La descente de Pégase
Chapitre 5
Si un jour vous devenez ivrogne de bas étage, vous apprendrez que pour boire en toute quiétude, certains lieux sont préférables à d’autres, dans la mesure où vous en respectez les règles : tripots de prolos, salles de billard, rades à juke-box de rase campagne et même troquets clandestins dont les trois-quarts de la clientèle traînent derrière eux un casier judiciaire.
Les bars à cocktails des hôtels haut de gamme et les salons à whiskey style Dagobert et Blondie des banlieues proprettes ont un niveau de tolérance très bas à l’égard des poivrots et n’hésitent jamais à vous flanquer dehors ou à faire appel aux services de sécurité avant même que vous ne soyez sérieusement imbibé. Quand vous allez picoler dans un trou à rats, vous pouvez vous défoncer la gueule jusqu’à plus soif et personne ne viendra vous chercher des noises, sachant que la seule règle à ne pas enfreindre, c’est le respect de la vie privée d’autrui. Les gens qui ont été marginalisés ne veulent pas la bagarre. Pour eux, la violence est synonyme de blessures mortelles, de frais de cautionnement, d’amendes payées au tribunal à la suite d’un verdict de culpabilité et de perte d’emploi. Ils se fichent pas mal de l’opinion que vous avez d’eux. Ils vous demandent juste de ne pas violer leur espace privé et de ne pas faire semblant de comprendre le prix qu’ils ont eu à payer.
À New Iberia, le plus gros de la dope est vendu par les gangs de rues au cœur des quartiers déshérités. Les membres se réunissent à la nuit tombante sur des terrains vagues ou devant des bicoques en planches de bois, coiffés d’une casquette à l’envers et parfois vêtus aux couleurs de leur gang, et ils attendent que les voitures ralentissent le long du trottoir. Territoriaux, armés et dégourdis, ils deviennent dangereux dès qu’ils se sentent acculés. La plupart ne savent même pas qui est leur père et ressentent à l’égard de leur grand-mère un attachement sincère et profond. Curieusement, rares sont ceux qui s’attendent à finir en taule et aucun d’entre eux n’ira délibérément provoquer les forces de l’ordre. Mais surtout, ils n’ont nullement le désir de frayer avec les membres respectables de la société, si ce n’est pour faire des affaires.
Tony Lujan et l’un de ses amis ignoraient tout de ces marginaux, ou bien ils décidèrent de ne pas leur accorder d’importance en ce lundi après-midi au McDonald’s de East Main, très loin des quartiers noirs où un dealer appelé Monarch Little vendait des cristaux de méthadone, de la coke et parfois de l’héroïne brune à tous ceux qui venaient lui en réclamer, service trottoir gracieusement offert.
Monarch avait une épaisse langue rose qui le faisait zozoter, un front noueux et un teint à la pigmentation luisante qui m’évoquait immanquablement celle d’un morse. Il portait des tennis à deux cents dollars la paire, avec semelles à bulles de suspension intégrées, un pantalon de sport stylé digne d’un leveur de fonte professionnel et une énorme casquette de base-ball à la visière tournée de côté. Avec son ventre en barrique et son visage étoilé de grains de beauté sombres, son accoutrement lui donnait l’apparence inoffensive d’un personnage de dessin animé. Mais dans les bagarres de quartier, Monarch, armé de 9 mm, surins et cocktails Molotov, ne faisait grâce à personne. Au cours de son adolescence, il avait déjà fait trois séjours en établissement pénitentiaire pour mineurs, dont un pour avoir mis le feu à la maison d’un flic qui avait peloté sa sœur à l’arrière d’une voiture de patrouille. Il avait fêté son dix-huitième anniversaire en envoyant un pain dans la figure d’un mac qu’il avait tranquillement regardé dégringoler dans l’escalier. Le frère du mac en question, un mastodonte qui jadis avait arraché un parcmètre de son socle en béton pour le balancer à travers la vitre d’un saloon, avait alors fait courir le bruit qu’il s’apprêtait à choper Monarch pour en faire de la chair à pâtée. Mais par un beau matin de Pâques, alors qu’il arrosait tranquillement son gazon, une voiture de passage lui avait criblé la poitrine de quatre balles neuf millimètres.
Les lundis après-midi, les pelouses des résidences victoriennes et des grandes maisons d’avant la guerre de Sécession qui bordaient East Main étaient constellées d’azalées en fleur. Les treillages de l’entrée des jardins en terrasse qui descendaient en pente douce jusqu’au Bayou Teche étaient lourds de grosses grappes de glycine d’un mauve bleuté, les chênes surplombant la rue s’arrondissaient en canopée frissonnante sous le vent et l’air chargé de sel et du parfum moite des fleurs portait en lui une promesse de pluie. Monarch, accompagné de deux acolytes, s’arrêta au McDonald’s et gara sa Firebird le long d’un 4x4, à l’ombre d’un chêne vert. Il entra dans la salle de restaurant et commanda une pleine poche de hamburgers et plusieurs portions de frites tandis que ses potes l’attendaient en écoutant leur stéréo dont le niveau de décibels faisait vibrer les vitres des voitures avoisinantes.
Tony Lujan, assis dans le siège passager du 4x4, dégustait du yaourt glacé à côté du conducteur. Beau ténébreux aux joues émaciées, ce dernier avait une bouche gourmande et sensuelle et des cheveux longs sur la nuque. Il était vêtu d’un pantalon de cuir noir et d’un débardeur assorti sous une chemise rayée aux manches longues dont le style évoquait celle d’un artilleur du XIXe siècle.
— Vous comptez la laisser beugler longtemps ? cria le comparse de Tony aux jeunes Noirs dans la Firebird, tout en balançant son hamburger à demi entamé par-dessus le 4x4 en direction de la poubelle.
— Doucement, Slim, fit Tony en levant les yeux de son yaourt glacé.
La trajectoire du hamburger était trop courte et la moitié du petit pain glissa sur le capot de la Firebird, mouchetant la carrosserie d’une traînée de moutarde en pointillés.
Monarch, qui venait de sortir du McDo avec son sac de victuailles à la main, s’arrêta un instant et se mit à tripoter les chaînes accrochées à son cou. Puis il se dirigea vers le conducteur du 4x4.
— Tu viens de zeter de la merde d’oiseau sur ma caisse, fit-il.
— C’était un accident, répondit aussitôt Tony en se penchant en avant pour bien montrer son visage à Monarch.
Il plongea les doigts dans la poche de sa chemise et en sortit deux billets de cinq et un dollars.
— Ça coûte six sacs de la faire nettoyer au lave-auto de Lewis Street, poursuivit-il en lui tendant l’argent.
Mais le conducteur saisit son bras pour l’empêcher d’atteindre la fenêtre.
— T’as dit quoi ? Zeter de la merde d’oiseau ? demanda-t-il, sans pouvoir retenir un éclat de rire.
Monarch enleva une feuille morte venue se poser sur son bras et la regarda s’envoler dans le vent. Du bout de ses doigts, il essuya la commissure de ses lèvres, examina les traces humides de salive sur sa peau puis son regard s’arrêta sur l’autocollant de l’université qui ornait la vitre arrière de la voiture.
— Z’allez à la fac ? Vous faites étudiants, alors ?
— Faites étudiants ? Ouais, mec, on fait étudiants, répliqua le jeune homme au volant. Écoute, j’aurais eu plaisir à bavarder avec toi mais tant que t’auras pas mis un bémol à ton style Snoopy Dog de merde, je préfère me casser. J’ai l’impression qu’on m’a vidé du ciment dans les oreilles. Comment vous faites pour écouter ce bordel, de toute façon ?
— La moutarde sur ma ‘Bird a besoin d’être nettoyée, et z’ai pas l’intention d’aller au lave-auto, répliqua Monarch.
— Écoute, je vais te parler franchement, okay ? répondit le copain de Tony Lujan. Tu vois, ton zézaiement… c’est pas un défaut de langue mais t’es sans doute un peu malentendant sur les bords. Les mots, tu dois les prononcer comme tu les entends. Tu t’es foutu les tympans en l’air en écoutant ces nuls dont le plus grand talent est de se prendre la queue à pleines mains pour les clips de MTV.
Monarch leva le menton et se massa la gorge, ses étranges grains de beauté durs et brillants comme des amandes. Son regard se fit somnolent tandis que son estomac montait et descendait comme un soufflet sous sa chemise. Plongeant la main dans le sac de hamburgers, il en sortit une liasse de serviettes en papier puis, le visage vide d’expression, entreprit de nettoyer le capot jusqu’à la dernière tache jaunâtre en ponctuant son ouvrage d’un bâillement.
Il ouvrit la porte de la Firebird et le tranchant de sa portière toucha celle du 4x4.
— Putain de Négro, dit le compagnon de Tony.
— Répète ça, fit Monarch.
— Calme-toi, Slim. Il en vaut pas le coup, répliqua Tony en s’adressant à son ami.
Monarch tendit la main dans la Firebird et saisit un objet qu’il fit glisser dans sa poche. Puis il se retourna et ouvrit la portière côté passager du 4x4.
— Vous deux. Sur le trottoir, ordonna-t-il.
— Calme-toi, mec, dit Tony.
— Si un Nèg’, y t’abîme ton brillant, faut bien tout vérifier et, s’y faut, appeler le type des assurances. Y a une procédure à suiv’, répondit Monarch.
Le copain de Tony avait jailli hors de sa voiture et la contournait déjà pour s’approcher de l’autre.
— Hé, mec ! Je viens de t’expliquer que ton langage jungle, on comprend pas. Tu pourrais me traduire « brillant » ?
Il se mit à rigoler.
— Désolé, mec, poursuivit-il. Mais t’as déjà vu les dessins animés de Titi et Gros Minet ? Parce que tu causes exactement comme Titi. Je me fous pas de ta gueule, hein ? Au contraire, je trouve même ça plutôt cool, tu pourrais monter un numéro de comique au music-hall. T’as l’air d’un croisement de Titi et Meat Loaf.
— « Ton brillant », ça veut dire « ta caisse », tu pizes ? Et ze savais que tu faisais étudiant, parce qu’on t’avait vu sur Ann Street quand t’achetais de l’ecstasy avec la gonzesse de l’UL. C’te meuf, on la connaît depuis longtemps pasqu’elle a sauté tout ce qui bouge chez nous bien avant de te sauter toi. Sauf qu’aucun de nous veut plus se la faire à cause de sa gonorrhée à part un gars qui la laisse encore lui tailler des pipes mais y dit qu’elle est pas terrible.
La rue était complètement silencieuse, hormis le bruissement du vent et le son d’un gobelet en plastique roulant sur le parking.
— Slim pourrait te faire très mal, mec, prévint Tony.
Monarch avait crocheté son pouce droit au bas de sa poche de pantalon, ses jointures grosses comme des pièces de monnaie livides sous la peau. Il jeta un regard oblique en direction de la rue puis imperceptiblement se mit à glisser sa main dans sa poche et Tony Lujan, presque malgré lui, recula d’un pas. Monarch sourit et sortit un trousseau de clés en le faisant tinter.
— C’est là que j’ai touché la portière ? Cette petite ligne qu’on voit dans la poussière ? dit-il en examinant la porte du 4x4.
Il essuya la saleté puis enfonça une clé couleur de bronze dans la peinture qu’il griffa en un long serpentin, taillant même dans le primaire pour mettre à jour le métal brillant. Il prit un air soucieux, le visage assombri.
— Non, c’est pas là que j’ai touché, reprit-il. C’était juste une trace sous la crasse. Ou peut-être bien que j’t’ai pas touché du tout, en fait. Qu’est-ce que t’en dis ?
Il grava alors une nouvelle balafre argentée qui recoupait la première en forme de X puis se redressa et se moucha délicatement dans un Kleenex. Personne n’avait bougé, à l’exception d’un de ses acolytes qui, torse nu, s’était faufilé par une des fenêtres côté passager de la Firebird en prenant appui sur le montant de portière, ses sous-vêtements retroussés sur le ventre, un bandana noir noué serré sur le crâne, pendant que Monarch vandalisait le 4x4. Maintenant, sa main droite tenait un semi-automatique posé à plat sur le toit, le canon pointé sur Tony Lujan et son ami Slim.
Monarch sortit un rouleau de billets de sa poche, en chiffonna quelques-uns qu’il plaça à l’intérieur de son Kleenex souillé et balança la boulette sur le siège du 4x4.
— Les présidents morts qui sont là vous paieront l’éraflure. Si vous voulez encore de l’ecstasy, n’hésitez pas à me contacter. Quand vous vous serez fatigués des cames pour lycéennes blanches, je pourrai vous aider. Entre-temps, allez voir du côté de Snoop et P Daddy, ouvrez vos esgourdes et améliorez vos goûts musicaux. Et si vous avez envie de nous traiter de Négros, débrouillez-vous pour qu’on vous entende pas.
Une épaisse veine verte qui ressemblait à de la ficelle nouée battait au front de Slim. Il prit une profonde inspiration comme s’il hésitait à sauter dans le vide du haut d’un avion en plein vol.
— Va te faire enculer, lança-t-il.
Et il frappa Monarch si violemment qu’à l’impact, un cordon de salive et de sang alla gicler sur le siège en cuir blanc capitonné de la Firebird.
Monarch plaqua sa main sur sa bouche, le souffle court, respirant bruyamment par le nez, à croire qu’il ne pouvait s’autoriser à accepter combien le coup reçu avait été mauvais. Il regarda sa paume fixement, les lèvres rouges et brillantes comme celles d’un clown, puis il s’avança vers Slim en serrant les poings.
— Me touche pas, fit Slim.
En déséquilibre sur ses appuis, Monarch frappa l’air d’un large crochet, s’emmêla dans ses lacets et atterrit contre l’épaule de Slim.
Slim le repoussa violemment, pivota sur place et aligna un coup de pied circulaire de taekwondo qui explosa l’œil de son adversaire en le frappant latéralement à la tête et l’envoya valser contre la Firebird. Le pied de Slim jaillit une nouvelle fois, heurtant Monarch au beau milieu de la figure, comme un coup d’épieu.
— Écarte-toi de ma ligne de tir, Monarch ! Il est mort, cet enfoiré ! s’écria le môme torse nu au bandana noir.
Mais Monarch se comporta en prince. À l’approche d’une sirène qui hurlait au loin, la bouche et le nez dégoulinants de sang, un fragment de dent cassée luisant sur son menton, il leva la main comme s’il donnait une bénédiction, s’interposant entre son camarade armé et le gars surnommé Slim.
— Planque-le… commença-t-il, avant de s’interrompre en pressant la paume contre sa bouche pour déglutir.
« Planque le flingue, reprit-il. J’ai trébuché contre le rebord du trottoir. On était juste venus chercher des burgers. On connaît rien à rien de ces enfoirés. On a même pas quelque chose contre eux.
Puis il se laissa lourdement tomber sur le siège en cuir blanc de sa Firebird et vomit sur ses godasses.
*
L’année dernière, la police municipale avait fusionné avec les forces du shérif pour raisons économiques, aussi la ville et la paroisse dépendaient-elles aujourd’hui d’une seule et unique juridiction. Tous les appels de Police-Secours arrivaient automatiquement aux bureaux du shérif, que le problème ait lieu à l’intérieur ou à l’extérieur des limites de la ville.
Je venais de quitter la mairie où j’avais assisté à une réunion administrative quand Helen Soileau m’appela sur la radio de ma voiture de patrouille.
— Où es-tu ? demanda-t-elle.
— Sur le parking de la mairie, répondis-je.
— Paraît que ça se frite au McDo. Bagarre raciste. Le gamin de Bello Lujan et Monarch Little seraient de la fête. J’ai déjà deux voitures en route. Tu peux aller voir ?
— Tout de suite.
— Un des jeunes Noirs a peut-être une arme à feu. Fais gaffe à tes plumes, Belle Mèche, mais calme le jeu. Faut pas que ça finisse mal.
Je laissai tomber la radio sur le siège et me coulai dans le trafic à sens unique de East Main, tandis qu’au-dessus de ma tête la voûte vert de gris du feuillage filait à toute allure. Je tournai ensuite sur St. Peter et pris la direction du McDonald’s.
L’histoire de New Iberia n’est pas celle de La Nouvelle-Orléans. Nous ne partageons pas son passé de violence qui, à une époque donnée, égalait même celui de Washington, DC. Ici, dans notre petite ville en bordure de Bayou Teche, Blancs et Noirs vivent et travaillent côte à côte. Mais un étrange malaise aux vieux relents racistes y persiste tout de même. Peut-être est-ce un vestige de la période sombre précédant l’avènement des droits civiques dans les anciens États confédérés. Peut-être sommes-nous effrayés par notre propre mémoire collective. Il est concevable qu’au cœur de notre identité de Blancs, existe une conscience profonde des méfaits commis par nos prédécesseurs sur les gens de couleur. À mon avis, si les rôles étaient inversés – si nous avions subi le même degré de souffrance que celle que nous avons infligée aux Noirs – nous ne nous sentirions pas particulièrement magnanimes au moment de régler nos comptes avec eux. Je crois que, très probablement, nous couperions la gorge de ceux qui nous ont tant fait souffrir, et je crois que nous le savons.
C’est la raison pour laquelle nous prenons un soin tout particulier à mettre les formes lorsque nous nous adressons les uns aux autres et à respecter scrupuleusement les règles de politesse d’usage. Malheureusement, il est impossible de contrôler le comportement d’un flic sans foi ni loi à la sexualité débridée ou d’un raciste de placard dans un bureau de poste, tout autant que l’on ne peut rien sur un nouvel élu noir qui arrive à sa première séance au conseil municipal en se pourléchant les babines ou même sur un gamin blanc, étudiant à l’université, qui s’imagine qu’il peut casser la gueule d’un membre de gang en toute impunité sans que le reste de la société n’ait à payer la facture à sa place.
Deux assistants du shérif en uniforme étaient déjà sur les lieux à mon arrivée au McDo, et de toute évidence, ils avaient du travail par-dessus la tête. Une troupe de badauds s’était rassemblée et deux voitures venaient de se garer le long du trottoir, déversant les potes de Monarch qui s’étaient aussitôt placés en front de soutien serré. Un témoin avait raconté aux policiers qu’un des jeunes passagers de la Firebird s’était débarrassé d’un semi-automatique dans la poubelle, aussi les assistants du shérif essayaient-ils de conduire une fouille en règle sur les cinq gamins qu’ils avaient sortis de la mêlée dans le but de retrouver des armes cachées tout en gardant l’œil sur la foule ainsi que sur les collègues de Monarch fraîchement débarqués.
Mais le véritable souci venait d’une seule et même personne : l’ami de Tony Lujan. On lui avait ordonné de se mettre face au 4x4, bras et jambes écartés mais il ne cessait de se retourner et de parler en se nourrissant de sa propre colère, la joue encore mouchetée du sang de Monarch.
Je le repoussai durement contre le 4x4 et, d’un coup de pied, écartai un peu plus ses jambes.
— La loi, c’est nous qui la faisons, podna.Il est temps pour toi de prendre tes vœux de trappiste, l’informai-je.
— Prendre quoi ?
— En termes clairs, ferme ta gueule !
Je fis signe à l’assistant du shérif de s’éloigner et commençai à fouiller le jeune homme. En lui passant les mains sous les aisselles, je sentis le flux d’énergie qui lui parcourait le corps, comme un courant continu à travers la gaine isolante d’une ligne à haute tension.
— Mets tes mains dans ton dos, ordonnai-je.
— Vous allez m’arrêter ? Ces mecs nous ont menacés avec une arme à feu. Ils ont abîmé ma voiture.
Mais il s’exécuta tout de même. Il portait à une main sa chevalière de bachelier et à l’autre, une bague en or sertie d’un rubis avec l’écusson de son université. Je lui passai les menottes et l’amenai jusqu’à la banquette arrière de la voiture de police. Son comportement avait déjà changé et je me rendis compte qu’il était exactement comme tous les jeunes issus d’un milieu aisé que nous arrêtons pour possession de stupéfiants ou conduite en état d’ébriété. Ce sont pour la plupart des fils de médecins, d’avocats ou d’hommes d’affaires très en vue et quand ils se retrouvent face à quelqu’un en costume trois pièces ou, comme je l’étais aujourd’hui, en veste de sport, ils associent l’autorité de cet adulte à celle de leurs parents. Leur vocabulaire se vide soudain de toute grossièreté et ils retrouvent miraculeusement leurs bonnes manières. En fait, leur humilité et leur désir de coopérer sont tellement impressionnants que c’est les doigts dans le nez qu’ils échappent généralement à une inculpation et, au pire, s’en sortent par une condamnation avec sursis et mise à l’épreuve.
— Attention à ta tête, dis-je en le faisant asseoir à l’arrière de la voiture.
— Monsieur, on vous a dit la vérité sur ce qui s’est passé là-bas, reprit-il. Le gros Noir a rayé la nouvelle carrosserie de mon père avec ses clés. Si c’était à refaire, je me contenterais de démarrer et je paierais moi-même la facture. Mais ce gamin avec le chiffon sur la tête a sorti un 9 mm. Sans raison.
— Quel est ton nom ?
— Sam Bruxal. Mais tout le monde m’appelle Slim.
— Tu t’es colleté avec Monarch Little, Slim. Et sous la menace d’une arme à feu, par-dessus le marché. Impressionnant. À ta place, je ferais gaffe à mes miches pendant un bout de temps, maintenant. Répète-moi ton nom de famille ?
— Bruxal.
— Tu connais un gars appelé Whitey Bruxal ?
— C’est mon père, répondit-il en levant les yeux vers moi.
— Originaire de Floride ?
— Oui, c’est ça. On a quitté Miami pour déménager à Lafayette, il y a cinq ans.
— Vraiment ? dis-je en le regardant avec un intérêt accru.
— Ouais. Pourquoi ? Qu’est-ce qui se passe ?
— J’aimerais à l’occasion rencontrer ton papa.
— Oh, ça, rassurez-vous, vous n’allez pas manquer de le rencontrer, répliqua Slim avant de se rendre compte qu’il venait de commettre un impair en laissant parler sa vraie nature. Enfin, je veux dire…
— Ouais, je sais exactement ce que tu veux dire, petit, répondis-je.
Puis je rejoignis l’assistant du shérif qui venait de menotter Monarch Little et s’apprêtait à l’emmener aux urgences de l’hôpital d’Iberia.
Rouquin trapu avec une moustache en brosse de poils durs, il faisait partie de ces flics attachés à la municipalité qui avaient rejoint les bureaux du shérif lors de la fusion de nos deux administrations. C’était un adjudant-chef à la retraite et ses collègues l’avaient surnommé « Top » bien que dans le corps des Marines, il n’ait été que cuisinier sans jamais atteindre le grade de premier sergent. Pour survivre dans la bureaucratie, la devise de Top était simple : « Soyez potes avec tous les employés de bureau et ne vous mettez pas en travers d’un chef de service qui veut être sur le terrain de golf à quatorze heures. »
— Laisse-moi une minute avec Monarch, tu veux, Top ? dis-je.
— Emmène-le dîner chez toi, répliqua-t-il.
Monarch était assis à l’arrière de la voiture de police, ses poignets menottés devant lui pour lui permettre de tenir une serviette tachée de sang sur sa bouche et son nez.
— Ça va aller, Monarch ? dis-je.
— Comme j’y ai déjà dit, j’ai trébuché sur le trottoir et j’me suis explosé la gueule. Je porte pas plainte. J’me rappelle même pas ce qui s’est passé, répondit-il.
Par la fenêtre arrière, je vis Helen qui se garait dans le parking et le reflet d’un chêne vert géant glissa le long de son pare-brise.
— T’as un passé avec Slim Bruxal ? dis-je.
— Qui ?
— Le gars qui t’a remodelé la figure.
— Un Blanc m’a aidé à me relever quand je suis tombé. C’est de lui que vous parlez ?
— Que c’est mignon, fis-je.
Mais Monarch ne me regardait plus. Ses yeux étaient fixés sur Helen qui s’était dirigée vers la poubelle où un assistant du shérif venait de récupérer le 9 mm abandonné par le pote de Monarch.
— J’aimerais aller à l’hosto. J’ai avalé du sang. J’crois bien que j’ai la gerbe à nouveau, reprit-il en se pressant la serviette sur la bouche.
— Le shérif Soileau aura peut-être besoin de te parler d’abord.
— J’ai rien à dire.
Je me redressai de la fenêtre côté passager et regardai par-dessus le toit de la voiture de patrouille.
— Il est à toi, Top, lançai-je.
La voiture de patrouille démarra, s’éloignant dans la rue. Helen s’approcha de moi.
— On dirait que tu as arrangé les choses, dit-elle.
— Ce n’est pas du tout mon avis, répondis-je.
— Ah bon ?
— Le Blanc, le gamin de haute taille, est le fils d’un bookmaker de Miami appelé Whitey Bruxal. D’après moi, Whitey Bruxal est le type qui a fait tuer un de mes amis dans l’attaque d’un fourgon blindé, il y a vingt ans. Ce n’est pas un hasard si Trish Klein, la fille de mon ami décédé, se trouve dans le coin.
À son regard, je vis qu’Helen commençait à agencer les pièces du puzzle.
— Quels que soient les problèmes de la fille Klein, répondit-elle, ils sont d’ordre fédéral. Donc, à moins qu’elle ne se débrouille pour tuer quelqu’un dans notre juridiction, je ne veux plus entendre parler d’elle.
— Autre chose. J’ai eu l’impression que Monarch était particulièrement pressé de partir quand il t’a repérée.
— Sa mère était lavandière et travaillait pour mon père. Elle faisait aussi des passes au Boom Boom Room et Monarch, je l’emmenais souvent à City Park pour lui acheter des sorbets, expliqua-t-elle. Bizarre comment les choses se goupillent parfois, pas vrai, bwana ?
*
L’année dernière,j’avais dérapé de mon programme des Alcooliques Anonymes et les raisons qui m’avaient poussé à boire sont sans importance aujourd’hui. J’avais néanmoins connu la pire biture de ma vie, avec pour conséquence un black-out de deux jours qui m’avait laissé au bord du delirium tremens et la conviction profonde d’avoir commis un meurtre. J’avais infligé à mon organisme le genre de dégâts dont parfois les alcooliques ne se remettent jamais… vous brûlez les câbles de votre ascenseur, forez un grand trou dans le sous-sol et continuez à descendre.
Mais j’étais retourné aux réunions. Je m’étais remis à lever de la fonte, à courir dans le parc, et j’avais réappris les fondamentaux de la doctrine des Alcooliques Anonymes : il n’est de bien plus précieux que la naissance du jour en état de sobriété et n’importe quel ivrogne qui exige plus que cela ne l’obtiendra probablement pas.
Malheureusement, la nuit n’était jamais tendre avec moi. Je rêvais que j’étais soûl et détestable, même à mon propre égard, que je me donnais en spectacle, provoquant en retour la pitié ou le mépris d’autrui. Je me réveillai la gorge sèche, et titubai jusqu’à la cuisine à la recherche d’un verre d’eau, incapable de tenir à distance ces gens et ces endroits qui peuplaient mes souvenirs et n’avaient plus rien à faire dans ma vie. Mais les émotions que mes rêves libéraient dans mon subconscient ne me lâchaient jamais. Elles étaient comme une éclaboussure sanglante sur mon âme et ne se rinçaient pas facilement. Ma main tremblait sur le robinet d’eau.
L’aube arrivait toujours comme une libération. Gargouilles et girafes à pois disparaissaient à la lumière du jour et mes cauchemars se consumaient dans une chaude lueur douce et inoffensive, comme la détonation d’une arme à feu s’éteignant dans la brume.
Pourtant, ainsi que le disait William Faulkner et comme je m’apprêtais à le découvrir, non seulement le passé est toujours avec nous mais il n’est même pas le passé.
L’avertissement arriva le lendemain en cours de matinée sur mon téléphone portable, sous la forme d’un appel de Wally, notre répartiteur, alors que je prenais un café à la cafétéria de Chez Victor.
— Un dénommé Whitey Bruxal vient de se pointer en compagnie d’un taré. Il voulait voir Helen et je leur ai dit qu’elle était à Baton Rouge. Tu les connais, ces types ? demanda-t-il.
— Bruxal est le père du gamin blanc qu’on a arrêté hier, après la castagne au McDo, répondis-je.
— Il était sérieusement en rogne. Quand je lui ai dit qu’Helen était absente, c’est à toi qu’il a voulu parler.
— Et tu lui as répondu quoi ?
— Que t’étais pas là, qu’il valait mieux pour lui baisser d’un ton et qu’ici, on était pas à La Nouvelle-Orléans.
— Pourquoi La Nouvelle-Orléans ?
— Il parle comme s’il venait de là-bas.
Je soupçonnai Wally d’avoir mal interprété l’accent de Bruxal, sans doute originaire de la côte Est, avec les inflexions italiano-irlandaises caractéristiques des cols bleus nés à La Nouvelle-Orléans.
— Pourquoi tu m’appelles, Wally ?
— Parce qu’il est en route pour la cafétéria.
— Tu lui as dit que j’étais ici ?
— Pas moi, le gardien. Tu veux que je lui passe une avoinée ? Il a eu soixante-treize balais la semaine dernière.
Je payai ma consommation et m’apprêtai à franchir le seuil quand je repérai un Humvee dont la carrosserie noire lustrée était décorée de chromes en quantité. Un homme musclé en costume bleu ciel, aux cheveux décolorés, à la gorge striée de veines en relief et aux joues grêlées de minuscules cratères, arrêta le moteur et descendit sur le trottoir. Il me vit sur le point d’ouvrir la porte de verre.
— Il est là, annonça-t-il à son passager.
Je ne reconnus pas ce dernier mais le conducteur me parut vaguement familier, comme une silhouette entrevue dans un rêve ou peut-être à une époque de la vie où l’on voit le monde à travers un sombre miroir, lorsqu’on s’acharne religieusement à se déconstruire soi-même, en invitant pour ce faire à la fête le plus grand nombre d’individus possible, tous armés de scies et de pinces. Le blond ouvrit la porte et entra, apportant avec lui l’odeur chaude de la rue.
— J’ai dit à Whitey que c’était toi, dit-il. Même nom, même mec. Juste un peu plus vieux. Tu te souviens de moi ?
— J’en suis pas sûr, mentis-je.
— Elmer Fudd, dans le bar d’Opa-Locka qui ressemblait à une forteresse de la Légion étrangère française au Sahara. La dernière fois qu’on s’est vus, je t’ai filé des menthes pour te rafraîchir l’haleine.
— Si vous souhaitez me parler, je vous invite à venir aux bureaux du shérif de la paroisse d’Iberia, dis-je.
— C’est pas moi qui veux te parler. C’est lui, expliqua le blond en jetant un coup d’œil en direction de son ami.
Whitey Bruxal ne correspondait pas à l’idée que je m’en faisais. Miami avait toujours été ville ouverte pour la mafia et personne n’y avait l’exclusivité des activités délictueuses. En conséquence, ceux qui venaient s’y mettre au vert savaient que personne n’irait les descendre et pendant la saison hivernale, la ville était envahie par la pègre de bas étage des familles de New-York. J’en croisais fréquemment sur la plage ; ils avaient tous les proportions anatomiques de têtards renversés, avec des thorax en tonneau, des hanches inexistantes au-dessus de cuisses de grenouille et un phallus aussi prononcé qu’une banane dans leur Speedo moulé.
Mais Bruxal n’était pas un bookmaker de Floride banal. Son physique m’évoqua plutôt celui d’un gymnaste ou d’un homme qui joue au tennis chaque jour sous un soleil de plomb, sans faire le moindre cadeau à son adversaire et incapable de se souvenir qu’il ne s’agit que d’un jeu.
— C’est vous le type qui a embarqué mon gamin ? lança-t-il avec un sourire en coin.
— Je suis l’inspecteur qui l’a arrêté et emmené au poste. Le bureau du procureur déterminera le chef d’accusation, répliquai-je.
— Je vous mets au courant : le procureur parle de crime, agression et voies de fait.
— J’en doute, répondis-je avant de passer devant lui et de reprendre mon chemin.
Il me suivit. Sa chevelure blanche était épaisse, coupée court en brosse raide, comme celle d’un GI, sa peau bronzée, sa chemise bien coupée ajustée sur son torse et ses épaules.
— Pourquoi en douteriez-vous ? fit-il.
— Monarch Little est un dealer et une raclure en général, mais il a pour habitude d’encaisser les coups sans moufter. Je doute qu’il porte plainte.
— Mais moi, j’ai un problème. Ces jeunes Noirs ont pointé une arme à feu sur mon fils, rétorqua-t-il sans se départir de son sourire en coin.
— Ah ouais ?
— Et personne n’a parlé de chef d’accusation contre eux. À mes yeux, c’est mon fils et son ami Tony Lujan qui ont été victimes d’une agression injustifiée. Et je suis censé me sentir mieux depuis que j’ai appris que le chef du gang n’avait pas l’intention d’envoyer mon fils en prison ?
— Le gang risque de se faire épingler pour possession d’une arme à feu. Pourquoi ne pas simplement attendre et voir venir ?
— C’est comme ça que vous raisonnez, vous, quand une toupie à béton arrive sur vous à toute blinde ?
Ce n’était pas un homme particulièrement désagréable et sa rancœur à l’égard du bureau du procureur était justifiée. Mais je ne parvenais pas à chasser de mon esprit l’image de mon ami Dallas Klein, s’agenouillant à l’ombre d’une banque d’Opa-Locka, juste avant qu’une décharge de fusil ne lui explose directement la figure.
— J’ai un problème personnel, monsieur Bruxal, dis-je.
Le blond qui avait tout écouté silencieusement ne put réprimer un éclat de rire.
— C’est si drôle que ça, ce que je viens de dire ? demandai-je en m’adressant à lui.
Ses yeux étaient d’un vert intense et sa bouche s’ouvrait d’un côté en un sourire large qui révélait la moitié de sa dentition.
— Des mal-blanchis menacent les gens avec des flingues et tu dis au père de la victime que c’est toi qu’as un problème ?
— Comment vous appelez-vous ?
— Lefty Raguza, répondit-il en levant le menton, son visage chargé d’énergie, une lueur dansante dans le regard.
— Merci, fis-je en notant son nom dans mon calepin.
— C’est pour quoi, ça ?
— Nous aimons bien nous renseigner sur les gens qui vont et viennent dans notre ville. Vous savez comment c’est. Faut bien que les autochtones se sentent en sécurité chez eux, répliquai-je en clignant de l’œil dans sa direction.
— Allez jusqu’au bout de ce que vous étiez en train de m’expliquer, monsieur Robicheaux, interrompit Bruxal, malgré le vacarme d’un camion-citerne qui passait derrière lui.
Ne dis rien, pensai-je.
— Je crois que si un gamin du nom de Dallas Klein ne vous avait jamais rencontrés, vous et votre ami ici présent, il serait encore en vie, dis-je.
Bruxal regarda le dénommé Lefty Raguza. Le blond indiqua d’un haussement d’épaules qu’il ne comprenait pas plus que lui à quoi je faisais allusion.
— Qui est ce Dallas Machinchose ? interrogea Bruxal.
— Votre homme ici présent a déjà indiqué qu’il se souvenait de moi. C’est parce que nous nous sommes déjà rencontrés à Opa-Locka, en Floride, alors qu’il essayait de recouvrer une dette de seize plaques que Dallas devait à votre officine de paris sportifs. Et juste pour que tout soit bien clair entre nous, je veux que vous sachiez que le gars qui vous a dénoncé aux forces de police de Miami ainsi qu’au FBI sur l’attaque du fourgon blindé, c’est moi.
Bruxal avait une mâchoire carrée et des méplats osseux bien dessinés. Son expression demeura tout à fait agréable, son front serein, mais de toute évidence, il réfléchissait à mes propos, son cerveau absorbant l’information et faisant le tri entre les diverses réponses possibles.
— Vous savez pas ? J’aimerais beaucoup continuer notre conversation mais je vais suivre le conseil de mon avocat et ne plus me mêler de l’affaire. Je vous demanderais bien un service, néanmoins, si vous le permettez ?
— Je vous en prie, répondis-je.
— Si jamais vous passez à nouveau les menottes à mon fils, voulez-vous me téléphoner d’abord ? Slim a une queue trop grosse pour son cerveau mais c’est un gosse gentil. En ce qui me concerne, je sais que je n’avais pas beaucoup de jugeote à son âge. Pas vous ? Vous n’aviez pas les idées obscurcies par votre quéquette parfois, monsieur Robicheaux ?
Je le suivis du regard et, un moment plus tard, il s’éloigna au volant de son Humvee en compagnie de l’individu qui m’avait ridiculisé jadis alors que j’étais ivre mort. Bruxal ne m’avait pas directement affronté, il n’avait pas délibérément contesté mon autorité personnelle ni fait de déclaration mensongère – une occasion que n’importe quel flic saisit au vol dès qu’il cherche à épingler un coupable. Au contraire, il s’était déplacé et avait fait une requête pour le compte de son fils en me laissant le soin de prendre ma décision.
J’eus le sentiment que j’aurais souvent l’occasion de revoir Whitey Bruxal.
*
De retour au bureau, je tapai son nom sur le site du Centre national d’informations criminelles. En l’occurrence, cette démarche ne me fut d’aucun secours. Bruxal avait été plusieurs fois entendu par le FBI et la police de Miami à la suite de l’attaque du fourgon blindé ainsi que des meurtres de Dallas Klein et du guichetier de la banque mais aucun lien direct n’avait pu être établi entre lui, le vol à main armée ou l’homicide. Rien que je ne sache déjà. J’appris par ailleurs qu’il avait été arrêté à Flatbush pour avoir conduit avec un permis périmé et que le tribunal de Crown Heights à Brooklyn lui avait infligé une amende, en tant que membre d’un réseau de distribution de faux billets de loterie pour les courses de l’Irish Sweepstakes. Sa troisième arrestation avait eu lieu à West Palm Beach – je n’en croyais pas mes yeux – pour avoir jeté des ordures sur la voie publique ! Il avait été condamné à travailler six samedis consécutifs avec des éboueurs sur un camion poubelle.
Si c’était Bugsy Siegel qui avait édicté les critères de sélection en vigueur dans le monde de la pègre, Bruxal aurait lamentablement échoué.
En revanche, le résultat de mes recherches sur Lefty Thomas Leo Raguza dépassa mes espérances. Il avait fait de la taule en Georgie et un séjour dans l’unité Flat Top de la prison de Raiford Pen, pour attaque à main armée, puis une année à Broward County Stockade. Initialement inculpé de tentative de meurtre, les charges avaient été réduites à une possession illégale d’arme à feu. Il me fallut moins d’une demi-heure pour retrouver son agent de liberté conditionnelle.
— Tommy Lee Raguza ? Vous parlez si je m’en souviens, dit-il.
— Il est connu sous le nom de Lefty, maintenant.
— Tout à fait. Il faisait de la boxe à Raiford. Vous avez un beau sac à merde sur les bras, collègue.
— Vous pourriez m’expliquer le problème ?
— Pour ce qui est de Tommy Lee Raguza, je ne suis pas à la hauteur de la tâche. Je vais vous faxer l’évaluation psychiatrique contenue dans son dossier. Et tenez-vous bien, on a reçu le rapport du psy avant d’avoir eu à le relâcher dans la nature. Ça va vous faire chaud au cœur de lire ça.
L’évaluation psychiatrique longue de deux pages tapées à la machine qui sortit du fax de nos services était un cas typique d’échec, pas seulement sociétal ou institutionnel mais du genre qui remonte tout au début de l’évolution des espèces. Après une longue description, exprimée en jargon freudien, des problèmes psychologiques ou comportementaux de Lefty, alias Tommy Lee Raguza, le psychiatre avait conclu à la main son rapport :
« La médecine n’a pas de termes adéquats pour décrire correctement un tel individu. Cet homme est sans doute l’individu le plus cruel que j’aie jamais eu l’infortune de rencontrer. Il n’y a dans son passé environnemental ou génétique aucun élément susceptible d’expliquer son niveau de détachement dans l’amoralité et l’intensité du plaisir qu’il prend à infliger la souffrance aux humains comme aux animaux. Je pense sincèrement que cet individu est le mal incarné et qu’il devrait être tenu à l’écart du genre humain pour le restant de ses jours. Malheureusement, cela n’arrivera sans doute pas. »
L’individu en question vivait aujourd’hui en Acadiane{4}, un lieu où les paroissiens se signaient encore lorsqu’ils passaient devant une église catholique et étaient toujours convaincus qu’un Président américain ne saurait leur mentir.
Je repris mes recherches sur Bruxal et tapai son nom sur Google. J’y trouvai des infos qui m’en apprirent bien plus sur lui et ses intentions que son casier judiciaire ne l’avait fait. Son nom apparaissait dans plusieurs articles publiés par le Daily Advertiser de Lafayette, l’Advocate de Baton Rouge et le Times-Picayune de La Nouvelle-Orléans. Whitey Bruxal était devenu un joueur de première division dans l’industrie en plein essor des casinos de Louisiane.
Les jeux d’argent, comme la prostitution et tous autres vices imaginables, avaient une longue histoire dans notre État. Au XIXe siècle, les maisons de jeux le long du Canal étaient peut-être les plus célèbres du pays, non seulement pour leurs rapports substantiels mais également pour les attaques à l’arme blanche et les fusillades qui se déroulaient dans leurs murs. Le général confédéré P.G.T. Beauregard, qui avait tiré le premier coup de feu à Fort Sumter, fit fortune après la guerre en qualité de directeur de la loterie d’État. Le gouverneur Huey P. Long fit littéralement cadeau de la Louisiane à Franck Costello qui, à son tour, donna carte blanche à une famille mafieuse de La Nouvelle-Orléans pour mettre en place et contrôler le vice organisé dans toute la moitié sud de notre État. Les machines à jeux étaient fabriquées par une entreprise appartenant à la pègre et basée à Chicago, mais le crédit dont avaient bénéficié les acheteurs venait d’une société de New Iberia.
Au milieu des années cinquante, l’homme le plus détesté de toute la Louisiane était un ministre de la Justice qui avait essayé de fermer les bordels et de jeter toutes les machines à sous à la flotte, dans le golfe du Mexique. Les rades à jeux clandestins et les boxons de la paroisse de St. Landry étaient dirigés par le shérif. Chaque salle de billard, chaque bar à prolos depuis Lake Charles jusqu’à la frontière du Mississippi proposait cartes de paris sur le football, tableaux de jeux de hasard et flippers qui payaient le gagnant en bon argent. Des flics en uniforme arrondissaient leurs fins de mois en faisant le croupier aux tables de jeux ou le barman dans des night-clubs qui servaient délibérément de l’alcool aux mineurs. Je pourrais continuer longtemps mais qu’est-ce que ça changerait ? L’industrie des jeux clandestins de jadis n’est rien en comparaison de sa descendance légale.
Il y a quelques années, le bruit courait que notre gouverneur était débiteur de millions de dollars au consortium de Vegas ; il se révéla être un grand ami des maisons de jeux de Louisiane. Aujourd’hui, son fils et lui font de la prison dans un pénitencier fédéral, en compagnie de nos trois derniers commissaires aux assurances de l’État. Peu importe. De Shreveport jusqu’à la pointe nord-ouest de l’État en passant par Lake Charles au sud, casinos et champs de courses absorbent tout le commerce du Texas qu’ils peuvent s’approprier. La Nouvelle-Orléans récupère toute la clientèle possible, tous horizons confondus, y compris les personnes du troisième âge que les casinos vont chercher par bus entiers dans leurs maisons de retraite du Mississippi, et les Indiens des réserves sont plus heureux que des cochons qui se vautreraient dans la fange. En fait, tout le monde se réjouit de cette nouvelle ère des jeux en Louisiane, mis à part, bien sûr, les incultes et les joueurs invétérés qui y ont tout perdu ainsi que les propriétaires de bars et restaurants contraints de mettre la clé sous la porte parce qu’il leur était impossible de s’aligner sur les prix sacrifiés des casinos.
J’entrai dans le bureau d’Helen et lui racontai ma rencontre avec Whitey Bruxal et son ami Lefty Raguza devant la cafétéria de chez Victor.
— Bruxal n’aime pas la façon dont nous traitons les problèmes ? dit-elle.
— Il estime que son fils et celui de Tony Lujan sont les dindons de la farce. Je lui ai dit que les gamins noirs risquaient de tomber pour possession illégale d’une arme à feu.
— Le labo nous a fait savoir qu’il y a une demi-douzaine d’empreintes sur le 9 mm que nous avons trouvé dans la poubelle. Jusqu’ici, aucun témoin du McDo n’a souhaité identifier le jeune qui le tenait. Je doute que le procureur arrive à grand-chose avec cette affaire.
— On dirait que Bruxal a des intérêts dans quelques casinos flottants et dans un ou deux champs de courses. Je crois que de gros joueurs originaires de Miami ont élu domicile en Louisiane et Bruxal chasse sur la réserve naturelle.
Elle hocha pensivement la tête, comme si elle absorbait mes propos avec le respect qui leur était dû. Mais je savais que je surchargeais sa journée de problèmes et complications dont elle n’avait que faire. Tout ce que je lui disais, elle l’avait déjà entendu et rien que je puisse ajouter ne changerait l’histoire de la Louisiane. Je regrettais simplement de ne pas avoir écouté mes propres conseils.
— Trish Klein veut la peau de Bruxal, Helen, poursuivis-je. C’est la raison pour laquelle elle est ici. L’autre jour, elle a échangé les dés à la table de jeux du nouveau casino.
— Tant mieux. Comme ça, Calamity Jane s’occupera du problème à notre place.
— Qui ?
— L’agent du FBI, cette Betsy Mossbacher. Elle sort d’ici.
Helen jeta un coup d’œil à sa montre.
— Elle sera de retour dans six minutes. Occupe-t’en et débarrasse-nous d’elle.
— Il s’est passé quelque chose ?
— C’est le moins qu’on puisse dire, répliqua-t-elle.
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