La maison dorée

Jessie Burton · Chapitre 10 sur 40

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La maison dorée

D’étranges présents

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7

 

Au lendemain du bal des Sarragon, Thea dort tard et n’est réveillée que par Lucas qui se rue dans sa chambre par la porte ouverte, avant de bondir sur son oreiller, où il s’assied. Cornelia a soigneusement posé sur le fauteuil la robe dorée empruntée à Rebecca. Elle pend, molle, son éclat terni, comme si la magie du tissu n’avait pas résisté aux efforts déployés la veille. Au moins, Thea n’a pas renversé de vin, ni étalé par mégarde de confiture d’ananas dessus. Elle referme les yeux, heureuse d’être loin de la chaleur du bal, de ces idiotes de sœurs Sarragon, de leur mère venimeuse, de l’inconfort de son père, de sa tante qui avait disparu comme une démente au milieu de la foule. Et tante Nella pouvait bien s’enfuir – poussée par la honte, les cachotteries qu’elle lui avait faites. Elle repense aux paroles de Clara Sarragon : Vous ne l’avez pas préparée ? Oh, quelle cruelle manigance !

Comment sa tante a-t-elle pu ne pas expliquer à Thea le but de sa présence à une telle soirée ? Comment a-t-elle osé ? C’est humiliant. Oui, son père a perdu son poste à la VOC mais elle n’est pas une génisse que l’on vend au marché pour renflouer ses caisses.

Ils ne m’aiment pas, songe-t-elle. Ils ont si peu d’affection pour moi qu’ils seraient prêts à me céder au plus offrant.

Ils ont quitté le bal vers dix heures du soir, sa tante affichant un air de triomphe silencieux, son père plongé dans ses propres inquiétudes et Thea si furieuse qu’elle aurait pu frapper de ses poings le quai du canal sans se préoccuper des regards extérieurs. Lorsqu’ils sont rentrés chez eux, tante Nella a jeté un coup d’œil par-dessus son épaule, comme pour chercher quelqu’un. Il n’y a personne dehors, a eu envie de crier Thea. Qui pourrait bien vouloir t’attendre ?

Ils sont restés un moment dans le vestibule et les différences avec la demeure des Sarragon sautaient aux yeux. Le carrelage ordinaire noir et blanc, les lambris solides mais nus, l’absence de décorations, de peintures gigantesques, le froid suspendu dans l’air. Cornelia, leur domestique solitaire, attendant dans l’ombre pour prendre leurs manteaux et leur tendre de chaudes couvertures. Il serait impossible d’organiser un bal de l’Épiphanie dans cette maison. Des funérailles, peut-être, mais jamais un bal. Et pourtant, sa tante s’est montrée pleine d’entrain malgré le froid ambiant, malgré l’heure tardive.

Thea voudrait simplement rester au lit, repenser à Walter dans son atelier, ses mains sur elle, sa langue – la vie qui les attend, les images s’associant tour à tour jusqu’à ce qu’elle se rendorme. Mais son souhait n’est pas exaucé car Cornelia entre et se poste au pied du lit. « Oh, un petit orteil », dit-elle en saisissant le pied de Thea comme une poissonnière inspecterait une crevette au marché. « Il paraît qu’on peut aussi trouver une cheville là-dessous. Et peut-être, avec un peu de chance, une jolie jambe bien fraîche ? »

C’est un de leurs sempiternels jeux, rassembler les membres de Thea pour former un corps rassurant. Mais Thea ne veut plus de ces anciens jeux, son corps n’est plus celui d’une enfant. Elle replace brutalement son pied sous les couvertures. Lucas bondit par terre, estomaqué.

« Pas si vite, rétorque Cornelia. Que s’est-il passé hier soir ? J’attendrai ici jusqu’à ce que vous vous leviez et que vous veniez prendre le petit déjeuner avec nous comme une personne à part entière. Cela prendra le temps qu’il faudra, mais c’est le fardeau que Dieu m’a confié.

— Pas faim », marmonne Thea dans son oreiller. Le contact du tissu sur ses lèvres lui évoque la bouche de Walter contre la sienne ; le souvenir de ses baisers fait naître une sensation dans ses jambes, qui remonte à son ventre et vibre dans sa gorge. Ce qu’ils ont fait dans l’atelier de peinture hier était scandaleux, vraiment. Personne n’aurait pu l’imaginer, dans la salle de bal, et Thea en veut davantage. Son manque d’appétit est un mensonge. Elle est affamée, elle a faim de tout. Mais si elle se tourne et fait face au jour qui s’annonce, Cornelia risque de la démasquer.

« Racontez-moi votre soirée, demande Cornelia. C’était le paradis, ou l’enfer ? »

Thea se recompose et lève la tête. « L’enfer, l’enfer, et encore l’enfer. Bien trop de monde, et Clara Sarragon nous déteste.

— Elle vous déteste ? Elle vous a invités !

— Exactement. Nous étions juste là pour être la risée de tous. Je ne comprends pas que tante Nella ne s’en soit pas doutée. » Thea s’assied. « Savais-tu qu’elle avait prévu de me marier ? »

Cornelia paraît surprise. « Elle ne ferait jamais cela.

— C’est pour cette raison qu’elle m’y a emmenée. Elle ne m’en a rien dit car elle savait parfaitement que j’aurais refusé. C’était déjà bien assez terrible d’apprendre la nouvelle pour Papa mais, à peine cinq minutes après notre arrivée, Sarragon m’a expliqué que j’étais venue pour trouver un époux. Papa n’a rien dit. »

Cornelia semble stupéfaite. « Eh bien, j’imagine que ce n’était ni l’endroit ni le moment pour se disputer. Votre père et votre tante agissent toujours dans votre intérêt.

— Ils ne savent rien de mes intérêts. Ils ne me connaissent pas du tout ! Je n’épouserai jamais un homme qu’elle aura choisi pour moi. »

Cornelia soupire, s’approche de la fenêtre et ouvre les rideaux. « Thea, elle fait de son mieux. »

Cornelia se retire enfin et Thea enfile des collants de laine, passe sa robe de chambre sur sa chemise de nuit et descend l’escalier principal en direction de la cuisine. Elle hésite. Elle entend son père et sa tante se disputer à l’étage inférieur.

« Si Thea a des enfants un jour, ils seront légitimes, dit tante Nella. Si elle déclare son amour à quelqu’un, ce sera entre les murs d’une église.

— Petronella, ces fantasmes que vous évoquez n’auront pas lieu avant des années.

— Des fantasmes ? Ce sont des événements normaux, Otto. Nous avons lentement perdu notre fortune mais Thea s’élèvera à nouveau dans la richesse. Elle a impressionné les gens, hier soir. Elle m’a impressionnée. Elle a peut-être hérité de l’obstination de sa mère, mais l’histoire ne se répétera pas.

— Et que voulez-vous dire par là ?

— Vous le savez parfaitement. Plus d’illégitimité. Plus d’histoires secrètes qui mènent à toutes sortes d’ennuis. »

Thea en croit à peine ses oreilles. Dans le court silence qui s’ensuit, elle retient son souffle.

« Je ne l’ai même pas encore rencontré, lâche son père d’une voix crispée. Et vous l’avez déjà invité chez nous ?

— Otto, nous avons beau vouloir la garder près de nous, Thea ne peut pas rester dans cette maison à gâcher ses vingt ans, ses trente ans, ou plus encore. Et cela pourrait arriver, compte tenu de la couleur de sa peau et de l’état de nos finances.

— Je connais la couleur de sa peau et l’état de nos finances.

— La solitude et la pauvreté sont terribles.

— J’en suis conscient.

— Alors comment pouvez-vous ne pas comprendre qu’il n’y a aucun avenir pour notre enfant dans cette maison ?

— Mon enfant. »

Une longue pause s’installe. « C’est très injuste », déclare tante Nella. Sa voix s’étrangle. « Je suis présente depuis le début. Et j’essaie simplement de trouver un avenir à Thea.

— Je comprends vos inquiétudes.

— Et je m’étonne que vous ne les partagiez pas. Que croyez-vous qu’il puisse se produire ? Une sorte de miracle ? Notre famille n’en a jamais vraiment connu. Toot, soupire-t-elle en employant son vieux surnom. Nous devons agir. Nos choix… seront sans doute limités.

— Qui a dit qu’ils seront limités ?

— Vous vivez dans cette ville depuis vingt-cinq ans. La VOC vous a renvoyé et vous me posez cette question ? Nous devons assurer l’avenir de Thea. » Elle baisse la voix. « L’argent apporte la sécurité. Et quel homme fortuné l’épousera, Otto ? Qui ?

— Nous ne connaissons rien des intentions de cet homme. Pourquoi êtes-vous si convaincue qu’il songe déjà au mariage ? C’est à vous qu’il a parlé, pas à elle.

— Raison de plus pour l’inviter. Il était au bal des Sarragon, non ? Tout le monde connaît l’objet de ces soirées. »

Tout le monde à l’exception de Thea, sans doute.

« J’étais présent moi aussi, Nella, et je ne cherche pas d’épouse. Vous avez vécu trop longtemps en retrait du monde. Vous êtes naïve. »

Thea ne peut supporter d’en entendre davantage. Elle descend les marches à grand bruit et, comme elle s’y attendait, la conversation s’interrompt. Ils se tournent pour la saluer. Son père semble fatigué. Sa tante est déjà habillée, impeccable dans sa robe d’un noir profond ornée d’un col blanc immaculé.

« Thea, dit tante Nella avec un sourire. Tu as bonne mine. Tu as fait de beaux rêves ?

— J’ai rêvé que tu allais te marier, tante Nella. »

Le sourire de sa tante se fige. « C’est vrai ?

— Oui. Et la seule chose à manger était un mur entier d’ananas.

— Tu te moques de moi.

— En vérité, admet Thea, je ne me souviens pas de mes rêves.

— Quelle chance, soupire sa tante.

— Rejoins-nous, lui dit son père. Viens manger du porridge. »

Thea s’installe à la table sur tréteaux et se sert un bol d’avoine et de miel.

« Thea, commence sa tante. Je comprends que les propos de Clara Sarragon hier soir aient pu te prendre au dépourvu. Je regrette qu’elle ait abordé le sujet de cette manière.

— Je regrette qu’elle ait abordé le sujet tout court, rétorque Thea. Elle possède la plus grande demeure de la Courbe d’Or, mais la bienveillance d’une mite. Elle nous narguait. Je suis heureuse de ne pas avoir dansé au son de sa musique, moi. »

Tante Nella paraît mal à l’aise. « Ce n’est pas une de nos amies sincères, c’est vrai. Mais notre présence au bal s’est tout de même soldée par une bonne nouvelle. Tu te souviens de l’homme qui m’a porté secours ?

— Non.

— L’avocat de Leyde, Jacob van Loos. Il portait un veston à broderies jaune moutarde ?

— Je ne me souviens pas de son veston. Oh : tu veux parler de celui qui t’a prise pour ma mère ?

— Allons, tout le monde peut se tromper, Thea. Mais je l’ai invité à dîner, pour le remercier de m’avoir aidée. Il viendra mercredi prochain et nous mangerons tous ensemble.

— Mercredi soir ? » lâche Thea, incapable de masquer son désarroi. Les mercredis sont réservés à Walter mais, avec un dîner comme celui-ci, on exigera qu’elle reste à portée de main toute la journée. En entendant la véhémence de son ton, son père et sa tante se tournent vers elle d’un même mouvement ; Thea s’affaire au-dessus de son porridge.

« Tu as d’autres engagements mercredi soir ? demande sa tante. Un dîner de la guilde dont nous n’aurions pas été informés ? Un banquet de la VOC auquel tu comptais assister ?

— Non, marmonne Thea. Bien sûr que non. Je ne fais jamais rien.

— Ce n’est qu’un dîner, décrète Nella en se massant les tempes. Avec un jeune homme prévenant et érudit…

— Je ne l’épouserai jamais », rétorque Thea. Elle les dévisage tous les deux. « Car lorsque je me marierai, ce sera par amour. »

Son père semble stupéfait. Thea est d’abord enchantée de l’avoir choqué, puis elle craint d’en avoir trop dit.

« L’amour…, dit tante Nella d’une voix exténuée. L’amour, c’est bien beau. Mais quel mal y a-t-il à discuter avec Jacob van Loos autour d’un délicieux dîner et d’apprendre à mieux le connaître ?

— Tu ne sais absolument rien de l’amour », lance Thea.

Un douloureux silence s’installe.

« Ah non ? dit sa tante.

— L’amour véritable jaillit de la terre, dans toute sa splendeur.

— Je vois.

— On ne le trouve pas au cours de dîners ennuyeux, ni en s’asseyant sur une chaise après s’être effondrée sur le premier venu.

— Thea, l’avertit son père. Ça suffit. »

Tante Nella scrute la vieille table de la cuisine. « Je ne prétends pas être une experte en amour, dit-elle. Mais j’en sais quelque chose. Bien plus que tu ne l’imagines. Et bien plus que l’amour de tes dramaturges, un simple exposé de deux heures à peine qui se dissout dans les applaudissements.

— Il ne se dissout pas, rétorque Thea. Il dure. »

Tante Nella lève sa cuillère de porridge et la brandit d’un geste emphatique. « L’amour s’apprend en des lieux bien moins attrayants que les théâtres et les salles de bal, Thea. Il se gagne par les actes que l’on accomplit. Les paroles que l’on prononce. Il exige de la pratique. De la patience. Du temps. » Elle repose sa cuillère dans son porridge. « Tu en apprendras plus au sujet de l’amour, j’en suis certaine. Mais il ne prendra sûrement pas l’aspect que tu imaginais. »

Thea serre sa propre cuillère. « Ta philosophie glaciale de l’amour ne m’intéresse guère. Ton amour de banquier. »

Tante Nella s’esclaffe. « J’aimerais être un banquier. Nous n’aurions pas cette conversation idiote. »

Les paroles des deux femmes coulent de leurs lèvres comme du beurre dans une poêle brûlante. « Tu parles de leçons accumulées, dit Thea d’un ton méprisant. D’une pratique contrainte de l’amour. Ça me dégoûte. C’est contre-nature.

— Compte tenu de ta jeunesse, je me demande comment tu peux être une telle experte en la matière ? » lance tante Nella, le feu aux joues. « Tu es la fille d’un gentilhomme du Herengracht mais tu t’exprimes comme un poète dans un café. Comment peux-tu en savoir autant sur l’amour, Thea ? »

Thea se sent piégée. « C’est un sujet qui m’intéresse, répond-elle. Quand l’amour nous touche, quand on choisit de le donner…

— Assez, tranche son père. Assez !

— Papa ! Dis-lui que c’est inutile de faire venir cet avocat. »

Les deux femmes se tournent vers lui. Otto se passe lentement la main sur le visage, comme s’il pouvait trouver la pensée appropriée dans le réconfort de sa paume. « Je n’aime pas recevoir des inconnus chez moi », dit-il, et le cœur de Thea s’envole. « Un dîner », ajoute-t-il, et elle sent sa joie retomber. « Rien qu’un seul. À condition que je ne sois plus jamais obligé de revoir Clara Sarragon. Et si Thea n’apprécie pas ce dénommé van Loos, alors nous n’aurons plus jamais à le revoir, lui non plus. »

*

Si Thea ne peut pas rencontrer Walter mercredi prochain, elle doit l’avertir. Elle doit partager avec lui la torture de ce dîner avec Jacob van Loos – et elle n’a pas de meilleure excuse pour retourner au théâtre que d’aller rendre la robe dorée. « Je dois m’en charger avant midi », explique-t-elle à Cornelia qui l’habille dans sa chambre, une heure après le petit déjeuner. Dans sa tête fusent les inquiétudes et les insultes du matin – Quel homme fortuné l’épousera, Otto ? Qui ? Nous avons lentement perdu notre fortune… L’état de nos finances. Thea est terrifiée. Se trouver mariée au mauvais homme arrive sans cesse dans cette ville, pas seulement au théâtre. Son véritable amour risque de lui être arraché. Elle doit absolument voir Walter.

Cornelia tourne autour de Thea, elle défait sa chevelure nouée afin de l’inspecter, trempe ses doigts dans la pommade de cire, enroule les dernières mèches bouclées sur le front de Thea autour de son index pour s’assurer qu’elles prennent bien forme sans être trop tassées. Elle fait claquer sa langue avec désapprobation. « Ce climat, dit-elle. Ce que la brume leur inflige, puis la chaleur ! Nous les avons pourtant traités hier soir.

— Contente-toi de les attacher en arrière aujourd’hui, lâche Thea d’un ton impatient. Cache-les sous mon bonnet, il faut vraiment que j’y aille.

— Je pourrais vous accompagner. » Cornelia attache les cheveux de Thea d’un geste si expert qu’elle regarde à peine ce qu’elle fait. Parfois, songe Thea, Cornelia s’occupe de sa chevelure comme s’il s’agissait d’un combat personnel contre le monde entier.

« Tu ne peux pas, déclare Thea. J’aimerais que tu m’accompagnes, bien sûr. Mais tu ne veux donc pas discuter du dîner de mercredi avec tante Nella ?

— Comment est-il ? » Cornelia fronce les sourcils tandis qu’elle finit de glisser les mèches sous le bonnet de Thea, dont elle noue fermement les lanières.

« Qui ?

— Ce dénommé Jacob ?

— Oh. Je ne sais pas. Mais je suis sûre que nous le découvrirons bientôt. » Thea saisit la main de Cornelia et la serre dans la sienne. « Un seul de tes succulents dîners nous révélera tout, je te le promets. Et puis il disparaîtra.

— Les membres de cette famille passent d’étranges marchés entre eux », soupire Cornelia.

*

Tante Nella se repose dans sa chambre – pansant sûrement ses plaies morales, bien que ce soit Thea qui ait été blessée. Otto est dans son bureau. Sa fille passe devant sa porte ouverte : il paraît absorbé, la plume levée, tournant les pages du livre de comptes familial. Si les propos de Nella quant à leurs finances sont exacts, combien de temps vont-ils tenir ici ? Ils n’ont que cette maison et leur réputation brisée, qu’elle est censée redorer d’une gloire qu’elle n’a jamais connue.

Cornelia a repassé la robe de Rebecca et l’a aspergée d’eau de lavande. Elle est comme neuve. Thea la recouvre d’une cape et ouvre la lourde porte d’entrée. Elle ne portera sans doute jamais plus pareille robe, comme Juliette au bal des Capulet. Elle doit bien admettre que c’était grisant de briller d’une telle intensité, d’attirer tant de regards, critiques ou non. Elle était spectaculaire, hier soir, et elle regrette seulement l’absence de la seule personne à qui elle aurait aimé présenter cette majesté éphémère. Elle lui racontera : il la peindra dans son propre esprit.

La perspective de voir Walter l’exalte et Thea sort dans l’air froid. Le canal est loin d’être animé – il y a moins de barges et de passants, à cette époque de l’année. Ceux qui naviguent ou se hâtent sur les quais baissent la tête contre le vent. Ce n’est pas un temps à s’attarder dehors. Aucune célébration à attendre impatiemment dans les semaines à venir ; les moissons printanières sont encore loin, les festivités estivales encore plus.

Mais, le dos tourné à la maison, Thea se sent pleine d’espoir. Elle n’a jamais franchi les limites de la ville et pourtant, de temps à autre, elle éprouve la conviction qu’un jour elle s’échappera loin de ces rues étriquées flanquées de leurs hautes maisons étroites. Un jour, rien que pour elle, le canal débouchera sur la mer. Ils ont beau lui affirmer le contraire avec insistance, l’histoire de sa famille n’est pas la sienne.

Thea est si absorbée par ses pensées qu’elle marche sur un paquet déposé sur leur perron. Elle fait un bond en arrière et soulève aussitôt le pied. À peine plus grand que la moitié de sa bottine, le paquet est enveloppé dans un papier brun uniforme noué par une ficelle. Stupéfaite, elle lit son nom rédigé en élégantes majuscules noires dans le coin supérieur droit. Personne ne lui a encore jamais envoyé de colis. Sans la moindre hésitation, Thea le ramasse. Il est léger, compact, et la surprise qu’il contient semble vibrer entre ses doigts.

Si elle retourne dans la chaleur relative de leur vestibule pour l’y ouvrir, Cornelia risque de lui demander ce qu’elle manigance. Pire encore, sa tante ou son père. Elle regarde le canal, à gauche et à droite, cherchant quelqu’un qui viendrait d’effectuer la livraison. Mais il n’y a personne.

Thea referme la porte et s’y adosse dans l’air froid, posant la robe dorée sur une marche avant de déchirer le papier. Quand elle voit ce qui s’y trouve, elle laisse échapper un petit cri de ravissement. Cela semble impossible, mais c’est pourtant vrai.

Voici Walter, miniaturisé presque à la perfection. On a fait de lui une extraordinaire petite poupée qui tient dans le creux de sa main.

Ébahie, Thea savoure chaque détail du visage de son aimé, ses bras, ses bottes. Il est facile, pourrait-on penser, de miniaturiser à la perfection lorsqu’un homme est déjà parfait. Mais cette petite poupée est différente. Son Walter avec sa chevelure blond foncé frôlant ses épaules, ses joues brillantes d’une barbe naissante, ses yeux bleus figés dans un instant de gaieté, cette mâchoire puissante. Ses lèvres sont serrées et il est difficile de dire s’il sourit ou s’il grimace. C’est la seule fausse note de cette figurine vivante qui repose dans la main de Thea : comme si Walter renfermait sa joie véritable et que sa tâche à elle était de la découvrir. Il arbore sa blouse de peintre et tient un pinceau dans son poing droit, telle une lance minuscule. Le bout des poils a été trempé dans de la peinture rouge – rouge comme le sang, comme les fraises qu’il peint, le rouge de la vie. Dans l’autre main se trouve une palette, mais elle ne contient aucune touche de couleur : elle est vierge, uniforme, en bois nu.

C’est forcément un présent de Walter. Seul un artiste de son talent pourrait fabriquer un tel objet, et il avait dû penser à elle en le faisant. Quand Thea appuie sur son beau biceps, elle constate que la figurine n’est pas sculptée dans le bois, mais modelée en cire. Walter sait-il manipuler la cire également ? Ses larges mains peuvent-elles donner forme à ce minuscule pinceau, à cette palette à peine plus grande qu’une pièce de monnaie ? A-t-il réellement cousu cette blouse miniature ? Bien sûr que oui, se dit Thea. Les talents de Walter n’ont aucune limite.

C’est comme une chasse au trésor, une invitation à aller chercher la version grandeur nature. Thea retourne la poupée en quête d’un message –

Retrouvez-moi dans ma chambre, ou une consigne de ce genre. Mais elle

ne voit rien. Rien que l’arrière du crâne de Walter, son corps, qu’elle caresse doucement. Quand Thea soulève la blouse en pensant y trouver ses sous-vêtements, elle s’aperçoit qu’il est nu. Elle contemple cette nudité, ce corps magnifique modelé avec soin et connaissance, les détails d’une formidable précision anatomique et artistique.

Lui seul a pu fabriquer cette poupée, songe-t-elle. Personne d’autre que lui-même n’aurait pu se voir avec autant de pureté.

Ce cadeau remplit Thea d’excitation, mais se tenir là, dans le froid, à contempler cette beauté nue, l’embarrasse aussi. Walter s’est offert à elle par ce présent intime. D’un geste leste, elle emballe ce corps précieux dans le papier brun et le glisse dans sa poche. Une miniature, c’est bien joli, mais Thea veut la personne véritable, et elle doit absolument l’avoir.

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