La descente de Pégase
Chapitre 27
Je fermai la porte de ma chambre et sortis du placard mon fusil à pompe à canon court calibre 12. Je m’assis au bord du lit et enfonçai dans le chargeur cinq cartouches remplies de chevrotine double zéro. Je glissai les menottes à l’arrière de ma ceinture, y agrafai l’étui de mon calibre .45, un modèle 1911 de l’United States Army, fixai mon .25 automatique à ma cheville par une bande Velcro et décrochai le téléphone posé sur la commode. Un instant immobile, je songeai à Clete, aux options qui lui restaient dans sa situation, et replaçai le combiné sans composer de numéro. J’entendis la poignée de la porte tourner derrière moi.
— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Molly.
— C’était Cesaire Darbonne. Je crois que Whitey Bruxal et Lefty Raguza ont suivi Clete et Trish Klein jusqu’à une cabane sur le Basin.
— Appelle le poste.
— Clete est recherché par les services de La Nouvelle-Orléans. Ils le mettront en prison.
— C’est le problème de Clete.
— Peut-être n’est-ce qu’une fausse alerte, dis-je en me dirigeant vers la porte.
— Et tu écoutes Cesaire Darbonne sans te poser de questions ? Un homme dont tu penses qu’il a peut-être mis un étudiant en pièces à coups de fusil de chasse ?
— J’ai mon portable. Je t’appellerai.
— Je viens avec toi.
— Pas cette fois, non.
— N’y va pas, Dave.
— Si tu n’as pas de nouvelles de moi d’ici deux heures, appelle Police-Secours.
Mon attitude était peut-être entêtée, voire cruelle, mais j’avais un horrible pressentiment : cette fois la chance de Clete avait finalement tourné et à cette pensée je me sentis déglutir, comme si j’avalais des tessons de verre.
*
Je mis presque une heure avant d’arriver au barrage depuis lequel Cesaire Darbonne m’avait téléphoné. Il m’attendait dans son camion devant un rade en contreplaqué assemblé tant bien que mal et surmonté d’un toit de tôle récupéré dans une grange. De l’autre côté de la levée se dessinait une large baie bordée par des forêts inondées et je voyais au nord les phares des voitures sur la route en surplomb qui enjambait l’énorme réseau de bayous, rivières, méandres, lacs et marécages remplis de cyprès qui constituaient l’Atchafalaya Basin. À la lumière du couchant, les nuages amoncelés s’étaient teintés de pourpre et d’or tandis que les arbres inondés se courbaient sous le vent sur des kilomètres. En sortant de mon pick-up, une odeur d’ordures calcinées me frappa au visage.
— Pouvez-vous me montrer la direction dans laquelle ils sont partis ? demandai-je.
— Y z’ont descendu la digue et puis y sont partis à travers bois, par-derrière, répondit-il en pointant l’index. Y a des terres surélevées, là-bas au milieu des gommiers et des palmiers nains. C’est jamais inondé, sauf si les pluies sont vraiment mauvaises.
Je ne lui avais pas serré la main, ce qui dans le sud de la Louisiane est considéré comme un affront personnel. Mais ainsi que Molly l’avait suggéré, il aurait été stupide de faire abstraction de la part d’ombre de cet homme. Pour obtenir leur vengeance, les humains sont capables de déterrer toutes sortes de platitudes bibliques en guise de justification mais leurs motivations sont invariablement égoïstes. Pis encore, ils n’ont aucune considération pour les dégâts qui s’ensuivent et les douleurs souvent infligées à des innocents.
— Pourquoi m’avez-vous appelé, monsieur Darbonne ?
— Z’avez payé ma caution. Vous m’avez montré du respect. Et ma p’tite fille, vous vous en fichiez pas.
— Tout cela, je l’ai fait parce que je vous croyais injustement accusé. Vous n’avez pas tué Bello Lujan, n’est-ce pas ?
— Non, m’sieur.
— Mais vous avez tué son fils.
Il me regarda sans ciller, ses yeux turquoise sans expression, son visage impassible.
— J’ai jamais prétendu l’contraire, répondit-il.
— Ensuite vous avez caché l’arme à feu dans la voiture de Monarch puis vous l’avez incendiée, repris-je.
— Y vend plus de dope maintenant.
— J’aurais aimé que vous me fassiez confiance, monsieur Darbonne.
— Confiance ? Y a toujours personne derrière les barreaux malgré ce qu’ils ont fait à ma p’tite fille.
Comment expliquer à un homme dont la fille s’est suicidée qu’il n’y a pas de « ils », que l’être pitoyable qui l’avait violée était lui-même une victime hantée par la culpabilité, que les étudiants de la confrérie qui avaient participé à la tournante n’en avaient pas suffisamment dans le crâne pour se sortir seuls la tête d’un sac en papier mouillé, que Slim Bruxal, malgré ses instincts sauvages de sale petite frappe, avait fait preuve d’une certaine conscience et tenté de la ramener chez elle saine et sauve ? Comment affronter l’autorité morale que donne l’ignorance ?
— Vous n’êtes pas en train de me tendre un piège, n’est-ce pas, camarade ? dis-je.
— De quoi vous m’parlez, là ? répliqua-t-il.
— Montez.
Nous empruntâmes la levée sous les bourrasques. Dans les marécages, je voyais la fumée noire d’un tas d’ordures ou d’un feu de souche s’élever au milieu des arbres avant de s’aplatir au-dessus de la canopée.
— Prenez le talus, fit Cesaire en désignant une piste à forte déclivité qui descendait perpendiculairement à la digue pour s’insinuer ensuite entre des bouquets de gommiers et de plaqueminiers.
Nous nous engageâmes sur la pente raide et verdoyante de la levée ; la lumière du couchant criblait la frondaison, dessinant les contours des feuilles de cyprès qui tremblaient sous le vent. Mais ce moment de poésie cessa dès que nous nous enfonçâmes dans les bois. À l’intérieur de cet univers clos et étouffant, régnait une odeur abominable, évocatrice d’un oiseau mort pris au piège d’une cheminée allumée.
Pendant environ deux cents mètres, je roulai sur un sol d’humus desséché et de couches humides de feuilles grises et moisies. Les arbres étaient envahis de lianes, le sol parsemé de palmiers nains. Je distinguai au loin des mares d’eau semblables à des nappes de pétrole huileuses au milieu des troncs d’arbres et un chalet spacieux monté sur pilotis en parpaings avec des carillons éoliens et des cages d’oiseaux suspendus au débord de son toit pointu.
Néanmoins, le chalet n’était pas le centre de mon attention. Sur la gauche était garée la carcasse brûlée d’une Cadillac décapotable, jadis couleur aile de flamant rose, de laquelle s’élevaient des colonnes de fumée. Le capot avait sauté, peut-être sous l’action de la chaleur du réservoir d’essence en feu, le toit s’était effondré ne laissant plus qu’une patine de cendres gris clair sur les sièges. Il n’y avait aucun signe de vie dans les environs de la Cadillac ou du chalet. J’arrêtai le pick-up et coupai le moteur.
— Je veux que vous restiez ici, monsieur Darbonne. Je vais d’abord aller jeter un coup d’œil à la voiture de mon ami puis j’entrerai dans le chalet. Si tout va bien, je serai de retour dans quelques minutes. Mais je ne veux pas que vous bougiez d’ici.
— C’est quoi l’histoire de ce type ? Ce Bruxal ? Pourquoi il en a après vot’ami et sa femme ?
— C’est compliqué mais pour faire court, Whitey Bruxal a fait tuer Bello Lujan et vous a mis le meurtre sur le dos. Il vous a fait ce que vous avez fait à Monarch Little, monsieur Darbonne.
Cesaire me fixa dans l’obscurité grandissante. Un moustique posé sur sa nuque lui suçait le sang mais il n’y fit même pas attention.
— C’est lui, l’homme qu’a pris ma pioche dans ma remise ?
— Quand on en aura fini ici, je ferai de mon mieux pour vous aider. En attendant, si je ne suis pas de retour dans dix minutes, retournez au bar et appelez Police-Secours.
J’ouvris silencieusement la portière, enlevai mon fusil à pompe du râtelier d’armes derrière mon siège et sortis du pick-up. Le cœur battant la chamade, je me dirigeai vers la Cadillac.
La chaleur de l’incendie avait racorni les feuilles d’un chêne d’eau dont les branches débordaient au-dessus de la carcasse calcinée. Les pneus avaient explosé et la puanteur du caoutchouc brûlé mélangée à l’odeur de cuir des sièges carbonisés et à celle du circuit électrique, des flexibles et tuyaux cramés envahissait l’air. Mais une puanteur particulière dominait toutes les autres. C’était la même qui vivait encore dans mes rêves, inséparable de l’image et du son qui l’accompagnaient – une flamme qui jaillit d’un embout et un bruit incongru évoquant le miaulement d’un chaton nouveau-né –, tout cela était à jamais gravé dans mon inconscient et ni la gnôle ni les drogues de l’hôpital n’avaient réussi à y changer quelque chose.
Je descendis au fond d’une coulée à sec remplie de feuilles et remontai du côté passager de la Cadillac. La portière était entrouverte et la vitre baissée. Le toit décapotable s’était décomposé en cendres recouvrant la silhouette d’un homme affaissé sur le volant.
Le corps était celui d’un costaud, ou du moins un homme qui avait été costaud avant que le feu ne dessèche et ne gondole ses chairs, brûle son sang et déforme ses traits. Je posai la main sur la poignée de la portière mais la retirai aussitôt à cause de la chaleur toujours prisonnière du métal. Je sortis un mouchoir de ma poche, m’en servis pour saisir la poignée et tirai la portière en grand.
Le voile de cendres qui recouvrait la tête de l’homme se défit aussitôt et tomba en poussière sur ses genoux. Sa bouche béante était figée, ses yeux pochés réduits à deux orifices caverneux et ses oreilles comme deux chicots d’un rouge noirci. Je me reculai et tombai, un genou à terre, la crosse de mon fusil posée sur le tapis de feuilles. Je tentai vainement de réprimer la vague qui surgissait dans ma poitrine. Sans succès. Je me mis à sangloter comme un enfant, le dos parcouru de spasmes, ma main serrée sur mes yeux. Un Beretta gisait sur le sol de la Cadillac à côté des pédales, les plaquettes de l’arme éclatées par les munitions qui avaient explosé dans le chargeur à quatorze balles. Le même modèle que celui de Clete.
Je redescendis à reculons dans le fossé de drainage et regardai à nouveau le chalet. Le soleil avait disparu derrière la ligne d’horizon et quelqu’un à l’intérieur avait allumé une lanterne ou une lampe alimentée par batterie. Je fis un large détour pour contourner la bâtisse et me positionnai latéralement pour avoir une vue bien dégagée sur les portes d’entrée avant et arrière. Plus loin, en bas du talus, se trouvaient un canal et un hangar à bateau ainsi qu’un abri couvert sous lequel étaient garés au moins deux véhicules.
Je m’agenouillai derrière un arbre et observai attentivement le chalet. Mon portable était dans ma poche et j’aurais pu demander de l’aide. Mais je savais déjà que je n’en ferais rien. Je savais également que je ne voulais même pas penser à ce que je m’apprêtais à accomplir. Ces actes-là, je les accomplirais, point final, allongeant encore la liste de ce dont je devrais rendre compte au moment où tout serait définitivement terminé pour moi. Le vacarme d’un train qui entre dans un tunnel m’emplissait les oreilles et j’avais l’impression que ma bouche était remplie de pièces en cuivre. Mes mains moites crispées sur la crosse et la pompe de mon fusil, je pris conscience que mon souffle se muait presque en râle d’anticipation. J’imaginais déjà la brume rose qui retomberait à l’intérieur du chalet quand je me serais occupé de leurs gueules.
Je progressai rapidement le long de la coulée jusqu’à un endroit obscur protégé par les imposantes branches maîtresses des cyprès et envahi par des nuages de moustiques et de moucherons agressifs. L’entrée arrière était en fait une rampe d’accès qui montait à un porche protégé par des moustiquaires où s’empilaient des casiers à crabes métalliques pliants. Je vis une silhouette se découper sur une fenêtre à l’arrière puis disparaître à nouveau pour laisser place au périmètre de lumière jaune.
Celle-là est sous un drapeau noir, Cletus. Celle-là est pour toi.
Je basculai alors dans ce désert primitif, cette zone morte nourrie d’adrénaline, où il n’est nul besoin d’excuse ou de justification morale pour la soif du sang qui vous tient. De l’index, je libérai le cran de sûreté derrière la détente et, plié en deux, traversai la cour arrière au sprint, la nuque ruisselante de sueur, le visage frappé par le vent brutalement froid. Je montai la rampe d’accès au pas de charge, éventrai la moustiquaire et écrasai au passage un enchevêtrement de matériel de pêche et de cartons de boîtes de conserve que j’expédiai dans la pièce. Mes semelles martelaient le sol comme un marteau, la crosse de mon fusil coincée contre mon épaule.
Il me fallut quelques secondes pour assimiler ce que j’avais devant les yeux. Trish Klein allongée dans un coin, ses poignets emprisonnés attachés à ses chevilles, était bâillonnée de plusieurs tours de chatterton. Clete Purcel était vivant mais on l’avait attaché sur une lourde chaise en chêne, ses avant-bras et ses mollets sanglés aux pieds par des ligatures en plastique. Ses yeux étaient tellement gonflés qu’ils en étaient réduits à deux fentes tuméfiées. Son visage était strié de sang, son torse et ses bras nus brûlés par des cigarettes. Un morceau de corde en chanvre grossier pendait à sa gorge.
Lefty Raguza, torse nu, avait enfilé des gants de cuir avant de travailler Clete au corps. S’il avait fait ça mains nues, peut-être aurait-il eu le temps de dégainer le revolver calibre .38 sous étui suspendu au dossier de sa chaise. J’appuyai sur la détente de mon calibre 12, la chevrotine double zéro lui traversa la clavicule et la gorge puis alla s’enficher dans un papier peint aux motifs de scènes champêtres, des enfants vidant sur des fleurs le contenu de leurs arrosoirs.
Il s’abattit lourdement contre le mur, comme ébahi qu’un acte qu’il avait toujours associé au destin des autres le frappe maintenant à son tour. Pour autant, le feu glacial de ses yeux verts ne s’éteignit pas. Il s’affaissa au sol, regardant calmement droit devant lui, sans ciller, tandis que sa bouche se plissait comme celle d’un poisson à la surface d’un lac. Il posa une main sur son bas-ventre puis son dernier souffle fut comme celui d’un ballon qui se vide d’un coup et il mourut.
J’entendis Trish Klein essayer de parler malgré le chatterton qui lui couvrait la bouche et Clete releva la tête en crachant et murmurant quelque chose que je ne pus comprendre. J’éjectai la cartouche du chargeur et l’entendis frapper le sol.
— Qu’est-ce qu’il y a ? dis-je, le vacarme du coup de feu résonnant encore à mes oreilles.
Clete fit un signe de tête en direction d’une porte latérale.
Trop tard.
Whitey Bruxal sortit en tirant. Il tenait devant lui un automatique calibre .25 en acier chromé et appuyait sur la détente aussi vite que son index le lui permettait, en détournant la tête pour ne rien voir de la volée de chevrotine qui l’attendait. Une de ses balles rata mon crâne d’un trait de laser mais quand la seconde me toucha à la pointe de l’épaule, j’eus l’impression d’avoir reçu dans l’os un coup de ciseau à bois inséré par un maillet.
Je tournoyai sur moi-même et tentai de m’éloigner de lui, le bras gauche tendu droit devant en geste de défense dérisoire et je parvins tant bien que mal à pointer vaguement le fusil dans sa direction. J’écrasai la détente et le recul releva le canon tandis que Whitey se pliait en deux à l’image d’un homme pris de violentes nausées. Les bras noués sur son ventre, bouche béante, il se laissa lourdement tomber sur la chaise, le front emperlé de gouttes de sueur avec sur le visage une souffrance et une terreur telles que je détournai les yeux.
Je posai le fusil sur la table et pressai une serviette entre ses bras, sur les entrailles béantes qu’il essayait de contenir à l’intérieur de son ventre.
— Tenez bon, dis-je. J’appelle les services d’urgence.
J’entendis la voix enrouée de Clete derrière moi.
— Dave, tu comprends pas… dans la chambre.
Mais à ce stade, je ne me faisais plus confiance. Mon épaule était horriblement douloureuse et mes oreilles s’étaient bouchées comme si j’étais dans un avion qui venait de plonger dans un trou d’air. Qui était l’homme calciné dans la Cadillac ? Comment la voiture avait-elle pris feu ? Je me laissai glisser sur une chaise et tendis le bras vers mon portable.
C’est alors qu’une ombre se profila devant la lumière de la chambre et tomba sur ma main. Je tournai la tête et mon regard croisa celui de Valerie Lujan.
— Je suis désolée que nous en soyons arrivés là, monsieur Robicheaux. Je regrette que vous ne nous ayez pas laissés en paix.
Elle se tenait dans l’embrasure de la porte, soutenue par une béquille en aluminium dont l’arceau maintenait son bras gauche. Dans l’autre main, elle tenait un petit pistolet. Elle avait le teint rose et le regard clair, à croire que sa participation à cet acte indigne lui avait insufflé une vie nouvelle.
Je posai les yeux sur mon fusil. Son acier noir aux reflets bleutés, les marques humides de mes mains encore imprimées sur la crosse, le cran de sûreté toujours dégagé. Mais je n’avais pas éjecté la douille de la cartouche qui avait touché Whitey et même si je parvenais à saisir mon arme je n’aurais jamais le temps de faire monter une autre balle, je serais mort bien avant, abattu à bout portant par Valerie Lujan.
— Combien d’erreurs un homme est-il capable de faire ? dis-je.
— Pensez-vous réellement qu’un ignare comme mon mari aurait réussi à amasser une telle fortune en organisant des combats de coqs et en investissant dans des concessions pétrolières dont les forages n’étaient généralement que des puits à sec ? C’est tout juste s’il était capable d’écrire son nom. La moitié de l’argent que Mlle Klein a volé à M. Bruxal m’appartient.
Je perdais plus de sang que je ne l’aurais cru et la pièce commença à tourner. En face de moi, Whitey était penché en avant, la surface de ses bras brillant de lueurs bleues et rouges.
— Laissez-moi appeler Police-Secours. Cela nous permettra de sauver la vie de cet homme. Vous avez encore une chance de vous racheter aux yeux du tribunal, madame Lujan, plaidai-je.
Mais la résolution que je lus dans son regard était de celles contre lesquelles les mots ne peuvent rien. Elle fit un pas dans la pièce, sa béquille en métal cliquetant sous son poids. Je vis Clete essayer de forcer les ligatures en plastique qui le maintenaient prisonnier.
— Vous m’en voyez désolée, monsieur Robicheaux. Mais le sort en est jeté maintenant, dit-elle.
— C’est vous qui avez renversé le vagabond, et non pas Tony, répondis-je.
— Comment l’avez-vous découvert ?
— Tony n’aurait jamais accepté d’aller en prison à la place de son père ou même de Slim. Mais pour sa mère il était prêt à tout.
— Vous devez comprendre quelque chose, monsieur. Un vagabond a surgi de l’obscurité et frappé le côté de ma voiture. Lorsque nous avons essayé de l’aider, il a commencé à crâner sur tout l’argent qu’il se ferait grâce à cet accident. Puis il s’est mis à rire de Slim Bruxal et ça,c’était une erreur. Quant à vous, monsieur Robicheaux, vous pouvez vous garder vos opinions sur ma relation avec mon fils. En fait, vous pouvez les emporter au diable.
Elle leva le pistolet et le dirigea sur mon visage. Mon esprit cherchait désespérément une issue, essayait de trouver les mots qui retourneraient la situation, qui forceraient une sorte d’humanité sur une personne dont la petite main décharnée et l’esprit paralysé avaient le pouvoir de mettre à jamais un terme à ma vie avec la décontraction d’une imbécile capricieuse qui déciderait arbitrairement de claquer une porte.
— Madame Lujan, vous n’êtes pas une tueuse, dis-je.
— Nous sommes tous des tueurs, répondit-elle.
Je vis sa main se crisper sur les plaquettes en nacre et son index sur la détente. Puis il y eut un pop solitaire qui résonna comme un pétard derrière moi et les pétales d’une fleur rouge s’ouvrirent au milieu du front de Valerie Lujan. En moins d’une seconde, un regard lui traversa les yeux et restera à jamais gravé dans ma mémoire, comme si elle comprenait qu’une fois de plus, une main injuste venait de lui dérober la vie qui aurait dû être la sienne. Puis toute la mécanique neuronale et la complexité qui définissaient son être se déconnectèrent et son visage se défit comme les traits d’une figure de cire s’amollissant devant la flamme. Le pistolet qu’elle tenait à la main tomba au sol avec plus de bruit que son propre corps.
Cesaire Darbonne se tenait debout dans l’embrasure de la porte arrière, le calibre .22 anonyme de Clete Purcel à la main tandis que derrière lui les arbres sombres ployaient en tous sens sous le vent. Il posa les yeux sur l’arme à feu suspendue entre ses doigts puis la déposa sur le comptoir de la cuisine et la regarda à nouveau. Dans le silence de mort, j’entendis sa respiration.
— Y était là-bas dans les mauvaises herbes, avec un couteau et une matraque, dit-il enfin. J’ai entendu la fusillade et j’savais pas quoi faire d’autre. J’ai fait ce qu’y fallait ?
Je ne répondis rien. Valerie Lujan avait dit que nous étions tous des tueurs. Avait-elle raison ? Notre ascendance simiesque vient-elle toujours se nourrir à notre propre cœur ? Des gens meilleurs que moi pourraient peut-être répondre à cette question. En libérant Trish Klein et Clete Purcel, me revint en mémoire un passé depuis longtemps disparu. Je demandai silencieusement pardon à mon vieil ami Dallas pour lui avoir fait défaut par cet après-midi infâme brûlé au soleil d’Opa-Locka en Floride, le jour où j’avais appris qu’au détour de chaque aube nouvelle, la lumière pouvait aussi cacher un charnier. Puis j’appelai le FBI et les services du shérif de la paroisse de St. Martin et leur demandai d’envoyer tous les secours dont ils pouvaient disposer.
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