières, des soins spéciaux, un régime spécial et tout ça, ça va en faire des allers et retours à Houston. Et je m’suis dit comme ça que je taperais bien Tony Lujan de deux bâtons. Alors je l’ai appelé et lui ai dit de me retrouver près du Boom Boom Room. C’est seulement après que j’ai commencé à cogiter. Et si jamais il appelait Slim Bruxal ? Et s’il débarquait avec un groupe de mecs de la fac armés de battes de base-ball ? Et si m’sieur Bello débarquait lui aussi et décidait de me descendre au bord du bayou ? Alors j’y suis pas allé. Et après ça, avant que j’aie pu dire ouf, v’là ma bagnole qui crame avec des cartouches à fusil qui explosent partout à l’intérieur.
Je rectifiai les plis de mon chapeau et en remodelai le tour de mon pouce.
— Tu serais prêt à passer au détecteur de mensonges ?
— Je demanderai à Miss Betsy si ch’ui obligé.
— L’agente du FBI ?
— Ouais. Qui d’autre, à votre avis ? Elle, elle est de mon côté.
— Tu sais ce que le terme « inéducable » signifie ?
— Non, ch’uis pas assez intelligent pour ça. Mais au moins, Mam’zelle Betsy, elle m’a jamais giflé à coups de chapeau et elle m’a jamais parlé comme si j’étais un Négro débile.
Une fois de plus, j’avais sauté dans le piège à pieds joints et endossé le rôle du Blanc d’une génération antérieure qui s’adresse à un gamin noir des rues ayant grandi dans une zone de non-droit. J’avais trouvé commode de blâmer Monarch pour ma propre sottise mais en vérité, c’était moi l’arrogant, moi qui l’avais pris de haut alors qu’il survivait vaille que vaille en se raccrochant aux flancs de cette planète à l’aide de ventouses. Pis encore, je m’étais montré délibérément cruel, un acte qu’aucune circonstance ne saurait jamais excuser.
— Tu as déjà entendu dire que Tony Lujan ou Slim Bruxal étaient peut-être homosexuels ?
Il s’essuya le nez du revers du poignet et je lus à son regard que des réflexions disparates commençaient à se mettre en place dans sa tête.
— Vous voulez dire qu’y z’étaient amants, c’est ça ?
— Pas exactement.
— Vous voulez dire qu’y se seraient peut-êt’ bagarrés, après quoi Slim lui aurait fait la peau avec un fusil en me mettant tout su’l’ dos ?
— C’est possible. Ou alors Tony lui a fait des avances et Slim n’a pas pu le supporter. Ce que je cherche à te dire, c’est que je crois en ton innocence.
Il baissa la tête et joua avec ses mains comme si elles le gênaient. Quand il releva les yeux, je vis des larmes dans ses cils.
— J’ai des allergies. Chaque fois qu’y a un changement de temps, j’ai le nez qui se met à couler. Faut que j’aille voir le médecin.
Je m’assis face à lui sur un repose-pieds dépenaillé. Un éclair violent déchira le ciel, la foudre s’abattit sur l’autre rive du bayou et le quartier rural misérable où vivait Monarch – pacaniers, lilas des Indes et pins des Antilles, vieux tas de boue luisant sous la pluie et taudis en bardeaux aux toits couverts de toile bitumée – tout s’illumina, comme pris au piège d’un embrasement bleu de cobalt qui mourut aussi vite qu’il était apparu.
— Je te fais mes excuses pour t’avoir frappé. Je n’avais pas non plus le droit de te parler si mal, dis-je. Crois-le ou pas, je te respecte. Tu t’es montré généreux envers Bello Lujan alors que tu aurais pu aisément lui briser la nuque et t’en tirer comme une fleur. Tu es un mec bien, Monarch. Dommage que tu sois du mauvais côté de la barrière.
— Qu’est-ce que ça veut dire « inéducable » ou je sais pas quoi ?
— Ça veut dire que Betsy Mossbacher est sans doute quelqu’un de réglo mais méfie-toi quand même du ministère de la Justice. Ces gens-là se serviront de toi avant de te recracher comme le chewing-gum de la veille. C’est un scoop, avec les compliments des bureaux du shérif de la paroisse d’Iberia.
— Je suis plus assez en forme pour tout ça, moi.
*
Le club dans lequel Lefty Raguza aimait à traîner ses guêtres était situé au nord de Four Corners à Lafayette, dans une rue mal famée qui, des années durant, avait marqué la frontière entre deux quartiers très similaires, le premier, avec ses chemins de terre et ses cahutes de location en bois, habité par des Noirs pauvres et le second, par des Blancs sans le sou et ceux qu’on nomme parfois Créoles ou gens de couleur. Avant l’ère des Droits civiques, les gens à la peau sombre allaient et venaient de part et d’autre de cette ligne de démarcation raciale, au gré des situations. En arrière-plan, dans un bosquet de pins et de cèdres, un groupe de cahutes branlantes avaient abrité bien des parties de jambes en l’air interraciales.
Au fil des années, les rues avaient été goudronnées et les cabinets extérieurs au fond des jardins remplacés par des toilettes intérieures, mais le parfum de Caraïbes du quartier et la fonction du bar en question, que Joe Dupree avait décrit comme un bar à putes métissé, étaient restés les mêmes.
Je quittai l’asphalte pour me garer sur un parking gravillonné plein de flaques d’eau grisâtre et couvert de boîtes de bière écrasées. Le rade, ovale, était bâti en parpaings et en bois peints en rouge et mauve, avec un toit en tôle ondulée de la couleur d’une pièce de cinq cents patinée par le temps. Derrière le bâtiment, un transformateur crachait ses étincelles dans la nuit mais c’est un groupe électrogène à essence grondant dans une cabane en bois qui alimentait le bar en électricité. Je coupai le contact et les essuie-glaces s’arrêtèrent, la pluie dégringolant à verse sur le pare-brise.
— C’est sa Ford Explorer, là, dit Clete.
— T’es sûr ?
— Il m’a collé au train jusqu’à La Nouvelle-Orléans au volant de cette bagnole.
Clete, ramassé sur son siège et coiffé de son petit chapeau à l’oblique sur son front, se dessina en silhouette à la lumière d’un lampadaire. Mon fusil automatique calibre 12 reposait entre ses cuisses, le canon posé contre le tableau de bord.
— J’y vais, dis-je. Tu surveilles la sortie arrière.
— T’as l’intention de pousser le bouchon jusqu’où ?
— Ça dépendra de Raguza.
— Je te connais, Dave. Tu nous entraînes dans des pièces sans porte ni fenêtres et après ça, tu te donnes l’absolution pour avoir laissé des cheveux collés à tous les murs.
— Et c’est toi qui dis ça ? ?
— Si tu as l’intention de descendre ce mec, j’ai un flingue anonyme à la cheville. Mais fais-le sortir du bar avant de passer à l’acte.
— Tu exagères, Clete. On n’en est pas là.
— Ben voyons.
Je dégrafai de ma ceinture mon calibre .45 dans son étui, le posai sur le plancher puis sortis ma matraque de la poche de mon imperméable et la plaçai sur l’étui.
— Satisfait ? dis-je.
— Où as-tu planqué ton arme de secours ? demanda-t-il.
— Quelle arme de secours ? dis-je.
Du bout de sa chaussure, il tapota ma cheville droite.
— Et ça, c’est quoi ? Un appareil orthopédique ?
— Reste dans le pick-up.
Il tira sur sa ceinture et fit la grimace mais cette fois, ce n’était pas à cause de moi.
— T’aurais pas des pastilles pour l’estomac, des fois ? J’ai mangé des spaghettis aux crevettes à midi et elles puaient comme un appât de pêche vieux de trois jours.
Je sortis sous la pluie. Le câble électrique se décrocha du poteau et tomba dans une flaque d’eau où il se mit à s’agiter comme un fouet de cocher. Clete sortit de son côté, le fusil rigide et dur sous son imperméable. D’un pas pesant, il se dirigea vers l’arrière du rade, ses larges épaules voûtées, la nuque scintillante de gouttes de pluie.
Je poussai la porte et pénétrai dans une atmosphère enfumée à la fraîcheur climatisée. Accoudés à un long comptoir en bois courant le long d’un mur, les clients jetèrent un œil aux paquets de pluie qui venaient de s’engouffrer à mon entrée, à croire qu’ils attendaient un événement, un messager, un présage susceptibles de changer quelque chose à leur existence. Puis ils retournèrent à leur verre ou à la contemplation de leur reflet dans le miroir du bar, la cigarette au bec ou entre les doigts, comme hypnotisés par l’élégance épurée de leurs propres gestes.
Au centre d’une alcôve à la droite du bar, un cône de lumière jaune éclairait Lefty Raguza, debout, occupé à passer à la craie l’extrémité de sa queue de billard. Il portait une chemisette à pinces couleur lavande, un pantalon beige et des chaussures en daim aux semelles épaisses. Ses manches étaient proprement retroussées sur ses biceps lisses et durs comme des melons qui tendaient le tissu. S’il ne fit pas mine d’avoir remarqué mon arrivée, je savais qu’il m’avait vu, de la même façon qu’on sent un regard de prédateur glisser sur sa peau comme le frôlement d’une main sale.
Je me dirigeai vers le comptoir, commandai un club soda avec glaçons et tranche de citron et observai son reflet dans le miroir. Il se pencha sur la table, percuta le triangle et envoya les boules dans toutes les directions. Une bille solitaire tomba dans une poche mais il ne se prépara pas pour le coup suivant. Posant le talon de sa queue au sol, il prit tout son temps et la passa tranquillement à la craie une nouvelle fois, appliquant délicatement le bleu sans se soucier de son adversaire debout près du râtelier, visiblement agacé, qui attendait la poursuite de la partie.
— Tu sais quoi ? fit Raguza. Trois dollars pour chaque boule au trou. Trois pour toi pour toutes celles que je rate.
L’autre joueur, un homme lourd qui ressemblait à un Mexicain, acquiesça en silence.
Raguza se pencha sur la table et réussit coup sur coup avec la précision géométrique d’un artiste : bandes avant, combinaisons, rétros, coups tout en douceur avec la bille de frappe glissant au ralenti contre la bande avant de frôler d’un murmure la bille cible et la faire tomber avec un bruit sourd dans la poche en cuir.
Puis il commit une faute avant d’attaquer les trois dernières billes sur la table, signature du véritable arnaqueur qui ne laisse jamais au pigeon qu’il a plumé le sentiment de s’être fait avoir. Mais quand il regagna sa place pour rejoindre une mulâtresse au teint clair vêtue d’un haut en tricot moulant son soutien-gorge protubérant, je discernai la lueur de triomphe dans son regard et le rictus qui retroussait une commissure de ses lèvres.
La porte arrière s’ouvrit et je sentis comme une baisse de pression dans la salle au point que les murs craquèrent légèrement. Clete, sortant de la tempête, se dirigea dans l’ombre vers les toilettes situées au-delà d’une cloison en treillage de bois.
Clete m’avait accusé d’être venu régler son compte à Lefty Raguza alors qu’en réalité, je n’avais aucun plan préconçu. Ou pour être honnête, disons que je n’en avais consciemment élaboré aucun. Je savais néanmoins que Raguza appartenait à ce groupe d’êtres humains dont la pathologie est toujours prévisible. Pour diverses raisons, héritage génétique défectueux, environnement défavorable ou désir délibéré de se lier à jamais aux forces des ténèbres, ces individus intègrent à leur quotidien une forme de folie mentale que nul ne saurait soigner ni même analyser. Ils prennent plaisir à infliger la douleur et, à leurs yeux, générosité et pardon ne sont que des marques de faiblesse et donc des brèches dans lesquelles s’engouffrer. Le seul traitement qu’ils soient à même de comprendre, c’est la force. Une victime qui pense différemment se condamne à mourir de milliers de coups.
Et donc, profession oblige, s’il faut rester dans les limites imposées par la loi, comment traiter les Lefty Raguza de la planète ? Réponse : on ne traite pas avec ces gens-là. On retourne leur propre énergie contre eux sans accorder le moindre crédit à leur histoire personnelle, on bâille aux récits qu’ils dévident, tous ces abandons, négligences et privations qu’ils ont subis, toutes les raclées infligées par des pères alcooliques et les conduites indécentes des mères. Pis encore, on en rigole devant les autres et la réaction qui s’ensuit est celle d’un éclair pris au piège d’une boîte en acier, qui rebondit contre ses parois.
Le barman posa une coupelle de cacahuètes devant moi. Ses cheveux noirs m’évoquèrent des filaments huileux soigneusement lissés sur son crâne dégarni.
— Z’êtes flic ? dit-il.
— Pourquoi ? J’ai l’air d’un flic ? demandai-je.
— Ouais, répondit-il.
— On ne peut jamais vraiment savoir, rétorquai-je.
— Ce soir, le gumbo est gratuit. Il sera prêt dans une minute.
Derrière lui, le contenu d’un chaudron en inox commençait à bouillonner sur un fourneau à butane.
Je repris ma surveillance de Lefty Raguza dans le miroir. Il n’était plus seulement en compagnie de la mulâtresse au corsage en tricot. L’homme assis à son côté avait des yeux d’un bleu délavé qui ne cadrait pas avec les traits négroïdes de son visage ni les cheveux noirs tressés serré sur son crâne. Ils faisaient face à un homme dont la taille et la carrure me renvoyèrent aussitôt à un instant précis de mon passé, à Opa-Locka, en Floride, le jour où Dallas Klein, incapable de supporter plus longtemps les conséquences de son addiction au jeu, avait cherché à prendre précipitamment la fuite. Quand il avait jailli par la porte arrière d’un bar, il s’était heurté à un individu énorme, grand comme le ciel.
C’était quoi, le nom, déjà ? Nestor ? Ernest ? Non, Ernesto. Sa nuque était aussi épaisse que sa tête gigantesque, comme si cou et mâchoires appartenaient au même cylindre de chair et d’os. À voir la largeur de ses épaules arquées, j’avais aussitôt pensé à une baleine remontant à la surface.
Je jetai un œil vers les toilettes pour hommes. Clete s’y trouvait toujours.
— Qu’est-ce qu’ils boivent là-bas, à la table de billard ? demandai-je.
— De la bière, répondit le barman.
Je plaçai un billet de vingt dollars sur le comptoir.
— Offrez-leur un pichet de ma part.
— Il y a des choses que je suis censé savoir, là ? demanda-t-il.
— Rien qui me vienne à l’esprit, répondis-je.
Quelques instants plus tard, je vis dans le miroir le barman qui déposait le pichet au milieu du groupe de Lefty Raguza. Ce dernier jeta un coup d’œil dans ma direction puis demanda au barman de remporter la boisson. Clete n’était toujours pas sorti des toilettes. Mais le spectacle n’attend pas, l’heure, c’est l’heure, me dis-je. Le verre à la main, je me levai, direction la table de billard où je m’arrêtai derrière la chaise de Raguza.
— Tu n’aimes pas la bière pression ? demandai-je.
Sous son abat-jour en fer-blanc, l’ampoule qui éclairait la table de billard projeta mon ombre sur les mains et les poignets de Raguza. Il attendit un long moment avant de me répondre.
— C’est une soirée privée, dit-il.
— Est-ce que cette dame connaît ton histoire, Lefty ? lui demandai-je.
— Va falloir te tirer, mec. On est pas dans ta juridiction, ici, répondit-il sans même tourner la tête, mains croisées et pouces immobiles.
Je tirai une chaise et me plaçai dans son dos de façon à pouvoir regarder par-dessus son épaule, comme un curieux pendant une partie de cartes. Je fixai la femme à son côté. Elle essaya bien de sourire mais détourna vite les yeux, le visage vide de toute expression.
— Lefty vous a déjà parlé de ses problèmes psychiatriques ? demandai-je.
— Je vous demande pardon ?
— Il aime tabasser les femmes à coups de poings. Ça arrive tellement vite qu’elles comprennent rarement ce qui leur tombe dessus.
— Je ne vois pas bien de quoi vous voulez parler, dit-elle.
Elle baissa les yeux et plaça sa main sur la table puis, se ravisant, la posa sur ses genoux.
— Un psychiatre de prison a un jour décrit Lefty comme « un individu qui fait une fixation au stade anal ». Ce qui veut dire qu’on l’a collé de force sur le pot pendant de longues heures. Je le soupçonne d’ailleurs de laisser de grosses traînées marron dans le fond de son slip.
J’éclatai de rire et lui balançai une grande claque dans le dos avant de reprendre bruyamment mon souffle comme si je ronflais.
— Hein, Lefty ? C’est vrai ou pas ? Ça t’est jamais arrivé de lâcher ton paquet dans ton calbard de marque ?
Je voyais sa nuque s’assombrir, gagnée comme par une ombre qui s’étalait de son col à la racine de ses cheveux coupés au carré.
— Lefty a également un problème avec les animaux, repris-je en m’adressant à la femme. Demandez-lui donc pour quelles raisons il est si cruel à l’égard d’une douce créature sans défense. Il y a des chances qu’il réponde en vous parlant de tous les coups durs qu’il a encaissés quand il était gamin. La vérité, c’est que Lefty fait du mal aux animaux et aux innocents parce que c’est une raclure sans couilles, qui, enfant ou adulte, n’a jamais été capable d’arriver à quelque chose tout seul. Au trou, il a sans doute été traité comme une lavette à tout faire alors ne le laissez jamais vous raconter qu’il a été un taulard réglo et respecté. C’était déjà une fiotte avant même d’arriver à Raiford et il a dû tailler des pipes dès son premier jour là-bas, dans la suite réservée aux jeunes mariés. Pas vrai, Lefty ?
Je lâchai un rire d’asthmatique et le claquai violemment une nouvelle fois entre les omoplates. Les muscles de son dos étaient aussi durs et noués que des cordages. La femme commença à se lever.
— Assieds-toi, lui dit Lefty. Ce type est un ivrogne. Il s’est fait virer de Miami et de La Nouvelle-Orléans. Il fait beaucoup de bruit et après il se casse.
— J’aimerais pouvoir faire ça, Lefty. Je veux dire, juste disparaître. Mais tu as empoisonné ce bon vieux Tripod. Et faut un mec spécial pour faire un truc pareil.
Même de profil, je vis son visage se crisper.
— J’ai fait quoi ? fit-il.
— C’est le nom du raton laveur apprivoisé de ma fille. Il a failli mourir parce que tu as mélangé du poison à cafards à des sardines avant de mettre tout ça dans sa gamelle.
Je me tournai vers l’autre côté de la table.
— Qu’est-ce que tu ferais à ma place, Ernesto ?
Ses petits yeux marron profondément enfoncés dans leurs orbites ne laissaient rien transparaître. Il portait les cheveux attachés en chignon de matador sur la nuque. Il haussa les épaules et me fit un sourire un peu trop modeste.
— Et vous ? dis-je en m’adressant à l’homme dont les yeux bleus ne collaient pas avec le visage.
Il jeta un coup d’œil à gauche et à droite comme si la réponse à ma question se trouvait dans une autre partie du bar. Ses petites tresses ressemblaient à des mille-pattes sur son crâne. Sous sa chemise en soie mauve, à une chaîne autour du cou, il portait une croix et un ouvre-boîtes de GI en forme de P 38.
— J’ai rien à voir avec tout ça, mec, répondit-il.
— Heureux de l’entendre, parce que Lefty a été très vilain. Je me demande si Whitey sait que Lefty a fait plein de bêtises dans la paroisse d’Iberia, comme, par exemple, déverser de l’acide sur la bagnole de Clete Purcel. Je croyais que t’étais un pro, Lefty, mais plus je vois tes façons de procéder, plus j’ai l’impression que t’es juste une petite pute de taule qu’arrive pas à relever la queue à moins de tabasser une femme sans défense. C’est parce que t’es tout petit, c’est ça ?
Je vis le pouce de sa main gauche se contracter légèrement.
— À voir tes semelles compensées, je doute que t’aies vraiment une grande confiance en toi, dis-je.
Je le tapotai légèrement au milieu du dos et sentis ses muscles se crisper dans l’attente d’une tape qui ne vint pas.
— T’es trop tendu, dis-je. Relax, je ne vais pas te faire de mal. T’es sans doute un de ces mecs qui…
Je me remis à rire et hoquetai.
— Non, mais sérieusement, t’es de ces mecs qui ont une vraie raison d’en vouloir au monde entier. C’est vrai que c’est pas facile d’être un minus ou le produit d’une capote crevée.
Je le frappai à nouveau, rigolai encore plus fort, les yeux mouillés de larmes entre deux quintes de toux, le revers du poignet contre la bouche.
— Et ta mère ? Ça lui arrivait de te prendre dans ses bras avec des pincettes ? Ça, c’est vraiment le signe d’une famille à problèmes.
Sa nuque était couleur de sang sombre, la bouche étirée à l’image d’une gueule de requin. Les mains bien à plat sur la table, il se racla le fond de la gorge et chuchota presque d’une voix de gorge obstruée, les yeux fixés sur le mur opposé.
— Faut parler plus fort, Lefty, dis-je.
— J’ai fait trente-sept jours de mitard, en solo, dans le noir, avec un verre d’eau et une tranche de pain blanc par jour. Balance-moi le pire que tu peux, moi, j’encaisse et je te le recrache à la gueule.
— Voyez-vous ça !
— J’ai plus rien à te dire. Va te dénicher un téton d’alcoolo à sucer. Je peux t’indiquer un bar topless plein de mecs de ton acabit, dit-il.
Un homme quitta le comptoir, s’approcha de la table de billard et voulut expédier la boule blanche au trou après deux bandes avant. Elle rebondit deux fois et rata la poche.
— Quelqu’un serait partant pour une partie de Chicago ?
— Ouais, moi, fit Raguza en jetant trois pièces de vingt-cinq cents sur le feutre.
Ernesto et l’homme à l’accent des îles lui sourirent, contents de voir que leur pote se remettait en piste.
Je jetai un coup d’œil en direction du treillage devant les toilettes pour hommes. Clete nous observait derrière les croisillons, le fusil toujours sous son imperméable, le chapeau enfoncé bas sur le front. Je le regardai et fis non de la tête.
J’aurais dû savoir que Raguza ne flancherait pas. Il avait trop souvent séjourné au mitard dans bien trop de prisons et il devait baigner au milieu des taulards comme un poisson dans l’eau. Peut-être avait-il également repéré Clete derrière le treillage et compris le piège destiné à le laisser sur le carreau.
Je me levai et retournai au comptoir pour y récupérer mon chapeau. Et comme tout gros malin qui se respecte, Lefty Raguza décida alors qu’il allait tenter le diable une fois de plus.
— C’est pas un problème. Faites-moi confiance, c’est un vrai pauvre type, ce mec, dit-il en s’adressant à ceux qui étaient assis à sa table.
Un vrai pauvre type. À peu de choses près, les mêmes mots que ceux que Dallas Klein avait reçus en pleine figure juste avant que son assassin n’appuie sur la détente.
Je fis semblant de n’avoir pas entendu la remarque de Raguza, remis mon chapeau de pluie puis passai derrière le comptoir, sur les caillebotis.
— J’ai besoin de vous emprunter ça. Je vous réglerai tout à l’heure, dis-je au barman.
— Wow, fit-il.
— Pas de « wow » qui tienne, mon pote, répondis-je.
À l’aide de deux torchons, je soulevai le chaudron en inox de la plaque de gaz et me dirigeai droit sur Raguza. Ses copains me virent arriver mais ce ne fut pas son cas, malheureusement pour lui. La femme repoussa sa chaise qui tomba au sol et se leva, son sac à main devant elle.
— Tu crois que tu vas où comme ça ? lui demanda Raguza.
Un torchon replié sous le fond du chaudron, j’en vidai le contenu – soit huit bons litres de gumbo fumant – sur sa tête.
Le choc dut être aussi violent qu’un retour de flamme au sortir d’un haut-fourneau. Lefty se mit à hurler, les deux mains plaquées à son visage, et tenta d’essuyer la cascade bouillonnante de tomates, d’ocra et de crevettes coulant sur sa peau puis se roula par terre, griffant ses cheveux et fouettant l’air à grands coups de pied. Je saisis un pichet de bière posé sur une autre table et le versai sur sa figure.
— Ça va, là en bas ? lui demandai-je.
Ernesto et le type des îles s’étaient levés et contournaient la table. Clete sortit de derrière son écran et ouvrit son imperméable, de manière à bien montrer le fusil collé contre sa jambe, canon vers le bas, son poignet serré visible dans la fente de la poche.
— Si vous être de la partie, les mecs, ça peut s’arranger, dit-il.
Un silence de mort s’était abattu sur la salle, les clients au comptoir transformés en statues, la main du barman immobile sur le téléphone.
Sans quitter des yeux Ernesto et son compère, Clete leva la main gauche paume en l’air et me fit signe du bout des doigts de m’avancer.
J’essuyai une tache de gumbo sur mes phalanges avec le torchon à vaisselle que je laissai tomber sur Raguza, puis me dirigeai vers Clete et la porte du fond. J’avais la bouche sèche, le cœur à cent à l’heure et mon visage se glaça d’humidité au souffle du climatiseur. Le regard de Clete changea de direction, ses traits soudain crispés, et j’entendis dans mon dos quelqu’un courir sur moi.
Lefty Raguza me plaqua à la taille et nous expédia l’un et l’autre dans un enchevêtrement de chaises sur une table chargée de bouteilles de bière. Son visage luisait comme celui d’un Indien peinturluré, la peau rouge écrevisse déjà cloquée par les brûlures. De sa main droite, il m’agrippa le cou de toutes ses forces, écrasa son poing gauche en plein dans ma figure et poursuivit sur sa lancée.
J’eus droit à un coup de boule, puis à son pouce dans l’œil tandis qu’il cherchait dans le même temps à m’empoigner le bas-ventre. Je sentais le déodorant sous ses aisselles, la bile dans son haleine, la testostérone qui imprégnait ses vêtements. Je voyais le duvet blond sur sa peau, le mucus au coin de son œil et une goutte de sueur goutta d’une narine. Contractant ses fessiers, il me prit en étau entre ses jambes et je lus sur ses lèvres un plaisir sensuel quand il crut m’avoir emprisonné en écrasant mes os et mes organes.
J’empoignai le col d’une bouteille de bière et la lui fracassai en pleine figure. Mais sans résultat. Je m’étais presque remis debout quand il me plaqua derechef, aux genoux cette fois, les bras autour de mes mollets pour me faire tomber tête la première. Il sentit alors le calibre .25 fixé à ma cheville par une bande Velcro.
— T’es foutu, me dit-il en glissant la main vers mon étui. Comme à la foire, tête de nœud. Du vrai tir à la cible.
Il était à quatre pattes, mon automatique se libérait de son étui, sa main droite verrouillée comme un étau sur mon pied pour l’empêcher de bouger. Sur ma peau, la flamme verte et froide qui embrasait son regard me fit l’effet d’une brûlure lascive. J’armai mon pied gauche et lui expédiai mon mocassin en pleine bouche.
Sous la violence du choc, ses lèvres éclatèrent et je lus la surprise et la douleur dans ses yeux. Je frappai une seconde fois, sauvagement, au même endroit, sous le même angle, en lui infligeant encore plus de dégâts. Puis je le touchai sur l’arête du nez et je vis ses yeux et son visage se vider d’une chose qui ne se remplaçait jamais.
Mais le succube que j’avais essayé d’exorciser en épousant une femme de paix avait toujours une emprise sur mon âme. Je vis la salle se déformer, les visages des gens alentour se changer en masques de tragédie grecque tandis que résonnait dans ma tête un vacarme de chenilles de blindés engagés sur un territoire sans merci. J’entendis des hurlements sans savoir s’ils jaillissaient de mon sommeil ou si mes propres actes m’avaient transformé en objet d’horreur et de pitié aux yeux de mes frères humains.
À l’image d’un bélier, je fracassai la tête de Lefty Raguza contre le coin de la table de billard et une giclée de sang constella le feutre. À coups de pied, je lui écartai les jambes comme avant une fouille, oubliai ce que je voulais faire et lui cognai la tête sur le rebord de la table, une fois, deux fois, peut-être même trois. Il s’effondra, le sang coulant de son nez à gros bouillons, les yeux pleins d’un savoir nouveau sur le potentiel du mal, comprenant que d’autres que lui étaient à même de cacher au fond de leur être une part de ténèbres égale à la sienne.
— Jésus, Marie, mère de Dieu, arrête-toi, Dave ! entendis-je Clete.
— Quoi ? dis-je, ma propre voix enveloppée d’un bruit pareil au vent qui soufflerait dans un tunnel.
— Le mec est fini. Il saigne par tous les trous. Tu m’entends ? Ça suffit ! Il n’en vaut pas la peine. Il fait peut-être une hémorragie.
La salle sortit du brouillard et j’en revis les détails, les visages aux regards pleins de tristesse, les bouches marquées d’un mauvais pli, à croire que chacune des personnes présentes se sentait en quelque sorte diminuée par l’explosion de violence dont elle venait d’être témoin. Clete s’interposait entre Lefty Raguza et moi, maintenant, le fusil toujours à l’intérieur de son imper.
— Laisse-moi encore quelques secondes avec ce mec, lui dis-je. Je ne partirai pas en laissant le travail bâclé.
— Non, on remballe et on fout le camp, répliqua-t-il en tendant la main vers mon bras.
Je m’arrachai à sa prise et m’agenouillai auprès de Raguza. Je glissai la main dans la poche de mon imper et me penchai au-dessus de lui. Mon dos faisait écran, masquant mes gestes aux regards de Clete et des amis de ma victime. Presque malgré moi, mes mains descendirent vers son visage et le sang qui ruisselait des commissures de sa bouche. Lorsque finalement je me redressai, j’eus l’impression d’avoir trempé les doigts dans un pot de peinture fraîche.
Clete passa son bras sous le mien et me tira vers la porte, dans la nuit chargée des odeurs propres d’ozone et de pluie dégouttant des arbres. Une foule s’était amassée autour de Lefty Raguza et j’entendis une voix d’homme à l’accent cajun.
— Mais c’est quoi, ce qu’il a dans la gorge ? Enlevez-lui ce truc. Le mec y peut pas respirer.
S’ensuivit un moment de silence et une deuxième voix d’homme, également cajun, répliqua :
— C’est du dentifrice. Non, c’est pas ça. C’est un tube écrasé. Du poison anti-cafards. Putain de merde, et le mec qu’a fait ça est flic ?
OceanofPDF.com