La descente de Pégase
Chapitre 2
Le cambriolage du fourgon blindé et le double homicide ne furent jamais élucidés. J’avais fourni au FBI et aux autorités du comté de Dade toutes les informations dont je disposais sur les relations de Dallas Klein avec le bookmaker Whitey Bruxal et les trois collecteurs d’impayés qui avaient harcelé mon compagnon de beuverie à propos de sa dette de seize mille dollars, mais en pure perte. Les trois encaisseurs avaient tous des alibis, des avocats à n’en plus finir, ils étaient sourds, muets et ne savaient rien de rien. Whitey Bruxal revint du New Jersey de sa propre initiative et se soumit à trois interrogatoires sans faire valoir son droit à la présence d’un avocat. J’en vins à penser que les flics accordaient à mon témoignage sur les liens de Dallas avec le monde du jeu la même crédibilité qu’aux déclarations des ivrognes et des junkies : on sait toujours à quel moment ils mentent… quand leurs lèvres remuent.
Ma brève titularisation sous les tropiques s’acheva. Je me rendis à ma première réunion des Alcooliques Anonymes au sein d’un groupe qui se réunissait à l’aube sous un bouquet de cocotiers sur la plage de Fort Lauderdale, puis repris l’avion le jour même pour La Nouvelle-Orléans.
Cette histoire avait beau remonter à vingt ans, je restais persuadé que Dallas avait conclu un pacte avec le diable et il avait perdu. Mes efforts pour arrêter le cambriolage s’étaient révélés vains mais au moins j’avais fait mon possible et ne me sentais pas coupable de sa mort ; c’est en tout cas ce dont je m’étais persuadé. Par la suite, je fus renvoyé des services de police de La Nouvelle-Orléans. Peut-être étais-je responsable de mon licenciement, peut-être pas, mais à vrai dire je m’en fichais complètement. Je redevins tout à fait sobre et retournai à New Iberia, au sud de la Louisiane. J’étais né dans cette petite ville au bord du Bayou Teche, tout près du golfe du Mexique, et je m’étais dit que je recommencerais ma vie à zéro en tournant une nouvelle page. Pour une fois, la vie m’avait donné raison.
*
Aujourd’hui, je suis inspecteur de police attaché aux bureaux du shérif de la paroisse d’Iberia. Je gagne modestement ma vie et je partage avec Molly – une ancienne religieuse devenue ma femme – une maison en enfilade à l’ombre de chênes vieux d’au moins deux siècles, sur la rive du Bayou Teche. À quelques exceptions près, les dossiers dont j’ai été chargé n’ont pas été spectaculaires ; pourtant, par un après-midi tranquille du printemps dernier, à peu près à l’époque où les azalées commencent à fleurir, je tombai sur une affaire bizarre qui me parut d’abord sans grande importance, dans le genre de celles qui finissent enterrées dans le classeur à tiroirs et dont on espère qu’une agence fédérale se sera chargée de la résoudre. Par la suite, je devais faire l’analogie entre les débuts de pure forme de mon enquête et l’infime tremblement que l’on ressent parfois dans la structure d’un avion juste avant que l’essence d’un des moteurs ne jaillisse et strie votre hublot.
*
Le réceptionniste me transmit l’appel d’un relais routier situé à la frontière de la paroisse. Attendant que son pneu soit réparé, une femme était entrée au casino, avait sorti cent dollars puis, se ravisant, avait tendu à l’employé un billet de cinquante.
— Désolée, je ne pensais pas avoir une coupure plus petite, avait-elle expliqué.
— Un billet de cent dollars n’est pas un problème, avait répondu le guichetier tout en attendant.
— Non, ça ira. L’employé avait alors remarqué le marquage à l’encre rouge sur le tranchant des deux billets de cent dollars qui dépassaient de son portefeuille.
Je garai ma voiture de patrouille devant le relais routier et entrai par une porte latérale dans la section du casino où je repérai une femme blonde qui introduisait un billet de cinq dollars dans la fente de la machine de vidéo poker devant laquelle elle était assise. Vêtue d’un jean et d’une chemise de cow-boy jaune, elle buvait son café à petites gorgées, le visage concentré, tout en étudiant les rangées de cartes électroniques qui s’affichaient à l’écran.
— Je suis l’inspecteur Dave Robicheaux, des bureaux du shérif d’Iberia, dis-je.
— Bonjour, fit-elle, tournant vers moi des yeux d’un bleu lumineux dans lequel je ne discernai aucune trace d’appréhension.
— Vous avez dans votre portefeuille des coupures que j’aimerais voir de plus près, repris-je.
— Pardon ?
— Vous vous apprêtiez à donner au caissier un billet de cent dollars. Pourrais-je y jeter un coup d’œil ?
— Bien sûr, sourit-elle en sortant le portefeuille de son sac. J’en ai même deux. Vous êtes à la recherche de faux billets ou quoi ?
— Nous laissons ce genre de problèmes aux Fédés, dis-je en prenant les billets qu’elle me tendait. D’où proviennent-ils ?
— D’un casino de Biloxi, répondit-elle.
— Ça vous ennuierait que je note leur numéro de série ? Et tant que nous y sommes, pourriez-vous me montrer une pièce d’identité ?
Elle me tendit un permis de conduire en provenance de Floride.
— Je vis à Lafayette, maintenant. Il n’y a pas de problème, j’espère, demanda-t-elle son visage tourné vers le mien, son regard bleu, radieux et sincère.
— Vous avez une preuve de votre adresse à Lafayette ? Ainsi qu’un numéro de téléphone où nous pourrions vous joindre, si besoin est.
— Je ne comprends pas.
— Il arrive parfois qu’un explosif à faible déflagration contenant une teinture repère soit placé parmi les liasses de coupures volées dans les banques ou les fourgons blindés. Quand l’engin explose, les billets sont tachés pour que les cambrioleurs ne puissent pas s’en servir.
— Il est donc possible que mes billets de cent aient été volés ? fit-elle en me tendant le reçu d’un versement initial de deux mille trois cents dollars pour un appartement de Lafayette.
— Probablement pas. C’est sans arrêt que l’on trouve cette teinture sur des billets ordinaires. Vous vous appelez Trish Klein ?
— Oui. Je viens de déménager de Miami.
— Vous n’avez jamais entendu parler d’un gars appelé Dallas Klein ?
Elle soutint mon regard sans pour autant trahir ses pensées.
— Pourquoi me posez-vous cette question ?
— Je connaissais un gars de ce nom-là, un ancien pilote d’hélicoptère au Vietnam. Il était originaire de Miami.
— C’était mon père, répondit-elle.
Je notai l’adresse et le numéro de téléphone inscrits sur le reçu du versement avant de le lui rendre.
— Très heureux de faire votre connaissance, mademoiselle Klein. Votre père était un mec comme on en fait peu, dis-je.
— Vous le connaissiez au Vietnam ?
— Je le connaissais, dis-je simplement en jetant un coup d’œil par-dessus son épaule à l’écran vidéo. Vous avez décroché quatre rois. Bienvenue en Louisiane.
*
De retour au bureau, je m’interrogeai sur ma réticence à lui avouer que je m’étais lié d’amitié avec son père à Miami. Peut-être ce souvenir était-il trop désagréable pour que j’aie envie d’y replonger, pensai-je.
Mais non, il ne s’agissait pas de cela. Elle avait fait une pause avant d’admettre qu’il était son père. N’importe quel détective-inspecteur digne de ce nom vous dira que si témoins, suspects, ou même citoyens ordinaires hésitent avant de répondre à une question, c’est parce qu’ils sont en train de décider s’il faut cacher l’information ou carrément mentir.
Il était presque cinq heures à mon retour au bureau quand Wally m’informa qu’un homicide par balle venait d’avoir lieu sur le bayou, dans un ensemble de maisons en amont de la sucrerie. Je demandai à un inspecteur du service des vols et cambriolages de transmettre les numéros de série des coupures au ministère des Finances par le biais de notre réseau Internet. Puis j’essayai de chasser de ma mémoire l’image de Dallas Klein, à genoux sur le trottoir, les mains croisées sur la nuque.
Le shérif de la paroisse d’Iberia s’appelait Helen Soileau. Elle avait commencé sa carrière dans les forces de police comme pervenche à La Nouvelle-Orléans avant de battre la semelle dans le quartier de Desire et Gird Town, puis elle avait rejoint la brigade des Stups au Carré français. Toujours en jean ou en pantalon, elle se déplaçait comme un athlète et possédait une étrange beauté androgyne. Parfois sensuel et chaleureux, presque séduisant, son visage pouvait changer du tout au tout en cours de conversation comme si ce n’était pas seulement deux sexes qui cohabitaient en elle mais bien deux personnalités séparées. Il arrivait souvent qu’en la découvrant sur une photo, certains ne la reconnaissent plus sur une autre.
Non seulement je l’admirais, mais en plus je l’aimais. Honnête et loyale, elle ne connaissait pas la peur. Quiconque lui manquait de respect au sujet de sa sexualité ne s’y risquait qu’une seule fois.
Il y a environ deux ans, un dénommé Jimmy Dean Styles, une raclure de New Iberia qui dirigeait une boîte minable baptisée le Boom Boom Room et qui par la suite violerait et assassinerait une gamine de seize ans à coups de fusil, buvait une bouteille de chocolat au lait derrière son bar quand il déclara tranquillement à Helen avoir entendu ses collègues, des officiers de police masculins, se moquer d’elle au McDonald’s de East Main. Mais en ce qui le concernait, il la considérait juste comme une « gouine qui était droite dans ses bottes et ne laissait personne se foutre de sa gueule ».
Il avait ensuite porté sa bouteille de chocolat au lait à la bouche, le regard amusé par la méchante pique qu’il venait de lui envoyer.
Avant même qu’il ait le temps de se reculer, la matraque d’Helen avait jailli de sa ceinture et un mélange de verre, de boisson chocolatée et de sang avait explosé au visage de l’individu. Helen avait alors déposé sa carte de visite sur le comptoir.
— Bonne fin de journée, avait-elle dit. Surtout, n’hésitez pas à me passer un coup de fil si je peux vous être utile.
Ça, c’était Helen Soileau.
Je frappai doucement à la porte de son bureau avant de l’ouvrir.
— Wally dit qu’on a un homicide près de la raffinerie ?
— L’appel à Police-Secours est arrivé il y a environ un quart d’heure. Le coroner doit déjà se trouver sur les lieux. Où étais-tu ?
— Deux billets de banque marqués de rouge ont fait surface dans le nouveau relais routier. Qui est la victime ?
Elle jeta un coup d’œil à son bloc-notes.
— Yvonne Darbonne. Elle était serveuse chez Victor. Tu vois qui c’est ?
— Ouais, je crois. Son père cultivait de la canne à sucre et était tenancier d’un bar sur le bayou, non ?
— Va chercher une voiture de patrouille et allons sur place, répliqua-t-elle.
Nous traversâmes le centre-ville avant de prendre le pont mobile qui enjambait le Bayou Teche à Burke Street pour ensuite franchir le bayou une seconde fois et nous diriger sur une route à deux voies en piteux état jusqu’à une immense raffinerie de canne à sucre qui nous boucha presque complètement le ciel. Pendant la saison de broyage, feux, lumières électriques et nuages gigantesques de vapeur blanche montaient des empilements de canne à sucre et, de nuit, restaient visibles à des kilomètres à la ronde, dignes d’une vision de l’enfer de Dante.
Entre la sucrerie et le bayou, se blottissait un ensemble d’habitations d’un vert terne construites jadis par la compagnie. L’hiver, le vent du nord envoyait directement la puanteur de la raffinerie et les filaments calcinés des cheminées de l’usine sur les bicoques en contrebas aux jardins en terre battue dure comme de la brique et striés d’étendoirs à linge, leurs vitres cassées remplacées par des sacs en plastique maintenus au ruban adhésif. Plusieurs flics en uniforme, deux chimistes de la police scientifique et le coroner se trouvaient déjà sur la scène du crime ainsi que trois voitures de patrouille et une ambulance.
— Qui a donné l’alerte ? demandai-je à Helen en franchissant un fossé de collecte des eaux de pluie avant de me garer dans une allée de terre battue.
— Une voisine a entendu le coup de feu. Elle a pensé que c’était un pétard mais en regardant par la fenêtre, elle a remarqué la jeune fille à terre.
— Elle n’a repéré personne d’autre ?
— Elle pense avoir entendu une voiture qui démarrait mais n’a rien vu.
Le père de la jeune fille, un dénommé Cesaire Darbonne, venait d’arriver. Âgé de presque soixante-dix ans, c’était malgré tout un homme mince et séduisant aux prunelles turquoise, dont la chevelure argentée était séparée sur le côté par une raie bien nette. Sombre et lisse comme le suif, la peau d’un de ses bras était marquée par une chaîne de cicatrices blanches pareilles à des cœurs déformés. Il était en train de craquer.
Deux flics le retenaient pour l’empêcher de se précipiter à l’endroit où sa fille gisait, dans le jardin à l’arrière de la maison. Ils le ramenèrent à la voiture de police garée dans l’allée et le firent asseoir sur la banquette arrière, puis se postèrent devant la portière ouverte pour l’empêcher de sortir.
— C’est ma p’tite, là-bas ! C’était son anniversaire demain. Qui serait capable de faire ça à une jeunesse comme elle ? Elle avait à peine dix-huit ans !
Mais la réponse n’était sans doute pas ce qu’il voulait entendre. Sa fille gisait dans le sorgho près d’un garage en bardage sans porte, son corps inerte en forme de point d’interrogation. Elle portait une jupe beige, un T-shirt décoré d’un cheval aux ailes déployées et des tennis sans chaussettes. Un revolver calibre .22 noir bleuté aux plaquettes de crosse en noyer reposait à côté de sa main. Le milieu de son front était ouvert par un impact de balle et ses cheveux auburn retombaient en écheveaux sur son visage.
Je m’accroupis à ses côtés et soulevai le revolver avec précaution en glissant un crayon dans le pontet. Le barillet semblait avoir été alésé pour accepter des balles Magnum et toutes les chambres, hormis celle sous le chien, étaient chargées, les balles intactes. Un téléphone portable se trouvait dans l’herbe à moins d’un mètre. Helen me tendit un sachet en plastique à fermeture Éclair.
— Des brûlures de poudre ?
— Suffisamment pour enlever un œil, répondis-je.
Helen s’accroupit à côté de moi, avant-bras appuyés sur les genoux, visage penché.
— Tu as déjà vu une femme se tirer dans la figure ? demanda-t-elle.
— Non, mais les suicidés font d’étranges choses, dis-je.
Helen se releva en mâchonnant un brin d’herbe. Le soleil se cacha derrière un nuage, le vent se leva et la lourde exhalaison du bayou parvint jusqu’à nous.
— Mets le portable dans le sachet et envoie-le au labo. Trouve à qui elle parlait avant de monter dans le bus. Est-ce que le vieux a d’autres enfants ?
— À ma connaissance, Yvonne était fille unique.
— Tu te sens prêt ?
— Pas vraiment, répondis-je en me relevant, mes genoux craquant comme ceux d’un homme beaucoup trop vieux pour se charger de la tâche qui venait de lui être assignée.
Accompagné d’Helen, je m’approchai de M. Darbonne, toujours assis sur la banquette arrière de la voiture de patrouille. Son pantalon beige était propre et repassé de frais, tout comme sa chemise en jean. Il nous regarda comme si nous étions porteurs d’informations capables de changer quelque chose aux événements qui venaient de percuter sa vie comme un astéroïde. Je lui présentai nos condoléances mais il ne sembla pas enregistrer mes paroles.
— Avec qui votre fille était-elle aujourd’hui, monsieur Darbonne ? demandai-je.
— Elle était allée à l’université pour son orientation. Elle commençait les cours cet été, expliqua-t-il avant de se rendre compte qu’il n’avait pas répondu à ma question. Je sais pas vraiment avec qui elle était.
— Elle avait un petit ami ?
— Peut-être. Elle le retrouvait toujours en ville. Elle voulait pas me dire qui c’était.
— Était-elle déprimée, en colère ou préoccupée par quelque chose ? demanda Helen.
— Elle était heureuse. C’était une fille bien. Elle fumait pas, buvait pas et elle avait jamais eu de démêlés avec personne. J’étais allé chercher du travail à Jeanerette. Si j’étais resté à la maison, au moins…
Ses yeux s’embuèrent.
— Était-elle propriétaire d’une arme à feu ? repris-je.
— Qu’est-ce qu’elle en aurait fait ? Elle lisait des livres. Elle voulait étudier le journalisme et l’histoire. Elle écrivait dans son journal. Elle allait sans arrêt au cinéma.
Helen et moi échangeâmes un regard.
— Pourriez-vous nous montrer sa chambre, monsieur ? demandai-je.
Dans la maison, les parquets étaient récurés, les meubles dépoussiérés, la cuisine nette et la vaisselle lavée, les lits faits. Un vieux canapé mauve était placé face à une petite télévision. Des napperons en dentelle synthétique avaient été placés sur les accoudoirs et le repose-tête du sofa. Dans le couloir, une photo en noir et blanc aux angles jaunis montrait le père sur un terrain de chasse, en compagnie d’autres chasseurs en veste, casquette de toile et bottes de caoutchouc et, disposés en un demi-cercle gigantesque, des canards abattus à leurs pieds. La commode et les étagères d’Yvonne étaient couvertes d’animaux en peluche, de romans en livre de poche usagés et d’ouvrages empruntés à la bibliothèque municipale. Parmi les titres, on pouvait lire L’Envoûté et La Lettre écarlate.
— Nous aimerions emporter son journal intime, monsieur. Je vous promets qu’il vous sera rendu, dis-je.
Son regard hésita avant de se porter vers la fenêtre. Deux ambulanciers faisaient entrer un chariot à l’arrière de leur véhicule. La fermeture Éclair du sac mortuaire contenant l’enveloppe charnelle d’Yvonne Darbonne venait d’être remontée sur son visage, effaçant en quelques secondes l’identité qui était encore la sienne ce matin, à son réveil. Les lanières et le vinyle retenant son corps sur le chariot semblait avoir fait rétrécir sa taille et sa substance jusqu’à la rendre insignifiante. Cesaire Darbonne se précipita vers la porte du jardin.
— N’y allez pas, monsieur. Je vous donne ma parole que le corps de votre fille sera traité avec respect, dit Helen en s’interposant, les mains tendues vers lui.
Il se détourna et se mit à sangloter, le dos parcouru de tremblements.
— Elle retrouvait ce garçon en ville parce qu’elle avait honte de notre maison. Un soir, elle est même rentrée du bowling à pied, avec toutes ces voitures qui la doublaient à cent à l’heure. Moi, j’arrivais pas à trouver du travail. J’ai cultivé quinze hectares de canne à sucre pendant quarante ans et aujourd’hui, j’arrive même plus à trouver du travail.
Avant de partir, nous nous rendîmes chez la voisine qui avait appelé Police-Secours pour signaler les coups de feu. La quarantaine bien avancée, elle appartenait à ce groupe racial mal défini parfois désigné sous le nom de « Créoles » ou bien de « Métissés ». À l’origine, le terme « Créole » désignait les colons de deuxième génération dont les origines étaient françaises, espagnoles ou même les deux à la fois. De nos jours, le terme indique quelqu’un dont la lignée est probablement française, amérindienne et afro-américaine. Cette dame, appelée Narcisse Ladrine, insista sur le fait qu’elle n’avait pas été témoin de la scène, ni vu une voiture ou une personne quittant les lieux.
— Mais vous avez entendu un véhicule qui démarrait ? demandai-je.
— J’en suis pas sûre.
Elle portait une robe coupée comme un sac à patates en tissu imprimé tellement usé qu’on pouvait voir les lignes de ses sous-vêtements au travers.
— Essayez de vous souvenir, dis-je. Est-ce que ça ressemblait au bruit de moteur d’un camion ? Était-ce très bruyant ? Peut-être que le silencieux d’échappement était troué par la rouille ?
— Quand vous entendez un coup de feu, vous n’essayez pas d’écouter ce qui se passe ailleurs.
Elle n’avait pas tort.
— Avez-vous vu des gens dans la rue ?
— Y avait un Noir à vélo qui ramassait des bouteilles et des boîtes dans le fossé.
Elle réfléchit à ce qu’elle venait de dire.
— Quoique… ça, c’était beaucoup plus tôt. Non, j’ai vu personne d’autre.
Nous ressortîmes jusqu’à la raffinerie pour interroger le garde de sécurité. Personne n’avait remarqué d’activité particulière près de l’usine ou dans la communauté des maisons en bois sur la rive du bayou. En fait, au bureau de la sécurité, tout le monde ignorait qu’il venait de s’y produire un meurtre.
*
Pendant notre trajet de retour au poste de police, un orage s’abattit sur les terres marécageuses, martelant la voiture de patrouille, éparpillant sur la route des grêlons qui fumaient comme de la neige carbonique. Une fois à mon bureau, j’entrepris de remplir la paperasserie concernant la mort d’Yvonne Darbonne. L’histoire des coupures de cent dollars marquées d’encre rouge de Trish Klein, la fille de mon ami assassiné, m’était complètement sortie de la tête mais juste avant la fin de notre journée de travail, Helen ouvrit ma porte.
— On a eu un retour sur ces numéros de série, dit-elle. Les billets venaient du cambriolage d’une société d’investissement et de crédit immobilier de Mobile.
La déclaration d’Helen n’était pas ce que je voulais entendre.
— J’irai trouver la femme demain, répondis-je.
— Et encore mieux : les billets du butin sont apparus dans les casinos et les champs de courses sur toute la côte du golfe.
— La fille Klein a dit qu’elle avait eu les siens dans un casino de Biloxi.
— Détail intéressant, les gars du ministère des Finances soupçonnent la société d’investissement en question de faire du blanchiment d’argent pour la mafia. Les affranchis se sont fait arnaquer par des casseurs de banque qui n’étaient pas au courant de l’affaire. Qu’est-ce que tu as comme informations sur la fille Klein ?
Par la fenêtre de mon bureau au premier étage, je voyais la pluie frapper les cryptes du cimetière de St. Peter et lui racontai le meurtre de Dallas Klein à Opa-Locka, en Floride, tant d’années auparavant.
— Tu étais là quand il est mort ? dit-elle.
— Ouais, répondis-je d’une voix un peu étranglée.
— Boucle la partie de l’affaire qui nous concerne et envoie le dossier aux Fédés. Tu m’en feras une copie ?
— Absolument.
*
Je retournai chez moi vers dix-sept heures et garai mon pick-up sous l’abri de la maison en enfilade où Molly et moi vivions dans ce qui est appelé le quartier historique de New Iberia. Comparée aux édifices d’avant la guerre de Sécession et aux demeures de style victorien qui occupent la plus grande partie de East Main, notre maison est un lieu modeste dont la forme rectangulaire évoque celle d’un wagon de marchandises. Ancienne, avec ses murs en bois de cyprès et de chêne, je la trouvais de toute beauté. Une petite coursive extérieure longe sa façade et sa toiture pointue en tôle abrite une belle hauteur sous plafond ainsi que de grandes fenêtres protégées par des persiennes vertes à loquet pendant la saison des ouragans.
Dans la partie ensoleillée du jardin, les parterres de fleurs plantés d’azalées et de lys, d’hibiscus et de philodendrons alternent avec les massifs de roses tandis que dans les sections ombragées fleurissent hortensias et caladiums. Sur la propriété, qui s’étend sur plus d’un demi-hectare et descend en pente douce vers le Teche, poussent pacaniers, pins des Antilles et chênes verts. À la tombée de la nuit, des feux de position rouges et verts signalent les barges et les remorqueurs en route pour Morgan City dont le moteur ronronne bruyamment sous le pont mobile de Burke Street. Aux premières lueurs de l’aube, monte souvent une brume qui s’accroche aux arbres ou enveloppe le bayou d’une couche si épaisse que l’on ne peut que deviner un alligator fouettant l’eau ou des canards s’ébrouant dans les hauts-fonds.
Tripod, notre vieux raton laveur domestique à trois pattes, réside dans une cahute située dans la partie arrière du jardin et Snuggs, le chat, un mâle non châtré à la nuque aussi épaisse qu’une bouche d’incendie et à la musculature ondulante sous son pelage, est son inséparable compagnon. Il arbore fièrement des oreilles déchiquetées par les morsures et les cicatrices roses qui marquent son poil court et blanc comme autant de médailles. Les chiens qu’il autorise à l’intérieur de la propriété sont uniquement ceux qui ont reçu l’approbation de Tripod.
Mlle Ellen Deschamps, notre voisine la plus proche, est âgée de quatre-vingt-trois ans et diplômée de Millsaps College. Elle a pour habitude d’alimenter tous les chats errants de New Iberia et considère tout bonnement Snuggs comme un intrus trop prodigue de ses charmes, mais le nourrit lui aussi malgré tout. Vouant une véritable haine aux gens qui jettent leurs détritus n’importe où, elle a un jour surpris un homme qui vidait le cendrier de sa voiture dans le parking de Winn-Dixie et l’a aussitôt puni en lui envoyant à la tête un coup de sac plein de carottes. Tôt le matin, je l’aperçois à travers la haie de bambous qui délimite notre terrain, nourrissant ses chats ou s’occupant de son jardin, les grandes poches de son tablier invariablement remplies d’outils et de paquets de graines ; et cette vision quotidienne de Mlle Ellen penchée sur sa tâche, indifférente à cette image d’excentrique qui lui a été attribuée par d’autres, tend à me réconcilier quelque peu avec le monde.
Notre petit coin de East Main est un lieu bien agréable et la femme avec laquelle je le partage ne s’est jamais targuée d’être particulièrement courageuse, dévouée ou résiliente. Pour autant, elle possède toutes ces vertus en quantité exceptionnelle sans même en avoir conscience. Avant notre mariage, elle était connue sous le nom de Sœur Molly Boyle et après avoir travaillé pour l’organisation catholique Maryknoll dans une mission du Guatemala où l’armée massacra tous les Indiens afin d’en faire un exemple destiné aux rebelles gauchistes, elle a mis sur pied le syndicat des travailleurs de canne à sucre à la paroisse de St. Mary, ici même dans le sud-ouest de la Louisiane, où elle a également construit des logements pour les pauvres. Elle a dernièrement quitté l’ordre religieux auquel elle appartenait pour épouser un certain inspecteur de la Criminelle alcoolique avec un long passé de violence et s’est installée ici, sur les rives de Bayou Teche, avec Tripod, Snuggs et Alafair, ma fille adoptive, étudiante en anglais et psychologie à l’université de Reed College à Portland.
— Quoi de neuf, soldat ? lança-t-elle quand j’entrai dans la cuisine.
Elle lavait et effeuillait une laitue sous le robinet d’eau froide avant de la déchirer en morceaux. Elle portait ses cheveux auburn coupés court et le soleil avait saupoudré ses épaules, sa nuque et ses bras de taches de rousseur. Son père, un ancien sergent d’infanterie de l’armée américaine, avait été officier de police à Port Arthur, au Texas. Elle parlait souvent de lui avec tendresse et je le soupçonnais d’avoir transmis à sa fille quelques-unes des attitudes populistes et col-bleu qui étaient les siennes, ainsi qu’une grande aptitude au travail manuel.
J’effleurai sa nuque, caressant légèrement les pointes de ses cheveux avant de refermer les doigts sur ses épaules. La couleur de sa chevelure était identique à celle de la morte gisant près de l’usine et je fis mon possible pour repousser l’image de la blessure au front de la jeune fille. Molly se retourna et me regarda attentivement. Il m’était toujours difficile de soutenir le regard franc et direct de ses prunelles largement écartées.
— Il s’est passé quelque chose ? questionna-t-elle.
— Un homicide à la raffinerie de sucre, répondis-je. Une jeune fille du nom d’Yvonne Darbonne. Elle s’apprêtait à commencer ses cours à la fac.
— Tu la connaissais ?
— Je connais son père. Il a perdu sa ferme il y a quelques années.
— Elle a été assassinée ?
— Ça ressemble à un suicide, mais…
— Mais quoi ?
— Rien. Laisse-moi t’aider à préparer le dîner, dis-je en levant le bras pour sortir les assiettes du placard.
La pluie cessa de tomber en fin de soirée et je descendis au bord du bayou. À l’ouest, le ciel avait pris la coloration douce d’une aile de flamand rose et l’air saturé d’humidité embaumait de fraîcheur propre tandis qu’à la surface du bayou, les feuilles des arbres gouttaient doucement en une multitude de chaînes annelées qui flottaient dans le courant. Mais la douceur du soir et le son apaisant de la pluie ne parvenaient pas à me libérer de l’image d’Yvonne Darbonnne, pelotonnée dans la poussière, pendant que la brise jouait avec les mèches pourpres retombées sur la blessure de son front.
Les suicidés se divisent en plusieurs catégories. Certaines victimes s’inventent probablement un psychodrame intérieur comme moyen de demander de l’aide puis se laissent dériver trop loin au-delà de la frontière. Les dépressifs cliniques mettent fin à leurs jours dans des garages fermés ou grâce à un mélange d’alcool et de pilules en écoutant le Boléro ou Clair de lune. Ceux qui ont envie d’un public ou veulent s’envoler dans les étoiles sautent dans le vide. Certains fantasment sur une mise en scène où ils transcendent leur propre mort. Ils s’imaginent observant d’en haut l’horreur de leurs proches qui, après avoir trouvé leur corps, passeront le restant de leurs jours prisonniers de leur culpabilité et de leur douleur.
Mais ceux qui se mettent des armes à feu dans la bouche ou utilisent des lames de rasoir pour se tailler le creux des coudes et non des poignets sont souvent pleins de rage inassouvie contre eux-mêmes. Les femmes qui se suicident entrent rarement dans cette catégorie.
Les informations fournies par Cesaire Darbonne sur sa fille étaient-elles exactes ? Était-il bien vrai qu’elle ne fumait ni ne buvait ? Avait-elle réellement été toujours aussi heureuse ? Qu’est-ce qui pouvait pousser une aussi jeune femme, jolie et pleine d’avenir, à se tirer une balle en plein front ? Y avait-il eu quelqu’un d’autre sur la scène du crime ?
*
Le lendemain, le coroner entra dans mon bureau d’un pas pesant. Koko Hebert était un des spécimens humains les plus tristement pitoyables que j’aie jamais connus. Il avait une respiration sifflante qui empestait la nicotine et de son énorme carcasse en forme de pyramide gélatineuse, émanait une puanteur suante aux relents de bière qui parfois se transformait en une odeur plus abominable encore, évocatrice d’un dépôt mortuaire au Vietnam après une panne d’électricité.
Son cynisme et sa colère étaient palpables. Il avait perdu son fils en Irak et j’en étais venu à penser que sa façon d’agresser au quotidien les sensibilités d’autrui était sa manière étrange et personnelle d’appeler au secours.
Par ma fenêtre, je voyais briller le soleil sur l’herbe verte mais quand Koko étala son postérieur sur la chaise de l’autre côté du bureau, mon horizon s’assombrit comme lors d’une éclipse. Il tira une énorme bouffée sur sa cigarette, absorbant son cocktail chimique et cancérigène dans un recueillement presque métaphysique qui lui plissa le front.
— Ça vous ennuierait de ne pas fumer ici ? dis-je.
Il s’empara d’une tasse de café posée sur mon bureau dans laquelle il écrasa sa cigarette.
— Vous voulez le post-mortem de la fille Darbonne ou vous voulez me faire croire que vous êtes quelqu’un qui n’a pas de mauvaises habitudes ? demanda-t-il.
— Je suis content de vous voir.
— Bien. Le labo vous a appelé ?
— Non.
— On a fait des prélèvements sur les deux mains de la victime. C’est elle qui a tiré. Conclusion, suicide.
— Vous êtes sûr ?
— Vous n’avez pas confiance dans le test d’absorption atomique ?
— Écoutez, Koko, que les choses soient claires : j’apprécie le travail que vous accomplissez mais votre rhétorique corrosive, je commence à en avoir ma claque.
Le silence tomba et je n’entendis plus que le ronronnement discret de la climatisation.
— Ce n’est pas un résultat positif erroné, reprit-il. Elle avait des résidus de poudre à canon sur les deux mains. Elle a retourné l’arme à feu et s’est tiré une balle en plein front. C’est un suicide. Clair et net.
— D’après son père, elle ne fumait pas et ne se droguait pas. Elle s’apprêtait à entamer des études universitaires. Pourquoi une gosse comme elle se ferait-elle sauter le caisson ? Comment a-t-elle fini dans son propre jardin avec un revolver que son père n’avait jamais vu ?
— Peut-être que je n’ai pas examiné le bon rapport toxicologique, alors. Parce que celui qui portait le nom d’Yvonne Darbonne prouvait qu’elle était imbibée d’alcool, d’herbe et d’ecstasy. Quand je lui ai ouvert les entrailles, j’ai eu l’impression de mettre la main dans un bol à punch. Bourgogne et fruits, pour être tout à fait exact. Elle avait aussi eu des rapports sexuels récents avec plusieurs partenaires. Et à mon avis, il n’y a eu aucune pénétration forcée. Elle avait un hématome sur la cuisse mais au vu de la quantité de partenaires, cela n’a rien d’étonnant. D’après moi, elle était stoned, bourrée et s’était envoyée en l’air plein pot.
— Qu’est-ce que vous en retirez, Koko ?
— De quoi ?
— D’offenser les gens, de les tester.
Il se gratta l’intérieur de la cuisse, comme si une piqûre de moustique le démangeait au-delà de ce qu’il était capable de supporter.
— Si je vais aux réunions des Alcooliques Anonymes, vous croyez que je pourrai apprendre à manier ce genre de jargon façon psy, moi aussi ? fit-il.
Je soupirai en me massant les tempes.
— Quoi d’autre ? demandai-je.
— Rien « d’autre ». Elle était soûle, stoned et elle a baisé un groupe de mecs qui ne se sont même pas donné la peine d’utiliser des capotes. Et vous vous demandez pourquoi une gamine comme elle voudrait se suicider ?
*
Tout de suite après le départ de Koko, notre chimiste légiste m’appela du laboratoire de criminologie d’Acadiane. J’estimais beaucoup Mack Bertrand ; un homme au caractère enjoué, expert médico-légal fumeur de pipe et père de famille dévoué, l’un des meilleurs qu’il m’eût jamais été donné de rencontrer.
— Nous avons fait une recherche sur l’arme du crime du cas Darbonne, annonça-t-il. Son vol avait été signalé dans une confrérie d’étudiants de Ole Miss en 1999.
— D’autres empreintes digitales à part celles de la morte ?
— L’arme avait été récemment huilée et nettoyée. Il y avait bien une ou deux salissures mais pas suffisamment pour l’envoyer à la Banque de données des empreintes. Ça va te mener où, tout ça, Dave ?
— Nulle part, sans doute.
— C’est un suicide, mon pote. Son pouce a appuyé sur la détente et ses empreintes étaient au dos de l’arme. À mon avis, elle a retourné le revolver et s’est tiré une balle en plein dans le visage.
— Et dans son téléphone portable, tu as trouvé quelque chose ?
— Principalement les numéros des gamins du lycée de New Iberia. Rien d’inhabituel. À part peut-être…
— Continue, Mack.
— Elle a passé deux coups de fil à la résidence de Bello Lujan, cette semaine.
Le visage hâlé d’un homme en jodhpurs blancs et aux avant-bras couverts de poils noirs surgit à mon esprit. C’était en tout cas Bello aujourd’hui, mais je l’avais connu bien longtemps auparavant dans une incarnation tout à fait différente.
— Pourquoi téléphonerait-elle à un mec comme lui ? dis-je.
— Il a un gosse à l’Université de Louisiane. Peut-être que la victime et lui se connaissaient.
Mack marqua un temps de silence.
— Dave ? reprit-il.
— Ouais ?
— La gamine s’est suicidée et rien ne pourra la ramener. Bello quant à lui n’est pas né, on l’a vidé d’une poche de colostomie. Va pas y toucher.
— C’est rare d’entendre ça de ta bouche.
— Pas quand il s’agit de Bello Lujan, répliqua-t-il.
*
Avez-vous jamais vu quelqu’un causer un accident tragique en conduisant si lentement que d’autres sont obligés de le doubler sur une colline ou dans un virage ? Ou peut-être un conducteur passer à l’orange, forçant ainsi un véhicule qui s’apprête à tourner à une intersection à s’arrêter et exposer son flanc à une circulation à grande vitesse ? La personne responsable de l’accident regarde rarement dans le rétroviseur et ce n’est pas souvent qu’elle doit rendre des comptes à la justice. Je me demandai si l’affaire Yvonne Darbonne finirait de la même façon.
*
Je regardai ma montre. Il était onze heures cinq et je n’avais toujours pas traité le dossier des billets marqués de rouge en possession de la fille de Dallas Klein. J’avais aussi une histoire d’accident avec délit de fuite sur les bras, trois affaires classées sur des disparitions vieilles de dix ans, plus une guerre des gangs qui avait laissé deux dealers de drogues sur le pavé d’Ann Street, criblés par la mitraille d’un automatique calibre .25.
Bienvenue dans une petite ville des États-Unis, au printemps 2005.
Le journal intime d’Yvonne Darbonne reposait sur mon bureau. La couverture en vinyle bleu ciel était décorée d’un parterre de tournesols imprimés dans un coin. La première page datait de trois mois auparavant. J’y lus :
Je suis allée avec lui à City Park et on a jeté du pain aux canards et aux écureuils. Quand il a commencé à faire froid, il a posé son coupe-vent sur mes épaules. Ses joues étaient rouges comme des pommes d’api.
Elle avait noirci une trentaine de feuillets environ, citant quelques prénoms mais aucun nom de famille. Les dernières pages semblaient imprégnées d’un bonheur romanesque et, pour autant que je pouvais en juger, ne laissaient soupçonner aucun conflit émotionnel. En fait, l’aspect de son écriture, la structure de ses phrases et sa connaissance générale du monde me semblèrent être ceux d’une personne à la maturité pleine de bon sens. Je consultai ma montre et contemplai tous les dossiers empilés sur mon bureau ainsi que la masse de travail qui m’attendait dans mon porte-documents métallique. La mort d’Yvonne Darbonne serait enregistrée comme suicide. Mon travail était terminé, me dis-je. Je plaçai le journal intime dans un tiroir du bureau, le fermai et me mis en route pour Lafayette afin d’interroger Trish Klein.
OceanofPDF.com