La descente de Pégase

James Lee Burke · Chapitre 4 sur 28

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La descente de Pégase

Chapitre 4

 

Ce soir-là, j’emportai chez moi le journal intime d’Yvonne Darbonne. Sitôt le dîner terminé, je descendis au bord du bayou avec une chaise pliante sous le bras pour en relire la trentaine de pages qui me permettrait d’entrevoir les ressorts intimes de cette jeune fille cajun âgée de dix-huit ans à peine et amoureuse de la vie.

Voici ce que disaient les quatre dernières pages :

Nous avons mangé des glaces au square de St. Martinville avant d’aller nous promener sur les docks derrière l’ancienne église. La lune brillait haut dans le ciel et la mousse sur les chênes semblait tissée de fils argentés. Il m’a embrassée et m’a attirée à lui en refermant sur moi les pans de son manteau. Je le sentais durcir contre moi, là en bas…

Aujourd’hui, nous avons pris une barque pour nous rendre à la cabane de son père dans les marais. Je sais bien qu’il a envie mais il n ‘ose pas demander. Il m’a touché le sein mais s ‘est excusé aussitôt et je lui ai répondu qu’il n’y a pas de mal à ça quand deux êtres s’aiment. L’éclat de ses yeux sombres me rappelle celui de l’eau quand la lumière des étoiles y est emprisonnée. Il n’a pas cherché à savoir si j’étais vierge. Je me demande s’il m’en estimerait moins. Sa bonté est dans chacun de ses gestes…

La nuit dernière, il m’a présenté ses copains. J’ai l’impression que ce sont tous des garçons bien sauf un, avec son regard de rapace et sa bouche perpétuellement affamée. Je l’ai vu me regarder dans le miroir au moment où il croyait que personne ne l’observait.

Mais les inquiétudes d’Yvonne Darbonne sur cette seule imperfection de son nouvel univers furent de courte durée. Ses dernières pages revenaient à son petit ami :

Je lui ai dit que j’en avais envie, qu’il ne fallait pas avoir peur. Quand on a eu fini, il a déposé des baisers sur mes tétons et sur le bout de mes doigts. Il faisait chaud dans la cabane et ses cheveux mouillés bouclaient sur son front. Je sais maintenant que mon amour pour lui est différent de tous les sentiments que j’ai pu éprouver envers les gens que j’ai aimés dans ma vie. Je n’arrive pas à croire que nous serons ensemble à la fac cet été. Il veut faire la connaissance de mon père et m’a dit de ne jamais avoir honte de l’endroit où je vis.

 

Molly descendit la berge en pente douce et plaça sa main sur mon épaule.

— Qu’est-ce que tu lis ? demanda-t-elle.

— Le journal intime de la petite Darbonne. Pour quelle raison cette gamine en est-elle arrivée à se tirer une balle dans la tête ?

Je lui tendis le cahier en gardant mon pouce entre les deux dernières pages. Molly l’orienta vers la lumière, lut puis le referma en regardant au loin.

— Qui était le jeune homme en question ?

— Je n’en suis pas sûr. Le téléphone portable d’Yvonne contenait le numéro de Bello Lujan dont le fils fréquente l’Université de Louisiane, à ce qu’il paraît. Peut-être qu’il sortait avec Yvonne.

— Le Daily Iberian dit que la police a conclu au suicide.

— Ça ne signifie pas forcément que personne ne soit responsable de sa mort. Où s’est-elle procuré le revolver avec lequel elle s’est tiré la balle dans la tête ? Qui est le salopard qui l’a abandonnée ivre et défoncée dans le jardin, avec une arme à feu pour seule compagnie ?

— Peut-être qu’elle en avait déjà une ?

— Ce n’est pas ce que dit son père, répliquai-je.

— Il n’est pas rare que les membres de la famille mentent tant ils se sentent coupables.

Je repris le journal intime de ses mains.

— Cette arme a été volée dans les locaux d’une fraternité d’étudiants d’Ole Miss. Par quel moyen M. Darbonne aurait-il pu se la procurer ?

Je remarquai son agacement à la crispation de son visage.

— Je n’en sais rien, Dave. Je dis simplement qu’il est inutile de se lamenter sur ce qu’on ne peut pas changer.

Je retins une repartie cinglante mais décidai de garder mes opinions pour moi et détournai les yeux vers les lumières qui commençaient à s’allumer dans City Park, de l’autre côté du bayou. Puis je suivis Molly dans la maison et l’aidai à laver les assiettes avant de ranger les restes du dîner.

 

*

 

Je me réveillai à quatre heures du matin et allai m’asseoir dans le noir à la table de la cuisine en écoutant le bruit du vent dans les arbres. Quelques minutes plus tard, la lumière s’alluma et Molly, en peignoir et chaussons, s’installa en face de moi.

— La fille Darbonne ? demanda-t-elle.

— C’est cette façon qu’elle a d’écrire. Je n’ai pas trouvé la moindre trace de colère ou d’apitoiement sur elle-même dans son journal intime, lui expliquai-je.

Molly attendit un moment.

— Continue, dit-elle.

— Les gens comme elle ne se suicident pas. C’est aussi simple que ça. Quelqu’un d’autre est responsable de sa mort.

Molly mit ses coudes sur la table et appuya son menton sur ses doigts entrecroisés, sans parvenir à cacher son épuisement, et je lus dans son regard fatigué le pressentiment que les morts n’allaient pas tarder à réclamer l’attention des vivants.

 

*

 

Samedi matin, je pris la voiture jusqu’à la résidence de Bello Lujan. Bellerophon était son prénom exact, un choix absurde et grandiose en apparence pour un homme issu d’un milieu ouvrier. Mais dans le sud de la Louisiane, on trouve des dénominations de divinités ou de héros antiques à foison, héritage de nos ancêtres français ainsi baptisés lors du règne de la Terreur, lorsque Robespierre et ses amis tentaient de purger la culture française de son influence chrétienne. L’ironie veut qu’aujourd’hui, poseurs de tuyaux et serveuses cajun portent parfois des prénoms plus évocateurs d’Homère que de l’Amérique contemporaine.

Je ne pouvais prétendre avoir jamais eu de sympathie pour Bello Lujan, individu agressif au langage vulgaire, dont les opinions sur la richesse et le statut social étaient pour le moins primaires. Quand il vous saluait d’une poignée de main, il vous la serrait trop fort l’espace de deux secondes, afin de ne laisser subsister aucun doute quant à sa puissance physique. Un jour, lors d’un match de catch professionnel à La Nouvelle-Orléans, je l’avais vu grimper sur le ring armé d’un tabouret en bois dont il avait cogné jusqu’au sang un catcheur avec lequel il avait échangé des insultes. Bello aimait à dire que pour être un bon perdant, il ne fallait qu’une chose : l’habitude de perdre.

Mais malgré mon antipathie à son égard, je faisais de mon mieux pour le comprendre, ou du moins comprendre le milieu qui l’avait vu naître. Son père était réparateur de flippers pour une famille de mafieux dont le territoire s’étendait sur l’ancien quartier du Tunnel de Lafayette et quand il avait pris une balle dans la peau, la famille de Bello avait été contrainte à des allers-retours incessants entre la cité HLM Iberville de La Nouvelle-Orléans, le quartier de l’ancien bordel de New Iberia et un taudis rural en bordure d’un chemin de terre au nord de Lafayette. Bello cirait les chaussures dans les saloons et servait des sodas aux clients d’un drive-in dont le propriétaire teigneux lui interdisait de prendre son déjeuner ou son dîner à l’intérieur de l’établissement. En plein hiver, il m’arrivait de voir Bello à la gare de la Southern Pacific, le visage rétréci par le froid, sa boîte à cirage accrochée autour du cou grâce à une bandoulière en cuir tandis qu’il attendait un client éventuel à la sortie des wagons Pullman. Et si ma propre jeunesse avait été marquée par les privations, je n’ignorais pas que Bello avait payé pour la sienne un tribut plus lourd encore que le mien. Je savais également qu’il avait une bien meilleure mémoire que la mienne et qu’il valait mieux ne pas s’aviser à le doubler.

Ses premiers bénéfices, s’il fallait en croire la rumeur, il les avait faits dans les combats de coqs et ensuite dans l’industrie du gaz et du pétrole. D’aucuns disaient qu’il avait aussi fait le mac pour une famille de mafieux de Lafayette déjà bien établie, du temps où elle possédait un bar à putes et un bordel au-dessus du Tunnel. Quand on lui demandait comment il gagnait sa vie, il affichait un sourire bon enfant et répondait : « Je fais tout ce qui rapporte du blé, podna.»

Il y avait néanmoins un trait distinctif dans sa personnalité sur lequel tout le monde s’accordait : pour protéger ses intérêts et ceux de sa famille, Bello Lujan était capable de devenir un ennemi féroce.

Il vivait avec sa femme et son fils dans une grande maison blanche située en bordure du Bayou Teche, dans une zone boisée et vallonnée à l’extérieur de Loreauville. Bien des années auparavant, sa femme était restée paralysée après un accident de voiture et paraissait rarement en public. Avec le temps, les détails de l’accident s’étaient estompés mais dans l’autre voiture, un enfant avait trouvé la mort et certains disaient que si elle n’avait été aussi gravement blessée, Mme Lujan n’aurait pas échappé à une mise en examen. Quoi qu’il en soit, son sort n’était pas enviable et les gens la voyaient parfois dans sa chaise roulante, son visage d’oiseau minuscule et pointu lorgnant le monde derrière les rideaux d’une fenêtre à l’étage.

De l’autre côté de la route, face au treillage de l’allée principale, paissaient des pur-sang et des chevaux d’allure sur une quinzaine d’hectares des meilleurs pâturages de la paroisse, à l’intérieur d’un enclos en bois blanc. Bello ne se contentait pas d’endosser le rôle du gentleman propriétaire de ranch, il employait des éleveurs de chevaux originaires du Kentucky et ses pur-sang concouraient dans les derbies de Louisiane et de Floride. En hiver et au printemps, Bello recueillait les lauriers et posait devant les journalistes.

Mais des bruits couraient sur l’origine de ses succès aux champs de

courses – histoires de vols de semence, une claim race{2} superbement manipulée en Californie, administration de sédatifs au grand favori lors d’une course au Nouveau-Mexique…

J’avais téléphoné pour le prévenir de mon arrivée. Il m’accueillit dans l’allée, vêtu d’un short blanc et d’une chemise de golf, sa peau mate bronzée, ses avant-bras couverts de boucles brunes et brillantes. Il plia légèrement les genoux en levant les poings, à l’image d’un boxeur.

— Dave ! Espèce de vaurien ! Comment la vie, Nèg{3}? Tu as vendu ton ponton et tes barques à louer, à ce qu’il paraît ? Dommage, j’aimais bien cet endroit, dit-il.

Il avait un drôle d’accent, mélange singulier de coonass pur et dur et d’inflexions italiano-irlandaises caractéristiques des cols bleus de La Nouvelle-Orléans.

— Ça swingue, Bello ?

— Moi, oui. Et la tienne, est-ce qu’elle swingue aussi ? plaisanta-t-il en souriant.

Je l’informai du motif de ma visite.

— Cette fille s’est suicidée et c’est pour ça que tu veux causer à mon fils ? Désolé d’apprendre cette triste nouvelle mais en quoi est-ce que ça concerne Tony ? demanda-t-il, tournant la tête en direction du court de tennis où son fils frappait des balles que lui envoyait une machine.

— Est-ce qu’il fréquentait Yvonne Darbonne ?

Bello se frotta le nez du plat de la main et fronça les sourcils, son regard sombre aux prunelles largement écartées traversé par de multiples pensées.

— Un jeune gars aussi beau que lui a forcément des tas de filles qui lui tournent autour. Comment pourrais-je le savoir ? Elles vont et elles viennent. Je ne me rappelle pas ce nom-là.

Je commençai à traverser la pelouse en direction du court de tennis. Manifestement, Tony m’avait déjà repéré du coin de l’œil mais il continua à taper dans ses balles, les joues couleur pomme d’api, le front dégagé de ses boucles brunes noué d’un bandana, ses hanches presque aussi fines et minces que celles d’une jeune fille. J’entendis Bello qui arrivait sur mes talons.

— Hé Dave, vas-y mollo, tu veux ? C’est mon fils, là. Tu dis qu’il serait mêlé à la mort de quelqu’un ? J’aime pas ça.

D’un mouvement lent et délibéré, je me tournai vers lui en forçant un sourire à mes lèvres avant de parler.

— Il s’agit d’une enquête pour homicide, Bello. Si tu préfères que cet interrogatoire ait lieu au commissariat, pas de problème. Mais en attendant, je te prie de ne pas t’en mêler.

Il tourna les mains vers le haut, paumes en l’air comme s’il ne comprenait plus rien.

— On est samedi matin. C’est le printemps, les oiseaux chantent, tu débarques sur ma pelouse comme une tornade… et c’est moi le problème ? fit-il.

J’ouvris la porte du court et m’avançai sur le sol en terre battue humide et passée au rouleau. Tony Lujan se montra plein de déférence et répondit poliment à mes questions en me disant « monsieur ». Néanmoins dans le sud de la Louisiane, ce genre de conduite est considéré comme normal et n’a rien d’inhabituel, surtout chez les jeunes gens issus d’un milieu aussi privilégié que celui de Tony.

— Tu connaissais Yvonne ?

— Oui, monsieur.

— Tu la connaissais bien ? dis-je en le regardant droit dans les yeux.

— Elle travaillait chez Victor, à la cafétéria. Je la voyais là-bas ou en ville, de temps en temps.

— Quand l’as-tu vue pour la dernière fois ?

— La veille de sa mort. On est allés au parc manger une glace.

— Tu as une idée de la raison pour laquelle elle aurait voulu mettre fin à ses jours ?

— Non, monsieur.

— Pas la moindre ?

— Non, monsieur.

— À mon avis, tu la connaissais mieux que tu ne veux bien le laisser paraître, dis-je.

Ses yeux commencèrent à s’embuer.

— Hé ! Tu réponds à ses questions ! ordonna Bello.

— On est sortis ensemble. On a couché ensemble.

— Pourquoi as-tu essayé de me mentir ?

Autour du terrain de tennis, les coupe-vent en nylon gonflèrent sous le vent en faisant grincer leurs attaches. Ses joues se vidaient peu à peu de leur couleur, se marbrant de plaques rouges et irrégulières à l’image de flammes brisées.

— Tu le lâches maintenant, Dave, intervint Bello. Il a coopéré, non ?

— Faut que tu nous laisses seuls, Bello.

— Va te faire foutre. Je suis chez moi. Tu ne viens pas ici pour faire la loi, répliqua-t-il.

Il n’y avait plus rien à dire. Bello était de toute évidence une présence suffocante et autoritaire dans la vie de son fils et je savais que sans un mandat contre lui, je n’arriverais plus à tirer la moindre information de l’un ou de l’autre.

— Si jamais tu te souviens de quelque chose qui pourrait se révéler utile, appelle-moi, tu veux bien ? dis-je à Tony en lui tendant ma carte.

— Oui, monsieur, répondit-il.

Je repartis en direction de mon véhicule et sentis les yeux de Bello, resté à mes côtés, écorcher vif la peau de mon visage.

— Tu essaies de me chercher des noises, Dave ? Tu as une dent contre moi ou quoi ?

— Non, dis-je en ouvrant la portière de mon pick-up truck.

— Alors, qu’est-ce qui se passe ?

Je ne répondis rien et m’assis au volant. Bello fit lourdement tomber sa main sur mon bras.

— Tu ne viens pas rabaisser ma famille pour m’envoyer chier ensuite, dit-il.

— Une jeune femme est morte et ton fils a essayé de cacher des informations sur sa relation avec elle. Ôte ta main de mon bras, je te prie.

— C’est juste un gosse.

— Plus maintenant, répondis-je.

Il me regarda fixement, le visage agité de tics nerveux tandis que sa bouche semblait former des mots qui restaient silencieux.

 

*

 

Clete Purcell, mon ancien partenaire à la brigade criminelle de La Nouvelle-Orléans, n’était pas de bonne humeur. Cela faisait maintenant une semaine qu’il était à cran, depuis qu’un certain Frogman Andrepont, tête à crack de son état, prisonnier en cavale habitué des chèques en bois, avait explosé la baie panoramique de son beau-frère en lui expédiant sur la pelouse son poste de télé pour pouvoir s’enfuir par le toit. Clete, qui se trouvait côté jardin, avait fait le tour de la maison au galop mais était arrivé trop tard. Clete avait un bureau d’enquêteur privé et de prêteur sous caution sur Main Street, à New Iberia, mais il continuait à faire la chasse aux sauteurs de cautionnement pour le compte de ses anciens employeurs de La Nouvelle-Orléans, Wee Willie Bimstine et Nig Rosewater. Quand Frogman ne s’était pas présenté à l’audience préalable du tribunal, Clete l’avait débusqué chez son beau-frère pour ensuite perdre sa trace dans les marécages de Henderson Swamp où, après avoir éclaté un pneu en dévalant à toute blinde la route de la digue, il avait failli se faire dévorer tout cru par les moustiques.

Mais pour un fugitif, Frogman avait deux problèmes. D’abord, son visage était en tout point celui d’une grenouille ; des yeux globuleux, les replis de la gorge comme des fanons et même la peau reptilienne. Ensuite, c’était un joueur invétéré doublé d’un toxico, accro au crack. Ce qui dans son cas signifiait que le nouveau casino de Louisiane, ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre avec sa boîte à graillon tous usages éclairée au néon, était aussi près du paradis qu’on peut l’être sur la terre.

Situé dans une paroisse du nord de l’État, il faisait partie d’un important complexe avec club privé et hippodrome. Toutefois courses de chevaux et restaurants huppés n’existaient que pour le décorum car la véritable attraction, c’était le casino. Aux termes de la loi, les autres bars de la paroisse étaient contraints de fermer à deux heures du matin, règle qui ne s’appliquait pas au casino, au grand dam des patrons de bars, des agences du maintien de l’ordre et de l’association des Mères contre l’Alcool au Volant. Malgré le tollé général, l’alcool continuait à y couler à flots de la tombée de la nuit jusqu’au lever du jour. Comment quiconque pouvait-il douter de la grandeur de ce pays ? Il suffisait de demander son avis à Frogman.

Assis au bar, un martini à la main, il s’était habillé style western au cas où une ou deux filles de la campagne pas trop sophistiquées se baladeraient dans les parages. Il se sentait envahi d’un sentiment de sécurité et de bien-être qui lui donna envie de pardonner l’État de Louisiane pour toutes ces années passées au trou. À dire vrai, il pouvait se permettre d’être généreux : il venait de gagner un jackpot de trois cents dollars aux machines à sous et s’était fait un petit plaisir en s’offrant un steak et une demi-bouteille de champagne. Il avait été plus futé que ce gros lard de Purcel, même s’il lui avait fallu remodeler un peu le salon du beau-frère pour arriver à ses fins. Il imagina ce dernier en train de se garer dans l’allée et la tronche qu’il avait dû tirer à la vue de sa télé toute déglinguée sur le gazon et de sa baie panoramique gisant dans les plates-bandes. Peut-être serait-il bon de lui écrire une carte postale pour expliquer ce qu’il s’était passé. Pourquoi pas, après tout ? C’était la chose correcte à faire. Il s’en occuperait dès le lendemain matin. Mais le beau-frère n’était pas d’humeur clémente et avait déjà cafté le lieu dans lequel Frogman s’était probablement rendu. Aussi, samedi soir, Clete Purcel entra dans le casino d’un pas tranquille sans se douter que Frogman avait arrêté de jouer aux machines à sous pour aller tirer sa crampe avec une prostituée mexicaine dans une caravane Air Stream garée à côté des étables. Clete s’installa à une table de black-jack et, très vite, perdit quatre cent soixante-treize dollars.

— Tu as perdu combien ? demandai-je.

— La croupière qui distribuait les cartes avait une paire de doudounes à te faire loucher. Elle arrêtait pas de me les flanquer dans la figure chaque fois que je devais décider si je voulais une carte ou pas. Comment veux-tu garder les idées claires dans une telle situation ? rétorqua-t-il.

C’était dimanche matin et nous étions dans le jardin à l’arrière de la maison. Il me racontait l’épisode avec force détails et circonvolutions, une méthode qui lui était habituelle et indiquait quelque désastre à venir dont il était à l’origine, usant ainsi de tous les contournements possibles pour éviter de reconnaître sa part de responsabilité.

Des années auparavant, Clete avait court-circuité sa carrière dans les forces de l’ordre à coups d’herbe, de pilules et d’alcool. Il avait également abattu un témoin bénéficiant du programme de protection fédérale et avait même travaillé comme agent de sécurité à Vegas et Reno pour un gangster sadique appelé Sally Dio, dont l’avion avait fini par s’écraser contre une montagne dans l’ouest du Montana. Après avoir passé les arbres au râteau pour retrouver les restes de Sally et de ses hommes de main, les inspecteurs avaient fini par découvrir qu’on avait obstrué les moteurs de l’avion en versant du sable dans les réservoirs. Clete Purcel avait aussitôt décampé de Big Fork, Montana, comme si la ville était en feu.

Il était haï et craint par la mafia en même temps que par nombre de ses collègues des forces de police de La Nouvelle-Orléans. Ses détracteurs essayaient de le rejeter comme un ivrogne accro à la drogue et grand amateur de putes, mais en réalité, Clete Purcel était l’un des hommes les plus intelligents et les plus corrects que j’aie jamais connus, et dont peu de gens auraient soupçonné la complexité du caractère.

Ayant grandi dans le quartier de Old Irish Channel, il en avait gardé l’accent – davantage un mélange prolo irlandais de Boston et de Brooklyn que celui du Sud profond. Il avait des mains aussi larges que des jambons et ses poings étaient couverts de cicatrices en demi-lunes, tandis que sa forte carrure et son dos massif avaient régulièrement raison des coutures de ses chemises hawaïennes. Blond vénitien, il avait une petite bouche irlandaise dont les commissures étaient tournées vers le bas, et des yeux verts qui se plissaient en éventail quand il souriait. À l’occasion d’une de ses équipées, un témoin noir qui avait assisté à la scène l’avait décrit comme « un grand singe albinos qui rampait sur mon toit en slip et en maillot de corps », mais Clete ne s’en était pas vexé.

Il parlait ouvertement de ses appétits intimes : ses addictions et ses aventures amoureuses avec junkies ou strip-teaseuses, ses absences alcooliques qui engendraient des scènes de destruction massive dans les bars, tandis que les clients préféraient s’enfuir en escaladant les fenêtres. Mais au cœur de cette violence et de ce souverain et dangereux mépris pour son propre bien-être, se trouvait un homme qui trimballait dans sa tête certaines images et processus mentaux dont il parlait rarement : un père qui pour le punir obligeait son petit garçon à s’agenouiller pendant des heures sur des grains de riz ; une femme qui l’avait abandonné parce qu’elle ne pouvait plus supporter de dormir auprès d’un mari persuadé que le fantôme d’une mamasan vivait sur son escalier de secours ; le grincement métallique de chenilles en acier traversant un village du tiers-monde, l’arc d’une flamme liquide, l’odeur de paille brûlée, d’animaux calcinés et les hurlements d’hommes minuscules en pyjamas noirs piégés à l’intérieur d’un trou.

Mais tout cet alcool et ces pilules qu’il ingurgitait n’auraient pu même entailler l’épaisseur de ses souvenirs.

— Et Frogman, dans tout ça ? dis-je.

— C’est ce que j’essaie de t’expliquer, reprit-il. Je m’étais fait nettoyer au black-jack et je me rinçais l’œil en matant une gonzesse magnifique qui lançait les dés à la table de craps. T’aurais dû voir ce cul quand elle se penchait en avant. Tu te souviens de la chanson de Jimmy Clanton « Venus in Blue Jeans » ? J’ai attrapé la trique rien qu’en la regardant depuis le bar.

La fenêtre de la cuisine était ouverte, les rideaux gonflaient sous la brise derrière la moustiquaire et j’entendais Molly qui chargeait le lave-vaisselle.

— Clete, tu pourrais pas juste…

— À ce moment-là, je m’aperçois que la nana doit faire équipe avec d’autres types et peut-être même que c’est elle qui dirige l’opération. À mon avis, deux d’entre eux étaient déjà à ma table de black-jack pour y compter les cartes. La fille venait de perdre à deux reprises et puis les dés lui sont revenus. Dès qu’elle a eu repris la main, voilà qu’un type se cogne à la serveuse et expédie des giclées de bière partout. C’est à ce moment-là qu’elle a échangé les dés contre des dés pipés. Tout le monde n’y a vu que du feu. Même le croupier. Elle a fait sept lancers gagnants, après quoi, nouvel échange, elle a refilé les dés pipés à un des mecs que j’avais repérés en train de compter les cartes à ma table.

— Et alors ? dis-je en commençant à m’impatienter.

Nous étions assis sur les marches du perron. Il cligna d’un œil en regardant vers le bayou, comme s’il organisait ses pensées.

— Une demi-heure plus tard, elle était de retour à la même table et avait fait un nouvel échange. Sauf qu’elle est devenue gourmande, elle doublait ses paris, jusqu’à ce qu’elle ait amassé huit ou neuf plaques sur le feutre. Tout le monde autour de la table commençait à péter les plombs et empilait les jetons sur son « pass line ». Le croupier a appelé deux gardes de sécurité et je me suis dit qu’elle était foutue. C’est là que Frogman s’est pointé.

— Il faisait partie de son équipe ?

— Écoute ça, le croupier et les types de la sécurité s’apprêtaient à coffrer la minette quand Frogman se met à tituber au beau milieu du casino et tombe par terre pris de convulsions comme s’il venait de poser le pied sur un câble de haute tension. D’abord, j’ai cru que ça faisait partie de la mise en scène et il a fallu que je me fraye un chemin dans la foule pour aller le regarder de plus près. Il était roulé en boule et convulsait de la tête aux pieds, avec de la bave qui lui coulait des deux côtés de la bouche. Là, quelqu’un s’est mis à gueuler : « C’est une crise d’épilepsie ! »

Sauf que je savais déjà que Frogman ne souffrait pas d’épilepsie. Il avait les mains toutes recroquevillées sur sa poitrine comme des serres d’oiseau et les yeux qui lui sortaient de la tête. J’ai dit au croupier d’aller chercher un kit de réanimation mais il m’a juste regardé les yeux ronds comme si je lui parlais en sanskrit. Alors j’ai gueulé : « Personne fait plus du bouche-à-bouche en période de SIDA ! Va me chercher ce putain d’appareil dans ta trousse d’urgence. »

« Tu sais ce qu’ils ont dans ce genre de baraque minable en guise de trousse d’urgence ? Des capotes à chatouilles et des aphrodisiaques vendus dans le distributeur de préservatifs des chiottes.

J’avais du mal à accepter ce que j’allais devoir me coltiner. Le Frogman Andrepont, il avait pas dû croiser de brosse à dents depuis sa sortie d’Angola, il y a cinq ans. Je lui chope le nez en lui ouvrant la bouche et je m’apprêtais à accomplir l’inconcevable quand la gonzesse super-canon au corps de Vénus en blue-jeans me pousse de côté en disant : Bouge-toi de là, camarade.

« Elle lui pince les narines, lui souffle dans la gorge et commence à lui cogner la poitrine jusqu’à ce que, finalement, on entende un bruit de succion terrible et qu’il se remette à respirer. Les gugusses de la sécurité n’avaient toujours pas décidé s’ils assistaient à une arnaque ou pas. Ils avaient vérifié les dés sur la table sans trouver ceux dont elle s’était servie. Et puis les ambulanciers sont arrivés et Vénus en blue-jeans a joué les filles de l’air par la porte arrière.

« J’ai montré mes papiers concernant Frogman aux adjoints du shérif et je l’ai menotté au chariot d’hôpital. Je m’apprêtais à faire le trajet en ambulance avec lui quand j’ai vu Vénus traverser le parking en chaloupant son cul splendide. Je l’ai rattrapée aussitôt et je lui fais : Vous venez d’escroquer un casino et de sauver la vie d’un mec, tout ça dans la même soirée. C’est pas un comportement d’arnaqueur ordinaire, ça.

« Elle marchait à toute blinde et elle me fait : Allez vous faire foutre avec vos arnaqueurs. Vous vous prenez pour qui ?

« Je suis détective privé-et j’étais sur les traces d’un prisonnier en cavale, le mec que vous avez sauvé. Je me suis fait nettoyer en beauté à la table de black-jack, je lui explique.

« Vous devriez éviter les casinos, alors.

« C’est quoi votre nom ? je lui demande.

« Embrouilles.

« Ça vous dirait de prendre un pot ? Ou bien d’aller manger un morceau ?

« Elle regarde par-dessus mon épaule et voit que les types de la sécurité arrivent sur nos talons. Elle jette un coup d’œil dans les parages à la recherche de ses potes mais elle les a perdus dans la foule. Elle me fait : Je suis dans la merde jusqu’au coup, beau gosse. Tu peux nous sortir d’ici ? Mon Popaul commence à perdre la boule et à s’agiter dans mon calcif comme s’il s’était mis en pilotage automatique et qu’il faisait son possible pour sortir de prison.

Molly ferma la fenêtre de la cuisine.

— Désolé, fit Clete.

— Et qu’est-ce qui s’est passé ?

— Elle s’appelle Trish Klein, à ce qu’il paraît. Elle dit que son vieux et toi, vous étiez potes. Et que t’étais là le jour où des types lui ont fait sauter le caisson d’un coup de fusil.

Au travers des feuillages, je regardai le bayou en essayant d’assimiler le récit de Clete et de faire le lien avec les informations que je possédais déjà sur la fille de Dallas Klein. Mais Clete n’en avait pas terminé.

— Ce matin, une gonzesse du FBI est venue frapper à ma porte. Son nom c’est Betsy Mossbacher et elle a un bâton dans le cul, taille XXL. Les Fédés avaient placé Trish Klein sous filature, hier soir, et maintenant ils m’ont associé à elle, et toi à moi. C’est quoi toutes ces conneries, Dave ?

— Tu t’envoies en l’air avec les arnaqueuses, maintenant ?

— Change pas de sujet.

— Je connaissais le père de Trish Klein à Miami. Il était garde de sécurité dans un fourgon blindé et aussi en dette avec des affranchis. Ils ont dû le forcer à leur refiler la feuille de route du fourgon et avec le casse, ils ont effacé l’ardoise. À mon avis, Trish Klein est ici pour cause de vendetta. Les Fédés pensent qu’elle a trempé dans le cambriolage d’une société d’investissement et de crédit immobilier à Mobile qui faisait du blanchiment d’argent pour la mafia.

Il avait appuyé ses énormes avant-bras sur ses genoux et regardait droit devant lui. Mais je savais que c’est à la fille qu’il pensait et non au père.

— T’as couché avec elle ?

— Si seulement… Tu trouves que je fais vieux, Dave ? Dis-moi la vérité, dit-il en verrouillant son regard au mien.

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