La descente de Pégase

James Lee Burke · Chapitre 22 sur 28

Pages du PDF

La descente de Pégase

Chapitre 22

 

De la même façon que les putes accros au crack avaient supplanté leurs aînées à cinq dollars la passe dans les bordels le long de Railroad Avenue, Monarch Little avait à sa façon maintenu vivantes les traditions du quartier chaud de la ville en revenant sur les lieux, non pas en tant que pourvoyeur, mais en qualité de victime.

Une petite pluie fine tombait toujours lorsque je garai mon camion sous les frondaisons du chêne auprès duquel Monarch avait coutume de dealer. Le banc et les haltères dont il se servait pour ajouter du muscle à ses bras et ses épaules rouillaient sur le sol en terre durcie au pied de l’arbre, emperlés d’humidité. Un gamin, surnommé « Chiffe-Nez » parce qu’il s’était cramé la cervelle en sniffant de la colle à maquette, était assis à un mètre de là sur le dossier d’un banc et regardait passer les voitures d’un air innocent comme si je n’étais même pas là.

Il mesurait bien son mètre quatre-vingts et avait une tête en forme de noix de coco allongée. Ses pieds nus étaient chaussés de baskets sans lacets.

— T’aurais pas vu Monarch, des fois ?

— Non, m’sieur. Pas du tout.

Il battait la cadence de ses pieds, d’un bout à l’autre du banc tout en mâchonnant un cure-dents, les sourcils sans cesse en mouvement comme si des centaines de pensées lui traversaient l’esprit à toute allure.

— Tu vas toujours à tes réunions ?

— Oui, m’sieur, tout l’temps. J’dois partir dans quelques minutes, ajouta-t-il en regardant son poignet avant de constater qu’il ne portait pas de montre.

— Faut que je trouve Monarch, dis-je.

Il se gratta la tête.

— Ouais, Monarch, y doit être chez lui ou bien y s’balade en voiture avec ses potes.

— Ton vrai nom, c’est Walter, non ?

— De temps en temps, répondit-il en grattant une croûte sur le dos de sa main.

— Je ne travaille pas pour la Brigade des Mœurs, Walter. Je ne suis pas ici pour lui causer des problèmes mais pour lui éviter de faire des bêtises. Et ça ne sera pas possible si ses copains me racontent des salades.

Les semelles de Walter reprirent leur numéro de claquettes sur le banc. Il leva les yeux vers le sommet de l’arbre, contempla la brume poussée par le vent sur les toits des maisons, puis la petite épicerie blanche avec sa devanture brillante d’humidité, qui faisait de son mieux pour survivre dans un quartier depuis longtemps abandonné aux dealers, aux putes et aux gamins comme Walter qui s’étaient définitivement fait frire le cerveau. Je le vis hésiter, prêt à me faire confiance et à me dire la vérité l’espace d’un instant qui ne dura guère, puis il contempla la pointe de ses chaussures.

— J’l’ai pas vu, dit-il.

Mais le cours des choses n’était pas du côté de Walter et une Noire surnommée Boule de Neige apparut derrière l’épicerie en tirant une petite remorque d’enfant remplie de sacs de glace pilée de dix kilos chacun.

— À bientôt, m’sieur Dave, lança Walter avant de détaler.

Boule de Neige, ainsi surnommée parce qu’elle était grosse, noire d’ébène et toujours vêtue d’une robe blanche, tira le chariot le long de la rue en direction d’une maison en stuc marron dont le jardin était rempli d’ordures. Le perron, large et aéré, offrait de l’ombre pendant les heures les plus chaudes de la journée mais il était également encombré de meubles en bois défoncés, d’un canapé trempé par les eaux de pluie et d’un matelas à moitié calciné.

Je rattrapai Boule de Neige.

— C’est un peu tôt pour une fête à la bière, dis-je.

— L’frigo est tombé en panne. J’ai tout un tas de steaks qui vont s’gâter, dit-elle.

— Tu m’invites à ton barbecue ?

Elle sourit et continua à tirer la remorque le long du trottoir en la soulevant d’une secousse aux endroits où les racines du chêne de la maison avaient soulevé les dalles de béton. Le sourire et la personnalité agréable de Boule de Neige ne correspondaient pas au genre de travail qui était le sien. Elle était passeuse d’héroïne pour Herman Stanga, une merde noire qui aurait dû être nettoyée de la planète Terre depuis longtemps déjà. Pourquoi elle persistait à travailler pour lui était incompréhensible.

— Boule, j’ai besoin de faire passer des informations à Monarch Little, dis-je.

— Je lui donnerai vot’ message. Enfin… si je le vois.

— Tu veux un coup de main pour monter la glace dans la maison ?

— C’est bon, merci.

— Ça ne me gêne pas, dis-je en soulevant deux sacs humides et froids sous chaque bras et en me dirigeant vers la galerie.

— M’sieur Dave, c’est bon. J’m’en sors, protesta-t-elle.

Je l’ignorai et montai les marches en pierre, traversai le perron et entrai dans la maison. Malgré toutes les portes et fenêtres grandes ouvertes, la puanteur qui y régnait était insupportable et m’évoqua un mélange d’odeurs d’abats, de nourriture calcinée, de cheveux sales, d’excréments et d’eau stagnante dans des toilettes bouchées. Des fioles à crack broyées étaient incrustées dans le plancher et sur les murs en plâtre, des signatures de gang et des dessins de parties génitales étaient bombés à l’aérosol ; un matelas taché de sang en son centre gisait sur le sol du salon. Je vis une demi-douzaine d’individus se couler hors de la maison par la porte arrière, tournant la tête pour que je ne les reconnaisse pas.

— Où est-il, Boule ?

— Dans la salle de bains. Il était pas prêt, voyez. Il a pas supporté.

La porte de la salle de bains était restée entrouverte. Je la poussai et découvris Monarch torse nu dans la baignoire, les yeux clos, des oreillers coincés partout autour de lui pour lui éviter de s’enfoncer sous le niveau de l’eau, la poitrine couverte de glace fondue. Je vis les marques de seringues au creux de son bras droit.

— C’est de la brune ?

— Oui, m’sieur.

— Qui la lui a injectée ?

— Y s’l’est fait lui-même. Monarch, c’est resté un roi. Et les aut’ peuvent lui faire c’qu’y veulent. Roi, il est né, roi y restera.

J’ouvris mon portable et appelai une ambulance. Tout en parlant, j’entendis Boule de Neige vider un sac de glace pilée dans la baignoire.

— C’est Herman qui lui a filé la dope ? demandai-je.

Elle serra les lèvres et fit tourner ses doigts devant sa bouche comme pour la fermer à clé.

— Arrêtez-moi, si ça vous chante, mais ch’uis quand même restée auprès de lui, moi. Vous voulez parler à Herman ? Il est pas là. Il est jamais là, Herman. Puisque la police, elle aime pas cette maison, faut la faire brûler une bonne fois pour toutes, m’sieur Dave. Mais faut arrêter de faire semblant de pas savoir ce qui s’passe ici.

— Quelle heure était-il quand Monarch est arrivé ?

— Huit heures et d’mie.

— Tu es certaine que ce n’était pas plus tôt que ça ? Ou plus tard ?

— Je viens de vous l’dire.

Dix minutes après, les gars d’Acadian Ambulance sortirent Monarch de la baignoire et l’allongèrent sur une civière. Je les accompagnai jusqu’à leur véhicule. Les paupières de Monarch s’ouvrirent d’un seul coup, comme celles d’une poupée.

— Qu’est-ce qui s’passe, M’sieur D. ?

— Ton âme vient de se payer une petite balade d’exploration au-dessus de l’abîme.

— Redites-moi ça ?

— Si tu meurs, t’auras droit à mon pied au cul, dis-je.

— Z’êtes pas homme à pardonner facile, répliqua-t-il.

Je lui retirai une de ses chaussures.

— Qu’est-ce que vous faites ?

Je regardai l’ambulance s’éloigner en emportant Monarch. La tennis trempée était froide et grande dans ma main. C’était un bon quarante-quatre, une taille supérieure à celle des empreintes laissées sur la dalle en béton de l’écurie Lujan, j’en étais certain.

— Réponds-moi à nouveau, Boule de Neige. À quelle heure Monarch est-il arrivé ici ?

— C’était huit heures et d’mie. Des types l’ont déposé au coin de la rue. Ils avaient bu. Je suis sûre de l’heure, pasque j’ai regardé ma montre et je m’suis demandé pourquoi Monarch, y buvait si tôt dans la journée. Il était à pied et j’ui ai posé la question. Il a répondu que sa maman, elle était morte et est-ce que je voulais bien lui faire un garrot.

— Tu l’as piqué, alors ?

— Non. Monarch, c’est mon ami. Et j’dirai pas un mot de plus su’ cette histoire.

Sa présence dans cette maison à crack où il était venu se faire injecter de la brune ne pourrait donc pas servir d’alibi à Monarch Little. Mais de façon pragmatique, la taille de ses énormes pieds en forme de gaufres et le chagrin évident que lui causait le décès de sa mère l’éliminaient comme suspect possible dans l’homicide de Bellerophon Lujan.

— J’suis bonne pour la taule avec c’te histoire, m’sieur Dave ? demanda Boule de Neige.

— Que je ne te voie plus dans les parages de cette maison.

— C’est que… Herman, on peut pas dire qu’il aime le mot « non ».

— Dis à Herman qu’à partir d’aujourd’hui, il a une cible tatouée sur le front.

Elle se mit à rire silencieusement et son regard fila du côté de l’épicerie, observant un gamin maigrelet qui essayait de soulever les haltères de Monarch. Le soleil venait de percer la brume et brillait sur sa tête à travers le feuillage.

— Ça t’arrive de partager un repas avec les flics ? demandai-je.

Elle arrangea ses cheveux d’une main.

— Si c’est eux qui payent, répondit-elle.

Je l’emmenai loin du quartier, au Bon Créole, sur St. Peter’s Street où nous déjeunâmes de maxi-sandwiches, puis je la reconduisis dans les bas quartiers de New Iberia et la laissai au coin d’une rue, lieu de rendez-vous des macs et des dealers. C’était un choix étrange pour y déposer cette jeune femme dont je savais qu’elle était quelqu’un de bien et d’honorable, mais ce monde était le sien, et pour tous ceux qui vivaient dans ses mâchoires, son étrangeté n’était qu’affaire de perception.

 

*

 

J’arrivai aux bureaux du shérif quelques minutes après midi. Helen venait de rentrer de La Nouvelle-Orléans où elle avait assisté à une réunion sur la sécurité civile destinée aux administrateurs des forces de l’ordre. Elle me rattrapa dans le vestibule et m’accompagna jusqu’à mon bureau.

— Qu’est-ce que tu as trouvé sur l’homicide de Bello ? demanda-t-elle dès que nous fûmes à l’intérieur.

Elle n’avait pas eu le temps de parler à Koko Hebert ou à Mack Bertrand et je lui fis un compte rendu fidèle de tout ce que je savais de l’enquête initiale puis lui racontai l’overdose de Monarch Little.

— Tu l’exclus de la liste des suspects ? demanda-t-elle.

— Pour l’instant, en tout cas. La conjoncture lui était peut-être tout à fait propice mais il n’y a aucune preuve contre lui sur la scène du crime.

— Pourtant Valerie Lujan pense que c’est Monarch le coupable ?

— S’il n’y avait pas des gens de couleur autour d’elle pour porter la responsabilité de ses problèmes, j’imagine qu’elle se suiciderait.

— Tu as quelqu’un en tête, Dave. C’est écrit sur ton visage.

— J’avais monté la tête à Whitey Bruxal en lui racontant que Bello allait tout déballer sur lui. Je ne me sens pas nécessairement bien à l’idée que Whitey soit allé le dessouder.

— Avant de grimper sur ta croix, considère la chose suivante. C’était un acte prémédité. Le tueur haïssait Bello et voulait le faire souffrir. Il connaissait aussi son emploi du temps quotidien. Peut-être que le coupable avait une dent contre lui depuis des années. Bello faisait cet effet-là aux gens. Il est possible que Bruxal n’ait strictement rien à voir avec tout ça.

Le téléphone sonna sur mon bureau. C’était Mack Bertrand qui m’appelait du labo de la Criminelle.

— On a des empreintes en plusieurs endroits de la pioche. Certaines bonnes, d’autres pas, annonça-t-il. La plupart ont sans doute été laissées par un seul et même individu. Pour autant, il n’y en a aucune qui concorde avec la banque de données.

— Pas la moindre possibilité ?

— Rien.

J’avais eu un regain d’espoir qui mourut aussitôt.

— Peut-être que notre suspect est un gars d’ici sans casier judiciaire, alors, dis-je.

— Tout à fait possible. Bello était un prédateur sexuel.

— Tu penses qu’il s’agirait d’une vengeance pure et simple ?

— Je ne sais plus par quel bout prendre l’enquête, Dave. Je veux parler de la mort du fils Lujan, de celle de l’Homme Crustacé et du suicide de la fille Darbonne. J’ai fini par me ranger à ton avis, je crois que toutes ces affaires font partie d’un tout mais je n’en vois pas la clé.

— Helen est dans mon bureau. Je la mets au courant et je te rappelle plus tard, dis-je.

— Quelque chose me chiffonne à propos des empreintes de la pioche, reprit Mack. La tête en métal semble avoir été partiellement essuyée. Même chose pour le manche. Mais au milieu, les empreintes sont nettes et bien définies. Est-ce que tu me suis ?

— Je n’en suis pas certain.

— Si quelqu’un voulait essuyer les empreintes d’une arme ayant servi à commettre un meurtre, dans ce cas précis une pioche, pourquoi ne pas essuyer l’arme tout entière, c’est-à-dire manche et tête ? Je crois qu’un individu portant des gants a aiguisé la pioche et l’a utilisée ensuite pour assassiner Bello. C’est en se servant de la pioche qu’il a partiellement effacé les empreintes du bas du manche. C’est juste des suppositions, bien sûr. Ma femme dit que je passe trop de temps dans ma tête à retourner tout ça.

Elle a tort, Mack, pensai-je.

Helen était restée assise sur un coin de mon bureau appuyée sur une fesse, comme elle avait coutume de le faire lorsqu’elle venait me voir. Je raccrochai et lui rapportai les propos de Mack. Je vis la frustration grandir sur son visage.

— Lonnie Marceaux va s’en donner à cœur joie, dit-elle.

— Quel rapport avec Lonnie ?

— Il a engagé les services d’une agence de pub à Baton Rouge pour lui construire une image de procureur en croisade, entouré de flics ripoux, ivrognes et corrompus. Je crois aussi qu’il a l’intention de me servir ma propre tête sur un plateau.

— Peut-être que je devrais aller lui parler.

Elle pointa son index dans ma direction.

— C’est la dernière chose à faire, en ce qui te concerne. Tu as pris note, bwana ?

— Oui, m’dame.

— Parce que si bwana pas pris note, bwana avoir la pire expérience de sa vie.

Discute pas, te dispute pas, dit une voix dans ma tête.

— Comment ça s’est passé, ta réunion sur la sécurité civile ? demandai-je.

Elle ne s’attendait pas à ma réponse et, la tête penchée de côté, posa sur moi un regard que je ne lui connaissais pas, les yeux brillant d’un étrange éclat lavande, tout à la fois sensuel et plein de curiosité, à croire que j’éveillais soudain en elle un intérêt romanesque. Je sentis mes joues se colorer.

— On a fait le tour des digues. Une tempête à deux cent cinquante kilomètres/heure transformerait La Nouvelle-Orléans en une cuvette remplie de pétrole et de sable noir, expliqua-t-elle.

Elle me serra l’épaule et me regarda bien en face.

— Quelle que soit l’issue de cette affaire, je ne veux pas que tu recommences à t’auto-flageller, Belle Mèche. Car même si je gueule après toi de temps en temps, tu es un des êtres les meilleurs que j’aie jamais connus.

 

*

 

Je passai la demi-heure suivante à faire le tri dans la paperasse récemment arrivée dans mon casier, repoussant aussi loin que possible une étape inévitable de l’enquête que je n’étais guère pressé d’entamer. Finalement, je me résolus à décrocher le téléphone et appelai Cesaire Darbonne chez lui. Comment annoncer à un homme dont la fille est morte d’un coup de fusil dans l’allée de son jardin qu’il fait partie de la liste des suspects dans une enquête d’homicide ? Ainsi que l’avait fait remarquer Mack Bertrand, combien un homme est-il capable d’encaisser ?

— Dave Robicheaux à l’appareil, monsieur Darbonne, dis-je. J’aimerais passer vous rendre le journal intime de votre fille, si vous pensez être chez vous cet après-midi.

— Faut que j’aille à l’épicerie mais si je suis absent, la porte sera pas verrouillée.

— Je préférerais vous le donner en personne.

— Oui, m’sieur. Dans une heure, ça ira ?

— Parfait. Merci de votre coopération, monsieur Darbonne, répondis-je.

Je reposai le combiné téléphonique à sa place, le cœur serré par un énorme sentiment de malaise. Souvent, au cours d’enquêtes portant sur des crimes violents, lorsque le degré de douleur et le désir de vengeance peuvent durer une vie entière, ce que les gens taisent est plus révélateur que ce qu’ils disent. Les victimes de viol ont envie qu’on arrache les ongles de leur agresseur. La famille d’une victime d’homicide luttera toute sa vie contre un sentiment de colère et un désir de vengeance, quelles que soient ses convictions religieuses et ce, même après la mort du tueur, comme si son spectre avait élu domicile dans la demeure familiale.

Cesaire Darbonne n’avait posé aucune question sur les détails que nous aurions pu découvrir sur la mort de sa fille. Même si l’enquête avait conclu au suicide d’Yvonne, ce père n’aurait-il pas pu demander si j’avais découvert qui, en ce jour terrible, avait ramené sa fille à la maison ? Qui lui avait donné cette arme à feu ? Qui avait imbibé son jeune corps d’alcool et de drogues ? Je tentai de m’expliquer son manque de curiosité et refusai les pensées qui me traversaient l’esprit.

J’appelai Mack au labo de la Criminelle.

— Tu le connais bien, Cesaire Darbonne ? dis-je.

— C’est un cousin éloigné de ma femme. Pourquoi ?

— Je viens de lui parler. Il n’a manifesté aucune curiosité apparente pour les détails que nous aurions pu découvrir sur la mort de sa fille.

— C’est un homme simple, Dave. Pour un type comme lui, le gouvernement est une abstraction. Il a perdu son gagne-pain en tant qu’exploitant de canne à sucre à cause de décisions prises à Washington. Il dit que s’il n’était pas parti chercher du travail le jour où sa fille est morte, il aurait pu être à la maison pour s’occuper d’elle. À mon avis, il doit avoir l’impression qu’une tornade s’est abattue sur sa vie en détruisant tout sur son passage.

— Tu l’as déjà vu violent ou pris d’un désir de vengeance ?

— Dans le temps, il était patron de bar. Il y a quinze ans de ça, deux Noirs ont essayé de le cambrioler. Je crois bien que Cesaire a tiré en l’air pour leur faire peur et s’est débarrassé d’eux comme ça. Je ne sais pas si tu appellerais ça un acte de violence.

— Merci, Mack.

Après avoir raccroché, je sortis le journal intime d’Yvonne Darbonne de mon tiroir et relus les passages qui faisaient allusion à son histoire d’amour avec le jeune homme sans nom dont les joues étaient « rouges comme des pommes d’api ». Un passage en particulier semblait révéler la nature de leur relation et l’âme poétique de la jeune fille cajun qui gagnait sa vie comme serveuse à la cafétéria Chez Victor tout en rêvant d’étudier le journalisme à l’université de Lafayette. Elle évoquait une séductrice et un jeune homme d’abord trop timide qui avait fini par se soumettre sur un lit de « violettes veinées de bleu. » Puis elle avait cité deux vers décrivant un rapport de dominant à dominé qui, pour aussi bénin qu’il fût, n’en restait pas moins de la domination :

Échauffé, défaillant, affaibli par ses étroits embrassements,

Tel un oiseau sauvage apprivoisé à force de caresses.

Je connaissais ces deux vers mais j’étais incapable de retrouver leur origine. Je me servis de l’ordinateur des services de police pour faire mes recherches sur Google et tombai sur le poème de Shakespeare, Vénus et Adonis.

Quelle en était la signification ? Sans doute rien qui puisse servir de preuve dans une enquête criminelle mais ces vers ajoutaient à la crédibilité de la thèse selon laquelle Tony Lujan aurait eu des tendances homo-érotiques et expliquaient pour une part sa dépendance à l’égard de Slim Bruxal.

Je glissai le journal dans une grande enveloppe de papier Kraft et signai un bon de sortie pour prendre une voiture.

La pluie avait repris quand je m’engageai sur la petite route secondaire en mauvais état qui longeait le Teche jusqu’à la raffinerie. L’usine se dressait sur le ciel telle une montagne, grise et striée de volutes de fumée. Au bord du bayou, en contrebas de la route, les maisons en bardeaux verdâtres scintillaient sous la pluie, leurs cours en terre battue brillantes et dures comme de l’os. Je me garai dans l’allée de Cesaire Darbonne et frappai doucement à sa porte. À travers la moustiquaire, je le vis assis dans sa cuisine, un poste de radio allumé sur une étagère, qui buvait son café en regardant fixement la pluie sur le bayou.

Il vint à la porte, le regard vide, sans le moindre signe d’intérêt ou d’appréhension devant ma présence sur sa petite galerie. Quand il souleva le loquet de la porte moustiquaire, je remarquai la chaîne de cicatrices en forme de cœurs qui festonnait le dos de sa main gauche et le tour de son avant-bras.

— Voulez-vous prendre une tasse de café avec moi, monsieur Robicheaux ? proposa-t-il.

— Avec plaisir, répondis-je.

Il me précéda dans la cuisine. Son intérieur était immaculé : il n’y avait pas un grain de poussière sur les meubles, les assiettes étaient rangées dans un égouttoir en plastique à côté de l’évier et le linoléum de la cuisine séchait après un lessivage récent.

— J’préparais toujours du café et des petits pains à la cannelle à trois heures quand Yvonne rentrait de l’école, expliqua-t-il. Y a plus de petits pains mais je continue à boire mon café tous les jours à trois heures. Une cuillerée à la fois, exactement comme mon père.

Je pris place à la table de la cuisine et y posai le journal intime d’Yvonne, toujours dans son enveloppe de papier brun, pendant qu’il me préparait un café et du lait chaud sur l’égouttoir de l’évier. Je sentis la transpiration perler à mon front. Je ne voulais pas blesser cet homme.

Il revint vers moi, la cuillère tremblant légèrement dans la soucoupe, les yeux rivés sur la tasse, s’appliquant à ne pas renverser le café.

— Il faut que je vous demande où vous étiez ce matin de bonne heure, dis-je.

Son regard se leva vers moi et j’espère ne jamais plus revoir l’expression que je lus sur son visage, quand il comprit le motif de ma question.

— Vous croyez que c’est moi qui ai fait ça à Bello Lujan ?

— Vous avez appris sa mort ?

— Y z’en ont parlé à la radio.

Il posa le café devant moi, sans me quitter des yeux.

— Nous devons procéder par élimination, monsieur. Ça fait partie des formalités. Nos questions ne doivent pas être interprétées comme des accusations, dis-je.

Mon choix d’utiliser ainsi la première personne du pluriel me poussa à m’interroger sur mes propres principes.

— J’suis allé au Winn-Dixie dès le lever du soleil. J’ai fait le plein d’essence de mon camion dans la station qu’est à côté du pont mobile. Et puis j’ai crevé sur la route et j’ai changé mon pneu près du portail de la raffinerie.

Il s’était assis face à moi, ses yeux clairs turquoise toujours fixés sur les miens. Ses cheveux étaient impeccablement coiffés et sa peau était pratiquement sans ride ni imperfection, exception faite des cicatrices sur sa main et son avant-bras. Mais l’indignation qu’on lisait dans son regard était comme le tranchant d’une autre personnalité qui osait soudain s’affirmer, une personnalité qui, d’ordinaire, ne s’accordait aucune liberté de manœuvre dans ses rapports avec autrui.

Je sortis le journal de sa fille de son enveloppe et le déposai sur la table.

— Des hommes violents et mauvais m’ont pris ma femme Annie, monsieur Darbonne, repris-je. Et des hommes cruels du même acabit ont assassiné ma mère. Mais si terribles que soient ces deuils, je crois que la plus grande douleur qu’un être humain puisse connaître est la perte de son enfant. Malgré tout, j’ai un travail à faire et dans ce cas précis, il s’agit pour moi de vous exclure de la liste des suspects de l’homicide de Bello Lujan.

Je sortis un stylo-bille de ma poche de chemise et le posai sur l’enveloppe avant de pousser le tout dans sa direction.

— J’ai besoin que vous écriviez le nom des personnes qui vous ont vu ce matin et l’heure approximative à laquelle elles vous ont aperçu ou parlé. Si vous ne connaissez pas leur nom, décrivez-moi leur occupation à l’endroit où elles auraient pu vous voir.

Il repoussa l’enveloppe et le stylo vers moi.

— Pourquoi j’aurais voulu faire du mal à Bello Lujan, moi ?

S’il devait y avoir un moment de vérité dans cette enquête, ce serait maintenant, décidai-je.

— Il est possible que Bello ait agressé votre fille le jour où elle est morte, dis-je.

Il inclina la tête de côté et releva le menton, comme si un courant d’air froid venait de toucher sa peau. Ses lèvres s’entrouvrirent et ses prunelles semblèrent s’assombrir. Il plaça ses deux mains sur la table.

— Bello Lujan a violé Yvonne ? fit-il.

— Il y a de fortes chances, oui.

— Et c’est pour ça qu’elle aurait pris les drogues ?

— Oui, monsieur. Je crois que c’est peut-être le cas.

Il regarda au loin, sa main posée sur le journal d’Yvonne.

— Pourquoi personne m’a rien dit ?

— Ce que Bello a fait ou n’a pas fait le jour de la mort d’Yvonne est encore matière à hypothèse, monsieur Darbonne.

— Si j’avais su ça…

J’attendis qu’il finisse sa phrase mais il s’arrêta net.

— Vous l’auriez tué ? dis-je.

Il ne répondit rien. Prenant le stylo et l’enveloppe, il se mit à écrire la liste des endroits où il s’était rendu le matin, le temps qu’il y avait passé et les gens qui l’avaient vu.

— Vous avez une pioche ? demandai-je.

— J’en ai une dans ma remise. Du temps où j’avais ma ferme.

— Allons y jeter un coup d’œil, dis-je.

Nous sortîmes sous la pluie en nous protégeant la tête sous des journaux et descendîmes jusqu’à un abri des surplus de l’armée. Il déverrouilla la porte et alluma la lumière. À l’image de sa maison, tout y était parfaitement rangé, ses clous dans des boîtes fermées alignées sur son établi, ses outils huilés et aiguisés, suspendus le long des murs, ses pots de peinture et ses bouteilles de diluant disposés avec ordre sur une bâche en polyéthylène pour éviter qu’ils ne laissent des cercles sur le sol.

— Ma pioche est pas là, dit-il.

— Je vois, en effet. Pourrait-elle se trouver ailleurs ?

— Non, m’sieur. C’est ici que je la suspends, entre ces deux clous. Elle est restée là depuis le printemps dernier quand Yvonne et moi on s’était fait un potager.

— Est-ce que quelqu’un d’autre aurait la clé de la remise ?

— Non, m’sieur.

— Pourriez-vous m’accompagner au poste de police afin que l’on prenne vos empreintes ?

Il faisait sec et clair dans la remise alors qu’au dehors, une pluie oblique tambourinait sur le toit. Il y régnait une odeur plaisante, chaleureuse, évocatrice de feuilles séchées, de mulots et de flocons d’avoine dans des sacs en toile de jute épaisse.

— Monsieur ? fis-je.

— Pas d’problème, répondit-il en essuyant les gouttes de pluie sur ses paupières avec sa main gauche.

— Si ça ne vous dérange pas, pourriez-vous me dire d’où viennent ces cicatrices sur votre bras ?

— Un accident de chasse au canard, y a vingt ans à peu près. Comme tout ça, juste un accident bien bête. De fil en aiguille, une chose mène à l’aut’, et on peut pus rien y changer. Tout ce qu’elle voulait, c’était faire étudiante à l’université. Et tout a foiré parce qu’elle voulait faire étudiante. Elle a rencontré le fils Lujan et elle croyait qu’y s’rait son chéri. Comment ça s’fait qu’elle m’ait jamais rien dit de tout ça ? J’aurais préféré êt’ jamais venu au monde.

OceanofPDF.com