La descente de Pégase

James Lee Burke · Chapitre 28 sur 28

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La descente de Pégase

Épilogue

 

Les forces de police de La Nouvelle-Orléans laissèrent Clete récupérer à l’hôpital de Notre-Dame de Lourdes à Lafayette. Pourtant, personne parmi nous ne doutait que cette fois Clete ne s’en sortirait pas. Il essaya de faire abstraction des problèmes qui l’attendaient avec la justice ainsi que des événements qui s’étaient déroulés au chalet de Whiskey Bay. La fenêtre de sa chambre avait une jolie vue sur le vieux quartier de Lafayette, avec ses maisons blotties dans les ombrages frais de chênes verts, pins des Antilles, pacaniers et micocouliers. Il plaisanta et prétendit qu’il n’avait jamais perdu le contrôle de la situation, que ses mauvais jugements et la conscience de sa mortalité continuaient à n’avoir aucune emprise sur sa vie.

— Je te le dis, j’ai jamais eu la frousse. Tout simplement parce que Bruxal et ses larbins mono-neuronaux étaient loin d’être une équipe de première, fit-il. Dès qu’ils m’ont enfermé dans le coffre, je savais qu’ils s’étaient plantés.

Il avait installé un loquet à l’intérieur de l’abattant. Aussi, quand Whitey Bruxal, Lefty Raguza et le dénommé Ernesto l’avaient forcé à quitter la route, ils avaient mis Trish dans le 4x4, confisqué le Beretta de Clete et balancé sa dague ainsi que son flingue anonyme dans les mauvaises herbes. Puis ils l’avaient fait monter dans le coffre de la Cadillac. Le pistolet lance-fusées de Clete, celui qu’il emportait toujours avec lui quand il était sur la Grande Salée, se trouvait derrière la roue de secours. Dès qu’Ernesto avait arrêté la Cadillac, Clete avait forcé la portière et expédié la fusée éclairante en plein dans la figure d’Ernesto.

Malheureusement pour ledit Ernesto, Trish et Clete venaient justement de faire le plein d’un bidon d’essence de presque quarante litres afin d’alimenter le groupe électrogène du chalet de location. Le bidon avait de toute évidence basculé sur le côté et imbibé le tapis de sol côté passager et la voiture avait explosé avant d’être engloutie sous les flammes.

Mais après l’épisode qu’il avait connu à Whiskey Bay, je n’étais pas convaincu par la désinvolture de Clete. Ce n’était qu’une façade et quand personne ne faisait attention, je remarquai son visage tourmenté qui m’évoquait le regard de mille lieues que les soldats rapportaient avec eux d’endroits que nul ne devrait jamais être contraint de revoir.

— Enlève-toi cette expression du visage, me dit-il un soir après le départ de Trish.

— Je crois que tu devrais quitter les États-Unis, Cletus. Essaye les Caraïbes. Fais-toi oublier pendant un an ou deux, dis-je.

— Ce pays est le nôtre, Dave. On s’est battus pour lui. Pas question de l’abandonner à ces fils de putes, répliqua-t-il. Va donc nous chercher deux Dr Pepper dans la machine, tu veux ? Les Jumeaux de la Crim’ distribuent les coups de pied aux culs, notent les noms et on n’a pas fini d’entendre parler d’eux, preux chevalier.

Ça, c’était Clete Purcel, regard de mille lieues ou pas.

Mes sentiments à propos de ceux qui avaient trouvé la mort à Whiskey Bay étaient simples : chacun d’eux méritait son sort et j’étais soulagé qu’ils soient morts.

Cesaire Darbonne plaida coupable pour le meurtre avec préméditation de Tony Lujan et fut condamné à perpétuité, à la prison d’Angola. Son avocat me révéla plus tard que Cesaire ne l’avait pas autorisé à plaider la folie ni à demander l’indulgence du jury. Je lui rends visite régulièrement et je pense qu’il fait partie de ces rares individus qui trouvent derrière les murs d’une prison une forme de dignité qui leur serait refusée au-dehors. J’espère qu’un jour sa peine sera commuée.

Slim Bruxal ? Non seulement, il s’en est tiré mais en plus, comme il n’existait aucune preuve substantielle contre lui dans l’homicide de l’Homme Crustacé, il a trouvé un travail de croupier dans un casino de Las Vegas. Mais je crois que le rendez-vous de Slim à Samarra est déjà écrit et le jour viendra où l’Homme Crustacé et lui s’y retrouveront.

Mais quelques jours à peine après l’hospitalisation de Clete, nos inquiétudes sur son avenir et la chaîne d’événements qui avaient suivi la mort d’Yvonne Darbonne devinrent brutalement parties prenantes d’un passé soudain très lointain. L’ouragan Katrina, le cauchemar que La Nouvelle-Orléans craignait depuis tant d’années, frappa la ville avec une intensité supérieure à la puissance destructrice des bombes atomiques lancées sur Hiroshima et Nagasaki en 1945.

Les barrages se rompirent et la grande cuvette qui entoure La Nouvelle-Orléans se remplit d’eau salée, d’eaux d’égouts non épurées et de boues pétrochimiques. Dans la paroisse d’Orléans, réfugiés sur les toits des maisons et dans les greniers sans fenêtres, les résidents de Lower Ninth Ward se noyèrent par centaines sinon par milliers. Si vous avez l’occasion d’écouter les enregistrements de leurs appels au secours par téléphones portables, jamais vous ne pourrez oublier le désespoir dans leurs voix quand les eaux arrivèrent au niveau de leurs têtes.

Si des saints vivent parmi nous, nombreux sont ceux qui portent l’uniforme des garde-côtes de l’United States Coast Guard. Jour après jour, suspendus par des câbles, sans dormir ni manger, ils ont secouru les infirmes, les vieillards et tous les faibles sans défense, les serrant contre eux sans se préoccuper de leur propre sécurité avec un courage que d’aucuns pourraient atteindre mais jamais surpasser.

Alors que j’écris ces lignes, le 29 janvier 2006, le nombre de morts se monte à plus de mille et 3 400 personnes sont toujours officiellement disparues.

Ironiquement, le National Hurricane Center, centre national de prévision des ouragans, avait prédit que La Nouvelle-Orléans serait frappée de plein fouet par une tempête de catégorie cinq. Cela ne s’est pas produit. Dans les dernières heures précédant l’arrivée de l’ouragan, le cyclone s’est déporté au nord-est et son plein impact a frappé Gulfport, au Mississippi, au lieu de La Nouvelle-Orléans. Si les prévisions des météorologistes s’étaient révélées exactes, les digues entourant La Nouvelle-Orléans auraient été peu ou prou transformées en cordons de boue limoneuse et les pertes humaines auraient alors été incalculables.

Quelques semaines plus tard, l’ouragan Rita a visité les terres de Cameron, en Louisiane, juste au sud de Lake Charles, exactement au même endroit où Audrey avait frappé en 1957, lorsque mon demi-frère et moi gagnions notre vie à bord d’une barge à sismographe à l’ouest de Morgan City. Il n’est pas exagéré de dire que le littoral du sud de la Louisiane a tout simplement disparu. Sur des centaines de kilomètres carrés, villages de pêcheurs, villes, champs de riz et de canne à sucre ressemblent aujourd’hui à un documentaire surréaliste dépeignant un événement aux dimensions apocalyptiques.

Mais ainsi que l’avait suggéré Clete, vous n’abandonnez pas le pays qui vous a vu naître aux forces de la cupidité ou de la fatalité. La musique qui chante dans nos cœurs ne meurt pas et le printemps renaîtra, que nous soyons là pour le voir ou pas. Clete Purcel l’a compris depuis toujours et, en conséquence, n’a jamais été vaincu par ses adversaires.

La paroisse de Southern Iberia se retrouva sous quatre mètres d’eau après l’ouragan Rita. East Main, où nous vivons, a été presque complètement épargnée. Le long de la rue, les fleurs s’épanouissent, nos pelouses sont verdoyantes, les journées s’écoulent paisiblement, douces et belles, et une lumière cuivrée martèle le bayou à travers le feuillage. Pourquoi certains sont-ils sauvés et d’autres pas ? Pourquoi les Yvonne Darbonne du monde doivent-elles souffrir ? Si l’âge apporte la sagesse et la réponse à ces questions éternelles, il a fait de moi une exception.

Mais aujourd’hui, je ne m’appesantis plus sur les grands mystères de la vie. Alafair va rentrer pour les vacances de Noël et Molly et moi fêtons chaque nouveau jour comme des amants qui continuent à se découvrir. Je vis en un lieu où les soldats confédérés flottent dans la brume en uniforme dépenaillé aux confins de notre vision collective, nous faisant signe d’approcher, nous appelant vers le passé, nous remémorant que la mythologie des chevaux ailés et des guerriers de la Grèce ancienne a été construite et modelée par notre âme collective : notre histoire est une histoire de dieux antiques et de peuples qui ne saurait être séparée de notre histoire personnelle.

Je crois qu’être acteur devant pareille toile de fond n’est pas le pire des destins.

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{1} Service mis sur pied en 2002, à l’initiative de George Bush après les attentats du 11 Septembre, travaillant en coopération avec tous les autres services de sécurité des États-Unis, dont le FBI. (Toutes les notes sont de la traductrice.)

{2} Course où chaque cheval est à vendre.

{3} En français dans le texte.

{4} Partie sud-ouest de la Louisiane, cœur du pays francophone (cajun).

{5} Racketeer Influenced and Corrupt Organizations Act, loi votée en 1970 facilitant les poursuites des organisations mafieuses de tous bords et l’attribution de peines de longue durée aux accusés.

{6} Club athlétique de l’Université du Texas.

{7} Joueur de base-ball exceptionnel et capitaine des Yankees de New York. Détenteur de nombreux trophées, il a été élu sportif de l’année 2009.

{8} Willie Sutton : cambrioleur de banque célèbre pour ses nombreux casses, mort en 1980.

Alvin Karpis : célèbre gangster, braqueur de banques, ex-membre de la bande à Barker et ex-ennemi public n°1, mort en 1979.

{9} Nom de scène du comique noir Lincoln Perry (1902-1985), dont le personnage, incarnation du paresseux, est devenu un stéréotype.

{10} Puissance « plus grande que soi-même » sur laquelle on s’appuie, notamment chez les Alcooliques Anonymes, pour trouver force, courage, réconfort. Il peut s’agir de ce qu’on veut : la Nature, la Science, Dieu, le Soleil…

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