La descente de Pégase

James Lee Burke · Chapitre 20 sur 28

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La descente de Pégase

Chapitre 20

 

La résidence Bruxal semblait avoir été arrachée de Boca Raton pour être transplantée par voie aérienne à vingt-cinq kilomètres au nord de Lafayette, dans le paysage doucement vallonné d’une région d’élevage de chevaux quadrillée d’enclos blancs. La façade en stuc rose, deux étages décalés sous une toiture en tuile, était ornée par de lourdes portes en chêne et des balcons en fer forgé. Sur le côté de la résidence scintillait une piscine turquoise entourée de bananiers, de treillages lourds de volubilis et de palmiers en pots, le tout surplombé par le feuillage de chênes verts géants. Agencées comme une photo de pub à la gloire d’une économie de marché accessible à tous, riches et pauvres confondus, de rutilantes automobiles de soixante-dix mille dollars et plus étaient garées le long de l’allée et sous l’abri couvert.

Derrière l’écurie, une jument Morgan à la robe bai cerise galopait dans le pré. Je songeai au cheval ailé imprimé sur le T-shirt que portait Yvonne Darbonne le jour de sa mort. Je songeai à sa jeune vie détruite par le viol de Bellerophon Lujan, je pensai aux étudiants qui avaient profité du fait qu’elle était stoned et organisé une tournante dans la résidence de leur confrérie et, finalement, je pensai à tous les innocents de la terre qui souffraient à cause de l’égoïsme et de la cupidité de quelques individus.

En proie à ces sombres pensées, je garai mon véhicule de police banalisé à côté du 4x4 que Slim Bruxal conduisait l’après-midi où il avait cassé la gueule de Monarch Little au McDonald’s de New Iberia sur East Main.

J’avais appelé Whitey à son bureau ce matin même et lui avais demandé de m’accorder un entretien. La plupart des criminels avec un passé comme le sien m’auraient raccroché au nez ou conseillé de parler à leur avocat. Mais en homme intelligent qu’il était, Whitey avait réagi de façon inattendue en m’invitant à passer chez lui à l’heure du déjeuner. Si je voulais que ma visite porte ses fruits, je devais me vider l’esprit de cette colère que je ressentais encore à son égard et à celui de ses amis, et oublier ma conviction qu’ils étaient responsables du meurtre de Dallas Klein afin de me concentrer sur un seul et unique objectif : introduire dans la tête de Whitey un nœud de serpents qui le dévoreraient tout cru.

Il ouvrit la porte, sortit sur le porche et regarda dans le jardin, ignorant presque ma présence.

— Vous avez vu le jardinier ?

— Non, répondis-je sans comprendre.

— Ça ne fait rien. Entrez donc. J’ai un nouveau jardinier et il m’a cisaillé le tuyau d’arrosage avec la tondeuse à gazon. Qu’est-ce qu’il faut faire ? Les gens ne veulent plus bosser pour vivre.

Il fallait lui rendre justice. Habillé en pantalon blanc et chemisette noire, un monogramme en argent brodé sur la pochette, avec ses cheveux blancs soigneusement coupés court, il était l’image même d’un homme dans la force de l’âge, athlétique et sûr de lui. Le fait que j’aie démoli l’individu qui lui servait de bras droit ne semblait pas le préoccuper. Il m’envoya une tape sur l’épaule et m’invita à entrer.

— Alors, quel est le problème ? fit-il en me précédant dans son salon.

— Je suis en plein dilemme, répondis-je.

— Ah ouais ? fit-il en s’asseyant dans un fauteuil de velours rouge capitonné.

Par la fenêtre, je voyais son allée, l’énorme chêne vert du jardin devant la maison et plus loin la route à quatre voies d’Opelousas.

— Le procureur de la paroisse d’Iberia est un gars ambitieux. Il veut boucler le dossier de l’affaire Tony Lujan et en profiter pour essayer de se gagner de nombreux votes dans la communauté noire. Vous voyez ce que je veux dire ?

— Non, je ne vois pas.

— Monarch Little s’en sort et votre fils porte le chapeau. Je ne sais pas si l’intention de Lonnie n’est pas de demander l’injection mortelle.

— Répétez-moi ça.

— Lonnie Marceaux veut devenir gouverneur ou sénateur des États-Unis. Il ne va pas arriver à ses fins en faisant condamner une raclure noire de bas étage dont tout le monde se fout complètement. Lonnie veut votre peau, monsieur Bruxal. Vous bousiller lui permettra aussi de faire tomber Colin Alridge, et ça, ça lui permettra d’attirer l’attention des médias nationaux dont il a grand besoin.

— Appelez-moi Whitey. Slim n’a pas tué Tony. Tony était son copain. Où voulez-vous en venir ?

— Tony allait dénoncer Slim pour l’accident avec délit de fuite fatal à un vagabond. Il y a aussi une autre théorie qui court sur les mobiles de Slim.

— Les théories, c’est comme des traces marron sur la paroi des cuvettes. Il y en a chez tout le monde. Je pense que vous êtes venu pour me tenir par les couilles.

Je regardai la route de loin avant de lui faire un large sourire.

— Bientôt, il ne vous restera plus rien à tenir, Whitey, dis-je.

Pour la première fois, il fronça les sourcils.

— Le FBI s’apprête à vous coincer pour racket, au même titre que Bellerophon Lujan. Lonnie veut aussi sa part du gâteau et c’est là que votre fils entre en scène, dis-je. C’est l’héritier qui finit en taule. Du point de vue de Lonnie, la boucle est bouclée et vous êtes foutu.

— Vous êtes en train de me dire que Bello va me balancer ?

— Je suis en train de vous dire que c’est terminé. Allons, vous êtes un homme intelligent. Bello est un coonass, il est né et a grandi dans le sud de la Louisiane et vous êtes de Brooklyn. Ici, les gens croient que New York est un endroit où les homosexuels se rendent pour se marier et où une femme sur deux avorte.

— Pourquoi regardez-vous sans cesse par la fenêtre ?

— En résumé, voici la situation, repris-je sans tenir compte de sa question. Ils s’apprêtent à geler vos avoirs. Ainsi que vous le savez probablement, une condamnation RICO permettra aux agents du FBI de saisir tout ce que vous possédez. Et de façon plus immédiate, vous avez d’autres problèmes et d’autres ennemis comme sujets d’inquiétude.

— Problèmes ? Je n’aime pas ce mot. Tout le monde est toujours à parler de problèmes.

Puis paradoxalement, il reprit :

— Quels problèmes ? Quels ennemis ?

Il me vit regarder à nouveau par la fenêtre. Cette fois une Cadillac de série limitée, avec une carrosserie d’un rose flambant neuf, avait quitté la quatre voies pour tourner dans son allée.

— Qui c’est, ce type ?

— Il fait parfois de petits boulots pour nous, comme des filatures. Je lui ai dit que je serais ici. Ça ne vous ennuie pas ?

— C’est quoi, son nom ?

— Clete Purcel.

— C’est lui, Purcel ? Ce gros lard ? Ouais, ça m’ennuie. C’est le jules de l’autre gonzesse, Trish Klein. À quoi vous jouez exactement, les mecs ?

Je me levai et ouvris la porte latérale de la terrasse.

— Hé, Cletus. Par ici, lançai-je.

— Dites donc, vous… répondez à ma question, dit Whitey.

Mais une fois de plus, je l’ignorai. Clete traversa l’ombre mouchetée du chêne vert, affable et séduisant avec ses lunettes teintées d’aviateur. Je sentis l’air frais de la climatisation du salon s’engouffrer dans la moiteur chaude de l’après-midi.

— Salut, ça boume ? fit-il à Whitey en entrant sans y être invité.

Cependant, j’avais sous-estimé Whitey. Il était certes un produit de son époque, sa psychologie de façade aussi dure que le béton dans lequel il avait grandi, mais il se montra capable de faire preuve d’une dignité, feinte ou pas, dont peu d’individus issus du même milieu auraient pu faire montre.

— C’est l’heure du déjeuner et je m’apprêtais à inviter M. Robicheaux à se joindre à moi, dit-il. Vous êtes son ami, donc vous êtes également le bienvenu. Mais vous êtes ici chez moi et, en tant qu’invité, vous avez à respecter cette maison qui est la mienne et celle de ma famille.

— C’est d’accord, Whitey. Mais j’ai eu le plaisir de rencontrer votre employé Lefty Raguza. Il a pas le profil famille, lui, fit Clete.

— Ce qui a pu se passer hors des murs de cette maison ne s’applique pas à l’intérieur, vous me suivez ? Vous voulez déjeuner, la table est mise à la salle à manger. Vous voulez vous montrer grossier, il est temps pour vous de tourner les talons, dit Whitey.

— J’ai une petite histoire à vous raconter, répondit Clete. CNN a demandé à notre représentant au Congrès de décrire la Louisiane. Il a répondu : « Une moitié est sous l’eau, l’autre mise en examen. » Et pour l’heure, en ce qui vous concerne, ça veut dire que tout le monde cherche à vous baiser. Oubliez le déjeuner et parlons business.

— De quel business je pourrais parler avec vous ?

— Le bruit court que votre gosse est un suceur de bites encore dans son placard. Le procureur d’Iberia a tout ce qui lui faut pour vous coincer tous les deux. Dave vous l’a pas dit ?

La transformation qui s’opéra sur les traits de Whitey fut telle que jamais encore je n’en avais vu de pareille. Il ne cligna ni ne plissa les paupières, la couleur de ses yeux ne s’assombrit pas sous l’effet de la colère pas plus qu’elle ne s’embruma de pensées secrètes et il ne crispa pas les mâchoires. En revanche, à l’image d’une sculpture en bois, son expression parut se densifier et se figer, impassible, sans l’ombre d’une émotion, les yeux aussi ternes et caves que des chevrotines. Je suis certain que j’aurais pu craquer une allumette sur son visage, il n’aurait pas cillé.

— Qu’est-ce que vous avez dit de mon fils ?

Clete pressa sa paume sur sa poitrine.

— Je n’ai rien dit du tout. C’est simplement ce qui se raconte dans un ou deux rades à tapettes de Lafayette. Je croyais que Dave vous avait mis au courant. Le procureur pense que le gosse Lujan a fait des avances à votre garçon qui, du coup, lui a réglé son compte à coups de fusil. La vérité, c’est que quand les piranhas sentent l’odeur du sang, ils nettoient la vache jusqu’à l’os. Vous souhaitez que personne ne s’attaque aux intérêts du casino ? Je peux peut-être faire quelque chose pour vous. Vous me suivez ?

— Ouais, je vois, vous êtes tous les deux à la botte de l’autre pétasse, Trish Klein, dit Whitey.

Clete regarda dans ma direction.

— Tu l’as entendu, Belle Mèche ? Je t’avais prévenu qu’on perdrait notre temps. Hé, Whitey, c’est pas Miami, ici. La Louisiane, c’est un asile psychiatrique en plein air. Dave a cassé la gueule au procureur qui y a laissé une dent et il a toujours son insigne. Qu’est-ce que ça vous indique ? Vous pensez qu’on est venus ici vous secouer les puces pour des clopinettes ? Pendant que vous serez au trou, qu’est-ce que vous croyez qu’il fera, Bello Lujan ? Qu’il protégera vos intérêts jusqu’à votre sortie de taule ? Il va transformer votre résidence en bordel et vos chevaux en boîtes de pâtée pour chiens.

Whitey, debout dans son salon, nous regarda sortir. Nous traversions son épais tapis de faux kikuyu quand j’entendis la Morgan au poil auburn galoper dans les pâturages. Son cou et ses flancs étaient assombris par la sueur, ses naseaux dégoulinants d’écume. Elle frappa contre la clôture et j’aurais juré que son hennissement était en fait un ricanement dans ma direction.

Clete remonta dans sa Cadillac et prit l’allée vers la sortie. Au moment où je démarrais, Whitey sortit sur le perron.

— Hé, Robicheaux, appela-t-il. Attendez.

Je baissai la vitre.

— Quoi ? fis-je.

— Ce qu’il a dit sur mon fils ?

— Ouais ?

— C’est vraiment ce qui se raconte ou votre compère a inventé ça pour me mettre à cran ?

— Votre gosse a des problèmes et son homosexualité est sans doute le moins grave de tous.

— Vous avez un gamin ?

— Une fille adoptive.

— Ça vous plairait d’entendre parler d’elle comme vous m’avez parlé de mon fils ? Ça vous plairait si mes avocats s’en prenaient à vous en se servant de votre famille ?

— Nous ne sommes pas du même acabit que vous, Whitey. Vous avez l’âme tâchée par le sang de Dallas Klein. Le jour de votre mort, je suis sûr que son spectre sera au pied de votre lit. Rien de ce que vous pourriez faire à l’avenir ne changera les faits. Votre fils est un monstre. Et j’ai l’intuition que vous le savez aussi.

L’expression de son regard me donna une seconde à penser que certaines personnes sont réellement damnées. Puis elle disparut. Il plissa les paupières dans la brume de chaleur et se pinça l’arête du nez en essuyant l’humidité dans ses yeux.

— J’ai fait mes études dans une école catholique, dit-il. Les nonnes nous enseignaient à ne pas secouer notre queue plus de deux fois après avoir pissé. Vous savez ce qu’on faisait ? On allait en courant aux chiottes et on se la secouait trois fois pour voir ce qui se passerait. Bel essai, Robicheaux, mais vous et votre ami êtes vraiment à votre place, ici. Comme vous disiez, c’est vraiment un endroit fait pour les branleurs.

En haut, une fenêtre s’ouvrit et Slim Bruxal se pencha, torse nu.

— Hé, papa. Est-ce que quelqu’un pourrait ramener Carmen ? J’ai un match de base-ball, fit-il.

 

*

 

Ma vie n’a pas été marquée par des éclairs de prescience mais il m’arrive à l’occasion d’en avoir, surtout à mesure que j’avance en âge. Généralement, ils laissent derrière eux une étrange empreinte, à l’image d’une brûlure glacée sur le cœur.

Le ciel paraissait coloré par des crinières de chevaux et le vent s’était mis à souffler dur dans les arbres en bordure de la route. Je sortis de Lafayette en suivant la voiture de Clete mais il finit par s’arrêter à un relais routier où il s’engagea sans vérifier si j’étais toujours derrière lui.

Quand Clete faisait des choix, même minuscules, qui l’éloignaient géographiquement de ses amis, cela signifiait qu’il s’était embarqué dans une odyssée qui ne manquait jamais de faire une seule et même victime… lui-même.

Je poussai la porte du café et le vis assis à l’autre bout du comptoir, ses lunettes d’aviateur dans la pochette de sa chemise, les rides au coin de ses yeux comme des lignes de fil blanc. Une bouteille de bière, un verre surmonté d’une surface de mousse et une salière étaient posés devant lui. Je mis ma main en coupe sur son épaule.

— Il est treize heures vingt et tu n’as même pas mangé, dis-je.

— Je suis au régime, répliqua-t-il.

Je pris place sur le tabouret voisin et demandai un café.

— T’as été impérial, là-bas, Cletus.

— Tu te souviens quand on a chopé Augie Giacano qui cherchait à entuber une vieille dame et qu’on l’a balancé dans un escalier de secours ? Et puis on l’a vendu à Didi Gee pour qu’il se retrouve dans la merde avec ses propres potes ?

— Quand tu as balancé Augie du haut de l’escalier de secours.

— Qu’importe. À l’époque, on ne s’en laissait pas conter par des ordures de Brooklyn style Whitey Bruxal.

Il sala sa bière et avala quelques gorgées. Après s’être essuyé la bouche d’un coup de serviette en papier, il vida son verre cul sec et le remplit à nouveau.

— Viens manger un hamburger avec moi, dis-je.

— Tout est muy copacetico, Belle Mèche. Pas de problemas.

Son regard dériva jusqu’à l’écran de télévision fixé au mur du bar.

— Regarde-moi toutes ces tempêtes tropicales dans l’Atlantique. Les Florida Straits commencent à ressembler à un tourniquet.

— Faut que je retourne au bureau.

— À plus.

— Pas question que je te laisse ici tout seul.

— Quoi ? Je suis quoi moi, ici ? Le blessé de guerre ?

— Peut-être.

— Tu piges pas, Dave. T’as jamais pigé. On est des dinosaures, toi et moi. Ce pays n’est plus celui dans lequel on a grandi. C’est les raclures de bas étage qui le gouvernent, du haut de la pyramide jusqu’en bas. Sauf que maintenant, ils font ça légalement, ils ont des diplômes et des costumes à deux mille dollars. À l’époque du Premier District, on aurait mouliné toute cette merde dans les pales d’un avion.

À l’autre bout du comptoir, un camionneur, coiffé d’une casquette graisseuse, tourna la tête vers nous et la serveuse étudia l’écran de télévision avec une attention toute particulière avant de pousser le volume. Un présentateur de CNN annonçait l’arrivée d’un ouragan qui prenait de l’ampleur au large des Bahamas.

— Les Jumeaux de la Crim’ sont éternels, répondis-je.

— Tu peux toujours te le répéter.

— Merde, Clete, réagis !

Cette fois-ci, il ne répondit rien. Mais avec Clete Purcel, le silence était rarement signe d’assentiment. En fait, c’était exactement l’inverse. Il remit ses lunettes jaunes d’aviateur et regarda la télévision, le visage serein.

— Tu vois Trish aujourd’hui ? dis-je.

— Oui, et alors ?

Elle est trop jeune pour toi. Tu vas t’en prendre plein la figure et tu ne t’en remettras peut-être jamais, pensai-je.

Il me regarda droit dans les yeux.

— Ouais ? fit-il.

— Ouais, quoi ? dis-je, en esquissant un sourire innocent.

— Ouais, garde tes pensées pour toi, répliqua-t-il.

C’était un de ces moments où la vérité ne sert qu’à rendre les blessures plus vives. Clete avait-il raison ? Étions-nous lui et moi en bout de course, à nous battre vainement contre des pouvoirs qui agissaient avec l’aval de la société et du gouvernement, à nous convaincre nous-mêmes – à l’image d’imbéciles faisant sauter des bouchons de champagne à bord d’un paquebot en plein naufrage – que notre violence pouvait nous conférer une jeunesse éternelle et que la fête continuerait jusqu’à la fin des temps ?

Il sentit mon regard posé sur son profil.

— Pourquoi tu me fixes de cette drôle de façon ?

— Parce que t’es le meilleur, Clete. Et parce que je t’aime.

À l’autre bout du comptoir, le camionneur s’apprêtait à tailler dans son steak. Il nous lança un nouveau regard en coin puis continua à nous observer dans le miroir. Clete se pencha en avant pour voir à son aise sans que je le gêne.

— Qu’est-ce qui se passe, mon pote ?

— Pas grand-chose, répondit le camionneur en retournant à son steak.

Il avait versé dans son assiette une flaque de ketchup assaisonnée de poivre et y trempait chaque morceau de viande avant de le porter à sa bouche.

— Ce steak m’a l’air tout à fait à la hauteur. Vous voulez une bière ? reprit Clete.

— Faut que je reprenne la route. Une autre fois, répondit le camionneur.

— Je m’appelle Clete Purcel et voici Dave Robicheaux.

— Moi, c’est Joe Vernon Mack.

— Vous avez devant vous les célèbres Jumeaux de la Criminelle, Joe Vernon, reprit Clete.

— Heureux de faire votre connaissance, répliqua Joe en mastiquant son steak de bon cœur.

Clete se dirigea vers la caisse, paya sa consommation et la mienne, puis je ressortis avec lui dans le vent.

 

*

 

Je retournai aux bureaux du shérif juste avant quinze heures. Une note d’Helen m’attendait dans ma boîte aux lettres. Elle avait griffonné sur une feuille rose arrachée de son bloc ces trois mots : « Viens me voir. » Je descendis à son bureau. Par sa porte entrouverte, je la vis debout derrière sa table de travail, en pleine conversation téléphonique. De la main, elle me fit signe d’entrer.

— Il arrive à l’instant même, poursuivit-elle. Écoutez, Lonnie, vous avez fait des remarques grossières à son sujet et au mien. Il m’a défendue ainsi que nos services, tout autant qu’il se défendait lui-même. Si vous voulez faire des vagues à propos de cet incident, il vous faudra aussi compter avec moi. Je vous conseille de prendre l’affaire comme un homme et de reconnaître que vous avez eu ce que vous méritiez parce que vous aviez ouvert la gueule trop grand.

La voix de Lonnie Marceaux sortait du combiné comme un fil de fer que l’on aurait tiré par l’orifice minuscule d’une plaque en métal.

— Arrêtez de hurler, reprit Helen. C’est un bon flic et vous le savez. Si vous le souhaitez, je peux contacter le Daily Iberian et les stations de radio de Baton Rouge et nous leur donnerons tous les deux notre version de l’affaire. Vous décidez.

Elle écarta le combiné de son oreille et le regarda.

— Il a raccroché ? demandai-je.

— Ou bien il s’est tiré une balle dans la tête. Sauf qu’ici nous n’avons jamais une telle veine. Quelqu’un aux services de police de Lafayette lui a dit que tu avais cassé la gueule de Lefty Raguza. Il pense que tu as ton programme perso et qu’il est probablement en conflit direct avec le sien. Lonnie veut tout, Dave.

— Tout quoi ?

— Il va inculper Monarch Little pour l’homicide Lujan et engager des poursuites contre Whitey Bruxal pour racket. Il a aussi Colin Alridge dans le viseur de son bombardier. Alridge est candidat au poste de gouverneur adjoint. Lonnie affirme qu’il va lui enfoncer un clou dans les testicules.

— Pourquoi ne pas utiliser une métaphore encore plus parlante ?

— Ce sont ses propos, pas les miens.

Elle s’appuya au rebord de la fenêtre et laissa filer son regard vers le cimetière. Je savais qu’elle en avait terminé avec le cas Lonnie.

— J’ai reçu un appel du shérif de la paroisse d’Orléans. Il dit que la procédure est en marche, un mandat d’arrêt va être lancé contre Clete Purcel.

— Pour avoir inondé le casino ?

Mais elle ne parut pas entendre ma question.

— D’après le shérif d’Orleans, paraît que Clete fricoterait avec les auteurs du casse de Mobile, la société d’investissement et de crédit immobilier. Notre paroisse n’a pas vocation à devenir un refuge pour les individus qui s’imaginent être au-dessus de la loi.

— Je vais lui parler.

— Tu informeras Clete de ma part qu’il nettoie toute sa merde ou il quitte notre ville.

— Je te comprends parfaitement. Merci d’avoir pris ma défense avec Lonnie, dis-je.

Elle me regarda droit dans les yeux, de cette expression qui était la sienne quand elle semblait s’attarder entre deux identités dans un étrange moment d’androgynie. Son visage, beau et intimidant à la fois, était celui d’une Helen que je ne connaissais pas vraiment.

— N’essaie pas de m’embobiner, Dave. La partie de rigolade est finie, prévint-elle.

 

*

 

Je retournai à mon bureau, sans trop savoir quelle était la meilleure marche à suivre. J’étais convaincu que ma visite à Whitey Bruxal n’avait servi à rien. En plus de ça, tout mon travail d’investigation dans les homicides de l’Homme Crustacé, d’Yvonne Darbonne et de Tony Lujan n’avait jusqu’à présent abouti qu’à des preuves indirectes et à des théories. Plus déprimante encore était ma propre conviction : peu importaient les preuves que je découvrirais, j’étais certain que Lonnie Marceaux les trierait dans le seul but de faire avancer sa carrière politique même s’il fallait condamner un innocent, Monarch Little, pour le meurtre de Tony Lujan.

J’avais essayé une nouvelle stratégie sur Bruxal, dans l’espoir de planter en lui les graines du soupçon à propos de son partenaire en affaires, Bello Lujan. Alors pourquoi m’arrêter en si bon chemin ? Certains choix sont comme des prières : quand toutes vos tentatives finissent en eau de boudin, qu’est-ce que vous avez à perdre ?

J’attendis l’heure de la sortie et pris la direction de Loreauville jusqu’à sa ferme équestre. Je le vis depuis la route, debout devant sa longue étable blanche. En salopette à bretelles, il réparait un robinet qui alimentait une citerne en métal galvanisé. Le bruit de mon pick-up rebondissant sur la grille franchissant le fossé, destinée à empêcher le passage du bétail, lui fit lever la tête et il s’immobilisa aussitôt, sa clé à molette bien en main.

Comment aborder un homme comme Bellerophon Lujan ? Avec la haine au cœur ? Il méritait de façon certaine la réprobation que provoquait la simple évocation de son nom. Il était ignorant, ambitieux, corrompu, raciste, superstitieux et violent. Ses biens étaient mal acquis et ses appétits libidineux légendaires. J’étais certain qu’il avait violé Yvonne Darbonne. Et bien avant de l’avoir détruite avec sa foi en le genre humain, il avait tout bonnement démoli son fils, avec son autoritarisme et les injures dont il abusait sous couvert d’amour paternel.

J’avais beau éprouver un mépris absolu pour les actes de Bello, je n’arrivais pas pour autant à détester l’homme. Mon pick-up approcha de l’abreuvoir et l’ombre d’un sourire se dessina au coin de sa bouche. L’espace d’un instant, je crus revoir le gamin qui piétinait dans le froid, à la gare ferroviaire de Southern Pacific, sa boîte de cireur autour du cou, dans l’espoir d’attraper quelque client en route pour le Frederic Hotel.

— Tu as l’intention de m’envoyer un coup de clé dans la figure ? demandai-je en descendant.

— Je ferais jamais ça, répondit-il en tournant sa clé sur un écrou de quatre-vingts. Je suis en train de m’installer un robinet résistant au gel. Tu sais, tous ces orages, ces ouragans et la sécheresse qu’on a eus ? Ça veut dire qu’on a de rudes hivers qui nous attendent.

Son accent, et même sa syntaxe, étaient différents. Son côté Nouvelle-Orléans mal dégrossi avait disparu pour faire place à la voix du simple garçon cajun de jadis. Sauf que cette innocence d’antan, Bello n’aurait plus jamais le droit de la faire sienne à nouveau, consciemment ou pas. J’allai chercher une chaise en bois à la peinture écaillée à l’entrée de l’étable et la portai près de la citerne avant de m’y asseoir. Le soleil était bas dans le ciel et voilé par des nuages chargés de pluie, les ombres assombrissaient les pâturages et le vent malmenait les hautes herbes.

— Tu vis dans un endroit paisible, dis-je.

— Le meilleur, répondit-il.

Ses yeux brillèrent de fierté mais il resta sur la défensive. Néanmoins je suis sûr qu’un autre élément s’était aussitôt imposé à son esprit. Je le sentis prendre conscience que les symboles de sa victoire sur le monde ne seraient jamais transmis à son fils ; que son triomphe sur tous ces gens bien nés qui l’avaient rejeté et sa juste revanche sur les privations qui lui avaient été infligées avaient maintenant comme un goût de cendres dans sa bouche.

— Tu vois ça ? dis-je.

— Oui, c’est un magnétophone de poche.

J’allumai la machine et l’éteignis aussitôt avec mon pouce.

— J’ai eu une conversation avec Whitey Bruxal, aujourd’hui. J’avais ce magnétophone allumé dans ma poche. J’allais m’en servir pour te mener en bateau, Bello.

Il me fit un large sourire et je vis qu’il ne comprenait pas où je voulais en venir.

— J’allais t’en rejouer quelques extraits pour te montrer ce que ton associé en affaires est capable de dire quand tu n’es pas dans les parages, expliquai-je. Mais tu es un homme intelligent et je refuse de te traiter autrement.

— Je suis pas bien sûr de comprendre.

— Tu es libre de me croire ou pas. Mais le FBI ou Lonnie Marceaux s’apprêtent à te mettre à leur merci. Et quelle que soit la façon dont tu t’y prendras, tu auras forcément Whitey Bruxal comme premier de cordée.

— Qu’est-ce que tu veux dire, premier de cordée ?

— C’est lui le mec avec lequel tu tomberas. Est-ce que Whitey est le genre de type à se prendre une peine maximale plutôt que de dénoncer un pote ? Je ne connais pas la réponse mais je suis sûr que toi, oui.

— Il a négocié un arrangement avec la loi ?

— Disons que je doute que Whitey dise la vérité à un cadavre, Mais si je me trouvais avec lui dans un avion en feu et qu’il n’y ait qu’un parachute à bord, je crois que j’ai une assez bonne idée de celui qui finirait par l’avoir.

Bello ajusta sa clé Stillson sur son écrou et se remit à visser comme si mes propos n’avaient pas beaucoup d’intérêt pour lui. Mais je lus la lassitude sur ses traits et son regard trahit l’enchevêtrement des pensées qui luttaient sans merci sous son crâne, vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

— Qu’est-ce que tu ferais, toi ? demanda-t-il.

— Je crois que tu ne seras jamais en paix tant que tu n’auras pas reconnu tes erreurs, Bello.

— En commençant par ?

— Je pense que tu as agressé Yvonne Darbonne et que sa mort est en train de te bouffer tout cru. Tu auras beau passer des heures à réciter des imprécations en diverses langues, tu ne changeras pas les faits et tu n’arriveras pas à te libérer de ta culpabilité.

— Qui t’a dit que je faisais ça ?

— C’est écrit sur toi en long, en large et en travers.

La lourde tête ovale de sa clé s’immobilisa sur le rebord de la citerne en aluminium et ses doigts serrèrent le manche. Sa main était bronzée, parsemée de taches brunes et sous sa peau, les veines ressemblaient à des nœuds de ficelle grossière. Dans l’écurie, j’entendis renâcler un cheval.

Je suppose qu’il est des moments dans la vie où il vaut mieux se taire. Mais il en est d’autres où la prudence et la réserve ne sont simplement pas de mise.

— Pourquoi tu lui as fait ça, camarade ? C’était juste une gamine.

— Y a peut-être des raisons que personne connaît. Ou bien peut-être que les choses arrivent, tout simplement, répliqua-t-il.

— À d’autres, ces conneries.

— Qu’est-ce que t’en sais, toi ? T’as tout pour être heureux. Ils ont tué mon fils. Tu sais comment c’est d’avoir ton gamin assassiné ?

— Qui ça « ils » ?

— Les nègres. Monarch Little et tous ces nègres, avec leur foulard noir sur la tête, qui vendent leur dope, leurs femmes et qui corrompent notre ville.

C’était sans espoir. À mon avis, certains individus sont psychologiquement incapables de se montrer honnêtes et Bello faisait partie du lot. Je retournai dans mon camion et le laissai en tête à tête avec lui-même. Mais en toute franchise, je doutais que pire punition pût lui être infligée.

 

*

 

J’avais encore des kilomètres à faire avant de rentrer à la maison. J’appelai Molly sur mon portable et demandai si nous pourrions dîner tard ce soir.

— Tu as du travail ? fit-elle.

— Clete a quelques soucis.

— Quel genre de soucis ?

Je me creusai la tête pour trouver une réponse honnête.

— Ça m’est difficile de te décrire la complexité du problème. Les règles de la raison et de la logique ne s’appliquent pas à ses décisions, répondis-je.

— Ça ne te rappelle personne ? fit-elle.

— Mets mon dîner au réfrigérateur.

— Il y est déjà.

Le directeur du motel où résidait Clete m’informa qu’il s’était rendu à un bal de rue de St. Martinville en compagnie d’une jeune femme.

Il ne me fut pas bien difficile de les retrouver. À la lumière du crépuscule, je pris le couloir de chênes verts qui menait à l’extérieur de la ville et traversai des kilomètres de champs de canne à sucre. Je repérai très vite la Caddy de Clete garée devant une boîte qui datait des années quarante. C’était un endroit gai, où les gens venaient manger des steaks épais ou buvaient des Manhattans et des cocktails Old Fashioned en guise de dîner, un dîner qui, parfois, était le prélude à des rendez-vous secrets vaguement romanesques dans le motel niché sous le couvert des palmiers à l’arrière de l’établissement. Au-dessus de l’entrée, un néon rose représentait un verre de martini contenant la silhouette allongée d’une femme nue aux jambes fuselées.

J’entrai dans la salle du restaurant et frissonnai tant l’air climatisé y était glacial. Chaque table était habillée d’une nappe blanche et éclairée d’une chandelle à l’intérieur d’un tube en verre. Un homme en smoking d’été jouait à un piano d’ébène qui miroitait des reflets pourpres des éclairages. Clete était seul à une table, un cocktail Collins à la main, son visage heureux déjà bien coloré, le regard brillant d’un trop-plein d’alcool.

— Où est Trish ? demandai-je.

— Au téléphone.

Je m’assis à sa table sans y être invité.

— Helen dit que le shérif de la paroisse d’Orléans a mis la procédure en marche pour pouvoir t’arrêter.

— Eh ben, je quitterai la ville pendant quelque temps. Tu veux manger un steak ?

— Le shérif a dit à Helen que tu t’étais acoquiné avec des braqueurs de banque. Qu’est-ce qui te prend, Clete ? Tu connais le nombre de gens en Louisiane qui n’attendent qu’une bonne excuse pour se débarrasser de toi ?

— C’est leur problème.

J’étais tellement en colère que c’est tout juste si je parvenais à trouver mes mots.

— À San Diego, y avait un rade avec un signe identique au-dessus de la porte. T’as jamais été à San Diego ? fit-il.

— Non, écoute, Clete…

Mais il s’était déjà lancé dans une de ses rêveries alcooliques dont la fonction était toujours la même : détourner l’attention de son interlocuteur du sujet qui l’occupait.

— C’était une boîte dont l’enseigne au néon représentait une nana à l’intérieur d’un verre de martini rose. On l’appelait la minette gin-fizz de Texas City. Des tas de Marines étaient tombés amoureux d’une fille qui opérait dans tous les bars des extérieurs de Pendleton. À ce qu’il paraît, ses baisers vous faisaient un effet qui durait la semaine, sans compter ce qu’elle arrivait à faire au pieu. Résultat, elle avait réussi à convaincre tous ces mecs de la nommer comme bénéficiaire de leurs polices d’assurance-vie. Quand les services de la Criminelle l’ont finalement coincée, on a appris qu’elle avait été pute à Texas City. On a aussi appris qu’une demi-douzaine des types qui l’avaient baisée avaient fini dans un sac en plastique. Comment tu trouves ça comme remerciement pour t’être chopé une gonorrhée foudroyante ? Hé, j’étais l’un de ces gars. Et maintenant, efface-toi cette expression de la figure.

Il porta son verre à ses lèvres et commença à se marrer comme un homme qui voit le fil ténu le retenant à la terre en train de se détacher.

— J’ai envie de te faire sortir et de te casser la gueule, dis-je.

— Tout est affaire de boogie-woogie, Belle Mèche. On monte ou on descend mais on finit tous dans la même écurie. Que pourrait-il se passer qui ne me soit déjà arrivé ?

— Je crois que tu t’es finalement fondu le cerveau. Tu te rends compte des implications de l’histoire que tu viens de me raconter ?

— Quoi ?Que Trish est en train de m’arnaquer ? Ne me fous pas en rogne, tu veux.

Mais il semblait plus blessé qu’indigné. Au fond de la salle, je vis Trish Klein qui raccrochait le combiné du téléphone à pièces avant de tourner la tête vers nous, sa bouche rouge et douce, son visage en forme de cœur d’une beauté à vous tordre les tripes dans la lumière pastel. Je me levai et quittai le restaurant sans dire au revoir.

 

*

 

Je pris la décision d’aller parler à Trish Klein en tête à tête au cours des jours suivants. Je voulais aborder le sujet de sa relation avec l’un des hommes les meilleurs, les plus vulnérables, les plus autodestructeurs que j’aie jamais connus. Et l’occasion se présenta à moi de la façon la plus inattendue.

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