La descente de Pégase
Chapitre 8
Jeudi matin, Mack Bertrand appela du labo médico-légal.
— Le sang du phare de la Buick est celui de l’Homme Crustacé, annonça-t-il.
— Pas de zone grise, pas de contamination, pas de dilution du spécimen ? Rien de tout ça ?
— On a une correspondance totale. Et il y a mieux. En fait, tu m’as fourni deux spécimens.
— Redis-moi ça ?
— Un fragment d’os microscopique était logé à l’intérieur de la moulure en chrome. Il vient sans doute de la collision du pare-chocs contre la hanche de l’Homme Crustacé.
— Tu ne penses pas qu’il était dû à la blessure de la tête ?
— C’est possible. Mais le carrossier t’a bien dit que les morceaux de verre et de chrome venaient du côté passager du véhicule, non ?
— Correct.
— La hanche gauche de l’Homme Crustacé a été pulvérisée. À mon avis, ou bien il a traversé devant le véhicule, ou bien il marchait sur la route dans la même direction que la Buick quand celle-ci l’a fauché.
— Quelque chose ne cadre pas dans ce scénario, Mack. La cause du décès de notre homme était un traumatisme crânien majeur côté droit et la mort a sans doute été instantanée. Or, il a atterri dans le fossé de drainage, ce qui signifie qu’il n’a pas heurté l’asphalte. Et il n’a pas non plus été envoyé contre un poteau électrique ou téléphonique.
— Tu veux dire que le coup fatal n’aurait pas été causé par la Buick, alors ? Que c’est un second véhicule qui l’aurait tué ?
— Il y a une autre possibilité.
— C’est-à-dire ?
— Le coup n’a pas été porté par un véhicule, dis-je.
— Ou bien notre homme a été percuté par un fragment de météorite. Rallonge pas la sauce, Dave, répliqua-t-il.
Quelques minutes plus tard, je me rendis dans le bureau d’Helen et la mis au courant des trouvailles de Mack Bertrand. Penchée sur sa table de travail, ses manches courtes retroussées en revers serrés, elle réfléchit un moment avant de répondre.
— Okay, le véhicule de Bello Lujan est impliqué dans l’affaire mais on n’a aucune preuve qu’il était au volant.
— On peut constituer un dossier sur la base de destruction de preuve et de complicité.
— À la condition de pouvoir prouver qu’il était au courant du délit. Et si son gosse avait été le conducteur ? Ou que l’un des gamins de son cercle d’étudiants ait emprunté la voiture ? Et l’épouse ?
— Sa femme est une invalide, elle ne conduit pas. Toutes ces questions ne se poseraient pas si la victime n’avait pas été un clochard.
— Et si on vivait en apesanteur, la merde des singes ne tomberait pas des arbres.
— Je ne crois pas qu’il s’agisse d’un simple accident avec délit de fuite, Helen. Il y a autre chose.
— Quoi, par exemple ?
— Je ne sais pas.
— Dave, parfois j’ai envie de te tuer. Littéralement te faire exploser le crâne à coups de poings.
Je laissai filer mon regard vers la fenêtre en décidant que, en ces circonstances, une réserve silencieuse était le choix le plus sage.
— Revenons à ce que tu disais : il ne s’agirait donc pas d’un simple accident avec délit de fuite ? reprit-elle.
— D’après Mack, soit la Buick a percuté l’Homme Crustacé à la hanche alors qu’il marchait du côté droit de la route, soit il a traversé devant la voiture. Mais ni Mack ni Koko n’arrivent à expliquer l’origine du coup mortel qui, en l’occurrence, se trouvait à la tête.
— Il me semble que nous sommes en train de nous noyer dans tout un tas d’infos dont nous n’avons aucun besoin. Écoute, quelqu’un a renversé ce type avec la Buick et l’a laissé mourir sur le bas-côté. Grâce à l’ADN, nous avons la preuve absolue de ce que nous avançons et le coupable, quel qu’il soit, va payer. Bello, ou la personne responsable, ne recevra sans doute pas la punition qu’il mérite mais nous ferons le boulot de notre mieux et confierons le reste à la divine providence. Est-ce que j’ai exprimé ma pensée en termes clairs ?
— Le fils de Bello est la clé de l’affaire.
— Pourquoi ?
— Parce que son visage est plein de secrets.
— Sois honnête. N’essaierais-tu pas d’établir un lien entre cette histoire et le suicide d’Yvonne Darbonne ?
— J’ai effectivement le sentiment qu’il existe une corrélation mais je ne pourrais pas te dire pourquoi.
Elle se massa la nuque et son chemisier amidonné se tendit sur sa poitrine. Elle eut un rire silencieux.
— Tu peux me dire ce qui t’amuse ? demandai-je.
— Non, je tiens à préserver notre amitié. Procure-toi un mandat d’arrêt au nom de Bello et embarque son gamin comme témoin potentiel.
Mais il était temps de mettre un point final aux piques d’Helen dont je faisais trop souvent les frais, décidai-je.
— Le nom de Tony Lujan est maintenant apparu dans trois enquêtes séparées : l’agression sur la personne de Monarch Little, la mort par balle d’Yvonne Darbonne et un homicide avec délit de fuite. Tu penses que je suis obsessionnel ou injuste à son égard ? D’après toi, ça arrive souvent qu’un futur étudiant en médecine se trouve mêlé à ce genre d’embrouilles ?
Helen leva les yeux au ciel et repoussa sur son front une mèche de cheveux mais ne trouva rien à répondre.
Après déjeuner, elle et moi nous rendîmes aux bureaux de Lonnie Marceaux, le substitut du procureur. Lors de notre première rencontre, il y a quelques années, j’avais jugé Lonnie incapable de se concentrer suffisamment pour assimiler des informations détaillées ou de manifester un quelconque intérêt pour un sujet sans relation directe avec son bien-être personnel. J’avais tort. Du moins, pour une part. En fait, Lonnie avait généralement deux ou trois longueurs d’avance sur la conversation en cours. Ancien membre de la prestigieuse élite des Phi Beta Kappa à Tulane, il avait publié dans la Stanford Law Review. Quant à la nature réelle de ses pensées, elle demeurait matière à spéculation.
Avec son visage en lame de couteau et son mètre quatre-vingt-quinze, Lonnie était sec comme un coup de trique grâce aux marathons de La Nouvelle-Orléans, de Dallas et de Boston auxquels il participait régulièrement. Ses cheveux étaient taillés en brosse si courte qu’on voyait luire la peau de son crâne et les deux heures quotidiennes qu’il passait sur le StairMaster décuplaient son énergie au lieu de la diminuer. Il avait refusé le poste de procureur fédéral à Baton Rouge, créant la stupéfaction de ses pairs face à cet accès de timidité soudain, mais il ne nous fallut pas longtemps pour comprendre la véritable nature dé ses ambitions. Bien qu’issu d’un milieu privilégié, Lonnie avait le don de charmer les jurés en col bleu. Quant à la presse, elle le décrivait invariablement comme « charismatique » et « carré ». Dans la paroisse d’Iberia, aucun procès médiatisé n’était confié à l’un de ses assistants et seul Dieu pouvait venir en aide à l’homme ou la femme que Lonnie avait dans son viseur. Il avait amorcé son ascension dans le milieu chic et nauséabond des politicards de Louisiane et j’étais certain qu’il avait depuis longtemps décidé qu’il valait mieux être numéro un en Gaule que numéro deux à Rome.
Il nous écouta exposer la chaîne de preuves qui impliquaient Bello Lujan dans la mort de l’Homme Crustacé en ponctuant son attention par une série de hochements. Puis il croisa les jambes et se mit à jouer avec un élastique qu’il tira et tordit dans tous les sens pour former des losanges et des triangles tout en parlant, le regard fixé quelque part au-dessus de nos têtes.
— Le gosse est donc le maillon faible. On lui met la pression, on lui fout une trouille bleue et on l’oblige à nous déballer la vérité sur l’identité du conducteur de la Buick responsable de la mort du vagabond, c’est ça ?
Sans nous laisser le temps de répondre, il reprit aussitôt le fil de ses pensées :
— D’accord, allons-y. Mais il y a deux choses dont il nous faut tenir compte. C’est Monarch Little qui vous a donné la piste menant au phare endommagé. Or, l’avocat de Bello ne manquera pas d’attirer l’attention du jury sur le fait que Monarch avait tout intérêt à mettre la famille Lujan dans la merde.
— Comment Monarch aurait-il pu placer de l’ADN sur la Buick de Lujan ? remarquai-je.
— Personne n’a jamais perdu d’argent en sous-estimant l’intelligence du public américain. Vous savez qui disait ça ?
— Non, mais je vous en prie : nous sommes tout ouïe, répliqua Helen.
Lonnie lui lança un regard noir.
— C’était le grand sociologue américain P.T. Barnum.
— Vous avez parlé de deux choses dont il nous fallait tenir compte, intervins-je.
— Pour ce qui est de Bello Lujan, nous ne sommes pas les premiers sur la liste d’attente. Le FBI mène déjà son enquête, reprit Lonnie. Vous avez rencontré l’agent Betsy Mossbacher ?
— Comment pourrais-je l’oublier ? Vous en connaissez beaucoup, des agents fédéraux qui vous laissent du crottin de cheval sur la moquette en guise de souvenir ? dit Helen.
Lonnie lui décocha un autre de ses regards et se remit à jouer avec son élastique. J’eus le sentiment qu’Helen était une des rares personnes qui avaient l’art et la manière de lui planter des punaises dans le crâne.
— Ils veulent la peau de Bello et de Whitey Bruxal, expliqua-t-il. Néanmoins, je perçois quelques conflits internes quant au véritable but de leur enquête. La Mossbacher semble surtout déterminée à faire tomber Colin Alridge, le bonimenteur télévangéliste. Vous le connaissez ?
Je le connaissais. Originaire de La Nouvelle-Orléans, Colin Alridge était devenu une célébrité nationale avant de revenir s’installer au pays. Non seulement télégénique, il semblait par-dessus le marché rayonner de bonté et de rectitude. Hormis Mickey Rooney dans le rôle d’Andy Hardy, j’imaginais mal un personnage public plus représentatif d’une Amérique à la Norman Rockwell. Je gardai néanmoins le silence car je voulais entendre l’opinion de Lonnie et, pour être tout à fait honnête, je ne lui faisais pas confiance. Son regard de procureur me semblait pour le moins sélectif et c’est avec la plus grande discrétion qu’il choisissait ses ennemis.
— Il y a fort à parier qu’Alridge défende les intérêts des casinos indiens du centre de la Louisiane aux dépens de ceux qui sont situés à la frontière du Texas, poursuivit-il. Mais ici, des tas de gens ne voient aucun mal à ce qu’un type comme Alridge aide l’économie locale. Et parmi eux, nombreux sont ceux qui doivent leur chèque de salaire à Bello Lujan donc, par extension, à Whitey Bruxal. Conclusion, beaucoup ne verraient pas d’un bon œil l’Homme Crustacé mettre la pagaille dans le flux de trésorerie. Vous me suivez ?
— Vous préféreriez qu’on laisse tomber le mandat d’arrêt, pour le moment ? demanda Helen.
— Helen, pourquoi n’écoutez-vous pas un peu plus attentivement ? Ce que je veux dire, c’est que les Fédés ont déjà commencé à mener l’enquête sur des crimes commis dans notre arrière-cour. Et nous avons l’air de quoi, dans tout ça ? De péquenauds doublés d’emplâtres. Donc, la question est la suivante : comment priver le FBI de toute initiative et agir comme les élus au service de l’État que nous sommes censés être ? Réponse : nous descendons nos propres mécréants en flammes et, tant que nous y sommes, nous en profitons pour donner une petite leçon à ce connard télévangélique. Ce n’est pas parce qu’on est né en Louisiane qu’on peut venir s’essuyer les godasses sur la paroisse d’Iberia. Vous commencez à capter maintenant, Helen ?
Dans la pièce soudain silencieuse, seul le ronronnement de la climatisation était audible.
— Bello et son fils seront mis en détention avant la fin de la journée, dis-je.
— Bien, répondit Lonnie en s’adossant à son fauteuil.
— Autre chose…, ajouta-t-il en levant le doigt en l’air. Je veux un rapport quotidien détaillé sur le déroulement de l’enquête. Toutes les notes se feront de la main à la main sans divulgation possible. Toute conversation en relation avec ce dossier restera au sein de ce cercle restreint. Tout partage d’informations avec les autorités fédérales se fera par le biais de ce bureau et uniquement par lui. Sommes-nous sur la même longueur d’onde ?
— Dès que nous aurons arrêté Bello et Tony Lujan, je vous en informerai, répondis-je.
J’avais esquivé la réponse à sa question mais il ne parut pas s’en rendre compte.
— Helen ? fit-il.
C’est le visage pensif, paisible même, qu’elle prit la parole.
— Non, Lonnie, je ne vois vraiment pas ce que je pourrais ajouter. Mais si les choses changent, soyez certain que je vous passerai un coup de fil.
*
Le lendemain matin, vendredi, Bello Lujan fut arrêté pour destruction de preuves relatives à un homicide involontaire avec délit de fuite. Il ne fut pas informé qu’au même moment, son fils avait été forcé de quitter son cours à l’Université de Louisiane. Je m’étais présenté dans la salle de classe en uniforme d’assistant du shérif de la paroisse d’Iberia et accompagné d’un inspecteur de la police municipale de Lafayette. Tony Lujan avait protesté, ce qui lui avait valu de se faire aussitôt passer les menottes et de traverser la cour carrée les mains dans le dos, au moment où se déclenchait la sonnerie annonçant la fin des cours. Une foule d’étudiants s’était déversée des bâtiments environnants pour se répandre dans l’allée à colonnades qui entourait le campus principal. Les joues écarlates de Tony m’avaient évoqué une viande de hamburger crue.
Sans libérer ses poignets, je le fis asseoir derrière la grille métallique de la voiture de police qui démarra en direction de New Iberia et m’installai à côté de Top, notre adjudant-chef des Marines à la retraite, qui conduisait.
— Vous m’avez traité comme un violeur ou un dealer devant tout le monde, dit Tony. Vous n’avez pas le droit d’agir de cette façon à moins d’avoir un chef d’inculpation contre moi.
— Nous n’avons pas besoin de t’inculper puisque tu n’es pas en état d’arrestation, répliquai-je.
— Pourquoi je suis menotté, alors ?
— Parce que tu n’as pas été coopératif.
— Si je ne suis pas en état d’arrestation, enlevez-moi ces menottes.
— Quand on sera arrivés, répondis-je.
Je vis Top le regarder dans le rétroviseur. Il commençait à grisonner et deux sillons pâles striaient ses cheveux roux de chaque côté du crâne. Sa moustache était aussi raide qu’une brosse à dents.
— Je n’ai pas le pardon aussi facile que Dave, moi, intervint-il.
— Mais qu’est-ce que j’ai fait ?
— T’as marché sur mes beaux souliers cirés et maintenant, le cuir neuf est tout éraflé. Tu sais que c’est des chaussures à quarante dollars, ça ?
— Je suis désolé, fit Tony.
— T’apprécierais, toi, si quelqu’un venait t’écraser les pompes ? persista Top.
— Mais c’est du délire. Je veux téléphoner à mon père.
— Ton père a été arrêté. Je ne crois pas qu’il soit en mesure de t’aider pour le moment, dis-je.
— Arrêté pour quelle raison ?
Je me tournai vers lui afin qu’il puisse me regarder.
— Toi, lui ou ta mère, vous avez renversé un vagabond avec votre voiture et vous l’avez tué. Vous vous êtes imaginé que vous pourriez vous en tirer aussi facilement que ça, Tony ? Quel âge as-tu, de toute façon ?
— Vingt ans.
Les menottes enserraient ses poignets et il était obligé de rester penché en avant pour leur éviter de mordre dans sa chair.
— Tu fais des études de médecine ? dis-je.
— Je suis en deuxième année du cycle préparatoire à l’entrée en médecine.
— Et tu commences ta carrière avec du sang sur les mains ?
— Je n’ai tué personne.
— Comment le sang de la victime est-il arrivé sur ton phare, alors ? intervint Top.
— Je ne dirai pas un mot de plus. Je veux parler à mon père. Je veux un avocat.
— Content de te l’entendre dire, petit, parce que je suis vraiment contrarié par le traitement que tu as infligé à mes chaussures, rétorqua Top. Tu viens de passer du statut de collaborateur du tribunal à celui de « fiotte du jour » dans le bataillon des durs de la douche. Belle réussite. Remarque, paraît que si on ferme les yeux et qu’on fait semblant d’être une fille, ça devient moins dur au bout d’un mois ou deux.
Un silence glacial tomba tandis que Top et moi regardions défiler les panneaux publicitaires et les champs de jeunes pousses de canne à sucre. Une fois sur le territoire de la paroisse d’Iberia, je fis un geste de la main pour lui indiquer un embranchement. Après avoir quitté la quatre voies, nous traversâmes un quartier de baraques dont les fossés de collecte des eaux de pluie étaient jonchés d’ordures et de sacs-poubelle balancés par la vitre de véhicules de passage. De lourds nuages noirs masquèrent le soleil et la campagne s’obscurcit aussitôt tandis que le vent soufflait, chargé d’une odeur de pluie, d’engrais chimiques et de cadavres d’animaux abandonnés en bord de route. Au-delà d’une rangée d’arbres se dressait la silhouette laide et grise de la prison municipale aux murs d’enceinte festonnés par les anneaux argentés des barbelés.
— Arrête-toi là, indiquai-je à Top.
— Le jeune homme veut son avocat ! C’est un petit merdeux, membre d’un cercle d’étudiants privilégiés, qui mérite ce qui va lui tomber sur le coin de la gueule. Ne va pas courir le risque de te prendre un blâme, répliqua Top.
— Je vais faire les choses comme je le sens. Maintenant, arrête la bagnole.
Je descendis de voiture et ouvris la porte arrière. Tony leva sur moi un regard prudent.
— Dehors, ordonnai-je.
— On va où ?
Je me penchai vers lui et le tirai sans ménagement pour l’emmener au pas de charge jusqu’à un bosquet de cèdres. Il se retourna vers la route, le visage crispé d’angoisse.
— Les gens de l’UL savent qu’on est partis ensemble. Vous n’avez pas le droit de faire ça.
— Ta gueule, fis-je en le bousculant en direction du couvert des arbres.
Il essaya de se débattre et je le poussai rudement contre un tronc où je le maintins de force.
— Je vais t’enlever les menottes et notre conversation restera entre nous, dis-je. Je te traite en homme intelligent, essaie de te comporter comme tel.
Je lui retirai ses menottes et le retournai vers moi. Son teint était gris, son haleine chargée de trouille.
— C’est pas ton vieux qui a tué le vagabond, n’est-ce pas ?
— Non, monsieur.
— C’est ta mère ?
— Elle a une mauvaise vision nocturne et d’ailleurs, elle n’a même pas le permis. Vous pouvez vérifier.
— Il ne reste plus que toi, alors.
Il faisait non de la tête avant même que j’aie fini ma phrase.
— Si j’avais tué un sans-abri, ça aurait été un accident. Pourquoi j’aurais voulu le cacher ?
— De toute évidence, tu sais parfaitement quand et comment ça s’est passé.
— Je n’ai tué personne.
— Tu viens de dire que ta mère avait une mauvaise vision nocturne. Comment sais-tu que le vagabond avait été renversé de nuit ?
Il ferma les yeux quelques secondes, comme un homme qui vient de s’avancer sur la trappe d’ouverture du gibet d’un bourreau.
— Vous devez me laisser voir un avocat. C’est dans la Constitution, non ? J’ai droit à un appel téléphonique minimum, pas vrai ?
— Écoute-moi bien. Un individu non-identifié a été tué par l’automobile de ta famille. Ce type était sans doute un ivrogne solitaire, probablement sans amis ou presque, et arrivé on ne sait d’où. Le genre de mec qui finit étiqueté dans un linceul en plastique avant d’être balancé au fond d’un trou. Affaire classée. Sauf que, vois-tu, ça ne va pas se passer comme ça. Ce gars avait le droit de vivre, exactement comme toi et moi. La personne responsable de cet accident sera inculpée et passera en jugement. Je t’en fais la promesse absolue, Tony. Tu me crois, j’espère ?
— Oui, monsieur.
— Tu es jeune et quand on est jeune, on fait des erreurs. Par manque de jugement, le plus souvent. On a peur, on n’arrive plus à réfléchir et on prend de mauvaises décisions. On a envie de fuir loin de cette bêtise qu’on vient de faire. On a l’impression que ça vient d’arriver à quelqu’un d’autre, pas à soi. Si seulement on pouvait vite rentrer à la maison, cet horrible moment de notre vie serait effacé. C’est ce qui s’est passé, n’est-ce pas, Tony ? Tu n’as pas bien réfléchi. C’est tout à fait humain dans une situation comme celle-là. Donne-nous ta version des faits avant que quelqu’un d’autre ne le fasse à ta place. Ne va pas payer un prix plus lourd que tu ne le mérites. Ce n’est pas faire preuve de cran, ça. C’est tout simplement débile. Contente-toi de dire la vérité et fais confiance aux gens qui essaient de t’aider.
Il ne me quittait pas des yeux, ne perdait pas une miette de ce que je lui disais, le visage un peu tourné à l’oblique, comme s’il craignait que l’impact de mes propos ne mît à mal sa défense et qu’il cherchait à s’en protéger. Mais je ne l’avais pas convaincu. Je fis une nouvelle tentative.
— Tu as déjà lu Stephen Crane ?
— L’écrivain ?
— Ouais, l’écrivain.
— Non, fit-il.
— D’après Crane, la plupart des gens sont des adverbes, quelques-uns seulement sont des noms. Aucune tragédie n’est jamais orchestrée par un seul et unique individu. Nous nous reprochons parfois un événement qui, s’il a peut-être mis des années à se former, est bien plus le fait d’autres individus que de nous-mêmes. Si nous n’en prenons pas conscience, jamais nous n’acquérons la moindre sagesse. L’intitulé du dossier, c’est l’Homme Crustacé. Aide-nous à rendre son nom à cet homme. Tu as le pouvoir de rectifier le tir, tu peux dès maintenant changer la donne, là tout de suite, pendant que nous parlons. C’est aussi facile que ça.
Son regard était vissé au mien et ses paupières semblaient cousues à ses sourcils. Il mordait la commissure de sa lèvre inférieure au point qu’elle en était livide et je crus qu’il allait se mettre à saigner. J’entendis presque les mots se former dans sa gorge. Puis il détourna les yeux et je le perdis.
— Je veux parler à mon père. Qu’est-ce que vous lui avez fait ? dit-il.
— Ton vieux est capable de se défendre, répliquai-je.
— Mais il risque d’aller en prison ?
— Il y a des chances, oui.
Il se mit à pleurer. C’était la première fois que je voyais Tony Lujan montrer de l’inquiétude pour quelqu’un d’autre que lui-même. Je lui tendis un mouchoir propre et soigneusement plié.
— On a fini, toi et moi. Je ne te questionnerai plus. D’autres le feront à ma place, plus tard.
Il se racla la gorge et cracha puis il regarda les nuages filer dans le ciel et la silhouette grise des murailles de la prison.
— Il faut que je vous avoue quelque chose, dit-il enfin.
J’attendis en silence mais il ne parvenait pas à poursuivre.
— De quoi s’agit-il ?
— Je suis en possession de substances illégales.
— Tu deales ?
— Non, répondit-il.
Il déboutonna la pochette de sa chemise et en tira un petit sachet enroulé autour de trois joints.
— J’en fume un ou deux par jour, c’est tout. Je sais que si je suis arrêté, je serai fouillé et accusé de possession de substance illégale.
Je lui pris le sachet, le secouai pour en faire sortir les joints et les écrasai sous mon talon.
— Voilà, tu n’es plus en possession de rien du tout, maintenant, dis-je en glissant le sachet dans sa pochette.
Je tournai les talons et me dirigeai vers la voiture de patrouille. Tony me suivit à environ trois mètres. Je l’entendis qui hâtait le pas pour me rattraper.
— C’était vraiment chic de faire ça, monsieur Robicheaux, dit-il.
— Te fais pas d’illusions, petit. Ce que je t’ai dit, là-bas sous les arbres, c’était pas du pipeau. Je t’ai donné une chance de t’en sortir et tu l’as foutue en l’air. Les gens avec lesquels je travaille vont te dévisser la tête et ils s’en serviront en guise de crachoir.
*
Je n’avais pas vu Clete Purcel depuis samedi soir, quand il avait quitté Henderson Swamp au volant de sa Caddy en compagnie de Trish Klein, leurs deux visages rayonnant comme ceux de jeunes amoureux qui s’éloignaient dans la lumière du couchant. J’avais laissé trois messages sur son portable et m’étais également rendu à son bureau mais j’avais trouvé porte close. J’y étais retourné vendredi et cette fois j’étais tombé sur Hulga Volkmann, sa secrétaire à temps partiel, assise à sa table de travail. Fortement charpentée, c’était une tête de linotte au teint rose, d’un naturel enjoué, aimant à porter des robes à fleurs et un parfum qui aurait anesthésié les capacités olfactives d’un éléphant.
— Il était allé passer un ou deux jours à La Nouvelle-Orléans et puis il m’a appelée de Cancún, expliqua-t-elle. Il sera de retour ce soir.
— Clete est au Mexique ?
— À moins que ce soit Bimini ?
Les problèmes sentimentaux de Clete n’étaient pas la conséquence de son goût pour les motardes, les strip-teaseuses ou les artistes névrosées. Au contraire, ils débutaient généralement quand il se mettait à fréquenter une demoiselle à peu près normale. En d’autres termes, quand il sortait avec le genre de femmes qu’il pensait ne pas mériter. Toute tentative destinée à le convaincre qu’il pouvait plaire à des femmes autres que des têtes à crack ou des givrées narcissiques était futile. Dans l’esprit de Clete, il était resté un fils de laitier de l’Irish Channel aux poings écorchés à force de se battre dans la cour de récréation et au derrière zébré par les coups de cuir à rasoir infligés par son père. Les filles bien ne sortaient pas avec un mec qui avait dans le sourcil une cicatrice comme une rustine rose de chambre à air, cadeau d’un chef de guerre noir des Gird Town Deuces. Les filles bien ne sortaient pas avec un ex-Marine qui entendait encore les pales des hélicos baratter dans son sommeil.
— Clete est-il avec une demoiselle appelée Trish Klein ? demandai-je à la secrétaire.
— Il était avec quelqu’un quand on s’est parlé. Il y avait beaucoup de bruit de fond, je pense qu’il était dans un casino, expliqua Hulga.
Clete vivait plus bas sur le bayou à l’ombre de chênes multi-centenaires, dans un motel construit pendant la Dépression et dont les cottages n’avaient toujours pas le téléphone. Samedi matin, à dix heures, je frappai à sa porte. Il m’ouvrit en sous-vêtements et me fit un sourire endormi.
— Comment tu vas, grand homme ? fit-il.
Un pansement carré était collé en haut de son épaule gauche.
— Pourquoi ne tiens-tu pas tes potes au courant de tes allées et venues, de temps en temps ?
— Oh, Trish et moi, on a poussé jusqu’à La Grande Sale pour la journée, et puis, tu sais comment c’est, une chose en amène une autre… Tu veux du café ?
— Ce que je ne veux pas, c’est entendre la version de Darwin sur l’histoire de la planète. Tu l’as laissée t’escroquer ?
— Vas-y mollo avec ta terminologie, répliqua-t-il en remplissant une cafetière en métal au robinet de l’évier.
— Qu’est-ce qui t’est arrivé à l’épaule ?
— Rien. Une égratignure. Il a fallu que je me fasse vacciner contre le tétanos.
— Je crois que tu es en train de te faire avoir comme un collégien, Cletus, dis-je en regrettant instantanément mes propos.
— Mais c’est évident, nom de Dieu. Pourquoi une meuf aussi canon s’intéresserait-elle à un détective privé sur le retour, dont le casier judiciaire est plus long que celui des trois quarts des truands ?
— Je n’ai pas dit ça. Tu te fais avoir à cause de ton bon cœur. Les gens en profitent.
— Bel essai. Sors le lait du frigo, tu veux ? Bon Dieu !
— Bon Dieu, quoi ?
— Je me suis réveillé en pleine forme. Ça fait deux jours que je ne bois pas une goutte d’alcool et ce soir, Trish et moi on va danser à un bal de rue à Lafayette. Et puis tu te pointes, tu piétines ma libido avec des godasses de golf et pour finir, tu insultes la dame.
— Je me fais du souci pour toi. Tu as disparu pendant quatre jours sans me dire où tu étais.
Il lança une miche de pain dans ma direction.
— Prépare les toasts.
— Qu’est-ce qui s’est passé à La Nouvelle-Orléans ?
— T’as déjà entendu parler d’un mec appelé Lefty Raguza ?
— C’est un psychopathe qui travaille pour un bookmaker, un beau salopard du nom de Whitey Bruxal.
— Il a fallu que je le remette sur le droit chemin. Rien de majeur. D’après toi, c’est pas quelqu’un capable d’écouter ?
— Qu’est-ce que tu as fait, Clete ?
C’est alors qu’il me raconta les débuts de son histoire avec la fille dont il avait choisi le surnom dans une chanson de Jimmy Clanton.
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