La descente de Pégase

James Lee Burke · Chapitre 15 sur 28

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La descente de Pégase

Chapitre 15

 

Le lendemain matin, Lonnie Marceaux appela ma ligne directe pour dire qu’il voulait me voir dans son bureau. À mon arrivée, je tombai sur un coiffeur pour hommes qui essuyait une dernière trace de crème à raser sur ses favoris avant de lui tailler les poils du nez. Il finit par lui tendre un miroir afin que son client juge du résultat.

— Juste un peu plus, là sur le dessus, fit Lonnie en pointant l’index.

Le coiffeur reprit peigne et ciseaux, se mit à l’œuvre pendant un bref instant puis présenta à nouveau le miroir.

— Vos talents sont toujours à la hauteur de la tâche, Robert. Merci d’être venu, dit Lonnie en lui tendant trois billets de dix dollars nettement pliés entre deux doigts.

Le coiffeur remercia et replia le tablier en prenant soin de ne pas laisser tomber de cheveux sur le sol puis, me saluant d’un signe de tête, quitta la pièce.

— Il y a des jours où j’ai un emploi du temps chargé, expliqua Lonnie en jetant un coup d’œil au miroir de poche en métal qu’il gardait dans le tiroir de son bureau.

— C’est l’époque de l’année qui veut ça, répondis-je.

Il ne comprit pas l’implication de mon propos. Et en fait, je me fichais pas mal de savoir s’il y en avait une ou pas.

— Bellerophon Lujan est derrière les barreaux ? demanda-t-il.

Je regardai ma montre.

— Il est sans doute ressorti à l’heure qu’il est.

Les coudes sur la table, les mains en triangle, ses doigts se mirent à pianoter les uns contre les autres, une pensée secrète nichée au fond de son regard comme un insecte pris au piège.

— Nous avons reçu des rapports sur cet ami à vous, Clete Purcel. Il semblerait qu’il ait causé des dégâts considérables au casino de La Nouvelle-Orléans.

— En ce cas, ça ne regarde que lui et le casino.

— Pas s’il commence à se mêler d’une de nos enquêtes.

— Vous devriez en discuter avec lui, alors.

— C’est inutile puisque vous êtes là. C’est vous l’autre membre de l’équation.

— Vous m’avez fait venir pour parler de Clete Purcel ?

— Vous ne saisissez pas. J’ai reçu des coups de fil de La Nouvelle-Orléans, deux anciens de la même confrérie universitaire qui partagent des intérêts communs avec Colin Alridge. Ils désiraient savoir pourquoi Purcel était allé chercher des noises à leur protégé dans le salon de thé du Pontchartrain Hotel.

— Et d’après eux, où est le problème ? Si j’ai bien compris, Alridge s’en est sorti de façon parfaitement élégante, répondis-je.

— Je jurerais devant Dieu que vous ne possédez pas une maîtrise totale de la langue anglaise, Dave. Mes propos n’ont aucun effet sur vous. Si quelqu’un doit faire tomber Alridge, ce sera nous. Les forces de police de La Nouvelle-Orléans laissent peut-être Purcel mettre la merde partout dans leur paroisse, mais ça n’arrivera pas à New Iberia. Si Purcel était sur une piste en rapport avec Alridge, vous le saviez. Or, je vous ai déjà dit que c’est ce bureau qui se charge de la coordination des éléments de cette affaire. Mais j’ai le sentiment que vous avez laissé à un substitut le soin de mener votre enquête personnelle.

— Vous vous trompez.

— J’aimerais le croire.

— Croyez-le.

Il s’adossa à son fauteuil pivotant et se tourna vers la fenêtre. Le ciel était plein de poussière jaune et de feuilles tourbillonnantes.

— Qu’a-t-il découvert, votre camarade ? reprit-il.

— Il lui a semblé que Colin Alridge était un ami de Mme Lujan. Peut-être son conseiller spirituel ou quelque chose dans ce goût-là.

— Conseiller spirituel, mon cul, oui.

— Clete dit qu’Alridge a paru très affecté par la mort de Tony Lujan, comme s’il ressentait une sorte de culpabilité.

Lonnie expira bruyamment en signe de dédain et brossa un poil coupé hors de sa narine.

— Avez-vous transmis ces informations à Helen ?

— Ce ne sont pas des informations. Ce sont de simples conjectures de la part d’un détective privé.

— Je suis capable de tolérer bien des défauts, Dave. Mais le manque de sincérité n’en fait pas partie.

Il me regarda bien dans les yeux avant de reprendre :

— Je n’irai donc pas par quatre chemins. Sachez que je ne supporte pas les mensonges.

Je sentis une flamme se propager dans mon dos comme un zona quand il vous embrase tout entier. Je contemplai les tourbillons de poussière qui s’envolaient du haut des arbres jusque dans la rue, tandis que des feuilles de papier journal tournoyaient sur l’asphalte.

— J’espère que nous aurons de la pluie. Il fait une chaleur étouffante, répondis-je. Téléphonez-moi si vous pensez que je peux vous être utile.

— Nous n’avons pas terminé, dit-il.

— C’est ce que vous croyez.

 

*

 

Cependant, de façon indirecte, Lonnie Marceaux avait mis le doigt sur un fait tangible. Il fallait tenir compte des suppositions de Clete sur les liens de Colin Alridge avec la famille Lujan. Je pris mon téléphone et appelai Mme Lujan pour lui demander l’autorisation de passer la voir une nouvelle fois.

— Il n’en est pas question, répondit-elle.

— En ce cas, je viendrai avec un mandat, répliquai-je.

J’entendis son souffle à l’autre bout du fil.

— Votre mari est-il là, madame Lujan ? repris-je.

— Mon mari est en prison, vous devriez le savoir.

— Non, il est sorti.

Nouveau silence.

— À quelle heure ? demanda-t-elle.

— Je n’en suis pas sûr.

— Renseignez-vous et rappelez-moi, dit-elle avant de raccrocher.

Je téléphonai à la prison puis la rappelai aussitôt.

— Il est sorti à neuf heures dix-sept, ce matin.

Il était maintenant midi moins le quart.

— Vous l’avez vu depuis sa sortie de prison ?

— Non, madame.

— Si vous vouliez le trouver, sauriez-vous où aller ?

— Je n’en suis pas certain.

— Je pourrais vous indiquer deux ou trois adresses. Devinez donc dans quelle partie de la ville elles se trouvent. Devinez qui y vit.

— Je n’en ai aucune idée, madame Lujan.

— Vous n’en avez aucune idée ? Vous fumez ?

— Non, je ne fume pas.

— Savez-vous où trouver des cigarettes ?

Cette fois, je ne répondis pas.

— Mon mari est un homme inflexible qui n’autorise pas le tabac dans la maison, expliqua-t-elle. Vous pourriez aller m’acheter un paquet de Camel et me l’apporter chez moi. Vous voulez bien me rendre ce service, monsieur Robicheaux ?

— Avec plaisir, répondis-je.

— Monsieur Robicheaux ?

— Oui ?

— Prenez aussi cette cassette vidéo. Celle de la fille Darbonne à notre garden party. Apportez-la donc avec les cigarettes.

Une demi-heure plus tard, la bonne m’ouvrit la porte d’entrée. Dehors, un soleil blanc chauffait dans le ciel et les fenêtres ruisselaient d’humidité mais il régnait une température glaciale à l’intérieur de la demeure. Je ne vis aucun signe de Bello ni de sa voiture. Assise dans la véranda, Mme Lujan me fit signe d’approcher.

— Asseyez-vous, dit-elle.

Elle attendit en silence sans cesser de me regarder.

— Voulez-vous les cigarettes ? dis-je.

— Sortez-en une et faites-la-moi passer.

Je défis l’emballage en cellophane et fit glisser une cigarette. Elle la tint entre ses deux doigts et attendit. Je trouvai une pochette d’allumettes dans ma chemise, allumai sa cigarette et soufflai la flamme. Il n’y avait pas de cendrier sur le guéridon en verre qui me séparait de sa chaise roulante et j’y déposai les cigarettes ainsi que l’allumette usagée au bord d’une soucoupe à café. Elle tourna la tête pour souffler la fumée de côté puis me regarda d’un air narquois.

— Vous me trouvez étrange ? demanda-t-elle.

— Ce n’est pas à moi de porter ce genre de jugements.

— Mettez la cassette dans le magnétoscope, dit-elle.

Les premières images apparurent à l’écran. Elle continuait à fumer tandis que j’appuyai sur le bouton d’avance rapide, ses yeux chassieux enfoncés comme deux billes vertes dans une pâte à pain. Elle semblait irradier de la maladie de la même façon qu’un pansement inchangé ou une blessure infectée. J’en vins même à me demander si la diminution de sa structure osseuse avait moins à voir avec son accident d’auto qu’une rage intérieure qui l’aurait dévorée comme un cancer.

J’arrêtai la cassette de la garden party, revins en arrière et la fis repartir. Encore une fois, Yvonne Darbonne se mit à danser sur la composition phare de John Lee Hooker, ses épaules parsemées de taches de son, son petit nez plat tourné vers le ciel.

— C’est elle, la fille qui s’est tiré une balle dans la tête ? dit Mme Lujan.

— Vous vous souvenez d’elle ?

— Elle était jolie, c’est Tony qui l’avait amenée. Ensuite, il est parti et elle a continué à danser seule. Elle portait ce caraco et puis elle s’est renversé de la sangria dessus.

— Continuez.

— Je regardais les danseurs depuis la fenêtre du haut. Elle a tourné la tête vers moi et souri en pointant du bout du doigt la tache sur son vêtement. Le tissu moulait ses seins et je me rappelle avoir pensé qu’elle n’était pas à sa place ici ; en tout cas pas avec des individus de l’acabit de Slim Bruxal. Je lui ai fait signe de venir me rejoindre en haut. Je voulais lui donner un chemisier propre.

— Pourquoi ne pas l’avoir fait ?

— Elle s’est mise à parler à Slim et ensuite à Bello. Elle est passée sous l’oranger, au-delà de mon champ de vision, et puis je ne l’ai plus vue du tout. J’ai entendu la porte claquer. La porte latérale est juste sous ma chambre et quand elle claque, je la sens toujours vibrer à travers le plancher. C’est comme ça que je sais qu’elle est entrée dans la maison. Et puis j’ai entendu la porte claquer une seconde fois.

Mme Lujan tira une bouffée de sa cigarette et souffla la fumée en la regardant s’aplatir contre la vitre. Son maquillage avait durci et le tour de sa bouche était cousu de rides aussi fines que des moustaches de chat, son regard perdu dans la contemplation d’une scène, imaginée ou réelle, emprisonnée à l’intérieur de sa tête.

— Qui a suivi Yvonne Darbonne dans la maison ? demandai-je.

— Il y a une salle de jeux derrière le bureau. Bello garde les rideaux tirés pour éviter que le soleil de l’ouest n’y tape trop dur. C’est son endroit à lui. Il y va quand il a envie d’être seul. Un bruit sourd a cogné contre le mur, là en bas. J’ai tendu l’oreille pour voir s’il y en aurait un autre, comme au milieu de la nuit quand un bruit vous réveille. Mais rien. Je n’ai entendu que des voix.

— Des voix ?

— Une voix de fille. Le son montait par la tuyauterie des toilettes. Elle parlait fort et puis elle s’est arrêtée et je n’ai plus entendu que le bruit de l’eau qui coulait. Je crois que quelqu’un avait ouvert la douche en bas. Je devine toujours quand c’est la douche de la salle de jeux parce que la cabine est en zinc et l’eau frappe les parois comme un tambour. Je voulais me convaincre qu’elle ne faisait que prendre une douche. Mais ce n’est pas la raison pour laquelle quelqu’un a ouvert l’eau, n’est-ce pas ?

Je restai un moment silencieux avant de répondre.

— À votre avis, que s’est-il passé en bas, madame Lujan ?

— Je me suis servie de l’interphone pour appeler Sidney, le Noir de la cuisine. J’ai dû attendre un quart d’heure qu’il arrive. Je lui ai dit d’aller dans la salle de jeux mais il a refusé.

— Pardon ?

— Il a prétendu qu’il avait laissé un plateau de boissons sur le palier et qu’il devait l’apporter au jardin avant que quelqu’un ne se prenne les pieds dedans. Mais je savais qu’il mentait.

— Je ne vous suis pas.

— Sidney n’arrivait pas à me regarder et n’arrêtait pas de rouler des yeux dans toutes les directions. Je lui ai dit de cesser de faire comme Stepin

Getchit{9} et de descendre immédiatement dans la salle. Dix minutes plus tard, je l’ai rappelé sur l’interphone mais il ne s’y était toujours pas rendu.

— Pourquoi ne voulait-il pas vous obéir, madame Lujan ?

Sa bouche dure et rigide sur ses fausses dents contrastait avec la mollesse tremblante de son visage.

— Parce qu’il avait peur de ce qu’il faudrait m’expliquer ensuite. Parce qu’il avait peur de mon enfoiré de mari, dit-elle.

Ses yeux étaient voilés de larmes maintenant et elle pressa son poing contre sa bouche.

— Il faut que je vous demande autre chose, madame Lujan, dis-je.

Elle me regarda, le blanc de ses yeux strié de minuscules veines rouges.

— Je crois que Colin Alridge a des informations sur la mort de votre fils. Je crois qu’il sait peut-être pourquoi Tony a été assassiné. Je pense que vous avez fourni des informations à Alridge que vous refusez de nous donner, dis-je. Monarch Little n’a pas tué votre fils, n’est-ce pas ?

Elle laissa filer son regard au loin d’un air absent, comme si elle récapitulait tout ce qu’elle venait de me révéler, toutes les images que ses propres mots avaient réveillées dans sa tête ainsi que l’aveu à un étranger de son échec personnel et de sa faiblesse. Son visage se figea, se calma peu à peu et quand elle me regarda à nouveau, ses yeux s’étaient vidés de leur douleur et de leur trouble.

— J’ai été stupide, monsieur Robicheaux, dit-elle. Vous correspondez tout à fait à ce que j’ai entendu dire de vous. Un homme intéressé et sans honneur auquel je n’aurais jamais dû faire de confidences. Vous laissez cet animal noir en liberté alors que le sang de sa victime coule dans le caniveau. Seul un certain type d’individu est capable d’un tel comportement, monsieur. Celui qui ressent une culpabilité intolérable vis-à-vis de lui-même. N’oubliez pas d’emporter votre cassette vidéo en partant. Et ne vous avisez jamais de remettre les pieds dans cette maison sans un mandat.

 

*

 

Cette nuit-là, allongé dans l’obscurité auprès de Molly, je cherchai vainement le sommeil. Je n’ai jamais accordé de crédibilité à la notion que les morts sont retenus captifs par le poids des pierres tombales placées sur leur poitrine. Moi, je crois fermement qu’ils se dégagent de tout ce carcan de panneaux de bois moisi et de satin en décomposition, échappent aux racines des arbres et même à leur enveloppe charnelle pour nous apparaître au cours de visites nocturnes que nous pouvons ensuite écarter de nos esprits en les interprétant comme de simples rêves. Ils restent parmi nous, sans nous quitter, pour des raisons qui leur appartiennent. Et je me dis parfois que c’est nous qui avons besoin des morts, pas l’inverse.

Une fois, j’ai vu le spectre de mon père, mort noyé, debout sur les vagues : les gouttes de pluie dansaient sur son chapeau de cuir bouilli et il dressait son pouce vers moi en signe de victoire. Annie, ma femme assassinée, m’a parlé à travers l’électricité statique d’une ligne téléphonique pendant un orage. Parfois, au crépuscule, quand le vent soufflait en tourbillons dans les plants de canne à sucre et faisait onduler les champs avant de les coucher en un seul andain, exactement comme l’herbe à éléphant sous les pales d’un hélicoptère, j’ai reconnu les hommes de ma section, tous tués au combat, attendant que le Jolly Green, l’énorme hélico de sauvetage, apparaisse dans le ciel.

Un psychiatre m’avait un jour expliqué que toutes ces expériences étaient des réactions psychotiques à des événements que je ne contrôlais pas. Je n’avais pas voulu argumenter avec cet homme bien intentionné, que j’estimais. Mais je sais ce que j’ai vu et entendu, et comme tous ceux qui ont passé de nombreuses heures dans ce que saint Jean de la Croix décrit comme la nuit obscure de l’âme, il y a longtemps que j’ai cessé de défendre mes opinions ou de discuter avec ceux qui n’ont jamais frôlé la mort.

La nuit était chaude et oppressante, les craquements d’un orage sec fissuraient le silence avec des bruits de cellophane sans donner la moindre goutte de pluie. Par la fenêtre arrière, je voyais les lampes à mercure brûler dans City Park et une couche de poussière flotter à la surface du bayou. Les ombres des chênes bougeaient dans le jardin quand le vent s’engouffrait sous leur voûte feuillue, des gouttes d’humidité brillantes comme des boules de mercure glissaient le long des grosses feuilles dentelées du philodendron et la silhouette bossue d’un alligator se traînait de guingois dans la vase en bordure de la berge pour plonger soudainement dans l’eau et disparaître au milieu des nénuphars. Je vis tout cela avant d’entendre le vacarme des pales d’un hélicoptère baratter le ciel au-dessus de ma tête et l’espace d’une seconde, sans raison logique, je vis Dallas Klein s’agenouiller dans une rue d’Opa-Locka écrasée de soleil et tourbillonnante de poussière jaune, comme un homme qui se prépare à sa propre décapitation.

Je m’assis dans le lit, sans trop savoir si j’étais endormi ou éveillé. Je regardai vers la berge en pente douce du bayou mais rien n’avait changé, hormis mon cœur qui battait la chamade et ma propre odeur qui remontait de sous mon T-shirt. Je sentis Molly bouger entre les draps.

— Tu as fait un rêve ? dit-elle.

— J’ai été réveillé par un hélicoptère. C’était sans doute un type en route pour une plate-forme pétrolière.

— Tu as rêvé de la guerre ?

— Non, je ne fais plus ce genre de cauchemars. C’est juste le bruit soudain des pales de l’hélico qui m’a réveillé.

Mais on ne raconte pas un bobard à une nonne catholique avec l’espoir de s’en tirer à si bon compte. Molly se leva et revint de la cuisine avec un verre de limonade dans chaque main. Assis dans l’obscurité, nous bûmes en contemplant les silhouettes des arbres découpées contre le ciel. Elle plaça sa main sur la mienne et la pressa doucement.

— Tu n’es pas obligé de me protéger de tes secrets, fit-elle.

— Je sais.

— Tu le sais mais tu n’y crois pas.

— Ce que je crois c’est que tu es tout ce qui est beau et bon, Molly Boyle.

Elle s’allongea contre moi, son bras sur ma poitrine, les courbes de son corps toutes proches et le parfum frais de ses cheveux contre mon visage. Et c’est ainsi que je m’endormis, dans l’odeur et la chaleur de Molly Boyle, jusqu’au lendemain à l’aube.

 

*

 

Pourtant, le matin venu, je n’arrivais toujours pas à chasser de mon esprit la vision de Dallas Klein agenouillé sur un trottoir d’Opa-Locka en Floride. Était-ce une simple manifestation de ma culpabilité non résolue à propos de sa mort ou un avertissement ?

Parce que je portais un badge, il m’arrivait de présumer de certaines choses. Parfois, imbu de ma propre vanité, je me voyais comme un messager de lumière pénétré d’une invulnérabilité qui n’était pas le lot des hommes et des femmes ordinaires. Il m’arrivait même de croire que mon insigne de policier était en fait un bouclier. Les soldats expérimentent ce sentiment de sécurité sans fondement après avoir survécu à leur premier combat. Les joueurs pensent qu’ils ont été touchés par la grâce quand, par le plus grand des hasards, ils sortent le couplé gagnant ou tirent les bonnes cartes pour obtenir une suite parfaite. Une planante d’ivrogne n’est rien à côté de ce que je viens de décrire.

Mais tout cela n’est qu’illusion. Notre rendez-vous à Samarra est déjà pris sans notre consentement et la Faucheuse saura nous trouver sans l’aide de personne et au moment qui lui convient. Les flics meurent rarement au cours de combats avec les braqueurs de banque, ils prennent une balle mortelle lors de contrôles de routine en bordure de chaussée ou en répondant à des appels d’urgence pour des scènes de ménage. En règle générale, leurs tueurs sont des types qui n’arriveraient pas à se masturber sans l’aide d’un mode d’emploi.

J’avais pris trop de choses pour argent comptant en préjugeant des assassins de Dallas Klein. Les gens qui l’avaient tué n’étaient pas seulement sans pitié, ils étaient cyniques, cruels et, à mon avis, tout entier engagés dans une existence vouée au mal. Ils avaient exploité sa faiblesse de joueur invétéré pour lui voler son honnêteté, son valeureux passé de soldat, son respect de lui-même et, finalement, sa propre vie. L’exécuteur de basses œuvres, avant d’appuyer sur la détente, l’avait même ridiculisé en le traitant de « pauvre type », s’assurant ainsi qu’il comprendrait avant de mourir à quel point on s’était servi de lui.

Il ne faisait aucun doute à mes yeux que Whitey Bruxal était derrière l’attaque du fourgon blindé. Mais le rôle de Lefty Raguza dans cette affaire était une autre paire de manches. Aurait-il pu se trouver sur la scène du crime ? Il avait fourni un alibi, mais un alibi pour un type comme Raguza n’était pas plus difficile à obtenir que de passer un coup de fil. J’avais entendu le tueur parler juste avant que la camionnette ne fasse obstruction au fourgon blindé mais l’alcool dont j’étais imbibé, les coups de feu, la vitre du saloon qui s’effondrait sur le trottoir et le bang de la chevrotine dans la porte en métal m’avaient transformé les oreilles en chou-fleur. J’avais essayé mille fois de reconstituer cette voix dans ma mémoire mais toujours en pure perte. J’avais assisté à une exécution et le souvenir que j’en gardais ne m’était d’aucune utilité.

Pour cet assassin, cruauté et jouissance sexuelle étaient interchangeables. Je le soupçonnais de tuer non seulement par plaisir mais de vivre cette expérience comme une sorte de bénédiction que lui conférait son propre Ça.

Cette description correspondait-elle à Lefty Raguza ?

Non seulement Clete avait lancé un appât à Whitey Bruxal et fait passer un mauvais quart d’heure à Raguza mais il sautait aussi Trish Klein, arnaqueuse d’opérette qui pensait qu’elle pourrait se servir d’une troupe de gamins cols-bleus pleins d’illusions pour faire la peau au tueur de son père.

Pendant ce temps, Lonnie Marceaux jouait les uns contre les autres et les bureaux du procureur comme les services du shérif n’avaient à ses yeux d’autre fonction que de faire avancer ses ambitions politiques.

Il suffit aux porcs de sentir sous le vent l’odeur d’une auge débordant de pâtée pour se précipiter ventre à terre, et j’avais la conviction que Whitey Bruxal et Lefty Raguza, tout aussi impatients, étaient arrivés en Louisiane tenaillés par la même avidité. Nous n’étions pas de taille et ils le savaient. Ils achetaient politiciens et gens des médias pour des clopinettes puis escroquaient aussi bien bénéficiaires de l’Assistance sociale que salariés des plates-formes pétrolières payés vingt-cinq dollars de l’heure, tout en les convainquant que les casinos ajoutaient à leur qualité de vie.

Lonnie Marceaux estimait qu’il parviendrait à décapiter Bruxal. Dans sa vision du monde, Helen Soileau et moi n’étions guère plus importants que ses rognures d’ongles. La veille, j’avais mis un terme à notre entretien et quitté son bureau comme si mon geste pouvait changer le fait qu’il orientait à dessein une enquête pour servir ses propres fins. Peut-être était-il temps de lui mettre les pendules à l’heure une bonne fois pour toutes. Je pris mon téléphone et appelai son bureau.

— J’aimerais passer vous voir une minute, dis-je.

— Pour quoi faire ? demanda-t-il.

— Pour vous présenter mes excuses.

— Les gens perdent parfois un peu les pédales. Vous inquiétez pas pour ça.

— J’apprécie votre réaction mais j’aimerais vous faire mes excuses en personne.

— Ce n’est pas nécessaire.

— Si, j’y tiens. Je viens tout de suite.

Je le trouvai debout à sa table de travail, occupé à mettre des dossiers dans une serviette. Sa chemise blanche à manches longues était rayée de fils argentés et drapait ses épaules sans le moindre pli, à croire que la chaleur du jour ne saurait en rien entacher l’image de l’homme efficace et toujours dynamique qu’il était dans l’exercice de sa fonction. Il me lança un coup d’œil par-dessus sa serviette et me fit un large sourire.

— Quand vous avez quelque chose dans la tête, vous ne l’avez pas ailleurs, on dirait, fit-il.

— Je n’ai pas été suffisamment clair avec vous, Lonnie. À mon avis, Monarch Little n’est pas notre tueur. Si quelqu’un avait un mobile pour faire la peau du fils Lujan, c’était soit Slim Bruxal, soit le père de ce dernier.

— Quel est-il, ce mobile ?

— Tony Lujan était le maillon faible dans la mort de l’Homme Crustacé. Il s’apprêtait à se retourner contre Slim.

— Mais ça, vous n’en savez rien.

— Ce que je sais, c’est que Monarch Little est une cible beaucoup trop pratique pour vos services.

— Tiens donc !

— C’est un dealer de dope membre de gang et les foules ne se bousculeront pas pour réciter des rosaires si jamais il se prend l’injection mortelle. Et ça ne sera pas non plus un problème pour les défenseurs des droits civiques. La plupart des leaders noirs ne se donneraient même pas la peine d’aller pisser sur sa tombe.

— Vous avez le front de venir me dire en face que j’ai monté un coup contre un innocent ?

— Si vous réussissez à avoir la peau de Monarch, vous gagnerez sur trois tableaux. Vous résolvez l’homicide, vous débarrassez définitivement la ville d’un dealer et vous tenez toujours Slim Bruxal pour voies de fait. Vous pouvez éliminer les Fédés et vous servir de Slim pour coincer son père. Et, indirectement, Colin Alridge.

— Vous savez, si vous n’aviez pas l’âge que vous avez et que nous n’étions pas l’un et l’autre des gens civilisés, je vous enverrais mon poing dans la figure.

— Votre magnanimité me va droit au cœur, Lonnie. Mais si jamais l’envie vous prenait d’aller aux toilettes et de fermer la porte à clé, je serais très heureux de vous faire ce plaisir.

— Je ne veux plus de vous sur cette enquête.

— Parlez-en à Helen.

— Ce sera parfait.

— Expliquez-moi ça ?

— Si Helen Soileau n’était pas là, vous n’auriez même pas pu trouver un poste de balayeur dans City Park. Elle vous couvre le cul depuis si longtemps que les gens ont fini par se demander si elle avait arrêté de faire la gouine ou si vous étiez son bouffeur de chatte perso. Mais je ne vais pas vous laisser…

Il n’alla pas plus loin. Je le frappai si fort que mon coup de poing fit gicler son sang sur toute la vitre. Il tomba en arrière d’un seul coup et s’affaissa tel un homme dont les jambes venaient de céder sous lui comme deux céramiques brisées.

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