La descente de Pégase

James Lee Burke · Chapitre 14 sur 28

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La descente de Pégase

Chapitre 14

 

Lundi matin, la caution judiciaire de Monarch Little pour possession illégale d’arme à feu fut réduite à vingt-cinq mille dollars. Grâce à un garant compréhensif qui permettait à ses clients de lui régler ses dix pour cent de commission en paiement échelonné, Monarch avait retrouvé la rue juste à temps pour aller déjeuner au McDo où s’était produite l’altercation avec Slim Bruxal et Tony Lujan.

Mais la libération de Monarch nous posait un problème, même s’il était sans rapport direct avec Monarch lui-même, et à treize heures, Helen me convoqua dans son bureau.

— Quel est ton niveau de tolérance à l’égard de Bello Lujan ? demanda-t-elle.

— Si l’on tient compte du fait qu’il a cassé la vitre d’une voiture de police d’un coup de boule pour pouvoir me cracher dessus, pas très élevé, répliquai-je.

— Tu es sans doute le seul de la section qu’il serait prêt à écouter.

Je savais où elle voulait en venir.

— Non. Je ne suis pas responsable de Bello. Si c’est une nounou que tu lui cherches, trouve-toi quelqu’un d’autre.

— Il te respecte.

— Bello est un animal. Il ne respecte rien ni personne.

Helen pianota doucement sur le buvard de sa table de travail, les paupières baissées.

— On a fait un sacré chemin depuis l’ère des droits civiques, Dave. Je ne veux pas voir tous ces progrès anéantis.

— Eh bien, débrouille-toi pour garder Bello en cage mais ne m’implique pas dans l’affaire. Je n’aime pas qu’on me crache dessus. Pas plus que je n’apprécie qu’on se serve de moi.

Je l’entendis prendre une courte inspiration.

— Je ne peux pas t’en vouloir de ta réaction. T’inquiète pas. Je m’arrangerai autrement, répondit-elle en pivotant sur sa chaise, son regard tourné vers la fenêtre.

— C’est tout ? dis-je.

— C’est tout, dit-elle.

Quand votre balle glissante ne passe pas et que votre balle rapide serait incapable de trouver la zone de prise même si elle avait des yeux, que vous reste-t-il comme possibilité pour votre lancer ? La réponse est toujours la même : on change humblement de technique. On tient la balle bien au creux de la paume et on laisse la tension du batteur se libérer à contretemps. Helen m’avait refilé le bébé avec l’eau du bain et la balle était dans mon camp. Je retournai à mon bureau et tentai de me concentrer sur mes paperasses sans pour autant parvenir à me vider la tête de Bellerophon Lujan et de sa mentalité violente primaire.

Cet homme était une créature du passé que chaque natif du Sud de ma génération reconnaît instinctivement et essaie d’éviter autant que possible. Il est facile de qualifier ce type d’individu de raciste. En fait, la notion de race est presque un détail non pertinent quand on essaie de comprendre tous les Bello Lujan du monde. Souvent, ils aiment bien les Noirs individuellement mais en tant que groupe, ils leur en veulent et les haïssent. Leur hargne court dans leurs veines comme une sorte de chaude-pisse bénigne. Au lieu de les détruire, elle les requinque, elle définit leur être et les autorise à afficher leur indignation dans le seul but d’intimider d’autres Blancs.

En fait, ils sont d’une ignorance évidente mais ils en tirent fierté et en usent comme d’une arme. Leur violence est omniprésente dans leur rhétorique et sous-tend l’effronterie de leur regard. Leur plus grande peur est leur plus grand ennemi : une meilleure connaissance de soi. Comme les prisonniers de Platon dans l’allégorie de la caverne, ils commettront des actes haineux, allant jusqu’au meurtre, contre quiconque essaiera de les libérer de leurs chaînes. Les mœurs culturelles du sud de la Louisiane sont franco-catholiques depuis leurs origines et c’est la raison pour laquelle le Klan n’a jamais réussi à véritablement s’implanter, du moins pas depuis la Reconstruction, avec la brève influence de la Ligue Blanche. Cela ne signifie pas pour autant que les Noirs d’ici n’aient jamais eu à souffrir de violence, de cruauté et d’exploitation sexuelle. Quand j’étais au lycée, les adolescents blancs partaient sur les chemins de campagne à la chasse au Noir et tiraient sur les gens de couleur au fusil à plomb, lançaient d’énormes pétards sur leurs galeries ou envoyaient à la volée des « torpédos », des balles ultra-compactes qui explosaient à l’impact, contre la carrosserie des voitures et des pick-up. Je me souvenais d’avoir vu Bello, le visage barré d’un grand sourire, penché à la fenêtre d’un tas de boue roulant plein pot qui balançait à un Noir en route pour l’église dans son costume du dimanche un demi-sandwich tomate-mayonnaise.

Mais une histoire beaucoup plus sombre avait circulé sur lui. Elle avait disparu petit à petit des esprits sans jamais néanmoins tomber dans l’oubli. Des années auparavant, dans une paroisse située au nord de la nôtre, une Blanche d’âge moyen qui tenait une épicerie au bord d’une route en terre battue venait de terminer sa journée et de fermer boutique quand un métis, un homme qu’elle avait ensuite décrit comme un « métis cuivré », avait frappé au carreau en disant qu’il avait besoin de lait pour son bébé. L’épicière avait regardé par la vitre et cru voir la silhouette voûtée d’une femme sur le siège passager de sa voiture. Elle était sûre d’avoir entendu les pleurs étouffés d’un nouveau-né.

Elle avait déverrouillé la porte pour le laisser entrer. Quand il était passé devant elle en direction de la section réfrigérée à l’arrière, une odeur de fruit fermenté et de sueur rance avait frappé l’épicière au visage. Elle lui avait tourné le dos, continuant à compter la recette du jour. L’entendant poser un récipient lourd rempli de lait qu’il avait sorti du réfrigérateur, elle s’était tournée vers lui pour encaisser le paiement quand il l’avait frappée du poing en pleine figure, lui éclatant le nez et la bouche. Puis il avait franchi le battant latéral, l’avait maintenue au sol et tabassée des deux poings jusqu’au sang. Après l’avoir sodomisée, il avait balayé avec son avant-bras tout l’argent du comptoir qu’il avait fait tomber dans une poche en papier, puis ramassé sa bouteille de lait. Il s’apprêtait à repartir quand son regard s’était arrêté sur un billet de deux dollars punaisé au mur. Il l’avait arraché et empoché avant de quitter le magasin, la clochette au-dessus de la porte tintant derrière lui.

Deux heures plus tard, un nègre à la peau claire qui vivait dans sa voiture et gagnait sa vie en affûtant les couteaux avait été arrêté et questionné à un barrage routier à la frontière de la paroisse. Il n’avait pas pu expliquer où il se trouvait ce soir-là, se contentant de dire qu’il s’était garé au crépuscule et endormi au pied d’un arbre. Il puait la sueur et le punch hawaïen mélangé à du gin à la prunelle. Un sac en papier froissé dans le même genre que ceux du magasin était posé sur son siège arrière avec un biberon vide. Ses deux mains étaient enflées, ses poings meurtris.

Son avocat désigné par la cour avait prouvé que la poche en papier trouvée dans sa voiture était produite par une entreprise qui en vendait dans l’État tout entier. L’avocat avait également déniché un témoin qui affirma que l’accusé avait participé à une bagarre deux jours avant son arrestation. Appelé à la barre, le Noir avait expliqué au jury que c’était une auto-stoppeuse qui avait laissé le biberon dans sa voiture. Mais au cours de l’interrogatoire, il se contredit sur le lieu où il avait pris l’auto-stoppeuse et l’endroit où il l’avait ensuite déposée. Il s’était également révélé incapable d’expliquer la présence d’un billet de deux dollars dans sa poche, au moment de son arrestation.

L’affûteur de couteaux avait été condamné à mort par électrocution. Mais au cours des semaines qui avaient suivi, plusieurs jurés eurent des problèmes avec leur conscience. Le billet de deux dollars trouvé sur le Noir n’avait aucun trou de punaise ni indentations visibles sur les côtés. Plus important encore, ils se souvinrent qu’à l’origine, la victime avait décrit son attaquant comme étant un « métis cuivré », donc un individu issu d’un mélange de sang noir, indien et blanc. Or, le suspect arrêté au barrage de police était clairement un mulâtre sans la moindre caractéristique d’ascendance indienne.

C’est alors que par une nuit d’orage, trois hommes masqués avaient fait sortir le condamné de sa cellule dans la prison paroissiale, mais pas pour le libérer. Après l’avoir tabassé en règle à coups de matraques plombées, ils lui avaient mis un bâillon et passé des menottes pour l’emmener en hors-bord sur les berges de l’Atchafalaya Basin. Sous les éclairs illuminant des kilomètres de paysages grisâtres de gommiers et de cyprès inondés, ils l’avaient tiré sur un banc de sable et avaient baissé son pantalon. L’un d’eux avait pris dans le hors-bord un couteau à canne mais les trois individus avaient alors commencé à se disputer en français sur celui qui méritait le plus de lui administrer la première blessure. Ils avaient fait l’erreur de lui menotter les mains par-devant, aussi l’homme était-il parvenu à se remettre debout sur ses jambes et en titubant, le pantalon aux chevilles, avait gagné le bord du banc de sable avant de sauter à l’eau.

En toute vraisemblance, il aurait dû se noyer. Au lieu de quoi, sous une pluie battante qui lui brûlait la peau, il était parvenu à s’agripper à un amoncellement de déchets fluviaux accrochés à des cyprès déracinés puis s’était laissé dériver jusqu’à l’aube, porté par le courant, quand un homme dans une péniche aménagée l’avait repêché à l’aide d’une gaffe.

Trois semaines plus tard, le bourreau itinérant de Louisiane était arrivé en ville au volant du camion qui transportait les générateurs électriques silencieux et les câbles gainés de caoutchouc qui fournissaient l’énergie nécessaire à son métier. Le mulâtre qui avait échappé au lynchage sur l’Atchafalaya Basin fut attaché par des courroies à une chaise en bois de chêne et reçut trois décharges électriques, sous les yeux de la victime et de son mari assis sur des chaises pliantes.

Deux mois plus tard, un homme et sa femme avaient été arrêtés dans la banlieue d’Oklahoma City pour le cambriolage et le meurtre sadique d’une famille qui tenait un étal de fruits en bord de route. Et ce, uniquement parce qu’un membre de leur famille chez lequel ils avaient abandonné leur bébé les avait dénoncés. Ils avaient nié s’être jamais rendus dans l’État de Louisiane mais on trouva sous le siège avant de leur automobile la facture d’un motel d’Opelousas daté du jour précédant l’agression sur l’épicière. L’homme était à moitié indien Choctaw et dans son portefeuille était plié un billet de deux dollars usé, troué à chaque coin par ce qui ressemblait fort à des punaises.

Le nom de Bellerophon Lujan réapparaissait chaque fois que l’épisode de la tentative de lynchage était raconté. Son père avait été un ami proche de la famille de la victime. Son oncle avait fait un séjour à Angola pour avoir tué un ouvrier de ferme noir avec une houe. Bello était connu pour se vanter de ses conquêtes sexuelles sur les Noires mais pour n’importe quel individu doué de raison, il était visible que sa furie à l’encontre de la race noire était exactement proportionnelle à la fascination libidineuse qu’elle exerçait sur lui. À chaque conversation de bar sur la question des races, les yeux de Bello brillaient de pensées secrètes et de souvenirs non-partagés.

Peu après quatorze heures, je signai un bon de sortie pour une voiture de patrouille et me rendis à la ferme équestre de Bello en amont du Teche. Je sonnai et attendis dans la fraîcheur du porche en suivant des yeux l’ombre mouvante des nuages sur les pâturages. Une sorte de claquement résonna dans la partie latérale du jardin, comme du linge qui sèche au soleil, suivi d’un cliquetis de métal contre du métal. Ayant déjà entendu ce bruit, je m’apprêtai à faire le tour de la maison quand une Noire fortement charpentée, à la chevelure maintenue par de la laque, ouvrit la porte d’entrée dans son uniforme d’infirmière.

— Oui, monsieur ?

— Inspecteur Dave Robicheaux. Je suis ici pour voir M. Lujan, dis-je en ouvrant mon insigne.

— Il est absent, monsieur.

— Où est-il, s’il vous plaît ?

— Il n’a pas dit où il allait. Il a pris le chien avec lui, ajouta-t-elle en détournant le regard. Ils sont peut-être au parc. Ou bien quelque part en ville.

Ses yeux se posèrent à nouveau sur moi.

— Est-ce que c’est M. Robicheaux, Regina ? questionna une voix à l’intérieur de la véranda.

Mais je concentrai mon attention sur l’infirmière.

— Sortez un instant sur le perron, voulez-vous, dis-je.

— Monsieur ?

Je fis un pas en arrière et pris sa main dans la mienne pour l’attirer dehors. Elle me suivit à l’extérieur après un bref coup d’œil par-dessus son épaule.

— Mademoiselle Regina, que manigance M. Bello ? demandai-je.

— Je suis payée dix dollars de l’heure ici. Je ne peux pas risquer de perdre mon travail.

— Dites-moi où il est.

— Il a pris le rottweiler. C’te bête, elle est mauvaise jusqu’à la moelle et ce qui est sûr, c’est qu’un chien comme çui-là, on l’emmène pas au parc.

— Retournez à l’intérieur et dites à Mme Lujan que je suis là.

— Monsieur ?

En répétant ce que je venais de dire, je posai cette fois ma main sur son bras pour la rassurer.

— Je vous donne ma parole que personne ne saura jamais ce que vous venez de me dire, ajoutai-je.

Hésitante, elle rentra dans la maison en laissant la porte entrouverte. Je me tournai vers la rambarde et composai rapidement le numéro du bureau d’Helen sur mon portable.

— Shérif Soileau, fit-elle.

— Je t’appelle de chez Bello. L’infirmière de Mme Lujan m’a dit qu’il venait de sortir avec un rottweiler. Vaudrait mieux envoyer quelqu’un chez Monarch.

— Tout de suite, bwana, dit-elle.

Je m’avançai dans le salon et vis Mme Lujan sur sa chaise roulante qui me regardait fixement depuis la véranda. Elle portait un chemisier à fleurs et une jupe beige mais les couleurs estivales de sa tenue ne servaient qu’à accentuer encore la pâleur de son teint et la détérioration évidente de sa structure osseuse. À travers les fenêtres, je voyais le faux kikuyu fraîchement tondu et une rangée de feuillus en toile de fond sur laquelle se détachait la silhouette vert pâle d’une marquise montée sur des poteaux en aluminium. La toile gonflait sous le vent et une chaîne détachée cliquetait contre un poteau d’angle.

— Êtes-vous ici à propos de Tony ? demanda-t-elle.

— Monarch Little a été libéré sous caution. Nous craignons que votre mari n’ait décidé de faire justice lui-même, répliquai-je.

Elle me regarda de la même façon qu’un oiseau contemple un prédateur potentiel depuis les hauteurs de son nid. Originaire du quartier de Carrollton à La Nouvelle-Orléans, elle était venue à Lafayette toute jeune fille pour étudier le théâtre mais ses parents, des antiquaires prospères, avaient trouvé la mort dans un accident d’avion au cours de sa première année à l’université. Mme Lujan, Valerie de son prénom, avait quitté la fac et commencé à travailler pour un homme qui fabriquait des meubles en aggloméré pour les coins « petit déjeuner ». Ils étaient destinés aux propriétaires de mobil-homes double largeur et de maisons préfabriquées, à l’époque du boum pétrolier américain des années soixante-dix. C’est alors qu’elle avait rencontré Bellerophon Lujan et avait peut-être décidé que les rêves d’une jeune étudiante en art dramatique n’étaient finalement que des rêves, de ceux qu’une femme raisonnable met définitivement de côté avec, tout au plus, un bref serrement de cœur.

— Vous êtes ici parce que vous vous inquiétez pour l’homme qui a tué mon fils ? Qui l’a défiguré à un tel point qu’il en était quasiment méconnaissable ? dit-elle.

— Je suis navré de ce drame, madame Lujan, répondis-je même si, à l’évidence, mes condoléances ne l’intéressaient pas le moins du monde. Monarch Little n’a pas été accusé du meurtre de votre fils. Il était en prison pour possession illégale d’arme à feu. Sa caution a été réduite et il est maintenant dehors. C’est la raison pour laquelle je suis ici.

Son visage était quasiment squelettique, ses cheveux aussi fins que des soies de maïs, ses yeux remplis de douleur et brillants de scepticisme, comme une femme qui avait sans doute vécu une vie de dupe. Elle m’évoquait un modèle de Modigliani, les os comme du caoutchouc, son corps privé à jamais de beauté et d’espoir par une main cruelle.

— Vous dites qu’il subsiste un doute sur la culpabilité de cet homme ? dit-elle.

— À mon avis, oui.

— Pourquoi ?

— L’enquête est en cours.

— Je vous en prie, répondez à ma question.

— Je pense tout simplement que Monarch Little n’est pas un tueur.

Elle tourna les yeux vers la pelouse et la toile de la marquise gonflée sous le vent qui avait servi en des jours plus heureux.

— Étiez-vous parmi les policiers qui ont trouvé Tony ?

— Oui, en effet.

— Pensez-vous que mon fils ait souffert ?

— Non, je ne le crois pas, répondis-je en laissant mon regard se vider afin de ne pas me concentrer sur son visage.

— Mais la vérité, c’est que vous n’en savez rien ? dit-elle.

— Eh bien, dans un cas comme celui-ci…

— Pas de condescendance, je vous prie, monsieur Robicheaux.

Mes mots ne serviraient à rien. Je soupçonnai son chagrin d’être devenu son seul et unique bien sur cette terre et elle le nourrirait probablement jusqu’à la mort. Je contemplai par la fenêtre les ondulations de la toile ridée par le vent et la chaîne qui tintait contre le poteau en aluminium.

— J’ai une vidéocassette d’Yvonne Darbonne en train de danser lors d’un après-midi de fête. En fond, il y a comme un bruit de toile qui claque dans le vent et celui d’une chaîne qui tinte contre du métal. Je crois que cette vidéo a été tournée dans votre jardin, madame Lujan, repris-je.

Elle leva le menton. Elle avait de petits yeux verts et asymétriques enfoncés dans leurs orbites.

— Oui, et alors ?

— Vous connaissiez Yvonne Darbonne ?

— Je n’en suis pas certaine. Pourriez-vous répondre à ma question, je vous prie ?

Je sentis monter en moi une vague de colère, moins à cause de son attitude condescendante que devant son indifférente froideur face au deuil d’un autre.

— Elle est morte d’une balle en plein front. Elle avait dix-huit ans et je crois qu’elle était chez vous le jour de sa mort. Elle avait des cheveux auburn et elle était vêtue pour la fête d’une minijupe et d’un haut sans manches. Elle dansait sur un morceau de John Lee Hooker, « Boom Boom ». Est-ce que tout cela ne vous rappelle rien ?

— Je n’aime pas la façon dont vous vous adressez à moi.

— C’est à cause d’un acte de violence que M. Darbonne a perdu son enfant. Exactement comme vous. Pourquoi prenez-vous si mal le fait que je vous demande si cette jeune fille était chez vous ce jour-là ? Pourquoi cela vous pose-t-il un problème, madame Lujan ?

— Sortez d’ici.

Je déposai ma carte de visite sur le plateau de verre d’un guéridon placé près de la chaise roulante. Du jus d’orange avec de la glace pilée et des feuilles de menthe fraîche avait été préparé et les reflets du soleil sur la carafe ressemblaient à des éclats de verre sur son visage.

— Votre fils ou votre mari ont renversé et tué un vagabond et votre indignation face à mes questions ne changera rien à l’affaire.

— J’ai l’impression que vous êtes d’une cruauté sans limites, répliqua-t-elle.

 

*

 

Bello s’était d’abord rendu au domicile de Monarch Little, dans un quartier ouvrier qui progressivement était devenu exclusivement noir. Une femme occupée à étendre son linge dans son arrière-cour vit Bello surgir dans l’allée en terre battue, avec le rottweiler qui tirait de toutes ses forces sur la laisse enroulée deux fois autour du poignet de son maître.

— Savez-vous où je pourrais trouver M. Little ? demanda-t-il en lui souriant.

— Non, m’sieur, répondit-elle.

— Vous êtes dehors depuis longtemps ? Vous l’auriez pas vu par là fenêtre de la cuisine, des fois ? Ou bien de votre galerie quand vous étiez en train de secouer le balai ?

Le visage barré d’un large sourire, ses yeux fouillaient sans arrêt alentour tandis que son chien bavait dans la poussière.

— Y est revenu ça fait un petit moment et puis y est reparti, expliqua la femme.

Sur son corps en surpoids, sa robe ondulait comme une toile de tente, révélant ses bras envahis par une maladie de peau qui les privait de leur pigmentation.

— Il pouvait pas être dans sa Firebird, pas vrai ? Vu qu’elle a pris feu, reprit Bello.

Elle n’avait pas eu l’intention de lui répondre mais en levant à nouveau les yeux sur son visage, elle sentit les mots se former involontairement sur ses lèvres.

— Y est parti avec son cousin, dans une vieille camionnette avec des ridelles su’l’côté pour charrier l’herbe et les branches.

— Et ils sont partis où ? fit Bello, toujours aussi souriant sans jamais vraiment la regarder dans les yeux.

Il tirait sur la laisse pour resserrer le nœud coulant du collier métallique et l’animal finit par se raidir et s’asseoir à ses pieds.

— Vous me dites où je pourrais le trouver ? Je lui dois de l’argent.

— Au coin d’la rue, là où qu’y sont toujours. Sous l’arbre. J’y ai entendu parler d’aller à la p’tite échoppe là-bas, expliqua-t-elle.

— À l’angle de la rue où ils vendent de la came ?

— Je sais rien de tout ça, moi.

— Mais c’est de ce coin-là que vous parlez, non ?

— Oui, m’sieur.

— Si je ne le trouve pas, vous avez pas besoin de lui raconter que je suis passé, compris ?

— Non, m’sieur, répondit-elle, en secouant la tête énergiquement.

— Merci, dit-il.

Il fit tourner le chien sur lui-même et repartit vers sa Buick avec un claquement sec de sa langue.

 

*

 

Je venais juste de quitter la demeure de Bello quand je reçus l’appel du réceptionniste. Sirène et gyrophare en marche, je démarrai en trombe en direction de Loreauville Road encadrée de part et d’autre par les champs de canne à sucre, les fermes équestres et les bouquets de chênes verts défilant à toute allure à mon passage.

 

*

 

Au volant de sa Buick, la climatisation poussée au maximum, Bello approcha du coin de rue qui servait depuis toujours de résidence secondaire à Monarch et à ses potes. Son chien, assis sur le siège passager avant, regardait par la vitre, ses prunelles jaunes vides d’expression, son collier étrangleur pendouillant autour de son cou comme une chaîne de stalactites. Dans l’habitacle de la Buick, la climatisation ultra-fraîche, les sièges en cuir moelleux, l’odeur de propre, le tableau de bord numérique et la transmission silencieuse semblaient à une galaxie de l’environnement poussiéreux, accablé de chaleur et jonché de détritus du coin de la rue. Un gamin noir qui buvait de la bière au litre à même le goulot repéra la voiture de Bello et attendit de voir si le conducteur baissait sa vitre, signe qu’il désirait acheter.

Bello ralentit, se rangea contre le trottoir et la sphère du soleil d’un blanc aveuglant disparut derrière l’épaisse canopée verdoyante de l’arbre. Il coupa le moteur, ouvrit ses vitres d’un poil et attendit un instant avant de sortir, le temps de s’habituer au changement de lumière. Bello n’avait jamais ressenti d’inquiétude particulière face aux gens de couleur car il ne les considérait pas comme une menace digne de ce nom devant son autorité de Blanc. Ces gens-là faisaient ce qu’il leur disait de faire : c’était comme ça et pas autrement. Si par hasard, certains se mettaient en tête de raisonner différemment, un simple coup de fil à un employeur ou au gérant du bureau de location immobilière suffisait à une conversion religieuse spectaculaire que même un tabassage en règle n’aurait su obtenir.

Mais au coin de la rue, quelque chose avait changé. Les membres des gangs étaient là comme d’habitude, à battre les cartes, boire des sodas et de la bière ou à attendre leur tour au banc d’haltérophilie, tous coiffés de foulards en soie noire, même par cette chaleur. Pourtant, ils semblaient tous déconnectés de Monarch, à l’image de papillons de nuit tournoyant autour de la flamme d’une bougie qui se retrouvent désorientés quand la source de lumière leur est enlevée. Monarch et son cousin, un gars taillé comme un portemanteau en fil de fer qui faisait de l’entretien de jardins, étaient assis à une table en planches et dégustaient de la glace pilée à la menthe avec de minuscules cuillères en bois. La camionnette de jardinier à la peinture écaillée, avec ses outils tenus par des sandows aux ridelles, était garée plus loin derrière. Monarch, chaussé de tennis usagées, portait un jean et une chemise en denim délavé dont les manches avaient été coupées à grands coups de ciseaux sous les aisselles. Il observa les paillettes de lumière reflétées par le pare-brise de la Buick mais ne fit pas mine de reconnaître l’homme au volant.

Un gosse noir torse nu, dix-sept ans tout au plus, dont la chemise sortait à moitié de l’arrière de son pantalon, frappa doucement à la vitre de Bello. Ses bras aux contours un peu mous n’avaient aucun tonus musculaire et le duvet qu’il avait au menton ressemblait à un trait de fil noir. Bello lui sourit en actionnant la vitre.

— Ouais ? fit-il.

— C’est de l’herbe que vous voulez ? demanda le gamin.

— C’est pas ce que j’avais en tête, répondit Bello.

— Suffit de demander. Tout ce que vous désirez, je peux vous le procurer, m’sieur, fit le jeune.

Son coude posé sur le toit de la voiture révélait son aisselle. Il regarda nonchalamment au bas de la rue.

— Tu veux me procurer de la chatte, c’est ça ? reprit Bello.

— Je peux vous présenter une ou deux dames que j’connais.

— Y en a une qui m’intéresse particulièrement, dit Bello en clignant des paupières, le regard levé vers lui.

— Ouais ?

— Ta maman. Elle fait toujours la pute ?

Le jeune Noir garda les yeux fixés au loin sans bouger.

— Pourquoi vous faites ça, m’sieur ?

— Parce que t’as posé ta putain de main sur ma voiture, dit Bello.

Il ouvrit sa portière et sortit dans la chaleur.

— Tu veux que je te présente à mon chien ?

— Non, m’sieur, fit le gosse en faisant un pas en arrière, mains levées devant lui. J’vous ai pris pour quelqu’un d’autre, m’sieur.

Bello claqua doucement des doigts et le chien s’assit aussitôt derrière lui sur l’asphalte. Il referma la portière et ramassa la laisse de l’animal. Tout le monde au coin de la rue avait les yeux braqués sur lui, tout le monde sauf Monarch Little qui continuait à déguster sa glace pilée avec sa cuillère en bois minuscule, raclant les derniers cristaux à la menthe au fond de son cône.

Bello monta sur le trottoir. Le vent faisait gonfler la frondaison abondante au-dessus de leurs têtes et de minuscules feuilles jaunes voletèrent pour s’amonceler à l’ombre du chêne. Le cousin de Monarch se leva et se dirigea vers la poubelle de sa camionnette dans laquelle il jeta son cône vide. Il était vêtu d’une salopette dont les bretelles étaient devenues de véritables haillons, la trame du tissu quasiment invisible à force d’être trop lavée. Une expression de méfiance se lisait sur son visage crispé.

— Alors, t’as pensé à moi, ces temps-ci ? lança Bello à Monarch.

— Je sais pas qui vous êtes. Et en plus, ça m’intéresse pas, répliqua Monarch.

— Tu vas comprendre tout de suite. Sûr que t’aurais mieux fait de rester au trou.

Monarch parut réfléchir longtemps avant de répondre.

— C’est pas moi le coupable. Et même avec vot’ chien vous arriverez pas à me faire dire aut’ chose. Les gens ici vous feront pas de mal, et vous avez pas à avoir peur. Mais revenez plus ici avec vot’ bête à menacer le monde. Ça, non.

— Mon fils allait être docteur. Et tu me l’as pris, dit Bello.

Monarch agita son index en guise de refus.

— Je vous ai pris que dalle. Faites ce que vous avez à faire mais vaudrait mieux bien regarder autour de vous et veiller sur vos miches. Vous êtes pas sur vot’ territoire, ici. Et maintenant, je me casse. Je veux pas d’histoires.

Monarch se leva de la table, un maillage d’ombre et de lumière glissant sur ses traits.

C’est alors que Bello libéra le collier étrangleur du rottweiler du bout de la laisse et ordonna : « Sic le nèg ! »

En deux bonds, le chien prit son élan et sauta à la gorge de Monarch. Ce dernier pivota en levant les bras à hauteur du visage pour se protéger, en attendant que les dents de l’animal s’enfoncent dans sa chair. Au lieu de quoi, il sentit un appel d’air près de sa tête et entendit le bang d’un objet métallique frappant un os. Le poids monstrueux du chien rebondit sur lui et quand il rouvrit les yeux, l’animal gisait au sol, tremblant de tous ses membres, son pelage éclaté au centre de son crâne.

Le cousin de Monarch abaissa sa pelle, posa le fer dans la poussière et laissa sa paume calleuse glisser sur le manche. L’un de ses yeux larmoyait constamment et il pressa un mouchoir sur sa paupière sans jamais quitter Bello de son autre œil. Bizarrement, on aurait dit qu’il était deux personnes à la fois : l’une s’occupant de son problème tandis que l’autre étudiait son adversaire.

— Une faute a été commise, pasque les gens se sont énervés. J’voudrais pas que ça continue comme ça, m’sieur, fit-il.

— Tu exploses la tête à mon chien et en plus tu viens me faire la leçon ? dit Bello.

Seul le bruissement du feuillage sous le vent rompait le silence absolu qui planait sur l’angle de la rue. Une locomotive retentit dans le lointain et le son monta dans le ciel brûlant.

— Mon cousin, y vous a rien fait. Vous venez ici et vous nous mettez vot’ chagrin sur le dos. Résultat : vous en avez plus maintenant, pas moins. Mais c’est pas de not’ faute, dit Monarch.

Personne n’aurait su dire plus tard quelles furent les pensées ou peut-être les souvenirs qui traversèrent l’esprit de Bello à ce moment-là. Se souvint-il d’un gosse avec une boîte de cireur autour du cou qui attendait dans le froid de la gare de Southern Pacific ? Ou de celui qui bossait pour des pourboires au café et s’était vu refuser l’autorisation de manger son casse-croûte à l’intérieur du bâtiment ? Ou bien comprit-il à cet instant précis que sa réussite sociale importait peu, jamais il ne sortirait de cette classe de Blancs qui, aux yeux de certains autres Blancs, n’étaient pas meilleurs que les Noirs, et pis encore, moins bien considérés par les gens de couleur eux-mêmes ?

Il se jeta sur Monarch avec l’intention de le mettre en pièces de ses deux poings. Mais une fois de plus, Bello avait présumé de la situation et de son adversaire. Monarch évita le premier coup de poing, encaissa le deuxième puis attrapa Bello à bras-le-corps, lui paralysant les bras des deux côtés et lui écrasant la cage thoracique pour la vider de son oxygène. Bello lutta sans succès pour se dégager de la prise puissante de Monarch, son corps pressé contre le Noir, ses pieds décollés du sol.

— Explose-le, Monarch ! hurla quelqu’un.

Mais Monarch poussa Bello contre la Buick pour le piéger et le maintenir prisonnier, sans relâcher sa prise contre le métal chaud, sa transpiration mélangée à celle de Bello dans une sphère de chaleur et de poussière imprégnée d’une odeur d’huile de moteur et de pneus, tandis que trois voitures de patrouille déversaient leur cargaison d’adjoints. Resteront toujours gravées dans ma mémoire l’image de son désespoir et de sa défaite, l’expression de toute une vie de rage impuissante inscrite sur son visage. Jamais pire humiliation n’aurait pu lui être imposée. Un Noir l’avait non seulement battu en public mais il l’avait traité avec clémence et pitié sous les yeux d’autrui, un acte que Bello ne lui pardonnerait jamais.

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