La maison dorée
Chapitre 8
8
Après avoir soudoyé de quelques florins le gardien posté à la porte de service du Schouwburg afin qu’il la laisse entrer, Thea trouve Walter dans son atelier. Il peint un palmier, le dos tourné, et il lance par-dessus son épaule : « J’ai pourtant exigé qu’on me laisse tranquille. » Son ton irrité est brusque.
« C’est moi », dit Thea.
Il fait volte-face, toute trace d’agacement disparue. « Thea ? En voilà, une surprise – je ne pensais pas que vous pourriez revenir avant mercredi.
— Je devais rendre la robe de Rebecca. » Elle attend qu’il l’interroge sur le cadeau laissé sur le pas de sa porte mais il n’en fait rien. Elle pousse le loquet, ne souhaitant pas être interrompue.
« Ah, dit Walter. La robe. Et comment s’est passé le grand événement des Sarragon ? »
Thea pose la toilette sur le dossier d’une chaise et enroule les bras autour des épaules de Walter. Elle veut parler de la miniature, elle veut sortir la poupée et l’admirer avec lui, louer Walter pour son ingéniosité, son espièglerie, lui dire qu’elle ne s’est pas hâtée de venir pour la robe mais pour répondre à son invitation à lui. « Le bal était horrible, dit-elle.
— Je ne vous crois pas.
— Débordant de matrones trop parfumées. De vieillards perruqués. De la confiture d’ananas partout. La sueur et le désespoir des célibataires. »
Walter éclate de rire et glisse les bras autour de sa taille. « Divin. Et les avez-vous éblouis, mon ange ? »
Thea songe à Clara Sarragon, qui l’avait inspectée de la tête aux pieds. À Eleonor et Catarina qui avaient gloussé, cachées derrière leurs mains, en contemplant sa robe d’emprunt. À Jacob van Loos, jailli de nulle part pour secourir sa tante. Elle se souvient d’avoir surpris le regard de tante Nella, son admiration mêlée d’envie. « Je suis certaine que non, déclare-t-elle.
— Dans une robe comme celle-ci ?
— Tous les convives étaient des hypocrites. »
Il arque les sourcils. « Des hypocrites ?
— J’ai vu des performances plus sincères ici, dans ce bâtiment. Jouer un rôle en permanence est épuisant.
— Et quel rôle teniez-vous ?
— Je faisais semblant de ne pas vouloir être ici avec vous. »
Walter caresse le tissu doré entre ses doigts. « Enfilez-la pour moi. »
Thea éprouve un léger malaise car il est plus transgressif de porter la tenue de Juliette dans ce théâtre, où elle est censée être portée, que dans un bal organisé par une arriviste forcenée. « Je ne peux pas.
— Pourquoi donc ? Laissez-moi vous peindre dans cette robe. »
Walter n’avait encore jamais proposé de la peindre. « Vous le feriez vraiment ?
— J’en ai envie. Mais ce serait comme essayer de peindre le soleil. »
Que donneraient Catarina et Eleonor Sarragon pour revêtir cette robe dorée appartenant à Rebecca Bosman et poser pour un artiste aussi talentueux que Walter Riebeeck ? Certains moments de la vie de Thea lui semblent presque irréels. Elle sourit, emporte le vêtement derrière une haute toile vierge et entreprend de dénouer les cordons de ses habits. Elle repense à la miniature dans sa poche, combien elle a envie d’en parler à Walter. Mais elle doit accepter sa proposition avant qu’il ne change d’avis.
En outre, il y a un autre sujet à aborder. « Walter, commence-t-elle. Je ne pourrai pas vous voir mercredi. Ma tante organise un dîner chez nous. J’aimerais tellement vous rejoindre ici mais… » Elle laisse sa phrase en suspens, sans trop savoir comment la terminer.
Un bref silence s’ensuit. « Quelle sorte de dîner ? » demande-t-il.
Thea glisse les jambes dans la robe, enfile les bras dans les manches soigneusement repassées. Elle imagine qu’à travers le tissu, sa peau s’est imbibée d’une once du sang-froid de Juliette. « Elle a invité un homme qu’elle a rencontré au bal.
— Un homme ?
— Oui. Un dénommé Jacob quelque chose.
— Jacob quelque chose ? répète Walter. Oh, je crois avoir déjà entendu parler des Quelque Chose. Une famille illustre. Dans les transports maritimes. »
Thea rit. « Je ne le connais pas. Il est avocat.
— Riche ?
— Je n’ai pas envie d’y aller, Walter…
— Mais l’heure est venue de ferrer un époux ? »
Son amertume et son interprétation de la situation la stupéfient. Que faudra-t-il pour convaincre Walter qu’elle est à lui, et le sera toujours ? Thea émerge de derrière la toile, les lacets du corset à l’arrière de la robe encore défaits. « Je ne veux pas de n’importe quel vieux mari, dit-elle. Avocat ou non. »
Walter recule d’un pas, observe comme la lumière tombe sur la soie dorée. Thea s’approche de lui, bras tendus, et lui saisit les deux mains. « M’écoutez-vous ? dit-elle. La seule personne que je veux, c’est vous. »
Il croise son regard. « Comment pouvez-vous en être certaine ? Vous allez à tous ces bals…
— Je ne suis allée qu’à un seul bal ! Et je n’en avais même pas envie. »
Il soupire. « Votre famille ne veut que ce qu’il y a de mieux pour vous, je suppose.
— C’est vous qui êtes le mieux pour moi. Ma famille ne me connaît même pas. »
Walter lui lâche les mains et se rend à la table où ses pinceaux sont disposés en rangées parfaites. « Jacob et Thea Quelque Chose. Une vie fastueuse. Je l’imagine très bien. » Il marque une pause, soulève un pinceau dans son poing droit. « Je vous imagine aussi me quitter. »
Thea sent grandir son désespoir. Elle n’aurait jamais dû évoquer ce dîner. Mais voilà qu’elle a provoqué l’inquiétude de la seule personne dont le bonheur lui importe le plus. Elle ferme les yeux et, en cet instant, ce n’est pas Walter qu’elle voit, et certainement pas Jacob non plus. C’est tante Nella, pleine d’espoir et d’attentes, convaincue que Thea Brandt obéira.
« Walter, dit-elle en rouvrant les yeux. Puisque je vous aime, et que vous m’aimez, pourquoi ne pas nous marier ? »
La main de Walter reste suspendue dans les airs. Elle veut qu’il parle, qu’il rompe cet étrange enchantement, qu’il prononce des paroles qui leur permettraient de sortir de cette pièce et d’entrer dans le monde réel.
Walter écarquille les yeux. « Qu’avez-vous dit ?
— J’ai dit : pourquoi ne pas nous marier ? »
Il paraît choqué. « Est-ce vraiment ce que vous désirez ?
— Bien sûr. Pas vous ? Ces six derniers mois ont été les plus heureux de ma vie. »
Face à son absence de réaction, Thea se sent mal à l’aise. « Walter… c’est bien ce que nous voulons tous les deux… n’est-ce pas ? »
Il semble se ressaisir. « Bien sûr que oui. Je n’étais pas certain de vos sentiments, c’est tout. »
Thea est stupéfaite. « Ne sont-ils pas évidents ? »
Il fronce les sourcils. « Les femmes ne sont pas forcément constantes. »
C’est un commentaire si naïf qu’elle éclate de rire. « Eh bien, je suis constante. Vous le savez bien. Et imaginez un peu, Walter. Nous ne serions plus obligés de nous dissimuler, comme des voleurs, comme si nous étions fautifs.
— J’imagine effectivement que nous ne pourrons pas nous cacher ici éternellement, dit-il en contemplant l’atelier autour de lui.
— Non, c’est vrai. »
Walter s’éclaircit la gorge. « C’est généralement l’homme qui fait la demande, dit-il. Vous m’avez pris par surprise. Votre père, votre tante, ils n’approuveront pas.
— Ce ne seront pas eux qui vous épouseront. Et je sais qu’à l’instant où ils vous rencontreront, Walter, à l’instant où ils nous verront ensemble ils comprendront. Ils verront notre bonheur et seront heureux à leur tour. »
Walter semble pensif. « Des fiançailles, alors ? Vous souhaiteriez des fiançailles ? »
Une chaleur se répand dans la poitrine de Thea. Elle s’approche de la table des pinceaux et serre les mains de Walter. « Fiançons-nous, murmure-t-elle.
— Mais nous n’avons pas besoin de nous marier immédiatement, dit-il. Nous devons d’abord préparer une cérémonie correcte.
— Le plus tôt sera le mieux, Walter. Car ma tante cessera ses recherches futiles, et nous pourrons commencer notre vie en pleine lumière, vous et moi. »
Il se passe la main dans les cheveux. « Il vaut mieux que je termine mon contrat avec le Schouwburg avant notre mariage. Nous aurions alors plus d’argent. Et cela apaiserait les inquiétudes de votre famille.
— C’est une bonne idée. Dans trois mois, alors. » Thea sait tout du travail de Walter : il lui reste douze semaines avant qu’il gagne cette nouvelle liberté – et la sienne, désormais.
« Et je serai alors en mesure de travailler où bon me semble, dit-il.
— À Londres ? À Paris ?
— Si vous le souhaitez.
— Mais où ?
— Piochons une ville au hasard dans un chapeau, déclare Walter avec un sourire.
— Et nous nous y rendrons en époux.
— Il ne pourrait pas en être autrement », ajoute-t-il en lui enlaçant la taille.
Thea le serre contre elle. Son aimé – son promis ! – sent l’huile de peinture et le savon, et son odeur indéfinissable si particulière, un parfum de coton propre et de Walter-té qui lui coupe la respiration. « Seigneur Jésus, murmure-t-elle, la bouche contre son torse. Je suis si heureuse. Je ne pensais pas qu’il était possible d’être heureuse à ce point.
— Moi non plus », dit-il en lui embrassant le sommet du crâne. Il l’écarte un instant et lui prend le visage dans le creux de ses mains. « Vous comprenez donc que si nous sommes promis, nous sommes liés par un contrat de mariage. »
Elle le regarde droit dans les yeux. « Je ne suis ni notaire ni prêtre, Walter, mais je crois que c’est le cas, oui.
— Nous sommes donc, d’une certaine manière, déjà mari et femme.
— Eh bien… Je n’ai pas encore ma robe de mariée et nous n’avons pas été unis par un pasteur.
— Non, mais aux yeux du Seigneur, nous sommes mariés. Nous nous sommes promis l’un à l’autre », dit-il, et elle rit de la justesse de ses propos.
Walter l’attire contre lui. « Ce qui signifie que plus rien n’empêche, si vous le désiriez, que nous nous étendions comme deux époux. »
Dans le cercle serré de son étreinte, Thea ne bouge pas, le nœud de la blouse de peintre pressé contre sa joue. Il y a une ligne, juste ici, songe-t-elle : une ligne tracée à mes pieds, invisible sur le parquet de cet atelier. Dès l’instant où elle a posé les yeux sur Walter, elle a imaginé cette ligne, d’une manière ou d’une autre, cette bande floue qui se solidifierait un jour sous elle. Walter et elle, nus, ensemble, ne faisant plus qu’un. Et voilà qu’il lui demande à présent de la franchir.
En cet instant, elle pense non pas à Walter, ni à elle-même, mais à Cornelia, repassant soigneusement les manches de cette robe dorée, désormais froissées entre les poings de Walter. Que dirait Cornelia en entendant les paroles de Walter ?
Cornelia refuserait de voir Thea mariée à un homme qu’elle n’aimerait pas. Cornelia comprendrait son envie désespérée de sceller la promesse faite à Walter.
Quant à son père et à sa tante, Thea les repousse loin sous le parquet de l’atelier tandis qu’elle retire la robe dorée que Walter affirmait vouloir peindre. « Aux yeux du Seigneur, dit-elle, je suis votre épouse. »
Lentement, Walter l’allonge sur le sol. « Allez-vous me faire ce que vous m’avez fait hier ? » demande-t-elle.
Walter sourit. « Et que vous ai-je fait hier ? »
Thea lui assène un léger coup sur l’épaule. « Walter Riebeeck. Vous le savez précisément. »
Il l’embrasse. « Vous êtes parfaite, Thea Brandt, murmure-t-il. Vous êtes bien plus qu’une dénommée Quelque Chose. »
Les amants s’étendent sur les toiles de protection maculées de peinture, entourés de forêts et de plages, surplombés de châteaux en ruine factices. Par moments, les sensations physiques sont douloureuses. Walter s’interrompt pour la laisser se détendre avant de reprendre, il la serre contre lui, la caresse, la rassure. Et quand elle se rallonge, elle ferme les yeux et efface la myriade de mondes autour d’elle, elle essaie de se concentrer sur lui, lui seul, son corps qui aime le sien, qui la désire, cet homme à qui elle s’est promise pour le restant de sa vie. Car ouvrir les yeux, voir Walter lui faire ce qu’il est réellement en train de faire, risquerait d’être presque trop à absorber. Elle n’oubliera jamais cette première fois mais par instants, quand Walter bouge au-dessus d’elle, Thea a l’impression que tout n’est qu’une fiction, comme si elle n’était jamais venue au théâtre aujourd’hui, comme si elle n’avait jamais trouvé sa poupée, comme si elle n’avait jamais verrouillé la porte de son atelier.
Lorsque Walter se retire avec un étrange cri rauque, mélange d’inquiétude et de plaisir, il se répand sur la robe de Rebecca et, avant que Thea ait eu le temps de protester, de dire qu’ils doivent aller chercher de l’eau pour la nettoyer – et si jamais Rebecca voyait cela ! – Walter l’embrasse entre les jambes, encore et encore. Rapidement, Thea oublie la tache sur la robe, et les sensations qu’il provoque s’accumulent en elle jusqu’à ce que, à son tour, elle pousse un cri, un halètement stupéfait à l’idée qu’une telle chose puisse se reproduire, et mieux encore, qu’un miracle puisse se réaliser plus d’une fois.
Quand tout est terminé, ils demeurent étendus sur les toiles de protection, les yeux rivés sur le haut plafond.
« Les époux font-ils cela tous les jours ? » demande-t-elle.
Walter rit en reboutonnant son pantalon. Elle pourrait passer sa vie à trouver des façons de le faire rire : la fille amusante, non pas éclose d’un œuf, mais née d’un secret, au plus profond de cette ville de richesses.
« Oui, tous les jours sans faute », répond-il. Il saisit un chiffon mouillé et entreprend d’éponger la robe de Rebecca.
Thea roule sur le flanc pour lui faire face. Elle se sent féminine, maîtresse de sa propre destinée. « Vivrons-nous ensemble dans votre logement ? »
Walter, le front plissé, continue d’éponger sa tache. « Ce n’est pas encore possible. Vous le savez, n’est-ce pas ? »
Thea pense à sa famille. Comment diable va-t-elle pouvoir leur annoncer qu’elle s’est trouvé un époux toute seule, sans leur aide ? « Bien sûr que oui. Je réfléchis simplement à l’avenir. Ou peut-être pourrions-nous trouver un autre logement ? Un nouveau, nouveau pour tous les deux ? »
Walter se penche et l’embrasse tendrement sur la bouche. « Nous ferons tout ce que vous voudrez. »
Thea s’assied et tire sur sa blouse. « Fabritius se demandera d’où vient cette tache.
— Ne vous inquiétez pas pour Fabritius. Je vais la faire sécher près du feu et il n’en saura jamais rien.
— Un couple d’imposteurs », lâche-t-elle en souriant. Elle essaie de ne pas penser au soin avec lequel Cornelia a repassé la robe de Rebecca.
« De pieux mensonges, rétorque Walter. Ils ne font de mal à personne.
— Je veux vous montrer quelque chose. » Thea se lève et fouille dans la poche de sa jupe. Elle brandit la poupée de son amant, s’attendant à voir Walter afficher un sourire complice. Vous l’avez trouvée ! va-t-il s’écrier. Vous avez compris et vous êtes venue.
Mais Walter ne sourit pas. Pire, il toise la miniature d’un air horrifié. « Qu’est-ce que c’est ? C’est censé me représenter ?
— Bien sûr que oui. Cessez de me taquiner, Walter. Vous l’avez fabriquée pour moi. » Mais Walter recule brusquement et Thea commence à se sentir mal à l’aise. « N’est-ce pas ?
— Où l’avez-vous eue ? demande-t-il.
— Elle était sur le pas de ma porte, ce matin. Dans un paquet sur lequel mon nom était inscrit.
— Pensez-vous vraiment que je fabriquerais une réplique de moi-même que je déposerais sur le seuil de votre porte ? »
Thea hésite. « Je… Je ne sais pas. Je croyais qu’il s’agissait d’un présent de votre part. D’un message m’indiquant que vous vouliez me voir, que je vienne vous retrouver.
— Un présent ? »
Walter paraît hypnotisé à la vue de sa propre poupée. Timidement, il s’approche de la miniature toujours posée dans la paume de Thea. Il la soulève par le bras qui tient la palette vierge. « Je n’enverrais jamais une chose pareille. Et ma palette n’est certainement jamais vide. La mienne est toujours pleine de peinture. »
Thea tente de le ramener à sa douce affection, à leur intimité. « Bien sûr. C’est une très jolie poupée, que vous l’ayez fabriquée ou non. »
Walter scrute à nouveau la miniature. « Je ne l’aime pas », décrète-t-il, jetant un coup d’œil à la porte. « Quelqu’un nous observe ? Qui l’a fabriquée ? » Il jette la miniature sur la toile de protection et se relève en hâte avant d’enfiler ses bottes et son veston. Il paraît agité, plus jeune que ses vingt-cinq ans. « Avez-vous parlé à quelqu’un de nous deux ?
— Bien sûr que non.
— Aucune parole accidentelle au bal des Sarragon ? Avez-vous bu du vin hier soir et vous êtes-vous vantée de votre amant du théâtre ?
— Walter, non. Et même si je parlais de vous, en quoi serait-ce une mauvaise chose ? Nous sommes promis, à présent. Nous allons nous marier. »
Il ne répond pas, et semble si désemparé que Thea décide de mentir. « C’est moi qui l’ai fabriquée. »
Il la dévisage. « Comment ?
— Je vous le confesse : c’est moi. » Thea, toujours en sous-vêtements, se sent nue. Elle aimerait pouvoir se glisser derrière les décors peints et enfiler la robe dans laquelle elle est arrivée. « C’est une simple plaisanterie qui a dégénéré, dit-elle. Ce n’est rien.
— Vous l’avez fabriquée ? Me dites-vous la vérité ?
— Je pensais qu’elle vous plairait. »
Ils perçoivent derrière la porte un bruit de pas, un frottement, et un retour au silence. « Eh bien, ce n’est pas le cas, chuchote Walter.
— Je suis désolée. » Thea est déconcertée par son agitation, et même choquée par son dégoût. Elle a froid.
« Très bien, dit-il. Je vous crois. Mais je dois maintenant continuer à peindre cette plage. »
Ils se rapprochent, les yeux dans les yeux, une sorte de couple, mari et femme sans alliance ni contrat de mariage, dans cette pièce où tout n’est que fiction. Et quand ils s’embrassent, quand ils se serrent l’un contre l’autre, Thea se sent un peu mieux. Cela se produit invariablement entre amants, estime-t-elle. Les malentendus rendent la réconciliation plus plaisante.
« Je suis heureuse que nous ayons fait ce que nous avons fait, murmure-t-elle.
— Moi aussi, dit Walter avant de l’embrasser sur le front. Et je vous revois bientôt. Passez un bon moment à votre dîner de mercredi, entendu ? Pensez à moi.
— Je pense toujours à vous. »
Walter désigne la miniature abandonnée au sol, sur la toile de protection. « Eh bien dans ce cas, celui-ci vous tiendra peut-être compagnie. »
*
Thea quitte le théâtre avec le sentiment de détenir un immense secret. Quelque chose a changé dans sa vie et elle veut s’y accrocher. Elle est contente de ne pas avoir vu Rebecca Bosman et de ne pas avoir eu à expliquer le cercle humide qui s’étalait sur la robe dorée. Elle rentre chez elle par les chemins de traverse, voulant être seule avec ses pensées, se ressaisir afin que personne dans sa famille ne puisse deviner ce qu’elle a fait.
La ville est désormais bien réveillée : tous les panneaux de bois ont été retirés des vitrines et les commerçants d’Amsterdam remplissent leurs étals. Amsterdam s’enorgueillit de sa propreté, balais et chiffons sont les instruments qui démontrent une moralité parfaite, ou du moins de bonnes intentions dans ce domaine.
Thea flâne devant les perrons immaculés, les fenêtres scintillantes, les rues nettoyées de la moindre ordure. Aucun péché chez nous ! annoncent ces maisons et ces voies de passage. Elle s’attarde sur une devanture de mercier, elle contemple les rouleaux de soie et de coton, les fils teints de garance, de safran et de noir, étalés sur des planches blanchies à la chaux afin d’en rehausser les nuances. Un fromager dépose lentement dans sa vitrine les lourdes meules de gouda, pareilles à des soleils géants, les arrange avec un sourire silencieux aux lèvres, comme pour inviter les passants à un jeu dont il est le seul à comprendre les règles.
Y a-t-il quelqu’un, parmi eux, qui puisse deviner ce qu’elle a fait ? Ne voient-ils pas la lueur dans son regard ? Le fromager lève la tête et sursaute en l’apercevant, les yeux écarquillés au milieu de son visage rougeaud. Difficile pour Thea en cet instant, à travers la vitre, de savoir s’il a sursauté car il était simplement perdu dans ses pensées et qu’elle a jailli devant lui comme un beau diable, ou si c’est parce qu’il n’a encore jamais vu quelqu’un comme elle. Quel sentiment dissimule sa surprise choquée – la curiosité bénigne, la suspicion, la peur ?
Je ne vais pas voler vos fromages, songe Thea, et elle tourne prestement les talons, refusant de se laisser dévisager, refusant de laisser ses pensées pleines de l’atelier de peinture céder la place à ce sempiternel questionnement.
Les servantes passent en hâte, indifférentes, emmitouflées dans leurs foulards, leurs paniers d’osier vides se balançant à leur bras, elles se rendent au marché pour y trouver la sole ou le merlan le plus luisant, tout juste pêché dans la mer glaciale, ou la betterave la plus charnue que leurs maîtres oisifs mâchonneront et critiqueront. Thea continue sa flânerie, perdue dans ses pensées.
Elle avait cru, après une telle intimité, après un tel acte de confiance, qu’elle se sentirait légère et heureuse. Elle a fait l’amour avec Walter ; elle n’est plus vierge. Certains parleraient de scandale, mais c’est pour elle la preuve de ses véritables fiançailles. Ce qui aurait dû être une matinée d’amour, une union et un commencement à la fois, a pourtant pris une étrange tournure, et tout cela par la faute de cette poupée. Les ruelles qui bordent le canal en direction du Herengracht, habituellement si familières, semblent s’être altérées. Sous la glace, l’eau paraît plus profonde, et même les frontons des maisons sont moins accueillants, avec leurs gigantesques fenêtres vides. Thea sent la miniature de Walter enfouie au fond de sa poche et, alors qu’elle tourne en direction de la maison, elle ne peut s’empêcher de regarder par-dessus son épaule, parcourant des yeux les visages des Amstellodamois en quête d’un observateur indiscret, inaccoutumé et hostile.
Il est tout bonnement impossible que quelqu’un soit au courant de sa relation avec Walter, que quelqu’un les observe. Thea ne peut cependant pas déterminer d’où lui vient cette certitude. L’espace d’un bref instant, elle envisage de jeter la poupée sur la glace. Elle a blessé et offensé son amant, et elle ne peut comprendre les raisons de son apparition subite sur le pas de sa porte. Ce doit être vrai que Walter ne l’a pas fabriquée. Comme il le lui a fait remarquer, il travaille avec une palette de nombreuses couleurs. Et non pas avec un seul et unique pinceau, trempé dans le rouge.
Ils ont évoqué un logement partagé, ils se sont vus dans toute leur nudité. Mais Walter est retourné à son travail, il s’est remis à peindre ses décors comme si rien ne s’était passé. Thea éprouve une douleur dans le bas du ventre et son cœur est lourd. Qu’elle aime Walter, de cela elle est certaine. Qu’il l’aime, elle en est certaine aussi. Il souhaite l’épouser – quelle perspective merveilleuse ! – et tante Nella a raison sur un point, au moins : à Amsterdam, le mariage veut tout dire. Leurs fiançailles sont une preuve, non seulement du désir de Walter pour Thea, mais de sa confiance en elle, de sa volonté de faire de leur avenir une réalité publique. Thea veut prendre le temps de s’arrêter un instant, de se faufiler dans ce moment comme un lapin dans son terrier, de songer à tout ce qui s’est passé ce matin.
Elle cherche la miniature dans sa poche, sent la puissance de cette minuscule silhouette. Peut-être est-ce parce qu’elle aime tant l’homme en chair et en os qu’elle offre également son cœur à sa réplique ? Ce n’est qu’une poupée, après tout. Et pourtant : elle a le sentiment qu’il ne faut pas la jeter – pas encore, d’où qu’elle provienne. Elle rangera ce Walter-là dans la petite boîte verrouillée qu’elle conserve sous son lit et dont elle porte la clé en permanence autour du cou. Elle le protégera de sa tante, de son père et de Cornelia, jusqu’au moment venu.
Quand elle atteint enfin la porte d’entrée, Thea prend une profonde inspiration afin de ravaler cette journée sans précédent, de faire disparaître les secrets de son corps inscrits sur son visage. Mais, alors qu’elle pénètre dans la maison, une pensée particulière vient tourbillonner dans son esprit. Si ce n’est pas elle qui a fabriqué cette miniature, ni Walter, alors qui, dans cette cité des secrets, l’a fait ?
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