La descente de Pégase
Chapitre 3
Elle avait pris un appartement dans une résidence en pierre tendre blanche avec une toiture en tuiles et des balcons en fer forgé de style hispanique située dans un quartier ombragé planté de chênes, non loin de Girard Park. Des bougainvilliers en pleine floraison dégringolaient le long des murs de brique autour d’un patio dont la piscine chauffée fumait à l’ombre des chênes verts malgré le soleil déjà haut dans le ciel. À moins de cinq cents mètres de là, au Lafayette Oil Center, l’idée des profits et pertes devant les nuages noirs s’élevant d’un oléoduc en flammes dans le ciel du désert irakien créait sans doute d’énormes inquiétudes mais ici, à l’intérieur de la résidence, on était toujours en 1955 et la mousse des arbres comme la douceur de l’air semblaient indiquer que des temps moins compliqués pouvaient encore exister, au moins momentanément.
L’appartement de Trish se trouvait au premier. Je soulevai le heurtoir en cuivre et entendis un carillon résonner à l’intérieur.
J’avais délibérément choisi de ne pas téléphoner au préalable afin de la surprendre. Elle ouvrit la porte et je vis qu’elle avait de la compagnie : une femme et trois hommes jeunes étaient assis au salon.
— Oh, monsieur Robicheaux ! s’exclama-t-elle en sortant dans le couloir, non sans avoir tiré la porte derrière elle. Si vous m’aviez passé un coup de fil, c’est moi qui me serais déplacée jusqu’à New Iberia.
— Je devais venir à Lafayette, de toute façon. Est-ce que les agents du FBI sont passés vous interroger ?
— Les agents du FBI ? Non, fit-elle. C’est toujours à cause de ces billets de cent dollars ?
— Il semblerait qu’ils proviennent du casse d’une société de crédit immobilier de Mobile.
Je l’observai attentivement mais elle me fixait sans tressaillir de son regard bleu et pensif, clignant seulement une ou deux fois des paupières.
— Est-ce que ça veut dire que mon argent va être confisqué ?
— Vaudrait mieux en parler avec les Fédés.
Elle fit la moue, la bouche serrée comme un bouton carmin.
— Eh bien, si c’est une affaire fédérale, pourquoi êtes-vous ici ?
— Parce que nous partageons la juridiction dans tout ce qui concerne les affaires d’argent volé. En plus, j’étais un ami de votre père.
— Je vois. Donc vous êtes là en partie à cause de mon père ?
— Qui sont vos invités ? demandai-je en ignorant sa question avec un geste du menton en direction de sa porte.
— Des gens qui ont envie de m’aider à mettre sur pied un projet d’élevage.
— On peut entrer ? J’aimerais les rencontrer.
— Vous croyez que j’ai volé cet argent ?
— Bien sûr que non. Vous êtes la fille de Dallas.
Sa bouche se durcit et une expression d’agacement passa dans son regard. Elle scruta mon visage, la main posée sur la poignée de la porte.
— Oui, après tout, entrez donc. Peut-être que ça nous permettra d’en finir avec cette affaire une bonne fois pour toutes.
Ses amis se révélèrent être une étrange collection d’individus. Âgés de vingt à trente ans environ, ils semblaient tous prétendre à un rôle qui tenait plus de leurs aspirations personnelles que de la réalité. À l’image de ce que font souvent les habitués de comptoir, chacun d’eux se présenta d’une façon décontractée et familière comme si cela suffisait à prouver leur bonne volonté et le fait qu’à leurs yeux le nom de famille était sans importance. Mais à l’inverse d’une grande partie de la clientèle assidue des bars, ou en tout cas à l’inverse de moi, les amis de Trish Klein étaient d’une innocence presque comique.
Un dénommé Tom, jeune homme de petite taille aux jambes arquées, au nez tubulaire et à la bouche minuscule, expliqua qu’il était jockey, bien que plus large de hanches que la plupart des jockeys et portant sans doute dix livres de trop sur l’estomac.
Miguel, au teint fortement basané et habillé d’un maillot de corps immaculé révélant un tatouage de la Vierge Marie lovée autour de son épaule droite, expliqua qu’il était boxeur. La paupière de son œil déformée par du tissu cicatriciel était en permanence à demi fermée et ses bras épais prouvaient bien qu’il avait passé de longues heures devant le sac de boxe, mais il avait les poignets trop fins et les mains trop petites pour un boxeur professionnel.
Le troisième, qui se présenta sous le nom de Tyler, était tout sourires, énergie et volubilité. Il portait un jean noir, des chaînes en or et une chemise hawaïenne qui s’enlevait par le haut et bouffait sur son corps mince. Ses cheveux semblaient avoir été coupés à coups de cisailles et séchés par une hélice d’avion. Il étudiait l’écriture des scénarios et la mise en scène et expliqua qu’il en avait déposé deux, l’un auprès de Clint Eastwood et l’autre de Martin Scorsese. Quand je lui demandai s’il avait reçu un retour quelconque, il me répondit : « Mon agent est censé appeler mais je vais peut-être aller sur place, me faire quelques relations personnelles. Il paraît que pour qu’un projet se concrétise, il faut parfois que le scénariste donne son petit coup de pouce personnel. »
La femme, Lewinda, se leva pour me serrer la main. Elle était dodue, décolorée, parfumée et moulée dans un pantalon western beige et une chemise mauve brodée de fleurs rouges et vertes. Chaussée de bottes en peau d’autruche, elle m’expliqua qu’elle était chanteuse dans un groupe de country. Elle me fit un des plus jolis sourires que j’aie jamais vus et son accent chantait à lui tout seul. Mais quand elle précisa qu’elle s’était produite à Wheeling, dans l’ouest de la Virginie et à Branson dans le Missouri, j’eus le sentiment que quelques minutes d’anonymat « sur scène » étaient à peu près le résumé de la carrière de Lewinda Sans Nom de Famille.
Je passai une demi-heure à siroter du café avec les amis de Trish Klein – en me demandant si j’étais en compagnie de débiles mentaux ou si j’avais affaire à la plus intéressante brochette d’arnaqueurs de première que j’aie jamais rencontrés, puis les quittai en leur faisant mes adieux. Trish Klein me rattrapa d’un pas rapide alors que je descendais vers le parking.
— C’est tout ? fit-elle. Vous faites trente kilomètres pour venir boire un café et repartir ensuite au bureau ?
— Il y a des jours comme ça. De toute façon, je suis sûr que les Fédés vont vouloir s’occuper de cette affaire.
— Alors pourquoi êtes-vous ici ? Et ne venez pas me raconter des salades.
— J’étais présent au moment de la mort de votre père. J’ai essayé de l’empêcher mais j’étais complètement soûl.
Elle me suivit des yeux, immobile, la bouche légèrement entrouverte, lorsque je sortis par la grille en fer forgé accompagné par le bruissement du vent dans les arbres.
*
De retour au bureau, je sortis le dossier de l’accident mortel avec délit de fuite datant probablement de neuf mois à un an auparavant. Le corps avait été découvert depuis trois semaines à peine sous un enchevêtrement de broussailles, au fond d’une ravine en contrebas d’une route de campagne fréquentée par des automobiles et des camions qui y jetaient régulièrement des ordures de toutes sortes. Des années plus tôt, cette route avait eu son infâme quart d’heure de célébrité grâce au livre et au film intitulés Dead Man Walking qui retraçait la soirée d’un couple de lycéens venu se garer dans les bois pour se peloter en toute tranquillité, après l’obtention de leur diplôme d’études secondaires. C’est là que deux frères de St. Martinville avaient violé la jeune fille avant de l’assassiner ainsi que son petit ami. Aujourd’hui, si vous passez dans le coin, vous verrez à côté des montagnes de détritus une croix en polystyrène expansé bardée d’une guirlande de fleurs en plastique à leur mémoire.
Le squelette trouvé au fond de la ravine – que dans le sud de la Louisiane nous décrivons comme un système naturel d’écoulement des eaux – avait été baptisé « L’Homme Crustacé » parce que ses os et les lambeaux de peau qui y étaient attachés grouillaient d’écrevisses quand on l’avait sorti de la boue. L’Homme Crustacé sans le moindre papier, sans bijou, ceinture ni chaussures, était à coup sûr un vagabond qui déambulait au nord de l’ancienne voie ferrée de la Southern Pacific Railroad. À la vue de sa hanche fracturée et de son crâne écrasé, le coroner avait conclu à un accident de la route mortel avec délit de fuite, une occurrence somme toute assez fréquente dans un État qui compte le plus grand nombre d’accidentés de la route de toute l’Amérique.
Nous avions contacté nombre d’ateliers de carrosserie d’Acadiana et utilisé les médias autant que possible afin de trouver quelques indices mais toutes ces démarches n’avaient mené à rien. L’Homme Crustacé était probablement destiné à des obsèques anonymes et sa postérité réduite à quelques feuillets dans un dossier qui finirait un jour dans l’incinérateur de la paroisse.
Néanmoins, je trouvais que quelque chose ne collait pas dans le rapport du coroner. Je composai son numéro.
— Qu’est-ce qui s’est passé, Koko ? dis-je sans préambule. L’Homme Crustacé avait la hanche gauche cassée mais le coup fatal était sur le côté droit de sa tête. Comment harmoniser ces contradictions ?
— Harmoniser, répéta-t-il pensivement. Laissez-moi noter le mot et en vérifier les diverses définitions. Harmoniser… j’aime bien.
— T’es vraiment le mec le plus odieux avec lequel j’aie jamais eu à travailler, marmonnai-je, les dents serrées.
— Qu’avez-vous dit ?
— Rien.
— L’Homme Crustacé s’est probablement fait rentrer dedans par le travers, a heurté violemment la route et relevé la tête au moment où le véhicule lui passait dessus.
— Il n’aurait pas été écrasé sur tout le corps ?
— Pas nécessairement.
— Y avait-il un signe indiquant qu’il ait été traîné le long de la route ?
— Je suis censé savoir ça d’un mec qu’on a retrouvé dévoré jusqu’à l’os par des animaux sauvages et des écrevisses ?
— C’est juste que je n’arrive pas à comprendre comment un gars pourrait recevoir des blessures aussi massives en deux endroits distincts de son corps et aucune autre ailleurs ?
— Peut-être que sa tête a frappé l’asphalte après qu’il a été heurté de côté. Ou bien il a percuté un pylône télégraphique ou électrique.
— Il n’y en a aucun sur le lieu de l’accident.
— Peut-être qu’un deuxième véhicule lui a roulé dessus.
— Deux accidents avec délit de fuite sur une route déserte au cours de la même nuit ?
Il ne répondit pas. Je l’entendais respirer dans le combiné.
— Koko ? dis-je.
Il raccrocha. Je composai à nouveau son numéro.
— Vous commencez à me les gonfler.
— Peut-être que moi non plus je ne m’explique pas tout dans cette histoire. Mais vous savez très bien que ce gars-là entrera dans l’éternité sous le nom de John Doe, blessé mortellement par un ou plusieurs inconnus. Tout le monde se fichait royalement de lui quand il était vivant et personne n’en a rien à foutre maintenant qu’il est mort. Alors, arrêtez de vous branler les neurones et de faire perdre leur temps aux autres.
Cinq minutes plus tard, Wally, notre répartiteur hypertendu et comique auto-désigné du département, appela sur mon poste.
— Y a une fille du FBI qui vient d’arriver. Lunettes de soleil, tailleur et une paire de doudounes monstrueuses. Qu’est-ce que je fais d’elle ?
— Wally ! Mais au nom du ciel… commençai-je.
— Elle est aux gogues. Elle m’entend pas.
— Là n’est pas la question. On est censé être professionnel dans…
— Elle est rentrée dans une voiture de patrouille sur le parking en faisant marche arrière. Helen est sortie voir les dégâts. Je t’envoie la fille au bureau.
J’allai à la fenêtre. En bas, Helen Soileau et un groupe de policiers en uniforme examinaient la tôle froissée à l’avant d’une voiture de patrouille tandis que se déversait sur l’asphalte le fluide verdâtre du radiateur. Quelqu’un frappa à la porte de mon bureau et je vis, à travers la vitre, une femme de haute taille aux cheveux jaune paille, vêtue d’un tailleur bleu azur, qui retirait sa chaussure en s’appuyant au mur. Je lui ouvris et elle me regarda d’un air gêné, avec, à la main, sa chaussure gauche sur la semelle de laquelle s’étalait un chewing-gum rose aplati.
— Berk, j’ai horreur de ça, fit-elle.
— En quoi puis-je vous être utile ?
— Je suis l’agent spécial Betsy Mossbacher. Pfff… quelle journée ! répliqua-t-elle en se redressant avant de se diriger, clopin-clopant, vers la fenêtre de mon bureau.
Elle jeta un coup d’œil vers le parking.
— Oh, bon Dieu.
— Vous êtes ici à propos des coupures du casse de la société de crédit immobilier à Mobile ?
— Ouais. Mais on dirait que j’ai pris un mauvais départ chez vous. Je viens d’interroger la fille Klein. Vous saviez que son père avait été tué dans le braquage d’un fourgon ? Je peux m’asseoir ?
— Oui, dis-je, sans trop savoir à quelle question je venais de répondre.
Elle s’installa à côté de ma table de travail et commença à attaquer le chewing-gum à coups de crayon, qu’elle essuyait ensuite sur un morceau de papier au-dessus de ma corbeille.
— La fille Klein vous a parlé de son père ?
— Elle n’en a pas eu besoin. C’était un ami. J’étais présent quand il s’est fait assassiner.
Son visage devint pensif et elle regarda au loin en continuant à gratter mécaniquement sa chaussure avec son crayon.
— Vous étiez le flic au repos qui se trouvait devant le bar, n’est-ce pas ?
Je déglutis avec difficulté.
— De toute évidence vous avez regardé mon dossier, donc pourquoi me poser la question ?
— Les mecs vous ont tenu à distance en vous tirant dessus ?
— J’étais soûl.
Elle lâcha le crayon dans la corbeille à papier et remit sa chaussure.
— Faut que je me lave les mains, annonça-t-elle.
J’avais beaucoup de mal à me faire une opinion sur l’agent spécial Betsy Mossbacher qui semblait cumuler incompétence et agressivité. Rien que sa façon de s’exprimer aurait nécessité les services d’un spécialiste en
décryptage. Peut-être les services de sécurité intérieure du pays{1} avaient-ils écrémé les meilleurs éléments débutants du FBI à leur avantage ou alors le responsable d’investigation avait décidé de l’envoyer dans l’arrière-pays pour la former. À moins que l’enquête sur deux billets de banque tachés d’encre rouge se révèle non seulement une perte de temps mais le prétexte d’un quelconque supérieur pour se dépêtrer de la présence de Betsy Mossbacher. À son retour des toilettes, elle expira violemment comme si elle venait de faire un effort herculéen.
— Sacrée coïncidence que cette fille s’installe aussi près de chez vous, hein ?
— Tout le long de la côte du golfe du Mexique, c’est la même culture.
Elle parut mâcher l’intérieur de sa joue.
— Saviez-vous que Trish Klein vadrouille sans arrêt dans la moitié du pays ainsi qu’en Amérique latine ?
— Non.
— Elle a hérité du pactole à la mort de sa grand-mère. Elle est propriétaire de très beaux chevaux. Elle est instruite, cultivée, et classe mais elle prétend avoir reçu les billets en question dans un hôtel casino bas de gamme du Mississippi ; le genre de taudis que des syndicats de couvreurs utilisent pour leurs congrès. Vous trouvez ça logique, vous ?
— Allez donc jeter un coup d’œil sur ses amis. On dirait des gens qui se sont rencontrés dans une gare routière et ont décidé de vivre ensemble, dis-je.
— Vous saviez que la société de crédit immobilier faisait du blanchiment d’argent pour la mafia ?
Je me sentis devenir plus irritable encore.
— Oui, et alors ?
— Peut-être que quelqu’un avait mis la pression sur Dallas Klein pour l’obliger à communiquer la feuille de route du véhicule blindé.
— Dallas devait de l’argent à quelques sales types. J’avais déjà expliqué tout ça aux Fédés, à l’époque.
— Est-ce que l’un de ces bookmakers s’appelait Whitey Bruxal ?
— Depuis que vous êtes ici, vous ne m’avez posé que des questions dont vous connaissez déjà la réponse. Vous pensez peut-être que je ne dis pas la vérité ?
Elle fit quelques pas jusqu’à la fenêtre et contempla la voiture de patrouille qu’elle avait emboutie.
— Vous avez déjà travaillé avec des vaches ?
— Pardon ?
— En période de vêlage, on passe environ six semaines à apprendre tout ce qui est de l’ordre de la loi naturelle et tout ce qui ne l’est pas.
— Je ne vous suis plus.
— Les vaches, elles ont les mamelles brûlées par le soleil et vous, vous avez de la merde, de la pisse et du sang jusqu’en haut du bras. Vous ne dormez quasiment plus, vous avez froid presque tout le temps et vous entendez les bêtes meugler jour et nuit. Quand les mères rejettent leurs petits, vous greffez les orphelins à une autre maman. Vous distribuez des pâtés à la farine de graine de coton à tout le monde et quand vous arrivez au bout de vos peines et que vos efforts ont porté leurs fruits, vous avez l’impression d’avoir accompli une bonne action. Et puis, un jour, vous embarquez tout ce monde pour l’abattoir. Ironique, non ?
— L’allégorie, ça n’a jamais été mon fort.
— Ce que je veux dire, c’est que nos efforts les meilleurs sont rarement suffisants. Vous avez dit aux policiers de Miami-Dade que votre pote Dallas Klein était sans doute de mèche avec les individus qui ont attaqué son véhicule blindé. Consciemment ou pas, je pense que vous vous reprochez sa mort. Vous sentez-vous encore coupable, inspecteur Robicheaux ? Est-ce la raison pour laquelle vous semblez remarquablement peu curieux sur le comportement de sa fille ?
Elle introduisit un bonbon rouge vif dans sa bouche et se mit à le sucer énergiquement. Je la regardai sereinement mais ne répondis rien, une bulle de colère familière montant dans ma poitrine comme une vieille amie.
— Bien, dit-elle simplement en se préparant à partir, le visage curieusement triste et même vieilli par notre échange verbal.
— D’où êtes-vous ? demandai-je.
— Chugwater, Wyoming.
— On est brut de décoffrage, à Chugwater, Wyoming, on dirait.
— C’est la faute des vaches, répliqua-t-elle. C’est ce qui arrive quand on a grandi avec elles.
Je n’avais pas besoin de ça.
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