La descente de Pégase

James Lee Burke · Chapitre 9 sur 28

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La descente de Pégase

Chapitre 9

 

Le dimanche précédent, il avait dès le matin pris la direction de La Nouvelle-Orléans en compagnie de Trish Klein. Capote relevée, ils avaient emprunté la quatre voies au milieu des champs de canne à sucre ondulant sous la brise. À Morgan City, ils avaient évité de justesse une ondée estivale et s’étaient arrêtés devant une supérette pour baisser la capote. Il était encore tôt et rares étaient les véhicules sur la route. Une Ford Explorer qui se trouvait à environ quatre cents mètres derrière Clete avec un blond au volant dépassa la supérette tandis que, sur la route à nouveau déserte, soufflait un vent piqueté de pluie et lourd de ses senteurs.

— J’adore ce coin. On peut presque percevoir l’odeur du golfe du Mexique. C’est la seule chose qui me manque depuis que j’ai quitté Miami… L’odeur de l’océan au petit matin, dit Trish.

— Tu habitais au bord de l’eau ? demanda Clete.

Elle avait enlevé son bandana et secouait sa chevelure. Clete ne parvenait pas à la quitter des yeux. Pas plus qu’il n’arrivait à entrevoir ses intentions ni à juger de ses chances avec elle. Tout ce qu’il savait, c’est qu’elle avait les plus beaux yeux bleus du monde et un visage en forme de cœur comme il n’en avait jamais vu.

— On habitait à Coconut Grove, dans une maison. Ma grand-mère possédait un voilier et on allait naviguer dans les Keys au milieu des bancs de maquereaux, expliqua-t-elle.

— Ça devait être génial, répondit-il, en caressant du regard ses yeux et sa bouche, sans prêter vraiment attention à ses propos.

— Tu veux qu’on y aille maintenant ? fit-elle.

— Pardon ?

— Il commence à pleuvoir.

— Bien sûr, acquiesça-t-il.

Ils reprirent la quatre voies et traversèrent le pont qui enjambait le majestueux méandre de l’Atchafalaya River. Depuis le haut, Morgan City ressemblait à un port des Caraïbes avec ses rues ornées de palmiers, ses toitures en tuile rouge, ses édifices en stuc couleur biscuit et ses maisons en enfilade aux hautes fenêtres à persiennes vertes. En descendant le pont, Clete jeta un œil dans son rétroviseur et repéra à nouveau la Ford Explorer. Le blond, penché sur son volant, portait des lunettes de soleil et doublait sur la voie de dépassement avant de se rabattre aussitôt. Il finit par se ranger derrière un semi-remorque et disparut.

Clete et Trish Klein traversèrent un autre pont à Des Allemands et dégustèrent une friture de crabes dans un restaurant en bordure d’une voie d’eau dont les rivages densément boisés étaient restés inexploités et abritaient quelques péniches simplement ancrées sous le feuillage des branches en saillie. Au moment où ils rejoignirent la route à quatre voies, Clete vit la Ford Explorer surgir derrière lui. Il prit la sortie de Luling et se dirigea vers l’énorme pont en acier qui enjambait le Mississippi. L’Explorer se laissa doubler par trois ou quatre voitures mais resta derrière eux.

À un moment donné, le blond jeta des détritus par la fenêtre, peut-être une barquette vidée de son fast-food, et quelque chose rebondit par terre en éclaboussant le trottoir.

— Tu connais quelqu’un qui a une Explorer vert sombre ? demanda Clete.

— Personne qui me vienne à l’esprit.

Trish se pencha en avant pour regarder par le rétroviseur latéral.

— Je ne la vois pas. Où est-elle ?

— Il est à environ trois voitures derrière maintenant. Un blond avec des lunettes de soleil qui vient de balancer des ordures sur la route.

— Non, ça ressemble pas à quelqu’un que je connais. Il nous suit ?

— C’est sans doute un abruti, rien d’autre. Parfois, je me dis que les gens qui jettent des détritus sur la voie publique devraient être condamnés à la peine capitale. On devrait faire quelques exemples et en exécuter deux ou trois en bord de route. Ça résoudrait une belle quantité de problèmes environnementaux, tu sais.

Il sentit son regard posé sur lui et quand il jeta un coup d’œil dans sa direction, il vit qu’elle souriait, le visage éclairé d’une tendresse qui enfiévra son bas-ventre.

— Qu’est-ce que j’ai dit ?

— Rien. C’est juste que t’es un gentil, toi.

Elle effleura son épaule du bout de ses doigts et Clete oublia aussi vite le type de l’Explorer en se demandant néanmoins si elle n’était pas en train de le mener en bateau.

Il prit la route inter-États 10 jusqu’à La Nouvelle-Orléans et rangea la voiture dans un garage à plusieurs niveaux du Vieux Carré. Une tempête arrivait du lac Pontchartrain et l’air s’était chargé de sel et d’une odeur de béton chaud quand les premières gouttes de pluie commencèrent à s’écraser au sol. Ils se rendirent au casino à pied, en bas de Canal, et Clete entendit la sirène du bateau à aubes qui offrait des excursions sur le fleuve. Il marqua un temps d’arrêt sur les marches du casino, sous une rangée de palmiers transplantés qui se gonflaient et se redressaient sous le vent.

— Tu es sûre que tu as envie d’aller là ? Tu ne préférerais pas une balade en bateau ? proposa-t-il.

— Viens, va. Je vais juste jouer à une ou deux machines. Ensuite, je te réserve une surprise.

— Quel genre de surprise ?

— Tu verras bien, répliqua-t-elle en lui faisant un clin d’œil.

Il décida qu’il décamperait si jamais elle s’approchait d’une table de craps ou se mettait à jouer au black-jack alors qu’un membre de son équipe se trouvait déjà sur place, assis à une table ou parmi la foule des badauds. Clete n’avait jamais été joueur mais il avait appris toutes les arnaques possibles des casinos quand il travaillait à la sécurité pour Sally Dio à Vegas et Reno. Une des plus belles arnaques comportait un comptage de cartes. En fait, il ne s’agissait même pas d’une arnaque : il fallait simplement être plus intelligent que le casino. Un bon compteur de cartes pouvait déterminer à quel moment un jeu de black-jack comprendrait une majorité de cartes aux nombres de points élevés, du dix jusqu’au roi. Les cartes supérieures dans le sabot augmentaient les probabilités que le croupier perde la main et paye à seize points maximum. Le joueur se contentait d’attendre et laissait le croupier s’enferrer tout seul.

Néanmoins, il y avait un hic : les responsables du casino, les caméras de surveillance et les chefs de salle étaient capables de déterminer le moment où un compteur de cartes changeait sa façon de miser. L’équipe d’arnaqueurs utilisait un joueur qui engageait toujours la même somme sans prendre place à la table et ne commençait à parier qu’au signal donné par un collègue dans la foule. Ledit joueur ne quittait pas la table tant que les probabilités restaient en sa faveur puis s’attardait un bref instant après le battage des cartes en perdant au besoin quelques mises. Finalement, il consultait sa montre, ramassait ses gains et allait faire un tour jusqu’à la table de craps ou de roulette avant de disparaître dans la foule.

Clete s’installa au bar et commanda une vodka Collins en observant Trish déambuler entre les rangées de machines à sous. Repérait-elle les lieux ? Avait-elle décidé d’attaquer ici avec son équipe ? Il n’aurait su le dire. Ce qui était sûr, c’est qu’elle n’était pas une arnaqueuse à la petite semaine ni une joueuse invétérée. Pourquoi étaient-ils donc ici ?

L’air recyclé de la climatisation lui faisait l’effet d’une fumée de cigarette emprisonnée pendant des jours dans un réfrigérateur rempli de fromages moisis. Une bonne moitié des clients ne sentaient pas très frais et rappelaient à Clete les patients de la clinique pour drogués à la méthadone. L’autre moitié se composait de péquenots en costume synthétique et chaussures en vinyle, aux coupes de cheveux comme des perruques en nylon qui n’étaient pas à la bonne taille. Quel bouge minable, pensa-t-il. Le genre d’établissement capable d’offrir une entrée gratuite à Hermann Göring.

C’est alors qu’il repéra le conducteur blond de l’Explorer qui l’observait derrière une colonne près de l’entrée. Il portait un foulard de soie noué autour du cou et une chemise magenta en soie également qui moulait son torse en V et sa taille mince. Son teint était coloré, dur comme une céramique lustrée, et ses yeux cachés derrière des lunettes noires demeuraient un mystère. Il extirpa une cigarette de son paquet directement avec ses lèvres et l’alluma à un briquet en or derrière sa main en coupe.

Clete songea à aller le bousculer un peu puis décida de laisser un membre du personnel saisonnier s’en charger. Il alla se présenter à un garde de sécurité qui se tenait près de la table de craps, hors du champ de vision du blond, et sortit son badge de détective privé dans le creux de sa main.

— J’ai un bureau sur St. Ann dans le Carré et un autre à Iberia, dit-il. Je crois qu’il y a un type tout près de l’entrée qui nous suit à la trace, la dame qui m’accompagne et moi. Cheveux blonds, lunettes noires, chemise rouge sombre tirant sur le violet, foulard autour du cou. Il me file depuis Morgan City. Mais je n’ai aucune idée de son identité.

Le garde de sécurité l’écouta attentivement. Il était mince et portait bien l’uniforme, sa brosse courte rasée sur les côtés.

— Vous dites que vous vous appelez Purcel ?

— Exact.

— Vous n’étiez pas dans les forces de police de La Nouvelle-Orléans ?

— Oui, et alors ?

— J’ai entendu votre nom au quartier général du Deuxième District, c’est tout.

Clete attendit la suite mais le garde se tut. Il s’écarta de la table de craps et jeta un coup d’œil nonchalant en direction de la porte principale.

— Attendez-moi là.

— Peut-être que le mec ne s’est pas rendu compte que je l’avais repéré. J’apprécierais que vous me laissiez en dehors de l’histoire.

Mais le garde de sécurité s’éloigna sans relever son dernier commentaire et Clete en conclut que la référence à son passé au Deuxième District n’était pas nécessairement un signal positif. Malgré la silhouette d’un palmier en pot dans son champ de vision, Clete le vit s’adresser au blond. Mais rapidement, le garde se mit à écouter au lieu de parler, une situation qui se prolongea plus que de raison. Le blond sortit ce qui ressemblait à une photo et les deux hommes l’examinèrent ensemble tandis que le blond la tapotait du bout du doigt pour appuyer son propos. Puis il la tendit au garde de sécurité, avec, de toute évidence, l’intention de la lui laisser.

Quand le garde de sécurité revint vers la table de craps, il tenait au creux de la main la photo de Trish Klein assise à une table de black-jack, un verre à la main, riant avec un membre de son équipe installé sur le tabouret voisin. Cinq cartes étaient retournées devant elle sur le feutre vert pour un total inférieur à 21.

— C’est elle, votre amie ? demanda le garde.

— C’est la demoiselle qui m’accompagne, en effet.

— Elle est dans le Griffin Book.

— Ça ressemble à la photo de quelqu’un qui tient une main gagnante à cinq cartes. Ça suffit pour se faire blackbouler ici ?

— Votre amie et vous êtes les bienvenus aux machines à sous, monsieur Purcel. Mais tenez-vous à distance des tables de jeux. Dans le cas contraire, vous vous verrez escortés jusqu’à la sortie.

— Vraiment ? dit Clete en faisant un pas dans sa direction. Et la réponse à ma question initiale ? Qui est ce débile à lunettes de soleil qui me suit à la trace ?

— Il fait le même travail que moi… enfin, celui que j’exerce pendant mes heures de liberté. Je vous souhaite, ainsi qu’à Mlle Klein, de passer un bon moment dans notre établissement. Aux machines à sous.

Les joues de Clete étaient en feu.

— Attendez, il faut qu’on soit très clairs, ici.

— Non, il ne le faut pas. Merci pour votre visite chez nous, répliqua-t-il avant de s’éloigner.

Soudain, Clete se sentit à l’étroit dans sa chemise autour de la cage thoracique. Au-delà du tintamarre régulier des pièces de monnaie qui dégringolaient dans des plateaux métalliques et des hurlements d’excitation autour de la table de craps, il entendait le bruit râpeux de sa propre respiration et un vent violent se lever dans ses oreilles. Il prit cinq minutes à trouver Trish qui regardait pensivement le déroulement d’une main de black-jack, le menton posé sur son doigt replié. À une dizaine de mètres de là, deux gardes de sécurité échangeaient des propos à voix basse en regardant dans sa direction.

— C’est le moment de mettre les voiles, dit Clete.

— Pour aller où ?

— Je veux te montrer le champ de bataille de Chalmette.

Elle parut réfléchir à sa proposition.

S’il te plaît, Seigneur, pensa Clete.

— Très bien, dit-elle. Mais n’oublie pas que j’ai une surprise pour toi.

Il lui entoura les épaules de son bras et ils se dirigèrent vers la sortie. À travers les portes vitrées, il vit les feuilles de palmiers sous la pluie et les devantures illuminées sur Canal. On y est presque, se dit-il.

— Il faut que je passe aux toilettes, fit-elle.

— Maintenant ?

— Oui, répliqua-t-elle en lui décochant un regard noir. J’en ai pour une minute ou deux.

— D’accord, acquiesça-t-il en balayant le casino du regard. Je t’attends au bar. Prends ton temps.

Reste cool, pensa-t-il. C’est pas toujours possible de prendre la poudre d’escampette dès que le cœur t’en dit. Parfois, faut savoir serrer les dents jusqu’au bout.

Il s’installa sur un des tabourets du bar et commanda un soda avec une tranche de citron. Erreur grossière. Le siège voisin couina en pivotant et Clete sentit une présence près de son bras gauche, comme un champ d’énergie qui avait le potentiel d’une ruche.

Clete saisit son soda citron de la main du barman, se tourna et planta les yeux dans les lunettes noires du blond en chemise rouge magenta.

— Ta fendue est allée pisser ? demanda le type.

— Qu’est-ce que vous avez dit ?

— J’ai dit : est-ce que la demoiselle, ton bout de viande à tirer, est partie aux chiottes ?

Clete porta le verre à ses lèvres, but une gorgée de soda et mit la tranche de citron dans sa bouche.

— C’est quoi ton nom, mon pote ?

— Lefty Raguza, dit l’homme en lui tendant une main que Clete ne prit pas.

L’homme enleva ses lunettes de soleil et fit un large sourire. Ses yeux verts brûlaient d’un feu glacial et Clete pensa à un mélange intense de couleur et de lumière en fusion qui ne laissait rien transparaître de ses réflexions ou de ses humeurs mais révélait un fond de cruauté permanent, sans cible spécifique.

Clete finit son soda et broya les glaçons entre ses molaires.

— Laisse-moi t’expliquer les règles de base, Lefty, dit-il en s’adressant à son interlocuteur dans le miroir. Tu fermes ton claque-merde, tu arrêtes de nous coller au train et si je te reprends à faire circuler des photos de la demoiselle qui m’accompagne, je te mets en pièces.

— Tout ce que je disais, c’est qu’elle a l’air d’être un bon p’tit coup. C’était un compliment. Un morceau de choix, c’est un morceau de choix. Moi, perso, j’ai rien contre toi, alors à ta place je laisserais tomber.

Clete contempla la vacuité intérieure exprimée par le regard de Lefty Raguza. Puis il se leva, posa un billet de cinq dollars sur le bar et alla attendre Trish à la porte des toilettes pour femmes.

— Ça va pas ? demanda-t-elle.

— Bien sûr que si. Je suis solide comme un roc, répliqua-t-il.

— Tu es aussi rouge qu’un crabe bouilli.

— Ça me déplairait pas d’aller en manger dans un boui-boui d’Iberville que je connais. Ensuite, on ira visiter Chalmette. Je me sens extrêmement bien disposé, aujourd’hui.

Pourtant, Clete n’était ni solide ni bien disposé. Ils marchèrent jusqu’au Carré, en s’abritant de la pluie sous les colonnades, accompagnés par la musique des clubs qui se déversait jusqu’au trottoir. Mais il ne parvenait pas à se sortir les mots de Lefty Raguza de la tête. Il s’immobilisa devant un café illuminé à l’ambiance chaleureuse et tapota la poche de son pantalon.

— Je crois que j’ai laissé mes clés au bar. Prends-toi un café et je te rejoins tout de suite.

— Tu ne préférerais pas appeler le casino, d’abord ? demanda-t-elle.

— Non, je suis sûr que je les ai laissées là-bas. Y a pas de problème, dit-il.

Sans attendre sa réponse, il refit le chemin en sens inverse et, à son arrivée au casino, ses mocassins étaient complètement trempés. Il s’essuya le visage avec une serviette en papier du bar et scruta attentivement le casino sans pouvoir repérer Lefty Raguza.

— Y avait un mec assis à côté de moi, un de mes potes, avec un foulard de soie autour du cou et des lunettes noires. Vous auriez pas vu de quel côté il est parti, des fois ? demanda-t-il au barman.

— Aux toilettes, répondit ce dernier.

La foule était plus dense maintenant et Clete dut se frayer un chemin au milieu des clients debout aux machines et près des tables. Ses yeux irrités par la fumée de cigarette larmoyaient, ses oreilles bourdonnaient et son cœur cognait à grands coups dans sa poitrine. Il passa devant une porte en verre encastrée dans le mur, derrière laquelle était rangé un tuyau d’incendie plié avec soin, avant d’entrer dans l’urinoir. Lefty Raguza se tenait debout, jambes légèrement écartées, une main appuyée à la paroi, le visage tourné vers le mur le plus éloigné.

— Range ta queue dans ton slip et mets-toi face à moi, ordonna Clete.

Deux hommes qui se lavaient les mains levèrent simultanément les yeux dans sa direction et quittèrent précipitamment les lieux.

Lefty Raguza donna une secousse, plia légèrement les genoux et remit son phallus dans son pantalon. Puis, avec un grand sourire, il se tourna vers Clete et lui balança son pied entre les cuisses aussi nonchalamment que s’il avait envoyé un coup de volée à un ballon de foot.

Clete se sentit submergé par la nausée et une douleur violente inonda son bas-ventre, comme un tesson de verre brisé qu’on aurait introduit de force dans son pénis pour l’obliger ensuite à ressortir par son rectum. Il tomba en arrière contre une porte à battant et atterrit dans une cuvette de W.C. tandis que ses ongles raclaient les parois latérales. Il sentit le bord de la cuvette humide frapper son dos et la pisse mouiller le fond de son pantalon.

Au-dessus de lui, Lefty Raguza le regardait attentivement, un petit étui de cuir rectangulaire niché dans sa main.

— T’es venu m’attaquer aux pissotières, résultat, tu t’es pris une correction. Fais pas chier Whitey et viens plus m’emmerder. Va montrer à ta pouffiasse ce qui t’arrive et dis-lui qu’elle aura droit au même traitement. T’es prêt, mon grand ?

Prêt à quoi ? se demanda Clete. Il essaya de se relever mais la douleur de son bas-ventre lui donnait les larmes aux yeux.

D’un coup sec, Lefty Raguza ouvrit l’étui en cuir et en sortit un instrument en métal qui ressemblait à un pointeau de machiniste avec une traverse courte faisant office de poignée destinée à tenir au creux de la paume et une garde à deux centimètres de la pointe.

— Tu t’en sors bien, gros lard. Alors comporte-toi comme un homme et avale ta potion.

Il se pencha et poignarda l’épaule de Clete en enfonçant violemment son instrument jusqu’à sentir l’os sous sa pointe qu’il vrilla de côté avant de la ressortir et de l’essuyer sur une feuille de papier toilette.

— Maintenant, tire-toi de là, ordonna-t-il. Faut que je finisse de pisser.

Clete vacilla en direction de la porte, une main pressée sur l’épaule. La porte s’ouvrit d’un coup et il faillit se la prendre dans la figure. Deux Noirs et un Blanc qui s’apprêtaient à entrer firent un pas de côté en évitant son regard puis repartirent comme si ces dernières secondes de leur existence n’avaient pas existé.

Clete se traîna le long du mur dans le couloir jusqu’au placard vitré qui abritait le tuyau d’incendie. Il glissa sa main dans la poignée et arracha la porte de ses gonds en s’attendant à déclencher l’alarme. À tort.

Le tuyau était une merveille technique. Avec une vanne d’arrêt quart de tour d’une section de dix centimètres, probablement reliée en prise directe sur un tuyau d’alimentation capable de décoller la peinture d’un cuirassé. L’embouchure était en laiton munie d’un levier papillon pour régler le débit du jet, le tuyau à proprement parler fabriqué dans un matériau tissé qui se déroulait sans faire de nœuds pour s’étaler sur le tapis. Clete manœuvra le levier de la vanne principale et regarda le tuyau se raidir et durcir comme un énorme serpent au corps épais.

Lefty Raguza se recoiffait face au miroir quand Clete ouvrit la porte des toilettes d’un coup de pied et entra en tirant le tuyau avec lui.

— Tiens, une carte postale de New Iberia, enfoiré, lui lança-t-il en ouvrant le robinet à fond.

Le jet d’eau envoya valser les lunettes de Raguza et le balança contre le mur carrelé. Encore une fois, Clete se rapprocha, tirant le tuyau à l’intérieur sans cesser de le diriger sur Raguza qu’il renversait chaque fois que l’autre essayait de se relever. Il finit par le faire glisser dans les urinoirs en lui remodelant la bouche et les joues, la peau aplatie sur les os comme s’il l’avait piégé dans une soufflerie.

Raguza s’était presque remis debout quand Clete le projeta dans un des compartiments toilettes, et le coinça entre la cuvette et la cloison. Un bras enfoncé dans la cuvette, Raguza s’étouffait et ses pieds essayaient de regagner leur prise au sol lorsque sa tête frappa contre la paroi comme une balle en caoutchouc attachée par un élastique à une raquette.

Clete ferma le robinet et laissa tomber le tuyau d’incendie au sol. À la porte des toilettes pour hommes inondées, se pressait une masse de spectateurs tandis que les gardes de sécurité tentaient de se frayer un passage.

— Ce mec essayait de foutre le feu. Il dit qu’il avait caché une bombe, ou un truc dans ce genre. Faudrait appeler les flics, dit Clete.

La foule des badauds essaima aussitôt dans toutes les directions tandis que les mots « feu » et « bombe » se propageaient comme une flamme dans le casino entier. « Hé, vous ! Revenez ici ! » gueula un garde de sécurité.

Mais Clete était déjà bien à l’abri au milieu de la cohue qui se pressait en masse sur Canal. La brume grise tourbillonnait, aussi dense et épaisse que du coton mouillé et les feuilles de palmiers frissonnaient au-dessus de sa tête. Il sentit une odeur de friture à beignets sortie de nulle part se mêler aux exhalaisons du golfe, épaisses et teintées de vert. La douleur puisait dans son épaule, son bas-ventre était enflé, sa chemise striée de sang et son pantalon taché d’urine et de produit désinfectant mais, curieusement, il savait que la journée finirait quand même par être magnifique. Il entra dans le Carré, traversa les flaques d’eau au milieu des éclaboussures et se demanda si Trish serait encore au café. Pendant un bref instant, il se demanda aussi pourquoi elle n’était pas venue à sa recherche.

Il sentit son moral repartir en berne. Dave avait peut-être raison, cette fois. Qui sait s’il ne s’était pas comporté comme un idiot de première. Non seulement il commençait à être sur la pente descendante en demeurant accro à la plupart des vices majeurs mais il était resté l’être violent, chaotique, immature que les femmes intelligentes trouvaient parfois excitant et même intéressant l’espace d’un temps limité car elles finissaient toujours par se débarrasser de lui, comme elles le feraient d’un animal domestique non apprivoisé.

C’est alors qu’il la vit qui descendait la rue sans parapluie ni imperméable. Elle faillit se faire renverser par une voiture à un carrefour, son beau visage en forme de cœur soudain plein d’inquiétude et de compassion en voyant son état.

— Oh, Clete, mais qu’est-ce qu’on t’a fait ? murmura-t-elle en promenant les doigts sur ses yeux, ses cheveux et sa bouche. Qu’est-ce qu’on t’a fait, mon cœur ?

— Juste une petite discussion avec un abruti. Alors, c’était quoi, cette surprise que tu me réservais ?

Elle passa son bras sous le sien et le tira de l’autre côté de la rue en direction du parking couvert.

— Je t’emmène à l’hôpital, fit-elle en ignorant sa question. C’était le type qui nous suivait, hein ? Je n’aurais jamais dû te laisser repartir. Je me déteste de l’avoir fait.

Une voiture de passage leur expédia une muraille d’eau. Elle prit son mouchoir pour lui essuyer les yeux, son visage tendu vers lui comme une fleur s’ouvrant à la lumière. Il l’entoura de ses bras et la souleva du sol, faisant tout le trajet jusqu’à la voiture en la portant serrée contre son cœur.

 

*

 

Il passa la nuit dans un hôpital de St. Charles Avenue et elle vint le chercher en Cadillac dès le lendemain matin. Ils prirent la direction d’un port de plaisance sur le lac Pontchartrain. Un hydravion blanc étincelant les attendait au bout de l’appontement, doucement bercé par la houle, avec en toile de fond l’immensité du lac vert ardoise.

— Wow, on va où ? demanda Clete.

— Ça te dirait d’aller dîner au Mexique ?

— Pourquoi tu fais tout ça, Trish ?

— Parce que grâce à toi, je n’ai pas été arrêtée. Parce que tu prends des risques pour aider les autres. Parce que tu me plais, valeureux chevalier, ajouta-t-elle en pressant son poing dans son estomac d’un air espiègle.

Quand ils furent installés dans l’habitacle, le pilote enclencha les moteurs et à mesure que l’appareil prenait de la vitesse, l’air chassé à l’arrière dessinait un sillon de mousse blanche à la surface de l’eau. Soudain, l’hydravion s’éleva dans le ciel et prit suffisamment de hauteur pour que Clete distingue clairement le cône alluvial du Mississippi et l’immense contour des zones humides de Louisiane aux douces nuances vert-de-gris.

— Où, au Mexique ? demanda-t-il.

— Cancún, dit-elle brièvement avant d’ajouter : ou à peu près.

À peu près ? Mais son cerveau, toujours embué de rose après la perfusion de Demerol reçue à l’hôpital, renonça à poursuivre et abandonna la partie. Il s’adossa au siège, ferma les yeux et, bercé par la vibration régulière des moteurs, se mit à rêver d’une jungle de nuit en Asie du Sud-Est, un ciel qu’il avait toujours connu zébré de blanc sous les fusées éclairantes déclenchées par les câbles tendus au sol ou fleuri de grandes gerbes rouges et noires qui s’épanouissaient de feu et de terre chaque fois qu’explosaient les obus de 105 servant à miner le terrain. Mais pour l’heure, sa jungle ne montrait aucun signe de menace et respirait doucement au rythme de la brise et du crépitement léger de la pluie sur la canopée.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, l’hydravion avait amorcé sa descente au milieu des coups de tonnerre et ses hublots étaient striés de pluie. Ils descendirent sous le niveau de la tempête, volant à basse altitude juste au-dessus d’une eau verte, translucide comme une gelée. Les barrières de corail festonnées de filaments se déployaient en éventail sous des étendues de mer mouvante d’un bleu intense qui semblait droit sorti d’un encrier.

Mais la destination de Trish et Clete n’était pas la carte postale qu’il avait admirée du haut de l’avion. Ils atterrirent dans une baie remplie de poissons crevés et gagnèrent l’intérieur des terres dans un taxi qui avait des ratés jusqu’à un village envahi par des nuées de mouches puant la merde de volaille et les pesticides. Les villageois, tous indiens, saluèrent Trish d’un geste de la main quand ils la virent par la vitre arrière du taxi. Les maisons étaient en parpaings nus, la plaque de cuisson généralement faite d’un bout de tôle ondulée posé sur des rochers sous un appentis. Les puits d’eau de la communauté étaient creusés à quelques mètres des enclos de cochons et de chèvres. Les seules lignes téléphoniques visibles reliaient un bar et un commissariat.

Trish n’avait pas dit grand-chose depuis leur descente d’avion, elle était même devenue pensive et sombre. Le taxi prit un virage sur un chemin défoncé qui menait à un édifice jaune dont le toit pointu était recouvert de papier goudronné.

— Je me suis engagé aux côtés des guérilleros du Salvador dans les années soixante, dit Clete. Je ne crois pas que tout cela changera de notre vivant.

— Alors, inutile d’essayer, c’est ça ?

Il regarda le bâtiment jaune.

— C’est quoi, cet endroit ?

— Un foyer pour enfants handicapés. Leurs parents ne veulent pas d’eux ou ne sont pas équipés pour les élever. Sans notre centre, la majorité passerait leur vie dans la rue.

Certains enfants étaient nés aveugles ou n’avaient pas de mains ou de pieds. D’autres avaient des visages difformes, des colonnes vertébrales tordues et des handicaps moteurs. Certains bavaient et émettaient des sons inintelligibles. D’autres souffraient de becs de lièvre, d’un pied-bot, de jambes naines ou trop arquées. Certains n’avaient jamais marché.

Quand Clete leur fut présenté, son sourire lui coûta autant qu’une blessure chirurgicale. Il demanda à Trish où se trouvaient les toilettes.

— Là-bas derrière. Le bâtiment en parpaings sous la citerne. Il y a des sanitaires, répondit-elle.

Il sortit, les yeux remplis de larmes. Il se lava le visage dans une cuvette en aluminium, se moucha et retourna à l’édifice jaune, un grand sourire aux lèvres.

Au centre, le personnel – des Mennonites et des missionnaires catholiques laïques – semblait irradier un niveau d’humanisme qui, estima Clete, ne devait rien ou presque à de quelconques convictions politiques, voire religieuses. En fait, c’était des gens simples qui avaient peu ou pas du tout d’intérêt pour le reste du monde et ne se considéraient pas comme exceptionnels. Et ils n’auraient sans doute pas compris pourquoi on les traiterait comme tels.

Lorsque Clete remonta dans l’avion, il eut l’impression d’avoir pris dix ans et pour une raison inconnue, ses souvenirs avaient disparu de sa mémoire, jusqu’à la leçon infligée à Lefty Raguza à coups de tuyau d’incendie, au casino.

— Tu leur rends juste visite de temps en temps ? demanda-t-il à Trish.

— Non. Je travaille ici plusieurs mois par an.

— Qui finance tout ça ?

— Un groupe de connards, mais ils ne savent pas que c’est eux qui payent, répliqua-t-elle.

— T’aurais jamais fait un casse dans une société d’investissement et de crédit immobilier de Mobile, des fois ?

Elle éclata d’un rire de gorge profond en guise de réponse.

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