La maison dorée

Jessie Burton · Chapitre 9 sur 40

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La maison dorée

Chapitre 6

6

 

La demeure de Clara Sarragon est la plus récente du Prinsengracht, sa construction ne s’est achevée qu’à la fin de l’année 1704, juste à temps pour permettre à la famille de s’y installer à Noël. Elle est immense. Une façade symétrique en briques noires, des fleurs sculptées dans la pierre sous les fenêtres à pignon surmontées de chérubins. Des lustres brillent derrière chaque vitre et de gigantesques torches brûlent de part et d’autre de la double porte ouverte, flanquée par deux valets en livrée dont la peau luit sous le scintillement des flammes.

Nella, Otto et Thea hésitent au pied de l’escalier en pierre. Ils se tiennent au bord d’un précipice mais la seule issue est de grimper.

« Une heure, décrète Otto. Je jouerai le jeu une heure.

— Vous passerez peut-être un bon moment, une fois entré, rétorque Nella. Imaginez comme la nourriture doit être délicieuse. Elle a dû employer un bataillon entier dans ses cuisines.

— La nourriture chez nous est parfaitement correcte, dit-il. Pourquoi nous a-t-elle invités ? Pour nous dévisager comme des bêtes curieuses ?

— Otto, je vous en prie. Pas maintenant. Allons, venez : nous avons l’air ridicules, à rester plantés dehors. »

Ils gravissent ensemble les neuf marches, passent devant les valets qui regardent droit devant eux, comme si le trio était invisible. « À quoi servent-ils donc ? murmure Otto alors qu’ils entrent dans le vestibule. Des statues vivantes ? Font-ils partie du divertissement ?

— Comptez-vous vous comporter ainsi toute la soirée, ou seulement durant l’heure que vous m’avez promise ? » lui siffle Nella en réponse.

Elle regrette aussitôt ses paroles. Le visage d’Otto se ferme – quelle journée pour lui, d’abord à la VOC, et maintenant ici : une soirée avec Clara Sarragon. Thea lui décoche un regard noir mais Nella sait déjà qu’elle s’est montrée trop dure. « Je suis désolée, chuchote-t-elle. Otto, pardonnez-moi. Mes nerfs. »

Il fait mine de ne pas l’entendre. L’entrée où ils se tiennent semble aussi haute qu’une cathédrale, brillant sous un millier de bougies au parfum de miel. Les murs sont couverts d’un cuir rouge flambant neuf, de la peau de porc apparemment, sans doute épaisse et rugueuse au toucher. Deux tableaux gigantesques sont accrochés de chaque côté du vestibule. D’après ce que Nella peut en dire, avant qu’un autre valet approche pour prendre leurs manteaux et leurs chapeaux, ils représentent l’Annonciation et la Résurrection. Ils sont d’une taille étourdissante, regorgeant de personnages, et leurs détails évoquent la main d’un maître plutôt qu’un travail d’atelier. Entre eux se dresse, menaçante, une énorme double porte fermée.

Le valet revient avec un jeton en cuivre numéroté pour leurs affaires. Nella le remercie et glisse le jeton dans sa petite bourse en velours. Elle examine ses compagnons. Otto, vêtu de son plus beau veston en laine noire et d’une chemise en brocart, d’un large col brillant, paraît élégant mais il affiche une expression d’inconfort. Elle aussi éprouve une certaine appréhension. Le brouhaha étouffé de la salle de bal derrière les portes fermées, de centaines de voix qui s’élèvent et retombent par-dessus les accords d’un orchestre, est intimidant. Otto et Marin avaient parfois accompagné Johannes à de telles soirées, mais jamais Nella. Les fêtes auxquelles il l’invitait étaient plus modestes, réservées aux marchands, aux membres des guildes et à leurs épouses, les conversations tournaient autour du commerce. Elle se souvient du bal de la guilde des argentiers, organisé dans un bâtiment minuscule en comparaison de celui-ci. Nella se ressaisit. Elle a dix-huit ans de plus, désormais. Elle n’est plus une petite fille.

Elle jette un coup d’œil à Thea et constate combien sa nièce est indifférente à la splendeur de la demeure des Sarragon. C’est comme si elle regardait ces objets éblouissants sans les voir. Elle porte une robe dorée, apparemment empruntée aux actrices du théâtre – et elle brille comme le trésor d’un autel. Son port altier, sa jeunesse et sa beauté, ce vêtement scintillant : Thea s’intègre à ce décor bien mieux que sa tante ou son père.

Nella repousse un pincement de jalousie, un éclair de regret en songeant à sa propre jeunesse. Elle a elle-même revêtu sa plus belle tenue – une robe argentée que Johannes avait autrefois commandée pour elle. Son poids est resté stable pendant ces années mais il semble inconvenant qu’elle lui aille encore, qu’elle porte la même robe qu’elle arborait dans une autre vie. Elle éprouve le désir, quelques secondes à peine, d’avoir encore dix-huit ans, et porter une robe dorée, plutôt qu’argentée.

Non, se dit-elle. Tu es venue pour Thea, pas pour de vieux souvenirs.

« Tête haute », murmure-t-elle, bien que Thea n’ait guère besoin de cette directive. « Nous avons le droit d’être ici autant que les autres. »

Une marée de convives déferlant derrière eux les pousse vers les portes de la salle de bal qui s’ouvre grand à leur approche. La chaleur les frappe comme une vague et, l’espace d’un instant, Nella en oublie de respirer. Si la façade de la maison et son vestibule étaient impressionnants, cette pièce a de quoi couper le souffle.

« Les pasteurs se déchaîneraient dans leur chaire », murmure Otto en contemplant les murs de miroirs. Il y a des miroirs partout, tout autour, et à leur étonnement, même au-dessus de leurs têtes. Le plafond n’a ni trompe-l’œil, ni moulures, ni fresques – rien que de gigantesques cadres en cuivre entourant d’autres miroirs. Les voix des convives forment une cacophonie absolue, s’entremêlant, s’entrechoquant pour se fondre à nouveau dans les notes des violons. Des domestiques portant haut leurs plateaux chargés d’aiguières de vin et de verres en cristal se faufilent entre les larges jupes et les hommes trébuchant.

Les invités d’honneur sont les nobles dignitaires de la cité, de célèbres et anciennes dynasties qui tiennent depuis longtemps les cordelettes des bourses de la ville – et non les marchands qui les remplissent d’argent. Nella repense aux questions d’Otto – Pourquoi nous a-t-elle invités ? Pour nous dévisager comme des bêtes curieuses ? – et elle se sent un instant submergée de regret à l’idée de les avoir contraints à venir. Car, à l’exception des valets et des musiciens, elle ne voit personne qui ressemble à Otto et à Thea. Il a peut-être raison : ils ont été conviés pour instiller une petite touche de scandale, l’homme noir qui vit sur le Herengracht, sa fille métisse, et la veuve d’un homme noyé par la ville pour ses prétendus péchés. Venir ici ce soir était une terrible erreur.

Elle s’apprête à reculer, à les attraper par la main et à rentrer au Herengracht, quand Clara Sarragon surgit de la foule, vêtue de la tête aux pieds de soie d’un turquoise éclatant. « Aha ! s’écrie Clara d’une voix perçante et riche. Madame Brandt. Soyez la bienvenue. Mais vous n’avez pas encore de rafraîchissement ? »

Nella lui adresse une longue révérence. « Madame Sarragon. Je suis certaine d’en trouver un bientôt.

— Non, ce sont les rafraîchissements qui viendront à vous. » Clara agite la main en direction d’un valet. « C’est leur travail, après tout. » Elle sourit, dévoilant des dents impeccables. Ce ne sont pas des vraies, songe Nella. Cette femme a plus de cinquante ans. Les rumeurs affirment qu’elle mange des fruits confits du matin au soir.

Clara se tourne vers Otto et Thea. « Nous nous rencontrons enfin, lance-t-elle en tendant la main à Otto. J’ai tant entendu parler de vous. »

Nella sent ses poumons se contracter. Elle ne voudrait pas qu’Otto pense qu’elle parle de lui dans son dos. Otto saisit la main tendue, la soulève pour y déposer un baiser. « Madame Sarragon, répond-il. Le plaisir est pour moi. »

Un bref éclat transparaît sur le visage de Clara, qu’elle réprime aussitôt. « C’est votre fille, Thea ?

— Tout à fait. »

Le regard de Clara parcourt le corps de la jeune fille, puis remonte vers son visage. « Avez-vous des frères et sœurs ? l’interroge-t-elle.

— Non, Madame Sarragon, répond Thea.

— Oh, mon Dieu, alors tout repose sur vos épaules.

— Je vous demande pardon ? »

Clara rit. « C’est pour cela que les gens viennent ici, ma fille. Votre famille ne vous a-t-elle donc rien dit ? Vous êtes ici pour trouver un époux. »

Thea se tourne vers sa tante, bouche bée. Elle dévisage son père, qui détourne les yeux. Avant que Nella ait le temps de parler, de s’expliquer, Clara Sarragon poursuit. « Vous ne lui avez vraiment rien dit ? Vous ne l’avez pas préparée ? Oh, quelle cruelle manigance ! » Elle lâche un rire tintant. « Vous auriez dû me prévenir. Car me voilà qui mets les pieds dans le plat. » Elle se tourne vers Thea. « Eh bien, Thea Brandt, vous apprendrez très vite. Mes filles ici présentes vous guideront. »

Clara agite à nouveau la main et deux jeunes femmes apparaissent comme par magie. « C’est ici que le pouvoir se négocie, explique Clara. Que les mariages se font. Que ceux qui savourent depuis longtemps leur sentiment d’appartenance rencontrent les arrivistes. » Elle décoche un regard en coin à Nella. « J’ai la tâche de m’assurer que tout fonctionne parfaitement. » Elle recule et observe leur petit groupe. « Mais je ne peux pas toujours tout garantir. »

Bien que l’expression d’Otto demeure impassible, Nella voit qu’il bouillonne de rage. Nous n’aurions jamais, jamais dû venir, pense-t-elle. Malgré la chaleur de la pièce, Thea semble glaciale, mais Nella ne peut rien y faire car, soudain, les filles Sarragon sont sur eux.

« Voici mes filles, Catarina et Eleonor, annonce Clara. Les filles, connaissez-vous Thea Brandt ? »

Catarina et Eleonor se tournent vers Thea. « Je ne crois pas, répond Catarina. Je m’en serais souvenue. »

Mais un éclat intense brille dans les yeux d’Eleonor. « Moi, si ! Je vous ai aperçue depuis notre loge, au théâtre, mademoiselle Brandt. Vous êtes souvent assise dans la galerie. Et effectivement… » La fille aînée parcourt du regard la robe dorée de Thea. « Je crois me souvenir que c’était le costume d’une courtisane de La Duchesse d’Amalfi. L’avez-vous fait tailler en vous inspirant de ce rôle ? »

Nella sent ses entrailles se contorsionner. Le tintement des verres, les miroirs, l’hystérie de toutes ces voix mêlées se brouillent et l’étourdissent. Elle regrette de ne pas être seule dans sa chambre, près du feu, avec un livre. Difficile de savoir, avec ces deux filles, si leurs commentaires sont délibérément venimeux. Elle veut croire que non, qu’ils sont à l’image du ton badin de la haute société, mais elle n’ose pas croiser le regard d’Otto. C’est elle la responsable : elle seule.

En cet instant, Nella ne souhaite qu’une seule chose, emmener Thea loin d’ici. Mais à sa grande surprise sa nièce garde la tête haute, le visage fermé face aux minauderies des filles.

« Ce n’est pas tout à fait exact, corrige Thea. Il s’agissait de Roméo et Juliette, et c’est Rebecca Bosman qui m’a prêté la robe, celle qu’elle portait lorsqu’elle tenait le premier rôle. »

La simple évocation de ce nom impressionne les sœurs Sarragon, supplantant le choc d’être ainsi reprises. Leurs yeux semblent sortir de leurs orbites mais, comme leur mère, elles dissimulent rapidement leurs sentiments. « Vous êtes donc venue dans la peau d’une héroïne tragique ? » demande Eleonor. Catarina glousse.

Thea dévisage Eleonor comme si elle était une de ces curieuses créatures que l’on trouvait dans la ménagerie favorite de Cornelia. « Ce n’est jamais une tragédie de mourir au nom de l’amour. »

Les sourcils de Clara s’arquent jusqu’à la ligne de ses cheveux mais Thea n’en a pas terminé. « Juliette a vécu en toute sincérité. Et puis, je ne vois pas l’intérêt de dépenser des florins pour des robes qui seront piétinées. » Elle tourne la tête vers la foule transpirante, puis vers les filles, comme pour dire : C’est cela, votre idée du divertissement ?

« La famille Brandt semble s’y connaître en matière d’économies, lance Clara. Je suis certaine qu’elle pourrait nous en apprendre beaucoup. »

Avant que Nella ait pu prendre congé, Clara repère quelque chose par-dessus son épaule. « Ah ! Vous voilà ! Venez ici. »

Le groupe se retourne pour voir un homme dans la foule, figé sur place. Si Thea est éblouissante, comme descendue tout droit de la scène du Schouwburg, cet homme-là est le contraire. Environ du même âge que Nella, il est négligé, sa tignasse folle d’un brun foncé se dresse sur sa tête, sa chemise est bien taillée mais pend mollement sur son torse. Il a des airs de cigogne, mince et efflanqué. Des genoux qui menacent de se briser net. Il paraît fatigué, comme s’il rêvait d’être n’importe où plutôt qu’ici, et comme si l’appel de Mme Sarragon était le dernier clou enfoncé dans son cercueil. Il porte un plateau en argent chargé de nourriture mais n’a pourtant rien d’un domestique. Dans une demeure comme celle-ci, il serait bien trop maladroit et débraillé.

« Madame Sarragon », dit-il en approchant. Son accent dénote son instruction, ses manières sont méfiantes.

« Voici Caspar Witsen », annonce Clara, presque incapable de dissimuler sa satisfaction. « Mon botaniste personnel. N’est-ce pas, Witsen ? »

Caspar Witsen jette un rapide coup d’œil à Clara avant de reporter son regard sur son plateau. « C’est le cas, Madame.

— J’insiste pour que vous goûtiez à sa confiture. Enfin, ma confiture, en réalité. » Clara le presse de la main. « Eh bien, Witsen ? Donnez-leur-en un peu. Mais ne leur révélez pas l’ingrédient ! »

Nella observe le plateau que lui tend ce dénommé Caspar, tandis que leur hôtesse saisit un morceau et l’enfourne dans sa bouche. Craignant que cet échange ait pu irrémédiablement gâcher les chances de sa nièce d’obtenir l’aide de Clara dans le grand marché du mariage, elle en choisit un à son tour sur le plateau. C’est un morceau de pain carré surmonté d’une substance d’un jaune criard, mais elle ferait n’importe quoi pour rectifier la situation, aussi le mange-t-elle. À contrecœur, Otto et Thea l’imitent.

Quel que soit le parfum de cette confiture, il est plus sucré et plus acide que la fraise ou la reine-claude. C’est comme si de minuscules bulles éclataient sur la langue de Nella. La saveur est plus intense que le citron, mais aussi plus dense et plus légère. Nella n’est pas sûre de l’aimer, mais Otto a fermé les yeux. Quand il la regarde enfin, elle est pétrifiée en voyant son expression de surprise.

« De l’ananas ! exulte Clara d’un ton triomphal. Vous n’avez pas réussi à deviner ! Alors je vous le dis. Aviez-vous déjà goûté de l’ananas, Madame Brandt ?

— Non, jamais », admet Nella, avalant la dernière bouchée de cette acidité malvenue. Thea décline un autre morceau et Clara sourit, dévoilant une fois encore ses dents parfaites. « Et ne seriez-vous pas stupéfiés si je vous disais qu’ils poussent non pas au Suriname, où j’en ai mangé pour la première fois, bien sûr… mais sur notre propre littoral, à quelques kilomètres d’ici ?

— Nous le serions, absolument », dit Nella avec docilité, haïssant sa propre conduite. « Je suis époustouflée. » Elle a rencontré Sarragon bien assez de fois au cours des derniers mois pour s’être habituée à sa méthode de questionnement, à son besoin d’avoir un chœur d’approbation plutôt que des compagnons de conversation – une audience devant qui se vanter.

Clara se penche en avant. « Je l’ai découvert alors qu’il creusait dans le jardin de l’université », chuchote-t-elle, bien que, malgré la clameur autour d’eux, Caspar Witsen entende chacun de ses mots, Nella en est certaine. « Mon fils y étudie et je rendais visite à ses tuteurs afin de voir s’ils étaient au niveau. Et Witsen était là, prenant soin des plus belles fleurs que j’aie jamais vues. Je me suis rapidement rendu compte que ses talents étaient mal employés – j’ai un certain instinct pour ces choses-là. Il se trouve que j’avais raison. Witsen a la main verte, des plus alchimiques. »

Nella ne peut s’empêcher de jeter un coup d’œil aux mains de Caspar Witsen, s’attendant presque à leur trouver une couleur herbeuse. Elle ne voit que la terre sous ses ongles. Il remarque son regard et elle rougit lorsqu’il tend vers elle sa main droite, ongles en avant. « Les risques du métier, dit-il. Ce n’est que du terreau, Madame, rien d’effrayant.

— Je n’ai pas peur de la terre », rétorque Nella. Elle se sent idiote d’avoir prononcé pareille phrase. Il baisse aussitôt la main, prenant conscience de l’intensité de son geste.

« Cela ajoute à son côté authentique, intervient Clara. C’est comme d’avoir mon propre fermier, à l’exception que celui-ci est intelligent. Witsen travaille désormais dans mon domaine d’Amersfoort. Nous bâtissons une serre pour les ananas, bien plus grande qu’à l’université. Nous envisageons également d’y cultiver des mangues et des goyaves. J’en rêve ! Les fruits des colonies – sur le pas de ma porte, et à mes soirées !

— Et que comptez-vous faire de tous vos trésors, Madame ? interroge Otto. Organiserez-vous des soirées comme celle-ci toutes les semaines, au nom des contrats de mariage et de la confiture d’ananas ? »

Caspar se tourne brusquement vers lui mais Clara s’esclaffe, rivant son regard dans celui d’Otto. « Le mariage est un jeu de jeune fille, Seigneur, dit-elle en jetant un coup d’œil à Nella. Les ananas, en revanche… Je vais gagner de l’argent. Je fais breveter les recettes et je les vends en Europe.

— S’agit-il de vos recettes personnelles ? » demande Otto.

Clara agite la main, comme si la question morale de la propriété était indigne d’elle. « J’ai fait sucrer un échantillon pour le conserver et l’ai fait mettre en pot ici même – c’est le produit que vous savourez actuellement. Avec l’expertise de Witsen ainsi que les relations de mon mari, nous avons déjà conclu plusieurs contrats. Notamment avec les Anglais, qui sont friands de confiture. Oubliez l’opium – ils en raffolent.

— Et tout cela sans aller au Suriname, remarque Otto.

— Exactement, répond Clara, les yeux brillants. Ce qui évite aussi un trajet incommodant.

— En effet », dit Otto. Il se tourne vers Caspar Witsen. « Seigneur, comment avez-vous découvert les propriétés de l’ananas ? »

Pour la première fois de la soirée, Caspar Witsen semble s’enthousiasmer. Le plateau toujours entre les mains, il entreprend de narrer sa découverte du fruit, mais Nella est toujours perturbée par les sous-entendus de la conversation sur les perspectives de mariage de Thea. Après tous les efforts déployés pour venir ici, elle est décontenancée par les piques et les vantardises de Clara, et inquiète qu’Otto dise quelque chose qu’ils pourraient tous, à terme, regretter. Et pourtant, Thea a fait preuve d’une incroyable force de caractère, une qualité qui lui rappelle Marin. Elle doit bien admettre qu’elle ne s’y attendait pas.

Je ne suis pas comme ça, songe-t-elle. Comment est-il possible que l’esprit de Marin vive en elle, quand elles ne se sont jamais véritablement connues ?

Elle tente de croiser le regard de sa nièce pour faire la paix mais Thea s’y refuse avec détermination. Nella avait prévu de lui présenter progressivement la perspective de sa destinée. D’abord : voir comment elle s’adaptait à la hiérarchie de ce bal. Mais à présent, avec les nouvelles déprimantes de son père à la VOC et les indiscrétions de Clara quant à l’objet véritable de cette soirée, l’avenir de Thea a été brutalement poussé dans la lumière. Thea a dix-huit ans. Il faut lui trouver un mariage avantageux. Quelle que soit la façon dont se déroule cette soirée, Thea doit comprendre que son histoire ne peut avoir qu’une seule issue.

Nella pourrait gifler Clara Sarragon, tendre le bras à cet instant et plaquer sa paume ouverte à pleine force sur la joue satisfaite de cette femme. Malgré l’embuscade et la précarité soudaine de sa famille et de leur position, Thea s’est pourtant parfaitement ressaisie. À côté des filles Sarragon, qui gloussent derrière leurs mains en voyant l’apparence excentrique de Caspar Witsen, Thea se montre détachée, le regard lointain, et Nella observe sa nièce avec fascination tandis qu’un léger sourire s’esquisse sur ses lèvres, comme si elle était prise dans des filets mais ne s’en souciait pas.

À contempler ainsi Thea, Nella éprouve une soudaine pression dans son sternum, un bref oubli de ses fonctions respiratoires. Cela ressemble d’abord à de la panique. La sensation de peur est impossible à nommer, étouffante, elle ne peut la rattacher à rien de particulier. Malgré la chaleur qui émane de cette pièce bondée, un frisson glacé naît sur sa nuque, lui parcourt le dos, fait se dresser ses poils, sa peau se couvre de chair de poule, humide sous sa robe argentée. Sans se préoccuper de son geste incongru, Nella fait volte-face, incrédule. Cette sensation familière qu’elle n’a pas éprouvée depuis dix-huit ans lui enserre le corps et l’esprit, comme à chaque fois qu’elle se trouvait à proximité de la miniaturiste.

C’est pourtant impossible. Mais lorsque Nella se retourne vers le groupe, une présence la frôle par-derrière, lui touchant presque la taille. Elle est venue. Elle est ici. Une part de Nella est convaincue de l’idiotie de cette idée, mais elle se demande si sa supplique dans le grenier n’a pas été entendue.

Elle jurerait entendre la femme prononcer son nom, et elle tourne à nouveau les talons pour examiner la cohue de la salle de bal, détaillant la foule en quête d’un visage qu’elle reconnaîtrait à coup sûr, même aujourd’hui, tant d’années plus tard. Ces yeux marron clair, presque orange, ces cheveux blonds…

« Nella ? Vous allez bien ? Vous êtes très pâle. »

Elle se retourne, hébétée, et c’est Otto qui l’interroge, Otto qui prononce son nom, et Clara Sarragon qui affiche une expression de dégoût, et ses filles, qui gloussent – et Caspar Witsen avec son plateau de confiture à l’ananas, et Thea, qui la dévisage avec perplexité. Elle déglutit, tente de se ressaisir. S’il y a bien une chose qu’elle ne souhaite pas, c’est se donner en spectacle. Mais elle ne peut résister à ce désir ardent. Après tant d’années, elle ne peut perdre de vue l’unique personne capable de faire se dresser les poils de sa nuque.

« Je vais bien », répond-elle, sa voix comme détachée de son corps. Elle s’oblige à sourire, le sang quitte sa tête au point qu’elle en perd presque l’équilibre. « Voulez-vous bien m’excuser ? »

Avant qu’Otto ait le temps de protester, Nella les abandonne Thea et lui aux griffes de Clara, qui se délectera sans doute en disséquant son étrange conduite. Elle se fraie un chemin parmi les tourbillons de soie. Elle reçoit des coups de coude, en perd presque le souffle, on marche sur son ourlet, on éclabousse de vin sa robe mais Nella s’en moque. Les bruits de la foule s’élèvent dans sa tête, plus chaotiques que jamais, et elle pose les yeux dans chaque recoin de la salle en quête de la cape de la miniaturiste.

Elle est ici, Nella en est certaine. La chaleur des centaines de bougies s’accumule dans son corps. La musique déferle en elle comme une vague mais elle refuse de baisser les bras. Elle persiste, lutte contre le flot des convives alcoolisés et s’enfonce dans le cœur de la salle.

*

« Permettez-moi », dit une voix d’homme.

Nella retrouve ses esprits, elle est assise sur une chaise dans une petite antichambre aux murs lambrissés adjacente à la salle de bal. « Vous avez eu de la chance que je sois juste derrière vous, ajoute-t-il.

— Vous étiez là ? Quand ? » Nella examine le visage de l’homme. La sensation de froid a disparu. Ne restent plus que la chaleur et la sueur, et un fin voile de honte. Elle est exténuée, comme si elle avait couru. Elle sait que la miniaturiste est partie.

« Vous vous êtes évanouie contre moi, explique l’homme. Je vous ai installée près de la fenêtre.

— Je me suis évanouie ? »

C’est un jeune homme. De petite taille, une vingtaine d’années, vêtu d’un élégant costume sombre, rehaussé çà et là de brocart jaune moutarde. Des cheveux bruns qui lui tombent aux épaules. D’épais sourcils, des yeux marron. Des airs plutôt plaisants.

Elle pousse un soupir. « Je n’ai pas assez mangé, c’est tout. Combien de temps suis-je…

— À peine une minute.

— Et quelqu’un a…

— Personne n’a rien vu, répond-il avec un sourire, comprenant les préoccupations d’une Amstellodamoise. Je me tenais près du mur. Vous vous êtes légèrement affaissée contre moi et je vous ai installée sur cette chaise. Rien de dramatique. Nous avons sauvé les apparences. »

Elle rougit. « Merci. »

Le jeune homme regarde par-dessus son épaule où, au-delà de la porte, la salle de bal continue à s’agiter. « Il fait très chaud, dit-il. Je crains d’ailleurs qu’avec la quantité de bougies que Clara Sarragon fait brûler, et toutes ces soies inflammables, nous prenions feu d’un moment à l’autre. Puis-je aller vous chercher quelque chose ?

— Non, merci », répond-elle. Elle réfléchit à toute vitesse. « Puis-je vous demander votre nom ?

— Jacob van Loos. À votre service.

— Je suis Petronella Brandt. »

Elle constate que, bien qu’il soit entaché, son nom provoque un certain effet. Sa gêne augmente. Jacob van Loos se fige et la contemple avec un intérêt renouvelé. « Van Loos, c’est une famille originaire de Leyde, n’est-ce pas ? demande-t-elle dans un effort monumental pour se ressaisir, elle, la veuve d’un marchand d’Amsterdam, vêtue de ses plus beaux atours argentés. Faites-vous partie de cette branche illustre ? »

Il sourit. « Comment est-il possible que toutes les femmes de notre classe soient capables de lister les familles et leur ville natale aussi facilement qu’on récite l’alphabet ? »

Notre classe : ces deux mots lui apportent un tel soulagement. Ils contiennent de la chaleur, un sentiment d’inclusion ! Ils lui donnent l’impression que tous ses efforts pour venir ici et ses doutes en valaient la peine. Jacob van Loos a perçu en elle un élément familier. Elle rit, déterminée à ne pas perdre cet homme. « Nous ne sommes pas instruites à grand-chose, Seigneur, dit-elle. Nos esprits ne sont jamais aussi bien mis à contribution que les vôtres.

— Eh bien, vous avez raison malgré tout. Ma famille vit à Leyde mais je travaille à Amsterdam. Le troisième fils d’une lignée ne peut se permettre d’être oisif.

— Vous parlez comme un véritable Hollandais. »

Le troisième fils. Pas aussi riche qu’un aîné mais un parti sans doute plus envisageable pour Thea, étant donné que les Brandt sont loin d’être des notables dans cette ville, même s’ils vivent sur le Herengracht. Nella veut le garder à ses côtés autant que possible. « Vous travaillez pour le compte de votre famille ?

— Je gère leurs affaires en ville. Je suis avocat. Le frère cadet est soldat et l’aîné s’occupe de notre domaine.

— Une machine parfaitement efficace, réplique Nella.

— C’était l’intention de mon père. »

Il est versé dans l’art de se présenter. Mais en dépit du brouhaha qui jaillit de la salle de bal, Nella perçoit une note particulière dans sa voix – de l’amertume, peut-être, ou de la résignation ? Il semble s’en rendre compte et reprend l’initiative. « J’ai, moi aussi, entendu parler de votre famille. Êtes-vous Petronella Brandt, l’épouse de Johannes ? »

À cette question, Nella a l’impression que ses efforts risquent d’être vains. Mais cet homme est jeune : il serait sûrement flatté qu’elle se montre franche. « Le terme exact est veuve, répond-elle. Et ne croyez pas tout ce que vous entendez.

— Je ne crois pas tout. Je connais votre famille car j’ai étudié cette affaire à l’université. »

Elle ne peut dissimuler sa surprise. « L’affaire ?

— L’affaire de votre mari. Son procès. »

Elle demeure interdite. Personne ne lui a parlé publiquement du procès de Johannes depuis qu’il a eu lieu, dix-huit ans plus tôt. L’évocation de cet événement – et de Johannes – ici, dans une petite antichambre voisine de la fournaise du bal des Sarragon, dans la bouche de ce jeune homme, est presque insupportable.

Jacob van Loos fronce les sourcils. « Je n’aurais pas dû en parler. Je suis désolé…

— Non, dit-elle. C’est… J’ignorais que cela se faisait. D’étudier cette affaire.

— Oh, si. La République conserve toutes les archives, Madame.

— Bien sûr, oui. » Nella scrute le parquet ciré. Nous ne serons jamais libérés du passé, songe-t-elle. Jamais.

« C’était une erreur judiciaire », déclare Jacob. Il s’adresse à elle sans aucune douceur, mais avec le détachement assuré d’un homme de loi, comme si Johannes n’était qu’un nom griffonné dans les archives, et pas un homme de chair et d’os que l’État avait écrasé entre ses doigts.

Nella se remémore son mari de son vivant. Couvert de sel marin, debout dans les ombres du vestibule, son chien bien-aimé, Rezeki, à ses côtés. Elle l’imagine avec son amant, Jack, celui qui avait menti au tribunal pour contribuer à sa ruine. Elle se rappelle l’humidité dans la cellule du Stadhuis. Le corps brisé de Johannes. Tant d’anciens traumatismes, qu’un lieu comme la salle de bal des Sarragon est censé annihiler.

« Votre époux n’a pas eu un procès équitable, poursuit Jacob. Et au vu des preuves, il n’aurait même jamais dû être jugé. »

Nella est heureuse d’avoir baissé la tête car Jacob ne peut pas lire son expression. Les paroles ne ramèneront jamais Johannes d’entre les morts. Elle ravale les larmes qui menacent de couler et se redresse. « Ma foi, lâche-t-elle, c’était il y a fort longtemps. »

Jacob van Loos affiche une expression presque sévère. « Je ne peux pas imaginer qu’une telle perte puisse un jour paraître lointaine…

— Te voilà ! » s’écrie une voix sur le seuil de la porte. Jacob et Nella se tournent pour voir Thea, éclairée à contre-jour par la lumière de la salle de bal, scintillante dans sa robe dorée. Thea se hâte auprès de sa tante, ignorant royalement Jacob van Loos. Nella observe la réaction de l’homme : il contemple Thea avec une surprise à peine dissimulée. Nella ne peut se retenir : elle entreprend de calculer les risques à les garder tous les deux ici avec elle, à faire les présentations, voir ce qui en découlerait. C’est l’objet de ce bal, après tout. Elle n’a encore jamais fait cela, s’assurant habituellement d’éviter les regards appuyés, mais Jacob doit être un gentilhomme puisqu’il a retenu sa chute.

« Tout va bien ? demande Thea à sa tante. Nous nous inquiétions de ta disparition.

— Je vais très bien », répond Nella. Elle lui adresse un sourire joyeux. « Thea, voici le Seigneur van Loos. On peut dire qu’il m’a sauvée.

— Sauvée de quoi ? » demande Thea en lui jetant à peine un regard.

Sauvée de quoi, oui ? s’interroge Nella, songeant à quel point elle était proche de la miniaturiste, et comment, une fois encore, elle l’a perdue. Mais elle sent également l’irritation la gagner : si elle a pu supporter une conversation sur le procès de Johannes, Thea peut bien tolérer de simples salutations. Regarde donc ce jeune homme ! a-t-elle envie de crier.

« Je ne sais pas, dit-elle en essayant de rire. Il faisait si chaud dans la salle, je crois. Je me suis sentie mal.

— Tu t’es évanouie ? »

Nella hésite. « Non. » À côté d’elle, Jacob se balance sur ses pieds, comme pour enfoncer son mensonge entre les lattes du parquet.

Thea soupire, regarde le mur opposé de la salle de bal par la porte. « Papa discute encore avec l’homme aux ananas. Ils ne se quittent plus depuis ton départ. »

Jacob van Loos s’adresse à Thea. « Mademoiselle, je vais chercher un peu d’eau pour votre mère. »

Thea tourne brusquement la tête. « Ce n’est pas ma mère. »

Nella voit combien sa nièce lui reproche de l’avoir amenée ici, de l’avoir forcée à entendre les révélations de Clara Sarragon sur le mariage. « Je peux y aller moi-même, décrète-t-elle en se levant de sa chaise. Restez là, tous les deux…

— J’y vais », l’interrompt Thea et elle disparaît avant que Nella ait eu le temps de la retenir.

Elle pousse un soupir. « La mère de Thea est décédée », dit-elle. Elle est surprise de faire un tel aveu à un homme qu’elle vient à peine de rencontrer mais elle veut offrir à Jacob quelques détails sur sa famille, et voir comment il les accepte. Elle doit néanmoins se montrer prudente.

« J’en suis désolé, dit-il.

— Elle a eu dix-huit ans aujourd’hui, continue Nella comme si cela pouvait excuser son indifférence monumentale à la présence de Jacob. Elle est toujours distraite. Elle est très amie avec les sœurs Sarragon et… Eh bien, Seigneur, les jeunes femmes font preuve d’une énergie particulière, n’est-ce pas ? »

Elle laisse ses propos en suspens, comme si les mots n’avaient pas leur place dans sa bouche.

Jacob van Loos sourit. « Thea est très belle.

— Et très accomplie.

— Connaît-elle la liste de toutes les familles respectables, ainsi que leurs villes de résidence ? »

Nella tente de trouver une repartie quand elle comprend que Jacob la taquine. Les taquineries sont de bons signes. Elles impliquent déjà un certain attachement – ou du moins, une forme de tolérance. Jacob van Loos a remarqué Thea et l’a trouvée belle.

« Elle joue du luth, poursuit Nella. Et elle aime beaucoup aller au Schouwburg.

— Vraiment ?

— Vous me trouverez sans doute bien franche, Seigneur. Mais accepteriez-vous une invitation à souper chez nous, sur le Herengracht ? demande Nella. Mercredi prochain ? Pour vous remercier de m’avoir sauvée.

— Ce n’était guère un sauvetage, Madame. Vous ne couriez aucun danger.

— L’invitation tient toujours. Notre cuisinière, Cornelia, est une des meilleures de la ville. »

Jacob van Loos, qui est apparu à Nella comme par magie, garde les yeux rivés sur elle. À quoi pense-t-il ? Qu’est-il en train de soupeser ? Il est déjà au courant du scandale au sommet de leur arbre généalogique, le célèbre marchand Johannes Brandt, l’époux de Nella pendant trois mois, exécuté par l’État dix-huit ans auparavant. Il a lu les documents du procès, après tout. Mais avant d’avoir posé les yeux sur Thea, était-il au courant de son existence ? A-t-il entendu les spéculations quant à l’identité de sa mère ? Jacob l’a trouvée belle. Mais pourrait-il s’asseoir face à Otto et comprendre comment, en cette année 1705, un Africain à l’accent amstellodamois peut posséder de plein droit une maison sur le Herengracht, et voir sa fille à ses côtés, sa mère blanche et pâle enterrée sous une stèle anonyme dans le sol de la Vieille Église ? C’est un risque que Nella est disposée à courir.

« Je serai ravi de venir », dit-il avec un sourire, et Nella sent son cœur s’alléger pour la première fois de la journée.

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