La descente de Pégase
Chapitre 17
Entièrement construite en rondins de bois laqué sur un promontoire qui dominait le Mississippi Sound, la maison à un étage – mise au nom de son ministère religieux par acte notarié – surplombait une plage au sable veiné de coquillages parsemée de touffes de spartina. À l’ouest, les écoulements alluvionnaires du Mississippi dessinaient un énorme nuage sombre de bourbe limoneuse le long de la côte de Louisiane mais juste à l’est de l’embouchure du fleuve, les eaux du golfe se teintaient d’un vert profond et s’animaient de vagues dont les crêtes d’écume étaient visibles jusqu’à l’horizon sud, là où des pélicans planaient comme des chasseurs bombardiers en formation.
L’heure du crépuscule était proche quand je m’engageai au milieu des pins sur une chaussée d’asphalte en mauvais état avant d’arriver à son portail. Je m’attendais à trouver un service de sécurité aux alentours de la maison mais n’en vis pas le moindre signe. Seule une clôture entourait un jardin planté de fleurs et semé de faux kikuyu.
Je frappai à la porte mais personne ne me répondit et la maison demeura silencieuse. Une balustrade ornée de paniers suspendus garnis d’impatiens et de géraniums bordait une terrasse sur laquelle étaient disposées des chaises en fer forgé blanc autour d’une table au plateau de verre, à l’ombre d’un parasol en toile. Le couchant embrasait le ciel et le vent du soir fouettait les pins plantés au nord des dunes. Le parfum des fleurs, les exhalaisons salées, l’odeur des résineux rappelaient au visiteur qu’il était toujours dans l’État du Mississippi et concouraient à former un moment parfait dans lequel s’inscrivait toute la beauté du Sud profond des États-Unis.
Mais l’endroit était totalement désert. Pas d’enfants sur la plage ni de femme assise sur la terrasse un livre à la main, ni même de jardinier occupé à couper des fleurs fraîches destinées au vase que l’on placerait sur la table du dîner avec des bougies allumées. Pour des raisons qui peut-être n’avaient aucun sens, je me remémorai les tableaux d’un Adolf Hitler jeune, à l’époque où il gagnait sa vie comme peintre de rue. Ses scènes d’extérieur étaient d’une précision géométrique, les lignes coupantes comme des lames, mais il n’y avait de gens nulle part, ni dans les rues ni à l’intérieur des édifices, comme si la famille humaine avait été aspirée hors de la planète.
À l’extrémité de la propriété d’Alridge, se trouvaient un ponton avec son quai d’accostage et un chenal qui se remplissait à marée haute. Aucun bateau n’y était amarré mais une pellicule de gazole aux vives couleurs arc-en-ciel flottait encore à côté d’un des pilotis. Une veste de sauvetage orange, une glacière et une canne à pêche bon marché gisaient en pile sur le sol comme si le propriétaire avait changé d’avis et renoncé à les emporter au moment de partir.
Je retournai à mon pick-up, repoussai le siège et fermai les yeux. Derrière les pins, le soleil avait amorcé sa descente et le ciel d’été s’était zébré de vert et d’ombre. C’est alors que je distinguai le bourdonnement d’un hors-bord au loin. Je pris mes jumelles dans ma boîte à gants et les dirigeai sur un bateau en aluminium de douze pieds qui bondissait au large sur les crêtes blanches des vagues, bien plus loin que je n’aurais choisi d’aller dans une embarcation de cette taille.
Colin Alridge remonta le chenal, penché à l’oblique sur le siège arrière, la main posée sur l’accélérateur. Lorsqu’il m’aperçut une expression de curiosité tranquille dénuée de toute inquiétude s’inscrivit sur ses traits. Il coupa les gaz, laissant le bateau filer sur son erre et glisser silencieusement jusqu’au ponton.
— Je suis l’inspecteur Dave Robicheaux, des services du shérif de la paroisse de New Iberia, dis-je en présentant mon insigne. Nous avons fait connaissance à Jeanerette, il y a un an environ.
— Oui, je me rappelle. Comment allez-vous ? dit-il.
Sans attendre ma réponse, il envoya l’amarre en boucle autour d’un poteau de l’embarcadère et prit appui à l’avant de son hors-bord pour sauter sur les planches. Il portait un Levi’s délavé sans ceinture et une chemise imprimée. Un léger coup de soleil lui donnait un air plus brut qui ajoutait à sa beauté de jeune premier.
— Vous aviez oublié votre glacière et votre équipement de pêche, dis-je.
— À vrai dire, je ne suis pas un fana de la pêche. Ce que j’aime, c’est surtout sortir au grand air.
— Je mène l’enquête sur la mort de Tony Lujan. Je me suis dit que vous pourriez peut-être m’aider.
— Je ne vois pas comment, répondit-il en me glissant un regard en coin pendant qu’il ramassait canne à pêche, glacière et gilet de sauvetage.
— J’ai interrogé la mère de Tony assez longuement. De toute évidence, vous êtes un ami proche de la famille.
— Je connais Mme Lujan. Elle soutient mon ministère, si c’est à ça que vous faites allusion.
— Vous avait-elle dit que la vie de Tony était en danger ?
Il me regarda d’un air perplexe.
— D’où tenez-vous cela ? fit-il avant de poursuivre sans attendre, une fois de plus, ma réponse :
— Mme Lujan est une personne très discrète. Elle parle peu des tragédies qu’elle a connues dans sa vie.
Alridge venait de commettre ses deux premières erreurs. Comme tout individu ayant quelque chose à cacher, il télégraphiait sa peur en essayant de remplir le vide avec des mots. Il répondait également à des questions par d’autres questions ou faisait des allusions détournées fondées sur des faits réels mais sans rapport avec le sujet de la conversation. J’étais certain qu’il avait les mains sales mais pour le prouver, la route serait longue et ardue.
Je tirai sur le lobe de mon oreille.
— Pourrions-nous nous asseoir ? demandai-je.
— J’attends des invités.
— Vous ne portez même pas de montre, rétorquai-je en souriant.
— Pardon ?
— Vous avez des gens qui viennent dîner chez vous mais vous partez faire une virée en bateau sans vous donner la peine de mettre une montre.
— Vous êtes un homme observateur, dit-il.
Avec un large sourire, il sortit une montre de la poche de son jean.
— Allons nous asseoir sur la terrasse pendant quelques minutes. Mais il faudra que je vous laisse ensuite pour prendre une douche et préparer quelque chose à manger.
Il laissa tomber sa glacière, son gilet de sauvetage et sa canne à pêche sur la pelouse et monta les marches en bois qui menaient à la terrasse.
— Attention à la troisième, là. Elle est un peu pourrie, dit-il en se retournant vers moi.
Colin Alridge n’était pas seulement habile, il avait le don de plaire aux gens. Mais j’avais déjà rencontré ce genre d’individus par le passé. Ils mettaient votre générosité à l’épreuve en vous forçant à croire en eux. Douter de leur sincérité et rejeter ce mélange de patriotisme aux accents religieux et d’amour pour la famille, c’était d’une certaine façon rejeter son propre pays. Au bout du compte, ils utilisaient la souffrance d’autrui pour justifier leurs propres actions. Le soutien de Colin Alridge aux guerres à l’étranger était sans équivoque, quels qu’en soient les points de controverse. Sa rhétorique en imposait, il avait le regard clair et ses principes étaient visibles dans sa manière d’être comme un drapeau qui claquait au vent. Tony Lujan était peut-être une épine à sa conscience mais la douleur qu’elle lui causait n’était pas tragique au point qu’un ou deux sparadraps ne suffisent à la soulager.
Je m’assis sur une des chaises en fer forgé ouvragé de la terrasse et examinai un moment la pointe de mes chaussures.
— Je pense que Tony Lujan a été impliqué dans la mort d’un vagabond, commençai-je. Je pense aussi que sa mère vous a dit ce qu’avait fait son fils. Or, vous n’avez pas communiqué cette information à nos services, monsieur Alridge. Cela s’appelle une complicité de fait.
— Il est possible que vos affirmations soient exactes. Mais peut-être pas. Néanmoins, en tant que pasteur ayant reçu l’ordination, je bénéficie de garanties légales.
— Nous pouvons tirer certaines choses au clair ici tout de suite ou nous pouvons le faire devant un grand jury qui décidera de votre mise en accusation. Les bruits courent que Bello Lujan et Whitey Bruxal, ainsi que quelques autres dirigeants de casinos, font du blanchiment d’argent grâce à un lobbyiste de Washington qui dirige ensuite ces fonds vers votre ministère. Vous, en contrepartie, vous faites peser votre influence sur votre congrégation religieuse afin de faire couler la concurrence. En toute honnêteté, je me fiche pas mal de vos liens avec l’industrie des jeux mais j’ai trois dossiers d’homicides sur les bras et la conviction que vous détenez au moins la clé de l’un d’eux.
La lumière du crépuscule s’était amenuisée jusqu’à devenir à l’horizon une seule bande de nuages pourpre et rouge mais, même dans la pénombre, je vis l’effet de mes propos sur les traits d’Alridge qui les encaissa comme s’il venait d’être giflé en public.
— Il va falloir vous adresser à mon avocat, répliqua-t-il.
— Allez vous faire foutre avec votre avocat. Si vous voulez fricoter avec Whitey Bruxal et Bello Lujan, c’est votre affaire. Mais Tony Lujan, et peut-être aussi Slim Bruxal, le gamin de Whitey, ont renversé un clochard et l’ont laissé mourir sur le bas-côté. Ce pauvre bougre a été baptisé « l’Homme Crustacé » par nos services parce que nous ne connaissons même pas son identité. Mais je vous garantis, monsieur Alridge, qu’avant la conclusion de toute cette affaire, cet homme aura retrouvé son nom et quelqu’un portera le chapeau pour sa mort. Si vous êtes coupable de complicité dans cet homicide, votre prochaine croisade évangélique se fera en circuit fermé à la télévision du pénitencier d’Angola.
Il se leva de sa chaise et ouvrit son téléphone portable d’un geste sec, manquant de s’éborgner à l’une des pointes du parasol.
— Je viens de composer le raccourci du numéro des services de sécurité du ministère. Ils vous guideront jusqu’à votre voiture.
Je me levai à mon tour et contemplai le couchant. L’air était lourd des exhalaisons humides et vertes du golfe et je dis une prière de remerciements, peut-être silencieusement, pour n’avoir pas à vivre dans la peau de Colin Alridge.
— Un mot d’avertissement avant mon départ, repris-je. Jadis, j’avais l’art de vivre au bord du précipice et de ruser avec moi-même pour éviter de faire sauter mes propres verrous. C’est ainsi que fonctionne la dépression. Comme si vous étiez ivre sans même le savoir et que vous trouviez mille et une manières de vous préparer à faire le grand saut parce que cette culpabilité, greffée comme une grosse tumeur noire sur votre cerveau, vous ne pouvez plus la supporter. Si j’étais vous, monsieur Alridge, je réfléchirais à deux fois à mes problèmes avant d’aller trop loin et de me retrouver irrévocablement sur ce chemin au bout duquel on se retrouve mort pour bien longtemps.
Je redescendis les marches et suivis un sentier sablonneux à travers la forêt de pins en direction de mon véhicule, sous le souffle puissant et frais d’un vent venu de la baie. Lorsque je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule, Alridge était encore sur sa terrasse, les mains appuyées sur la rambarde comme un capitaine de bateau scrutant l’océan, toutes les lumières de la maison allumées bataillant avec éclat contre l’obscurité.
*
Cette nuit-là, je dormis dans un motel à Slidell, sur la rive nord-est du lac Pontchartrain et tôt le lendemain matin, repris la route de New Iberia. Je me sentais mieux d’avoir mis Alridge au pied du mur mais pour autant, je n’avais pas progressé dans la résolution des contradictions évidentes du dossier Lujan. À quelques rares exceptions près, les raisons d’un homicide sont l’argent, le sexe, le pouvoir ou une combinaison de ces éléments. Quel était le mobile dans la mort de Tony ? Si Monarch Little était le tueur, c’était parce qu’il avait essayé de lui extorquer de l’argent et que ça avait dégénéré. Mais la petite amie épisodique de Tony, Lydia Thibodeaux, avait indiqué que Slim Bruxal avait accompagné Tony au rendez-vous. Où était passé Slim pendant que Tony se faisait éclater la cervelle ? Était-il en fait le tueur ?
C’était parfaitement plausible. Slim, probablement mêlé à la mort de l’Homme Crustacé, pouvait craindre que Tony ne perde les pédales dans le bureau du procureur. En mettant le meurtre sur le dos de Monarch, il se débarrassait de deux problèmes à la fois. Mais je gardais en mémoire les impacts de balles à bout portant dans le crâne de Tony, dans sa mâchoire et ses viscères. La personne qui l’avait assassiné lui vouait une vraie haine, ce n’était pas un cynique pragmatique qui se débarrassait d’un problème.
Qui aurait pu tuer avec cette rage inassouvie ?
Quelqu’un dont la furie et le désir de revanche sortaient tout droit de sa libido.
Je regardai l’horloge. Il était treize heures vingt et une et nous étions vendredi. Quel meilleur moment pour coincer un universitaire sur le point d’échapper à une réunion de fac avec la perspective réconfortante du martini sec qu’il savourera dans son jardin ? Je téléphonai à Lafayette, demandai la section des sciences politiques de l’université de Louisiane mais appris que le Dr Edwards avait déjà quitté les lieux.
— Pourriez-vous me donner son numéro de téléphone personnel ? demandai-je.
— Nous n’avons pas le droit de transmettre ce genre d’informations, répliqua la secrétaire.
— Je suis officier de police.
— Eh bien, pourquoi ne regardez-vous pas dans l’annuaire, en ce cas ?
Je feuilletai l’annuaire de Lafayette et trouvai le numéro que je cherchais en haut de la page. L’adresse était celle d’une rue ombragée de la vieille ville, dans une de ces enclaves urbaines où les gens tiennent à garder leur accent et à maintenir leurs excentricités tout en tirant une fierté bizarre de la misère distinguée qui souvent marque leur existence. Le téléphone sonna un long moment avant qu’un homme ne décroche. De toute évidence, il n’était pas partisan des répondeurs automatiques.
— Oui ? fit-il.
— Pourrais-je parler au Dr Edwards ?
— Je suis le Dr Edwards.
— Inspecteur Dave Robicheaux, des bureaux du shérif de la paroisse d’Iberia. J’aimerais vous parler de Tony Lujan et de Slim Bruxal.
Je crus pendant un instant que la communication s’était interrompue.
— Vous êtes toujours là, professeur ?
— C’est Lydia Thibodeaux qui vous a contacté ?
— Elle m’a dit que vous l’aviez encouragée à venir nous donner toutes les informations concernant Slim et Tony. J’apprécie le fait que vous l’ayez conseillée dans ce sens.
Nouveau silence sur la ligne.
— J’aimerais venir à Lafayette afin de vous parler en personne, repris-je.
— Oui, je m’en doutais, dit-il d’un ton résigné que je ne compris pas bien. Je serai chez moi. Quelle sera la tournure des événements ensuite ?
— Pardon ?
— Parlons-nous d’un procès, d’un témoignage public, ce genre de choses ?
— Je ne sais pas encore. Y a-t-il un problème, monsieur ?
— Cela dépend si vous estimez que des jeunes en chemises brunes ont leur place dans nos universités.
Je pris la route à quatre voies et parvins au quartier universitaire de Lafayette en quarante-cinq minutes. Je m’engageai dans une rue résidentielle paisible aux trottoirs fendus et cabossés par d’énormes racines d’arbres.
Au spectacle de cette lumière filtrée par la voûte des chênes verts, de ces fleurs épanouies dans la pénombre des palmiers et des yuccas, des plantes grimpantes et des mares à poissons verdies de ces maisons en bois d’allure victorienne aux gouttières saignant de rouille contre les murs, on aurait pu jurer qu’on contemplait un fragment d’histoire incongru directement arraché à l’année 1910.
Le professeur de sciences politiques lisait sur la galerie de sa maison à étage, jambes croisées, un verre-dose et une petite carafe posés près de son pied, sous un ventilateur aux pales de bois tournant au-dessus de sa tête. Un Blanc replet d’âge mûr, en tenue de jardinage mal assortie, versait le contenu d’un arrosoir sur des caladiums qui s’étalaient au pied d’un chêne. En entendant grincer le portail en fer, il me sourit poliment et s’éloigna dans le jardin d’un pas tranquille, son arrosoir toujours à la main, son derrière mou serré dans un pantalon ajusté.
— Vous êtes le Dr Edwards ? dis-je en m’adressant à l’homme assis sur la galerie.
Il jeta un coup d’œil à l’insigne fixé à ma ceinture.
— Puis-je vous offrir un verre d’anisette bien glacée ? répondit-il.
— Non, merci.
Je montai sur la galerie, dont les planches bougèrent sous mon poids. Je m’installai tout au bord d’un large fauteuil en paille à l’assise confortable.
— Pourriez-vous m’expliquer cette remarque sur les chemises brunes ?
Le professeur, chaussé de sandales, était vêtu d’un pantalon en lin et d’une chemise tropicale qui révélait les os de sa cage thoracique. Sa barbe était taillée de près et ses dents minuscules tachées de thé. Il ferma le livre posé sur son genou.
— Je crois que le but de votre visite concerne davantage Slim Bruxal que Tony Lujan. Slim évoque une certaine image de marque. Je pense notamment à des brassards sur les manches, à des gens chaussés de grosses bottes descendant au pas le long d’une rue à Nuremberg. Mais au final, lui aussi est sans doute une victime.
— Pas de mon point de vue, non. Vous avez dit à Lydia Thibodeaux que Slim et Tony portaient tous les deux des masques. Vous lui avez recommandé de ne pas avoir peur de quelqu’un qui est incapable de vivre avec son être intérieur. Vous parliez donc de Slim ?
Il remplit son verre d’anisette et but une petite gorgée comme pour en tester la température, avant d’avaler le tout cul sec. Il s’essuya les lèvres du bout des doigts, le regard concentré sur les colonnes de lumière de son jardin au milieu desquelles dansaient grains de poussière et particules de feuilles desséchées.
— Il y a ici un night-club dans lequel ont tendance à se réunir des gens de même affinité, commença-t-il. L’établissement fait ses propres animations. Est-ce que vous me suivez, monsieur ?
— Je pense, oui.
— La plupart des clients qui fréquentent le club n’ont pas de problèmes avec leur identité sexuelle. Mais d’autres ont besoin de se trouver des excuses pour justifier leur présence en ce lieu.
— Il faudrait en venir à ce qui nous intéresse, docteur Edwards.
— Slim et ses copains s’affichaient au bar, en toute disponibilité. Bien sûr, les hommes qui choisissaient de les suivre se faisaient détrousser. Ils se faisaient aussi casser la figure. Pas seulement les dents, du reste, mais les côtes, le scrotum ou tout autre endroit que Slim était capable de frapper d’un coup de pied.
— Vous me parlez de faits avérés ?
— Croyez-vous que j’irais inventer une chose pareille ? Avez-vous conscience du risque que je prends en vous racontant tout cela ?
— Avec Bruxal ?
Il détourna les yeux avec agacement et franchement, je ne pouvais lui en vouloir.
— Est-ce que Tony Lujan était gay ? demandai-je.
— Peut-être n’avait-il pas vraiment décidé ce qu’il était.
— Vous pensez qu’il avait fait des avances à Slim ?
— Tony avait une personnalité co-dépendante. Il avait peur. Sa petite amie s’était suicidée. Je le soupçonne d’avoir eu des désirs flous qui…
— Continuez.
— À quoi bon ? Tony est mort. J’aimerais vous demander un service, inspecteur Robicheaux.
— Allez-y, monsieur.
— Si la teneur de notre conversation doit être transmise à Slim Bruxal ou à son avocat, je veux en être informé immédiatement.
— Je ne suis pas sûr de pouvoir le faire.
— Ce fut un plaisir de vous rencontrer, répliqua-t-il en ouvrant à nouveau son livre.
Puis il essaya, sans y parvenir, de reprendre le fil de sa lecture.
*
La circulation était dense sur la quatre voies et je pris la vieille route de New Iberia qui longeait Spanish Lake. Le soleil avait disparu derrière la couche nuageuse à l’ouest et dans l’air desséché de l’étouffante chaleur, la poussière montait des champs de canne à sucre. Je ne suis pas qualifié pour parler du réchauffement de la planète, mais quiconque soutiendrait que le climat de Louisiane est resté le même que jadis a de sérieux problèmes de raisonnement. Quand j’étais enfant, les marécages étaient balayés par les orages d’été tous les après-midi, à presque quinze heures précises. Aujourd’hui, des semaines passent sans que tombe la moindre goutte de pluie, le vent se transforme en chalumeau et le sol en silex sous un ciel métamorphosé en nuage de poussière couleur cannelle. Je fis le tour de Spanish Lake et vis des éclairs zigzaguer derrière l’amoncellement des nuages à l’horizon, puis sentis comme une odeur de frai dans le vent, l’odeur des premières gouttes de pluie sur un trottoir brûlant.
Je retournai au bureau juste à temps pour rendre la voiture de patrouille et pointer l’heure de ma sortie. Au moment où je quittais le bureau, mon téléphone sonna. C’était Joe Dupree, mon pote des services de police de Lafayette.
— Tu voulais essayer d’épingler l’autre clown, Lefty Raguza. Je n’ai pas réussi à te trouver grand-chose mais voici le résultat de mes recherches : il travaille comme garde de sécurité dans un ou deux casinos ainsi qu’au nouveau champ de courses d’Opelousas. Il n’a jamais été arrêté en Louisiane, pas même pour une contravention, mais je le soupçonne d’être constamment sur la corde raide.
— Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
— Il fume beaucoup de blanche de Chine parce qu’il ne veut plus se piquer. Il aime aussi réarranger le portrait des femmes à coups de poings, généralement celles qui sont dans la galère. Il traîne dans un trou à rats au nord de Lafayette.
— Un rade genre sado-maso ?
— Non, c’est un bar à putes métissé. D’après ce que j’ai compris, les gonzesses qu’il se choisit ne le voient pas vraiment venir et avant d’avoir compris ce qui leur arrive, elles se retrouvent par terre à recracher leurs dents. Dave ?
— Ouais ?
— Si jamais tu devais avoir un petit tête-à-tête avec ce mec, y en a pas beaucoup ici qui se tordraient les mains ou qui contacteraient la Ligue des droits de l’homme.
Il me donna l’adresse d’un club au nord du quartier de Four Corners, à Lafayette.
Je pris le volant de mon pick-up et rentrai chez moi. En sortant, je sentis la température dégringoler et vis les oiseaux descendre du ciel pour se nicher dans les arbres. Enfin, comme un cadeau des dieux, la chape nuageuse se brisa et des grêlons aussi gros que des boules de naphtaline se mirent à tambouriner sur le toit en fer blanc.
Molly et moi ouvrîmes en grand toutes les fenêtres afin d’inonder la maison du parfum frais de l’orage avant de préparer une salade de pommes de terre et des sandwiches au jambon et à l’oignon que nous mangeâmes dans la cuisine, le tout arrosé de thé glacé. Tripod et Snuggs vinrent se mettre à l’abri et eurent droit à une gamelle de crème glacée qu’ils avalèrent devant le ventilateur, leur fourrure se soulevant légèrement dans la brise. La vapeur monta du bayou et le ciel orageux devint d’un noir d’encre. Les lampadaires s’allumèrent dans City Park et des torrents de feuilles dégringolèrent des arbres jusque dans l’eau.
Malgré la fraîcheur bienfaisante de la pluie, je ne pouvais m’empêcher de penser à mon interrogatoire du Dr Edwards et à ses implications. Le professeur m’avait semblé être un homme de conscience, acceptant de risquer réputation et carrière pour que justice soit faite. Et, fait plus significatif encore, il avait peut-être aussi laissé entrer dans sa vie le potentiel violent d’un Slim Bruxal. La valeur légale de mon entretien avec lui était discutable, ce dont il était sûrement conscient, mais il avait néanmoins consenti à me parler. Ce qui en disait long sur sa personnalité. Ainsi que sur celle de Slim Bruxal et les pulsions féroces des homophobes incapables d’accepter la féminité qui sommeille en eux.
Mais j’avais un autre problème non résolu qui me taraudait également. En regardant Tripod avaler sa glace face au ventilateur, je me mis à penser aux nombreuses années qu’il avait passées dans notre maison, à la place qu’il avait prise dans nos vies et au fait qu’il était devenu membre de la famille à part entière. Je me rappelai la lutte sans merci qu’il livrait à Batist, le vieux Noir responsable de notre magasin d’articles de pêche, dans le but de s’approprier les barres sucrées et les tartes salées que Batist alignait sur un présentoir à côté de la caisse enregistreuse. Je me souvins qu’Alafair, encore petite fille à l’époque, avait réussi à faire entrer Tripod en douce en ouvrant la moustiquaire de sa chambre pour le cacher sous ses couvertures parce qu’il avait été expédié dehors à cause de ses bêtises. Tripod avait toujours été un animal loyal et aimant qui ne s’était jamais éloigné de plus de cinquante mètres de la maison, parce qu’elle avait été pour lui un havre de sécurité et qu’il pouvait faire confiance à ses habitants et à leurs invités.
Puis j’imaginai un homme blond, aux joues criblées de cratères minuscules, vidant un tube de poison à cafards dans la gamelle de Tripod.
Et toutes ces choses, ajoutées au fait que Monarch Little m’avait menti, ne me laissaient pas en paix.
— Pax Christi organise une réunion à Grand Coteau, ce soir, dit Molly. Je crois qu’il faudrait que j’y aille, j’ai raté la dernière. Ça t’ennuie ?
— Non, fais simplement attention sur la route, répondis-je.
Dès que Molly eut terminé sa marche arrière dans East Main, j’allai chercher mon Remington calibre 12 dans le placard et m’assis au bord du lit avec une boîte de cartouches à balle et de cartouches à chevrotine double zéro. Des années auparavant, j’avais scié le canon au niveau du levier de chargement, poncé les barbes métalliques à la toile émeri pour les éliminer et enlever la sécurité du chargeur que je regarnis de cartouches une à une, jusqu’à bloquer le ressort. Puis j’appelai Clete Purcel à son motel et lui annonçai que je passais le chercher dans dix minutes.
~ Qu’est-ce que tu mijotes, mon gars ?
— Les Jumeaux de la Crim’ sont de retour, répliquai-je.
— Ah, fit-il, sur le ton d’un homme affamé qui vient d’enfourner une cuillerée de mousse au chocolat dans sa bouche.
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