La maison dorée
Chapitre 15
1 5
La troisième miséricorde à gauche de l’autel est ornée d’une gravure représentant un homme et une femme. Le couple de bois se tient en parfait équilibre, leurs mains et la plante de leurs pieds opposées pressées les unes contre les autres, mais leurs corps inclinés vers l’arrière. Thea les contemple. Leurs doigts et leurs orteils luttent-ils ainsi pour se libérer de l’étreinte ou pour retenir la chute de l’autre ? L’homme semble grimacer, la tête tournée, et la femme, son bonnet impeccable gravé en une sphère parfaite, pose les yeux sur lui dans une expression hésitante. Ils ne lâcheront pas prise. Thea scrute cette petite scène, incapable d’en déchiffrer la morale. Et il y a forcément une morale, dans la Vieille Église d’Amsterdam.
Elle se redresse et regarde alentour, craignant d’être observée, mais la Vieille Église avant midi n’est pas très fréquentée ; un homme âgé réfléchit seul, son chapeau mou entre ses mains, deux femmes avancent lentement ensemble sur les dalles froides. Un couple se tient en retrait dans un angle, un rendez-vous entre amants plutôt qu’une rencontre pieuse. Personne n’a remarqué sa présence. Thea porte cent florins et la lettre qui les exige dans la poche de sa jupe, et elle sort discrètement l’argent.
Après avoir enfin échappé à sa tante sous prétexte d’aller acheter une brème pour Cornelia, elle a marché jusqu’à la Raamstraat dans le quartier Jordaan, la carte de l’Afrique roulée et rangée au fond de son panier, afin d’aller trouver le cartographe qu’elle avait choisi dans la Liste de Smit. Elle s’attendait à ce que l’homme essaie de se montrer plus malin qu’elle. Elle avait l’habitude d’être sous-estimée, son sexe et la couleur de sa peau aveuglant les hommes postés de l’autre côté des comptoirs d’apothicaires, des échoppes de poissonniers ou de bouchers. Des boutiques de cartographie. Mais elle n’a pas passé dix-huit ans aux côtés de Cornelia sans apprendre une chose ou deux dans les marchés : le troc, la séduction, même – pénible mais efficace, et parfois nécessaire. Et l’assurance qu’il existe d’autres marchands, des commerçants qui lui proposeront un meilleur prix.
Thea savait qu’il s’agissait d’une carte de bonne qualité – effectivement, aucune des cartes d’Afrique que le cartographe exposait dans sa boutique n’était aussi détaillée ni travaillée. Il a écarquillé les yeux lorsqu’elle a déroulé son trésor, puis a aussitôt feint l’indifférence, comme s’il voyait défiler tous les jours chez lui ce genre de cartes ordinaires. En fin de compte, Thea la lui a vendue pour deux cent cinquante florins. Elle n’a éprouvé que très peu de regret en laissant la carte derrière elle ; ce n’était, après tout, qu’un morceau de papier, et les morceaux de papier qu’elle tient entre ses mains à cet instant ont bien plus de pouvoir. Thea a trop souvent entendu les propos de sa tante. Si l’argent peut acheter une certaine liberté, il peut également acheter le silence.
La carte lui rappelait combien les contours de sa vie sont étroits. Et voilà qu’elle possède désormais ces florins supplémentaires, assez pour permettre à deux fiancés de payer un prêtre, un mariage convenable, et de s’enfuir à Paris. Alors qu’elle cale l’argent sous la miséricorde au couple belliqueux, elle songe qu’il est plus simple, à bien des égards, d’être une Catarina ou une Eleonor Sarragon. D’être fortunée, ou d’une nuance de peau de la pâleur appropriée, d’être passive : de ne jamais s’inquiéter de savoir d’où vient l’argent. Ne pas être obligée de se cacher, d’être constamment aux aguets des regards et des rumeurs. Ce serait quelque chose, de connaître un jour cette insouciance. De faire ce que l’on veut, parce qu’on le veut. D’être libre.
Après avoir vérifié que l’argent est bien caché, Thea s’attarde à l’angle est de l’église. C’est l’endroit où sa mère est enterrée. Elle songe à sa version miniature dans le grenier, enfouie dans l’obscurité des copeaux de cèdre. Thea ne vient pas voir la stèle de sa mère aussi souvent qu’elle le devrait ; mais, à dire vrai, c’est aussi étrange pour elle que de gravir en silence l’échelle du grenier et d’observer la figurine. Sa mère semble plus présente dans la manière dont son père et sa tante évoluent à pas de loup autour de son absence, dont leur mutisme dessine les contours d’une femme qu’elle entraperçoit subrepticement dans les recoins d’une pièce.
Comment Thea peut-elle se tenir devant une tombe et faire son devoir de mémoire, quand elle n’a pas de souvenirs dans lesquels puiser et que sa famille refuse obstinément de lui raconter des histoires de Marin ? Tout ce qu’elle éprouve, lorsqu’elle pense à sa mère, c’est un vide chatoyant, de la confusion, telle une boussole dépourvue de points cardinaux. Mais elle est là, devant l’endroit où reposent les ossements de sa mère, sous les vitraux qui déversent sur la pierre grise des teintes jaune pâle et vertes, des flaques rubis et bleu prune. L’unique inscription qui orne la dernière demeure de Marin Brandt se compose de quatre mots : Les choses peuvent changer.
C’est un message d’espoir mais, à Amsterdam, c’est aussi un avertissement. La nuit reviendra, ne soyez donc pas complaisants. Agrémentez votre nid mais ne vouez pas un culte à l’argent. Ai-je l’air d’une fille dévouée venue déposer des fleurs ? se demande Thea en contemplant la stèle. Non, je suis une amante dévouée qui vient déposer de l’argent pour protéger son cœur. Ma mère comprendrait peut-être. Marin comprendrait peut-être que l’amour secret de Thea envers Walter résistera, malgré ces attaques. Que Thea étouffera le scandale à coups d’argent, qu’elle œuvrera dur pour sauver les apparences. Elle a été bien éduquée dans ce domaine. Elle fera le nécessaire. Après tout, c’est ce qu’avait fait sa mère, en aimant un homme que la société désapprouvait.
Je sais ce que vous faites avec Walter Riebeeck. Thea frissonne en tournant le regard vers les miséricordes. Mais il n’y a personne.
Dehors dans le jour étincelant, le soleil est encourageant. Thea est heureuse d’avoir agi avec tant de détermination. Elle songe un instant à se rendre au Schouwburg dans l’espoir d’y trouver Walter, de lui raconter ce qui s’est passé et avec quelle promptitude elle a résolu l’affaire. De lui prouver les efforts qu’elle est capable de fournir au nom de leur amour, pour le protéger à n’importe quel prix. Mais c’est sans doute immature. Rebecca n’agirait pas ainsi, et Thea est également satisfaite d’avoir pu prendre les choses en main elle-même, de savoir qu’elle est capable de s’occuper seule d’une lettre de chantage ridicule.
Pourtant, tandis qu’elle se hâte de rentrer chez elle par les vieux quartiers de la ville, elle doit bien admettre qu’une raison plus profonde l’incite à cacher la lettre. Elle ne veut pas effrayer Walter et l’éloigner. Vu sa violente réaction face à la miniature et sa peur à l’idée qu’on les observe, comment réagirait-il à une lettre qui la traite de putain et qui menace de révéler au monde entier leur amour clandestin ? Il refuserait peut-être de la voir pendant un moment. Il en conclurait peut-être que leurs fiançailles sont une mauvaise idée, et elle ne le supporterait pas. Mieux valait qu’il n’en sache rien, afin de protéger la douceur de leurs instants partagés. De maintenir leur relation dans la stabilité, et la sécurité.
OceanofPDF.com