La descente de Pégase
Chapitre 25
Je procédai à l’arrestation de Cesaire après le déjeuner. Je lui passai les menottes devant plutôt que derrière et lui permis de les couvrir d’un coupe-vent avant de monter dans la voiture de police. Mais il était impossible d’ignorer la honte et l’humiliation qui l’habitaient. Jamais je n’avais vu d’homme brisé et vidé de sa substance comme Cesaire Darbonne aujourd’hui.
Après qu’il fut mis en état d’arrestation pour un meurtre passible de la peine capitale, je l’accompagnai jusqu’à sa cellule et demandai au gardien de m’accorder quelques minutes avec lui avant de la verrouiller.
— C’est la partie de mon métier que je n’aime pas, monsieur Darbonne, dis-je. Je suis certain que vous n’avez pas tué Bello Lujan mais si c’était le cas, j’en comprendrais les raisons, et je ne serais pas le seul, même si nous savons tous que c’est un acte moralement répréhensible.
— C’est pas de vot’faut’, ça c’est sûr.
— Regardez-moi dans les yeux, monsieur.
Assis sur son banc en métal, il me regarda bien en face en se demandant peut-être si ma requête n’était pas une insulte voilée.
— Redites-moi que vous ignoriez tout de l’agression de Bello Lujan sur votre fille, dis-je.
— Un homme qu’est obligé de se répéter respecte pas sa propre parole, fit-il.
Il regarda la pointe de ses chaussures.
— Je crois que votre caution peut s’élever à deux cent cinquante mille dollars. Avez-vous quelque garantie que vous pourriez proposer au tribunal ?
— Non, m’sieur. J’ crois bien que j’suis ici pour un moment.
Ses intuitions étaient sans doute plus fondées qu’il ne l’imaginait. Il était prisonnier des rouages du système et quiconque s’est un jour trouvé à sa place, coupable, innocent ou infortuné, serait le premier à confirmer que la justice est effectivement aveugle.
— J’espère que les choses s’arrangeront pour vous, monsieur, dis-je.
— Y a rien qui s’arrangera maintenant. Y a plus moyen de revenir en arrière.
— Que voulez-vous dire, plus moyen de revenir en arrière ?
— J’ai perdu ma ferme et mon gagne-pain quand le gouvernement a laissé entrer tout ce sucre d’Amérique centrale. C’était vraiment pas juste de met’ tout ce sucre qui coûtait rien su’ le marché. Rien n’est comme avant, maintenant. Les petites gens ont plus leur chance.
Le lien qu’il établissait entre son propre destin et les facteurs économiques était sans doute intéressé et dénotait un apitoiement sur son propre sort. Et il frisait la grandiloquence quand il rendait le monde responsable de sa propre infortune. Mais qui peut en vouloir à un homme sans jambes de ne pas pouvoir courir ?
— Je vais voir ce que je peux faire, dis-je.
— À propos de quoi ? demanda-t-il en levant les yeux vers moi.
*
Molly était occupée à nettoyer sa voiture sous l’auvent quand je rentrai à la maison. Vêtue d’un short en jean et d’une vieille chemise blanche trop étroite aux épaules, elle passait la carrosserie au jet qui éclaboussait ses vêtements, ses cheveux et sa peau, puis frottait avec un chiffon. Ses muscles fermes, la courbe de ses hanches, la façon dont son fessier durcissait sous son short quand elle bougeait, la suggestion de la puissance sexuelle de ses hanches ainsi que ses seins gonflés, tout cela me rappelait Bootsie mon épouse décédée, et je me demandai parfois si son âme ne s’était pas glissée sous la peau de Molly, comme si les deux femmes, qui ne s’étaient jamais connues dans la vie, s’étaient fondues l’une dans l’autre pour en former une troisième.
Je me fichais de savoir d’où venait Molly tant qu’elle demeurait dans ma vie. Je l’aimais aussi passionnément que j’avais aimé Bootsie et je les aimais toutes les deux en même temps sans jamais ressentir de contradiction ni de manque de loyauté envers l’une ou l’autre.
— Viens me gratter le dos, tu veux bien ? lança Molly. Un moustique d’au moins quinze centimètres de long est passé sous ma chemise.
Elle leva les bras sur le toit de la voiture pendant que mes ongles allaient et venaient entre ses omoplates. L’eau continuait à couler du tuyau et éclaboussait son poignet, dégoulinant le long de son avant-bras. Elle mit son poids sur l’autre jambe et ses fesses touchèrent légèrement mon bas-ventre.
— J’ai dû mettre Cesaire Darbonne en prison, aujourd’hui, dis-je. Demain, il sera probablement traduit en justice pour meurtre au premier degré.
— Mmm, mmm, fit-elle distraitement, le regard perdu au loin vers la partie ombragée du jardin.
— Le pauvre type n’a pas un centime. Il va sans doute rester entre quatre murs.
— Et ? fit-elle en repoussant une mèche de cheveux humides sur son front.
— Pas un prêteur de caution professionnel n’accepterait de le toucher, même avec une fourche à crottin. En tout cas, pas sans garantie.
— C’est blessant pour moi, dit-elle.
— Pardon ?
Elle roula les épaules pour me signaler qu’elle souhaitait que je continue à lui gratter le dos.
— Je croyais que tu étais en train de manœuvrer pour me mettre dans ton lit, dit-elle.
— J’en serais tout à fait capable.
Elle me donna délibérément un coup avec son derrière.
— Tu veux te porter caution ?
— Faudrait que j’hypothèque la maison et le jardin. La moitié t’appartient.
— Pas vraiment, mais quoi que tu fasses, je suis d’accord, dit-elle.
Elle se tourna vers moi, monta sur mes chaussures et me serra fort dans ses bras.
— Qu’est-ce qui me vaut ça ?
— Je ne te le dirai pas, fit-elle avant de se remettre à nettoyer sa voiture.
*
Après dîner, je me rendis au cottage de Clete. Il avait baissé tous les stores et, assis sur son lit pieds nus, vêtu d’un pantalon en toile beige à élastique et d’un maillot de corps, il nettoyait le canon de son revolver calibre .38 avec un écouvillon. Sa télévision était branchée sur la chaîne météo mais il avait coupé le son. Sous sa lampe de chevet allumée étaient posés un bidon d’huile, sa matraque, un vieux flingue anonyme tout déglingué calibre .22 aux plaques de crosse en bois fixées par du chatterton, un poignard de quinze centimètres et un Beretta 9 mm avec un chargeur à quatorze balles. Je sortis une boîte de Dr Pepper de son réfrigérateur et m’assis bien en face de lui sur une chaise en bois à dossier droit.
— Tu t’attends à ce que l’armée de l’Union remonte le Teche ? dis-je.
— Un copain des forces de police de La Nouvelle-Orléans m’a prévenu que j’allais être arrêté pour la destruction du casino. J’ai loué un bungalow dans l’Atchafalaya Basin. Il est temps de partir étudier les populations de perches arc-en-ciel, répliqua-t-il.
C’est alors que je commis une erreur. Je lui racontai les événements récents en rapport avec les dossiers d’Yvonne Darbonne, de l’Homme Crustacé, de Tony et Bello Lujan. Je lui racontai l’arnaque de Trish Klein et de son gang contre Whitey Bruxal et lui rapportai l’allusion de Slim Bruxal au fait que son père et Lefty Raguza décideraient peut-être de se venger.
Clete essuya l’huile excédentaire sur la surface noir bleuté de son calibre .38 puis éjecta le barillet de son logement et se mit à enficher des balles, une à une, dans chacune des chambres, ses cils blonds baissés pour m’empêcher de lire dans ses yeux.
— J’entends tes rouages qui se sont mis en marche, Clete. Oublie tout ça, dis-je.
— Je suis heureux que la voix de Dieu ait fini par me parler. Tu peux donc aller dans la tête des gens et leur expliquer quelles sont leurs propres pensées ?
— Arrête de faire le malin. J’essaie de…
Il me coupa avant que je puisse aller jusqu’au bout.
— On avait l’habitude de s’occuper de ces salopards d’une seule et unique façon… sous un drapeau noir. Pourquoi crois-tu que Bruxal est arrivé ici ? Parce que l’État lui a filé un passe gratuit. Autrefois, il aurait eu, pour le moins, à répondre aux Giacano. Maintenant, il pourrait déglinguer des paralysés moteurs à coups de pied et continuer à avoir sa photo en page Société.
— Et tu crois que la police de La Nouvelle-Orléans n’arrivera pas à te retrouver dans une cabane de pêcheur ? Réfléchis deux secondes, dis-je.
Il fit tourner le barillet de son calibre .38 et les extrémités des balles dans leur logement brillèrent à la lumière. Son regard vert était vif et heureux, sans la moindre trace d’influence alcoolique ou de lassitude, et je me rendis compte à son silence que je n’avais pas écouté ses paroles avec assez d’attention et que, une fois de plus, j’avais mal interprété la complexité de cet homme aux multiples et si contradictoires facettes.
— Tu avais déjà prévu de dessouder Whitey Bruxal, n’est-ce pas ? demandai-je.
— Pas exactement. Mais si ces types décident de tenter quelque chose contre nous, on se mettra à leur recherche et on leur enfoncera les règles dans la tête. Qu’est-ce qu’on a à perdre ? On est des dinosaures, de toute façon. Les seuls qui n’ont toujours pas pigé, c’est nous. Ouvre-moi une bière, tu veux ?
Il déposa un filet d’huile sur le côté du Beretta puis en lustra la surface avec un chiffon propre. Après avoir tiré la glissière sur la culasse vide, il introduisit l’écouvillon dans le canon et le fit aller et venir à plusieurs reprises en me souriant. À la lueur tamisée de la lampe de chevet, il avait l’air d’un jeune homme. Un jeune homme toujours convaincu que le monde était un lieu magique plein d’aventures et de bonnes surprises avec des rencontres intéressantes au coin de chaque rue. Au cours de moments comme celui-ci, je me demandais parfois si Clete avait jamais eu l’intention d’évoluer, de mûrir et de devenir autre que l’être irresponsable de ses jeunes années. Je me demandais si le fait de toujours flirter avec la mort n’était pas le moyen qu’il s’était choisi pour arracher les aiguilles de son horloge personnelle.
— Pourquoi tu me regardes comme ça ? demanda-t-il.
— Aucune raison.
— Ceux pour qui tu t’inquiètes, c’est pas les bons, Belle Mèche. En l’occurrence, Trish et moi. Tout ce que tu viens de me raconter sur les meurtres des Lujan, de l’Homme Crustacé et de la fille Darbonne ? Y a une pièce manquante dans tout ça. Le zigoto au bureau du procureur, comment il s’appelle ?
— Lonnie Marceaux.
— Ce type, Marceaux, c’est lui qui devrait t’inquiéter. C’est le genre d’enculé en col blanc qui remettrait les fours crématoires en action s’il le pouvait. Tu as réellement l’intention de te porter caution pour le vieux d’Yvonne Darbonne ?
— Je l’ai mis en taule. Il est innocent. Qu’est-ce que je peux faire d’autre ? demandai-je.
— Combien de mecs vraiment innocents as-tu connus en prison ?
— Quelques-uns.
— Mais presque tous étaient coupables d’autres crimes, souvent pires que celui pour lequel ils étaient enfermés. Vrai ou pas, valeureux chevalier ?
Je vidai le reste de mon Dr Pepper dans son évier et jetai la boîte vide à la poubelle.
— À plus tard, dis-je simplement, en essayant de masquer la colère dans ma voix.
— Mets-toi au point mort une minute et regarde ces photos-satellite, répliqua-t-il en hochant la tête en direction du poste de télévision. La Floride doit avoir l’impression d’être une vraie quille de bowling. Tu bossais sur l’eau quand Audrey a frappé en cinquante-huit ?
— C’était en cinquante-sept.
— Tu crois qu’on en aura une autre aussi mauvaise, un jour ?
— Change pas de sujet, Clete. Emmène Trish avec toi et partez ailleurs, loin de New Iberia. Tu n’arrêtes pas de te faire du mal par tous les moyens, au point que même tes ennemis n’arriveraient pas à en imaginer de pires.
Il se pencha sous son lit et tira une bouteille de brandy. Après avoir dévissé la capsule, il la leva dans ma direction.
— Au chaos, à la pagaille et à tous ces méchants qu’on va faire sauter hors de leurs chaussettes, répondit-il.
Il avala son brandy comme une eau minérale, son œil toujours sur moi par-dessus sa bouteille inclinée.
*
Je me rendis à une réunion des Alcooliques Anonymes dans un cottage épiscopalien, en face de l’ancien lycée de New Iberia. À ma sortie, le ciel avait pris une teinte jaune et violacée et s’était empli d’une poussière montée des champs de canne à sucre. Devant l’école, les chênes étaient pleins d’oiseaux et quand le vent changea de direction, l’air se chargea d’une odeur de lac desséché. Ce soir, les coloris du ciel, de la terre et des arbres ne semblaient plus en harmonie les uns avec les autres. À la fin de l’été dans le sud de la Louisiane, on a généralement l’impression de glisser par-dessus la crête d’une saison torride à la chaleur saturée d’humidité pour arriver à la douceur des journées d’automne et la musique de ses fanfares, ses feux de feuilles mortes et l’odeur sombre et féconde des bayous. Mais cette année était différente.
Les ciels du matin s’embrasaient de rouge et ceux du soir étaient barattés de nuages à l’aspect d’épaisses colonnes de fumée provenant d’incendies de puits de pétrole gigantesques. Les ondées de l’après-midi s’étaient muées en violents orages dont les éclairs déchiraient le ciel en tous sens. Je n’avais jamais accordé d’attention à la théorie de l’apocalypse ou à ses prophéties mais j’éprouvais cette année un mauvais pressentiment dont je ne parvenais pas à me débarrasser et qui n’était pas fondé sur une intuition personnelle quant à ce que notre avenir nous réservait, car ce spectacle, je l’avais déjà vu auparavant.
Il est difficile pour quelqu’un qui n’en a jamais fait l’expérience de comprendre la terreur que ressentent les gens pris dans un ouragan. Peut-être cette peur trouve-t-elle ses racines dans le subconscient puisque les psychiatres disent que le moment le plus terrifiant de notre vie est celui de notre naissance, lorsque nous sommes arrachés à la douce sécurité du ventre maternel, incapables de respirer, frissonnant sous la lumière, conscients que nous allons mourir à moins de recevoir la gifle de la vie. Apparemment, cette expérience s’imprime à jamais dans un coin de notre esprit, un endroit où nous espérons n’avoir jamais à revenir. Et puis un jour, notre univers familier et si prévisible, la terre elle-même, s’effondre sous nos pieds.
Ce moment-là arriva pour moi sur une barge de forage équipée d’un sismographe et ancrée à côté de piles en acier dans les eaux profondes d’une baie à l’ouest de Morgan City. À bord se trouvaient cent soixante livres de dynamite en boîte, des détonateurs sous emballage étanche ainsi que des dévidoirs de câble aux extrémités desquels on déposait une goutte de gel de nitroglycérine que l’on faisait ensuite exploser soit par une étincelle électrique, soit par un coup sec sur une surface métallique.
Personne n’avait anticipé la férocité de l’ouragan Audrey ou du tsunami qu’il provoquerait avant son arrivée. Notre compagnie décida de courir le risque et le souvenir de cette expérience ne me quitterait plus pour le restant de mes jours.
La marée basse arriva au crépuscule et sur des kilomètres, pas un souffle de vent ne rida la surface de l’eau. Au-dessus de nous, le ciel était obscurci par une couche nuageuse couleur d’étain brûlé mais l’horizon était nimbé d’un bleu iridescent qui semblait emprisonné au-delà des limites de la croûte terrestre. Nous prîmes place dans nos couchettes pour la nuit, rassurés et en paix, persuadés que l’ouragan progresserait au large en direction de l’ouest, peut-être vers le Texas, et que nos peurs avaient été sans fondement.
À l’aube, les kilomètres de cyprès inondés et de gommiers qui nous entouraient regorgeaient d’oiseaux de toutes descriptions, comme si aucun n’avait pu trouver à se percher sur un arbre qui lui convenait. À neuf heures, mon demi-frère et moi étions occupés à préparer des charges explosives pour le foreur, fixant six boîtes de dynamite bout à bout avant d’y monter une amorce connectée à une autre série de six boîtes et répéter l’opération trois fois de suite jusqu’à obtenir une charge de dix-huit boîtes que nous devions glisser dans le tuyau de forage en laissant se dévider le fil qui déclencherait l’explosion.
Sans la moindre transition, les éclairs se mirent de la partie et la température dégringola si rapidement que nos oreilles se bouchèrent tandis qu’à l’embouchure du golfe, un rouleau d’écume jaillit et se propagea en ondulant sur les marécages comme une ride sur une peau pendant que, sur des kilomètres autour de nous, les arbres inondés ployaient comme un seul homme vers la surface de l’eau.
Je me détournai du trépan mais le vent me frappa au visage avec la violence d’un coup de poing. La bâche en toile épaisse, pourtant ancrée par des tiges en métal insérés dans des œillets en laiton dont nous nous servions pour protéger le poste de forage sur le pont, fut arrachée et disparut dans le vent comme un Kleenex usagé. Ce qui se passa ensuite fut d’une telle magnitude, d’une telle intensité que ni Jimmie ni moi ni personne à bord ne comprendrions jamais vraiment ce qui était arrivé ou quelles en étaient les causes naturelles. Certains dirent qu’il s’agissait peut-être de la trombe d’une tornade, d’autres que c’était un phénomène secondaire, avec son œil à lui, qui était passé au-dessus de nous. Mais quelle qu’en soit la provenance, il avait ses propres règles et elles n’avaient rien à voir avec les lois de la physique, en tout cas pas telles que je les comprenais.
Il n’y eut pas le moindre son. Le vent s’arrêta et autour de la barge de forage, l’eau devint étale puis son niveau parut diminuer contre les piles métalliques comme si elle s’évacuait complètement hors de la baie. Le long du rivage, les gommiers, cyprès et saules pleureurs se redressèrent dans la quiétude retrouvée, leur feuillage vert vibrant à la lumière du soleil, et c’est alors que le monde explosa.
Toutes les vitres du poste de pilotage éclatèrent en mille morceaux. L’abri en aluminium destiné à protéger le matériel et boulonné au sol de la poupe fut déchiqueté. Le chef d’équipe hurlait ses instructions à tous ceux qui se trouvaient sur le pont en montrant l’écoutille correspondant à la salle des machines mais ses mots se perdaient dans les rugissements du vent. Un rideau de pluie frappa la barge et nous projeta brutalement à l’intérieur d’un vortex constitué de millions de particules d’herbe cristallisée, et rempli d’objets et de créatures qui n’auraient jamais dû s’y trouver. Des poissons de toutes tailles et de toutes sortes, des serpents, ratons laveurs, hérons bleus, urubus à tête rouge, une pirogue, des arbres déracinés, des opossums, des lapins de garenne, un toit en aluminium tordu, des douzaines de pièges à crabes et des filets à poissons remplis jusqu’en haut de carpes énormes, des centaines de grenouilles, des paquets de papier goudronné et des planches de bois usées – tout cet ensemble disparate tourbillonnait sur notre barge, et s’écrasait parfois contre les mains courantes, les échelles et les cloisons.
Je me remis debout au moment où une avalanche d’eau et de boue s’abattait sur les ponts et je fus frappé par une puanteur de résidus de forage, mélangés à des algues incrustées de coquillages morts, des eaux d’égouts et des matières fécales humaines. Le foreur qui se tenait assis en boule sous un stock de tuyaux vomit sur ses genoux.
Le ciel devint noir de pluie et nous vîmes les éclairs à l’ouest se déchaîner sur le littoral et les zones marécageuses, au-dessus des communautés de pêcheurs où vivaient nos familles et des petites villes comme Lafayette et Lake Charles, et nous fûmes soulagés que ce soit eux et pas nous qui recevraient le plus gros de la tempête puis le raz de marée qui allait s’abattre sur Cameron et aplatirait la ville entière comme une crêpe, noyant sur son passage plus de cinq cents personnes.
*
Je payai la caution de Cesaire Darbonne par l’intermédiaire de l’agence de Wee Willie Bimstine et de Nig Rosewater à La Nouvelle-Orléans. Willie et Nig évitèrent de mentionner mon nom sur le rapport du tribunal mais mercredi matin, après sa sortie de prison, Cesaire se présenta chez moi dix minutes après que je fus rentré déjeuner avec Molly.
Il enleva son chapeau de paille avant de frapper à ma porte. Je l’invitai à entrer mais il fit non de la tête.
— J’suis juste venu vous remercier, dit-il.
— Ce n’est pas grand-chose, monsieur Darbonne.
— Y a pas beaucoup de gens qui feraient une chose pareille, répondit-il.
— Plus que vous ne le pensez, répliquai-je.
De son regard turquoise, il suivit le mouvement du flot des voitures dans la rue, les yeux sans expression pour autant que je puisse en juger. Il réajusta son chapeau sur sa tête et sa peau s’obscurcit sous l’ombre de son couvre-chef. Il gratta la chaîne de cicatrices de son avant-bras droit d’un air absent.
— Si jamais vous voulez aller à la chasse au canard, j’ai une cabane et un gabion. Je sais aussi où se cache le sac-à-lait dans Whiskey Bay, reprit-il.
— J’apprécie votre invitation, monsieur. Mais vous ne me devez rien, répondis-je.
Il se tourna vers moi. Ses yeux presque lumineux étaient chargés de sens et l’espace d’un instant, je fus certain qu’il s’apprêtait à me dire une chose essentielle et vitale. Mais si telle avait été son intention, il changea d’avis et retourna dans son camion sans ajouter un mot avant de démarrer.
— Qui était-ce ? demanda Molly.
— M. Darbonne. Il voulait nous remercier de l’avoir sorti de taule.
— Ton repas refroidit.
— J’arrive tout de suite.
Je restai immobile, le regard tourné vers la rue. Le camion de Cesaire était arrêté à un feu rouge devant une maison datant de 1831, avant la guerre de Sécession, baptisée « The Shadows ».
— Qu’est-ce qui te préoccupe, Dave ? dit Molly.
— Je n’ai jamais eu à m’occuper d’une affaire plus déconcertante. C’est comme si j’essayais de retenir de l’eau entre mes doigts. Le véritable problème, c’est que la plupart des gens que j’ai questionnés auraient sans doute mené une vie normale s’ils ne s’étaient pas rencontrés.
— Reprends tout depuis le début.
— Je l’ai fait. Ça n’a mené à rien.
Elle me massa vigoureusement la nuque puis fit courir ses doigts dans mes cheveux, me passant les ongles sur le crâne.
— Je serai toujours fière de toi, dit-elle.
— Pour quelle raison ?
— Parce que tu es incapable d’être un autre que toi-même.
Je fermai la porte et me retournai avec l’intention de la prendre dans mes bras, l’attirer contre moi, lui chuchoter des mots gênants quand ils sont dits dans des situations conventionnelles. Mais elle était déjà repartie dans la cuisine. Après le déjeuner, je retournai au bureau et sortis à nouveau toutes mes notes sur la mort d’Yvonne Darbonne. Sauf que cette fois, j’avais un nouvel élément sur lequel m’appuyer : le témoignage de Slim Bruxal. À quatorze heures, Helen entra dans mon bureau.
— Où est Clete Purcel ? demanda-t-elle.
— Je ne sais pas trop, répondis-je.
— La police de La Nouvelle-Orléans s’est présentée à son bungalow avec un mandat mais il a vidé les lieux. Le propriétaire dit que Clete est parti tard la nuit dernière, en compagnie d’une jeune femme blonde. Tu as une idée de l’endroit où il pourrait se trouver ?
— Pas particulièrement, dis-je en étudiant le mur du fond, paupières plissées.
Elle ferma la porte de mon bureau afin que personne ne puisse entendre ses paroles.
— Ne les laisse pas lui mettre la main dessus, Dave. Il ne s’agit pas de lui faire passer six mois à la prison centrale. Cette fois, ils veulent l’envoyer à Angola. Les compagnies d’assurances en ont ras-le-bol que Clete détruise la moitié de La Nouvelle-Orléans.
— Content de voir que la ville s’occupe de protéger les intérêts des meilleurs de nos citoyens, fis-je.
Elle regarda les clichés de la scène du crime et les pièces du dossier étalés sur ma table de travail.
— Qu’est-ce que tu fais ? dit-elle.
— Je crois que j’ai peut-être trouvé la clé du meurtre de Tony Lujan.
*
Au lieu d’essayer de lui expliquer mes propos, je partis à la recherche de Monarch Little. Sa voisine m’expliqua que Monarch travaillait pour le propriétaire d’un atelier de carrosserie à St. Martinville.
— Vous connaissez le nom du propriétaire ?
La voisine était celle qui n’avait guère apprécié que Monarch se soit enivré avec ses potes et qu’ils aient balancé leurs boîtes de bière dans son jardin après le décès de sa mère.
— Monarch, y s’est remis dans le droit chemin. Pourquoi vous le laissez pas un peu tranquille, vous tous ? demanda-t-elle.
— Je ne suis pas ici pour lui nuire, madame.
Elle étudia mon visage.
— Y travaille pour cet albinos installé sur le bayou. Çui qu’est toujours en train de sourire sans raison, répondit-elle.
Une demi-heure plus tard, je me garai le long de la caravane fatiguée et zébrée de rouille de Prospect Desmoreau, l’albinos qui avait réparé la Buick responsable de l’accident de l’Homme Crustacé. Monarch Little était dans l’atelier ouvert et démontait la portière d’une Honda qui, de toute évidence, avait été emboutie de plein fouet.
— T’as bonne mine, mon gars, dis-je.
— Mon nom, c’est Monarch, dit-il.
— J’ai besoin de ton aide.
— C’est pour ça que vous êtes ici ? Shocking.
— Laisse tomber les reparties humoristiques. Je cherche un Noir qui se déplace à bicyclette et ramasse des canettes et des boîtes de bière sur les bas-côtés. Un Noir qui a peut-être été témoin de la mort d’Yvonne Darbonne.
— La fille qui s’est mis une balle dans la tête du côté de la raffinerie ?
Je hochai la tête.
Le soleil à l’ouest brûlait comme une flamme de bronze à la surface du bayou. Monarch transpirait abondamment dans l’ombre de la remise, la nuque festonnée par des anneaux de poussière.
— Ce gars su’l’vélo, y va se r’trouver dans l’pétrin à cause de c’t’ affaire ?
— Non, je veux juste savoir ce qu’il a vu. Il me faut exclure une possibilité, c’est tout.
— Y a bien deux ou trois sans-abri qui font ça. Mais y sont blancs. Y dorment dans un foyer.
— Arrête de me mener en bateau, Monarch.
— Y a un Noir, ouais. Il est retardé mental et il a une p’tite tête. Mais vraiment tout’ p’tite, minuscule. On le voit souvent fouiller les bennes à ordures ou arrêter son vélo à côté des fossés de collecte d’eaux de pluie, avec les voitures qui l’dépassent à toute blinde. Voyez de qui j’veux parler ?
— Non, répliquai-je.
Monarch renifla son odeur en soulevant sa chemise qu’il utilisa ensuite pour essuyer la sueur qui perlait au-dessus de sa lèvre supérieure.
— Il est retardé et il a peur des gens qu’y connaît pas. Vaudrait mieux que j’vienne avec vous, dit-il.
Je m’apprêtai à le remercier puis me ravisai. D’ordinaire Monarch n’était pas porté sur les sentiments. Il savait aussi que, à tort ou à raison, je n’oublierais jamais qu’il avait dealé de la dope. Il remonta la pente herbeuse avec moi et nos ombres au sol se fondirent en une seule silhouette. Je le vis qui souriait.
— Qu’est-ce qui est si drôle ? dis-je.
— Z’avez jamais vu ce vieux film su’ l’bossu qui fait sonner les cloches de la cathédrale ? demanda-t-il.
— Notre-Dame de Paris ?
— Ouais, c’est ça. Nous deux ensemble, on dirait l’gars qui sonnait les cloches. Voyez, là ? fit-il en désignant les ombres. Tout l’monde croyait que l’bossu, c’était un monstre mais il avait une musique dans la tête que personne pouvait entendre.
— Tu ne cesseras jamais de me surprendre, Monarch.
Si ma remarque revêtait pour lui une importance particulière, il ne le montra pas.
Nous nous rendîmes à quelques kilomètres en aval du bayou jusqu’à un ensemble de bicoques érigées derrière un parking destiné aux moissonneuses et aux fourgons de canne à sucre. Je n’avais pas révélé à Monarch la raison véritable de mon intérêt pour le Noir dont la voisine de Cesaire Darbonne nous avait appris qu’il ramassait les bouteilles et les cannettes jetées en bord de route le jour du suicide d’Yvonne. J’étais certain que Slim Bruxal m’avait dit la vérité et que Yvonne avait délibérément retourné le Magnum calibre .22 sur son visage avant de tirer mais j’avais besoin d’un témoin pour le confirmer. En plus, il y avait un détail dans le compte rendu de Slim auquel je n’avais pas attaché l’importance qu’il méritait. Slim avait prétendu, et je n’avais aucune raison de douter de sa parole, que Tony Lujan gisait inconscient dans le jardin de la résidence de la confrérie et qu’il aurait été incapable de ramener Yvonne chez elle. J’avais présumé que Slim l’avait conduite à New Iberia dans son 4x4 mais, d’après Slim, Yvonne avait sorti le calibre .22 de la boîte à gants. Le journal intime de la jeune fille indiquait qu’elle n’aimait pas Slim et qu’elle faisait tout pour l’éviter. Si elle était montée dans la voiture de Slim, comment aurait-elle pu savoir qu’une arme à feu était cachée dans la boîte à gants ?
Le ramasseur de bouteilles s’appelait Ripton Armentor. Il était tel que Monarch me l’avait décrit et paraissait assemblé à partir de pièces détachées abandonnées. Ses épaules étaient carrées, sa poitrine aussi plate qu’une planche à repasser et son torse trop long pour ses jambes, ce qui donnait l’impression que son pantalon avait appartenu à un nain. Pis encore, sa tête ne semblait pas beaucoup plus grosse que la boule métallique d’un lanceur de poids. Et comme s’il avait essayé de se battre délibérément contre les incongruités physiques que le destin lui avait infligées, il portait une chemise en denim bleu, soigneusement repassée et agrémentée d’une cravate qui descendait jusqu’à sa ceinture, accentuant ainsi son allure de point d’exclamation à l’envers.
Il s’assit sur la marche supérieure de sa galerie et écouta Monarch expliquer qui j’étais et ce que je cherchais tandis que le vent tourbillonnait dans les champs de canne à sucre alentour. Il était évident qu’il était retardé ou autiste mais paradoxalement, son visage paraissait électrisé comme s’il était fasciné par l’intrigue et l’aventure qui venaient d’être déposées sur le pas de sa porte.
— Tu te souviens de ce jour-là, Ripton ? Quand la fille est morte ? demandai-je.
— J’y ai pas vu mourir, répondit-il, désireux de répondre correctement et de faire plaisir, mais sans pouvoir maîtriser son débit ou sa syntaxe.
— Mais tu sais qu’elle est morte le jour où tu ramassais des bouteilles et des boîtes du côté de la raffinerie ?
— Oui, m’sieur. Je sais tout su’ c’t’affaire-là. Z’en ont parlé à la télé, aussi. C’est pour ça que j’suis rev’nu le lendemain.
— Je ne te suis plus, Ripton, répondis-je.
— J’suis rev’nu près de l’usine. Voyez, j’étais en bas de la rue quand j’l’ai entendu. J’ai cru qu’c’était mon pneu. Pasque quand y explose, y fait un bruit exactement pareil. Et dans le vent, j’ai cru que c’était mon pneu. Pop.
— Tu as entendu le coup de feu ? dis-je.
— Oui, m’sieur, j’y ai entendu. Après ça, j’ai vu une voiture qui descendait la rue à toute blinde. Alors j’y suis allé et j’ai frappé chez m’sieur Cesaire et j’y ai raconté ce que j’avais vu.
— Tu as parlé à Cesaire Darbonne ? dis-je.
— Oui, m’sieur. Pour su’. J’suis retourné su’ mes pas et j’y ai tout dit, à m’sieur Cesaire. Et pis qu’une voiture gris argenté était passée plein pot. Comme une fusée, pfff…
— Quelle sorte de voiture était-ce ?
— Une voiture gris argenté. Comme je viens de vous dire.
— Pourquoi n’en as-tu pas informé la police ? demandai-je.
— M’sieur Cesaire, y a dit que j’avais pas besoin. Comme j’ui avais déjà donné les numéros, y allait s’en occuper. J’avais pas b’soin d’aller à la police.
Une bande de corbeaux s’éleva du champ de canne à sucre, créant un motif sur le ciel.
— Quels numéros, podna ?
— Les trois premiers numéros d’la plaque d’immatriculation. J’les ai notés dans mon p’tit carnet. Je note tout su’ mon p’tit carnet au cas où l’inspecteur des impôts y voudrait savoir ce que j’ai ramassé au bord d’la route. J’les ai encore dedans. Vous les voulez ?
J’entendis claquer des vêtements qui séchaient en plein vent mais je pouvais me tromper. Le bruit venait peut-être de mes propres oreilles.
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