La maison dorée

Jessie Burton · Chapitre 17 sur 40

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La maison dorée

Chapitre 14

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Le marchand d’art se tient dans la salle à manger devant le naufrage de Bakhuizen. Ce n’est pas le même homme qui a acheté les autres tableaux. Nella a pris soin de choisir plusieurs vendeurs au fil des derniers mois dans les pages de la Liste de Smit. Celui-ci, de Vries, est un grand jeune homme qui a constamment l’air de poser pour son propre portrait, plutôt que de vendre celui des autres. Il ne sait rien de toutes les œuvres qui ont quitté cette maison, emballées de soie et de toile de jute. Du moins, c’est ce qu’espère Nella, car dans le cas contraire il flairerait son désespoir. Il a des yeux, évidemment. Il voit bien que les murs sont nus.

« C’est un beau tableau », dit-il et elle est surprise : non pas qu’elle ait douté de sa qualité –, c’est Marin qui l’avait acheté, après tout –, mais que de Vries l’admette. Elle est habituée aux ruses de ces hommes-là : réductions, grimaces, n’importe quoi pour garantir une vente au plus bas. Elle connaît leurs duperies et se félicite d’y avoir résisté, s’assurant un bon prix pour les œuvres qui avaient décoré son existence dix-huit années durant.

Alors que de Vries estime le tableau, Nella se demande : quelles conséquences cela peut-il avoir de se voir privé de ces incroyables paysages, de ces histoires contenues dans de lourds cadres en chêne ? Le manque et l’absence peuvent-ils être comblés par ce que l’on invente dans notre esprit ? Elle s’est tant habituée à ces diverses peintures, même celles qu’elle n’appréciait pas – les lièvres morts, les oiseaux ensanglantés, les fruits pourrissants, rappels incessants voulus par Marin de la course irrévocable du temps et de l’inévitabilité de la mort. Et, bien qu’elle n’ait jamais aimé ces mâts pareils à des crucifix chavirants, les yeux blancs des marins, le pénible message que chaque voyage est un péril même s’il paraît palpitant – le tableau lui manquera. C’était le préféré de Marin. Et leur mur, après son départ, sera entièrement nu.

« Le cadre est orné de feuilles d’or, dit-elle. Un cadre que vous voudrez également prendre, j’imagine ? »

De Vries bat lentement des paupières. Ses cils blonds et ses joues roses évoquent un porcelet. Il y a un mouvement à la porte et Thea apparaît, ignorant que Nella n’est pas seule. Elle semble étrangement coupable et sursaute en apercevant de Vries. Nella remarque l’expression de surprise de l’homme, brève et familière, avant qu’elle ne glisse sous les traits impassibles de son visage. Tout ce qu’il fait dans son travail doit paraître facile, lisse et imperturbable, suppose-t-elle. C’est la chose la plus naturelle au monde qu’une veuve habite dans une maison aussi grandiose, au bord du canal du Herengracht, sans la moindre décoration au mur. C’est la chose la plus naturelle au monde que Thea surgisse ainsi, sans les atours d’une domestique mais vêtue comme une dame, dans ses jupes noires sobres et son élégant bonnet de la couleur d’un oignon parfait. De Vries observe Thea comme s’il s’agissait d’une nature morte.

« Où est Papa ? demande Thea.

— Il est sorti, répond Nella. Voici le Seigneur de Vries. Il estime ce tableau pour moi. »

De Vries s’incline mais Thea ne bouge pas. « Papa est-il au courant que tu le vends ? » Sa question répand une colère brûlante dans le corps de Nella. Pourquoi Thea pense-t-elle qu’elle a besoin de la permission d’Otto pour vendre un tableau ? On m’a confié la responsabilité de ces peintures, a-t-elle envie de répliquer : je n’ai pas besoin de l’accord de ton père, ni de celui d’une enfant de dix-huit ans. Je peux faire ce que je veux de ce tableau. Son esprit revient une fois encore aux croquis et aux documents éparpillés sur le sol du salon, foisonnants de détails, douloureux. L’air complice de Caspar et Otto. Cette suffisance masculine. Nella crispe les poings, puis s’oblige à les desserrer. Elle ne sera pas vaincue par des dessins de serres ou de vergers.

« Voulez-vous bien m’excuser, mon Seigneur ? dit-elle. Je vous laisse à votre examen. »

De Vries s’incline à nouveau. « Avec plaisir, Madame. »

Dans le vestibule, Nella se place face à Thea. « Que s’est-il passé ? demande-t-elle à voix basse.

— Il ne s’est rien passé », répond Thea mais elle semble presque fébrile. Elle a des cernes, et ses yeux marron sont très brillants. Ses mouvements sont saccadés, ce qui est inhabituel. « Tu vas vraiment vendre cette peinture ?

— Nous avons besoin de cet argent », chuchote Nella en essayant, sans succès, de dissimuler son ton accusateur.

« Je n’y suis pour rien », murmure à son tour Thea. Elle tourne les talons pour partir, récupérant sa cape qu’elle jette sur ses épaules. « Je vais chercher de la brème pour Cornelia. » Elle s’immobilise soudain. « À quel sujet vous disputiez-vous hier soir ?

— Nous ne nous disputions pas.

— Bien sûr que si. J’ai entendu le ton monter. »

L’espace d’un instant, Nella envisage de mentir. Mais c’est trop d’efforts, trop d’élaboration. « Caspar Witsen était ici, dit-elle. Ton père l’a invité lorsque nous étions sorties. »

Thea écarquille les yeux. « Le botaniste ?

— Il semble que depuis le bal des Sarragon, ton père et lui aient élaboré des projets secrets.

— Quels projets ?

— Demande plutôt à ton père de te les expliquer. Je n’ai pas le temps maintenant. »

Nella s’apprête à retourner à la salle à manger mais Thea l’attrape par le bras. « Dis-moi, tante Nella, s’il te plaît. »

Un long silence s’installe entre elles. La maison autour est très calme. « Ton père et Caspar Witsen souhaitent planter des ananas sur mes terres, explique Nella.

— Des ananas ?

— Oui. Des serres, des jardins d’hiver, tout cela. Ils veulent faire des affaires ensemble, je crois. Un botaniste et un préposé aux inventaires. De grands hommes du commerce. »

Nella sait qu’elle parle d’un ton amer, que ses paroles font du tort à Otto et il est imprudent de partager ce sentiment avec sa fille. « Sauf qu’ils n’ont pas l’argent pour une telle entreprise. Et ton père refuse encore de me dire où il compte se le procurer. »

Thea semble pensive. « À Assendelft ? Où ta mère s’est noyée ? »

Nella éprouve une douleur entre ses côtes. « Va donc acheter la brème. Et ne t’attarde pas. »

Soudain, Thea pose la main sur l’avant-bras de sa tante. Sa paume est chaude et ferme. Voilà longtemps qu’elles n’ont pas manifesté d’affection physique. « À mon retour, murmure Thea, le tableau de ma mère aura-t-il été emporté ? »

Nella hésite. « Thea, comment penses-tu que nous pouvons acheter la brème de Cornelia ? »

Thea retire sa main, la douceur disparaissant de son visage. Elle se dissout dans un lieu intérieur dont elle lui refuse l’accès.

De Vries offre à Nella deux cents florins pour le Bakhuizen. Ce n’est pas une somme magistrale, mais pas dérisoire non plus. Plus que tout, ces florins lui apparaissent comme un talisman contre ce qui risque d’arriver, si Thea n’a pas le bon sens de s’engager auprès de Jacob, si Otto ne parvient pas à retrouver un emploi.

De Vries lui tend la somme sous forme d’argent liquide, pas même d’un billet à ordre. Quelle somme a-t-il sur lui tandis qu’il arpente ainsi la ville ? Elle le regarde décrocher le cadre doré du mur, les bras écartés au maximum, tenant les flots agités dans son étreinte. Imaginez être si intouchable dans vos richesses que vous longez les canaux de la ville avec des centaines de florins dans votre manteau, qui tombent de votre corps comme autant de feuilles mortes.

Mais la ville regorge de personnes comme lui. À une époque, l’époux de Nella était l’un d’eux. De ceux qui peuvent être détroussés dans le Damrak sans que ce soit la fin du monde. Sauf que Johannes l’a été, songe-t-elle et que, pour lui, ce fut effectivement la fin. Elle va donc protéger farouchement ces deux cents florins car c’est plus d’argent qu’ils n’en ont vu depuis longtemps.

Elle se poste sur le perron et observe de Vries porter péniblement le tableau le long du canal avant de le charger à l’arrière de sa charrette. Il saute rejoindre le cocher qui fait claquer son fouet, et le cheval se met au pas.

Cornelia sort à son tour pour les regarder. « Et voilà, dit-elle. Otto ne s’y attendra pas.

— Pas plus que je m’attendais à trouver Caspar Witsen dans le salon, hier soir. Étiez-vous au courant de ses plans ?

— Non, Madame. »

L’expression de Cornelia est si sombre que Nella la croit. « Avez-vous demandé à Thea d’acheter une brème ? »

Cornelia paraît étonnée. « Non.

— C’est poutant ce qu’elle m’a dit. »

Cornelia ne répond pas et tourne la tête, contemplant le canal à gauche et à droite. « Qui cherchez-vous ? demande Nella.

— Thea, bien sûr.

— Mais elle est déjà loin. Cornelia, est-ce que tout va bien ? »

Cornelia se tord les mains sans cesser de scruter le canal en amont et en aval. « Tout va bien. »

Nella s’associe à sa vieille compagne pour observer le Herengracht, non pas en quête d’une jeune femme de haute taille, coiffée d’un bonnet pareil à un oignon parfait, revenant avec une brème dans son panier, mais d’une chevelure blonde et d’une paire d’yeux marron clair, si fougueux qu’ils paraissent parfois presque orange. La miniaturiste va forcément venir : elle le doit. Nella a le sentiment qu’elle est à court de temps.

« Qui cherchez-vous, vous-même ? » l’interroge Cornelia, les yeux plissés de suspicion.

« Personne. Nous sommes deux femmes sur le perron d’une maison, Cornelia. Deux femmes qui n’attendent personne. »

Une heure plus tard, environ, Nella entend Otto l’appeler à travers la maison. Elle est dans sa chambre, la carte d’Assendelft couverte des annotations des hommes étalée sur le lit devant elle, les deux cents florins du tableau cachés sous son matelas. Le bruit des pas d’Otto qui gravit l’escalier, un bref coup frappé à la porte de sa chambre. Rajustant son bonnet, elle replace une mèche de cheveux et lisse ses jupes.

« Entrez. »

Otto apparaît. « Il faut que nous parlions. »

Nella désigne la carte sur son lit. « Qu’y a-t-il à ajouter ? Je n’autoriserai jamais ceci. »

Otto jette un coup d’œil à la carte. « Cornelia m’a informé que vous aviez vendu le naufrage de Bakhuizen.

— Et si c’est le cas ?

— Vous ne m’avez pas consulté.

— C’est la coutume de cette maison, me semble-t-il.

— Deux cents florins, c’était trop peu. Il a profité de vous.

— J’ai l’habitude que les hommes agissent ainsi.

— Nella…

— Deux cents florins, c’était un bon prix. Les tableaux m’ont été légués », tranche Nella, d’un ton boudeur qu’elle déteste, comme s’ils étaient deux enfants se chamaillant sur les biens laissés par leurs parents après leur mort. En vérité, elle aurait presque accepté n’importe quelle somme, sachant combien cela agacerait Otto d’avoir perdu ce dernier tableau. Elle rougit de colère, et de gêne, aussi. Elle n’a aucun croquis ni aucun calcul pour son avenir, elle, personne avec qui s’associer dans ses projets.

« En sommes-nous donc réduits à cela ? » demande Otto, comme s’il lisait dans ses pensées. « À disperser nos biens ? Nous avons tout partagé pendant si longtemps. »

Nella donne un petit coup sur les papiers étalés sur son lit. « Mais vous semblez pourtant plutôt content de disperser les miens. »

Otto referme doucement la porte et vient s’asseoir dans le fauteuil à côté du lit. « Van Loos n’aura pas Thea, dit-il.

— Et pourquoi non ? Elle voudra peut-être de lui. »

Il ignore sa réplique. « Je cherche d’autres issues à ce désastre.

— En exploitant ma maison d’enfance sans même me demander la permission ? »

Il lève les yeux. « Je ne vous exploite pas. Et nous comptions vous en parler, bien entendu.

— Nous.

— Je vous en parle en cet instant. Je voulais d’abord tout mettre en ordre, afin d’avoir les réponses à toutes vos interrogations.

— Voici donc une question. Que savez-vous du temps que j’ai passé dans cette maison ? De mon enfance ?

— Aussi peu que vous en savez de la mienne. Mais que vient faire l’enfance dans cette histoire ? C’est une maison, Petronella. Vous n’y êtes pas retournée depuis presque vingt ans. Faites-la raser et recommencez.

— Quand nous vivons sur le Herengracht, au centre du monde ?

— Vous pouvez faire pousser des choses là-bas, dit Otto. Vous pouvez respirer. Vous pouvez éviter les soirées ennuyeuses de Clara Sarragon. Cesser de chercher des prétendants indésirables.

— Thea a besoin de prétendants. Assendelft incarne le passé. » Elle soupire. « Et c’est un trop grand risque. Cette maison est en ruine, Otto. Croyez-moi. La structure est instable. Et les terres sur lesquelles vous avez dessiné ici sont dégradées. C’est un bourbier, un marécage humide. »

Otto se prend la tête entre les mains. « Si c’est une terre marécageuse, c’est exactement ce qu’il nous faut, d’après Caspar.

— Les élites possèdent des maisons de campagne car ils ont des domestiques, dit Nella. Ils ont assez d’argent en réserve pour entretenir leurs résidences d’été. Vous vous imaginez y vivre comme un prince mais vous n’y serez qu’un fermier.

— C’est toujours mieux qu’un menteur. »

Nella agite la main au-dessus de la carte. « Nous n’avons pas les capitaux pour vos fantasmes. Où allez-vous les trouver ? »

Otto détourne le regard et Nella, sentant un léger avantage, persiste. « Otto, cette maison – la maison de Johannes et de Marin – m’a abritée pendant dix-huit ans, et vous depuis plus longtemps encore. Elle n’a rien d’un mensonge. Elle est solide. C’est une des adresses les plus prestigieuses…

— Vous êtes un oiseau chanteur qui ne connaît qu’une seule mélodie ! lâche-t-il. À quoi bon cette adresse prestigieuse si elle ne nous sert qu’à vendre ma fille au premier homme qui manifeste son intérêt ? Si vous bradez l’héritage de sa mère pour financer nos apparences ? »

Nella s’efforce de maîtriser sa colère. « Nous devons nous tourner vers Jacob. Cette maison a renforcé son intérêt pour Thea, ne le comprenez-vous pas ?

— Et avez-vous véritablement envisagé la nature de cet intérêt ?

— Que voulez-vous dire ? »

Il semble épuisé. « Pourquoi pensez-vous qu’il a choisi Thea ? demande-t-il.

— Parce qu’il l’apprécie !

— Il l’apprécie. J’ai déjà été témoin de ces choses-là, Nella. Cet intérêt des hommes comme lui pour des jeunes femmes comme Thea. J’ai vu cette appréciation dont vous parlez, et ce qui en découle, et je ne m’y fie pas. Comme si ma fille était un papillon exotique. Il l’épinglera à son mur pour l’ajouter à sa collection et l’oubliera à l’instant où il apercevra une autre paire d’ailes scintillantes. »

Il s’exprime avec véhémence. Elle lève le regard vers lui et constate avec horreur que ses yeux sont embués de larmes. Elle a l’impression de s’enliser. « Thea n’est pas un papillon, dit-elle.

— Je le sais bien. Mais vous attribuez trop d’importance à l’opinion de Jacob.

— Et vous, pas assez. Thea est une Amstellodamoise qui a besoin d’un avenir, et cette maison incarne ce qu’elle est ! Crédible. Digne. Fortunée. La demeure a attiré l’œil de Jacob et il a vu Thea, assise au milieu. »

Otto s’essuie les yeux. Il la dévisage mais Nella refuse d’abandonner. « Et qui la verra, Otto, assise dans une grange au milieu de nulle part pour le restant de ses jours, à attendre que les ananas poussent ?

— Nos murs sont nus. Il le voit aussi. Sa dot est misérable.

— Pas tant que cela. Nous avons économisé pour elle. Et nous avons désormais l’argent du tableau… »

Otto se relève et se poste devant la fenêtre. « Deux cents florins ? Dans quel monde vivez-vous ?

— Vous n’étiez pas au théâtre, hier soir. Vous sous-estimez votre propre fille. Et vous le sous-estimez, lui.

— Et que dirait van Loos, s’il découvrait que je ne suis plus employé par la VOC ?

— C’est un détail que Jacob n’a pas besoin de connaître, Otto, dit-elle en baissant la voix. N’oubliez pas qu’il nous a invités à dîner dimanche. Je pense qu’une demande en mariage est imminente.

— Vous vous leurrez. »

Nella indique la carte d’un geste de la main. « C’est moi qui me leurre ?

— Ce sont vos propres rêves, que vous évoquez, Nella, pas ceux de Thea. Elle ne l’aime pas.

— L’amour n’a rien à voir là-dedans ! Vous ignorez tout ce que cela implique, d’être une femme. D’être impuissante. »

Otto se tourne pour lui faire face. « Croyez-moi, Petronella. J’en ai une vague idée. »

Nella scrute les espaces entre les lattes du plancher, le bois lisse et luisant que ses pieds ont arpenté pendant tant d’années. « Vous devriez écouter ce que Caspar Witsen a à dire, continue Otto, et elle perçoit l’effort qu’il fait pour garder un ton léger. Les plans…

— Notre avenir, un fruit rugueux ? Mon père avait des vergers lui aussi, vous savez. Des pommes pour le cidre. Des cerises pour le brandy. Regardez où ça l’a mené. Caspar n’est pas un marchand, Otto. Il n’est pas Johannes…

— Johannes a pris des risques, lui aussi, et il a été récompensé. Vous oubliez que j’ai travaillé avec lui pendant des années…

— Récompensé ? s’esclaffe Nella. Johannes a volé trop près du soleil ! Et voyez ce qui nous est arrivé à tous. Vous seriez prêt à nous traîner jusqu’au bout du monde pour gagner à peine de quoi vivre sous un toit pourri, les ongles pleins de terre, guidé par la vision d’un ancien botaniste universitaire ?

— Assendelft n’est pas le bout du monde.

— Vous n’êtes jamais allé à Assendelft.

— Mais je suis allé au bout du monde. Et d’une manière ou d’une autre, je m’associerai avec Caspar Witsen. »

Ils s’interrompent, tous deux à bout de souffle. Ils ne se sont encore jamais disputés de la sorte, mais cette colère est bien là, à présent, dans cette situation sans issue. Nella prend une profonde inspiration. « Et je vous le redemande : avec quel argent allez-vous construire ces serres ? » dit-elle, incapable de ne pas élever le ton. « Ces engins ? Ces toits et ces systèmes à vapeur ? Avec quel argent allez-vous acheter les pans de verre ? Les graines et les bocaux, sans parler du salaire des employés ? C’est de la folie, Otto. Nous ne sommes pas Clara Sarragon. Nous ne pouvons pas nous offrir des botanistes personnels que nous exhiberons dans des bals !

— Non, c’est vrai, et Dieu merci nous n’en ferons rien.

— Alors pour la dernière fois : comment allez-vous financer tout cela ? »

Otto marque une pause. « Je vais vendre cette maison. »

Elle le dévisage. « Pardon ?

— Ce sera impossible autrement. J’ai fait estimer la maison.

— Quand ?

— Peu importe quand. Ils m’ont annoncé quatre cent mille florins. »

Un lourd silence s’installe. Otto est toujours posté à la fenêtre, le regard tourné vers la splendeur du canal du Herengracht. Nella s’assied au bord du lit, la tête lui tourne, sa cuisse gauche froisse le coin de la carte. La somme est astronomique, hypothétique, mais elle la reçoit comme un coup bien réel. « Vous n’êtes pas sérieux, murmure-t-elle. Vous ne pouvez pas attendre de moi que je quitte cette ville pour retourner vivre là-bas.

— Pourquoi pas ? Pouvez-vous affirmer que cette ville est toujours ce qu’elle était ?

— Cette ville est en changement constant. Elle peut nous apporter tout ce que nous voulons. Et cette maison, ici, est la seule chose qui nous permette de l’obtenir. » Nella se sent gagnée par la panique à l’idée de perdre le contrôle de sa vie. « Elle clame au monde entier qui nous sommes.

— C’est un décor de spectacle vide. Et vous le savez.

— Ce serait trahir le souvenir de Johannes et de Marin. De nos vies passées ici. Vous n’êtes jamais allé à Assendelft et vous voulez quitter toute cette… majesté ?

— Majesté ? répète Otto avec mépris. La majesté de Clara Sarragon ? De mes employeurs à la VOC ? Des épouses de marchands des guildes qui ne viennent que pour vous ignorer ? J’ai connu beaucoup de Clara Sarragon dans ma vie. Bien plus que vous ne l’imaginez. Et leurs maris aussi. Je refuse de les côtoyer. Il n’est pas question de continuer à parader dans des soirées de la haute société avec un petit morceau de pain à la confiture dans la main.

— Alors de quoi est-il question ? Quelle est la vraie raison qui vous pousse à agir de la sorte ? Thea va-t-elle être votre éternelle excuse ? »

C’est au tour d’Otto d’avoir le souffle coupé. « Mais que cherchez-vous donc à dire ? Je ne pense qu’à elle. L’occasion nous est donnée de changer notre destin. »

Nella se lève. « Votre destin, dit-elle. Vous ne pouvez pas vendre cette maison. Je ne vous laisserai pas prendre Assendelft.

— Seulement les terres, alors. » Leurs regards se croisent mais aucun d’eux n’accepte de céder. « Laissez-nous avoir les terres.

— Non. Vous devrez trouver un autre endroit où cultiver votre empire. »

Otto paraît outré. « Un empire ? Il ne s’agit pas d’un empire.

— Non ?

— Ne boudez pas, Nella, pour la simple raison que vous n’avez pas de meilleure idée. Ne soyez pas mesquine.

— Ce n’est pas de la mesquinerie. C’est du bon sens !

— Vous préférez être captive de cette ville pendant les dix-huit prochaines années ? Votre petite vie, conservée dans le vinaigre ? Cette maison, ces terres, sont inoccupées. Prêtes. Voilà où est le bon sens. Les ananas pourraient représenter davantage pour nous que de simples fruits.

— Non, décrète Nella. Vous pouvez parler de petite vie mais c’est un trop gros risque et je ne renoncerai pas à Jacob. »

Otto se dirige d’un pas raide vers la porte et l’ouvre d’un geste brusque. L’air qui entre les frappe presque douloureusement. Avant de prendre congé, il se tourne vers elle. « Que faudra-t-il ?

— Je viens de cet endroit, dit Nella. C’est le passé. Et je ne vous laisserai pas gâcher l’avenir de votre fille, comme mes parents ont gâché le mien. »

Il claque la porte derrière lui. Nella reste assise quelques minutes et s’oblige à contenir ses larmes.

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