La maison dorée

Jessie Burton · Chapitre 20 sur 40

Pages du PDF

La maison dorée

Chapitre 17

1 7

 

Alors que le printemps arrive enfin sur le canal, un deuxième hiver s’installe dans la maison du Herengracht. Le ciel dehors devient plus bleu à mesure que la lumière à l’intérieur diminue. Les habitants trébuchent dans la semi-obscurité, les recoins profonds, les couloirs impraticables. Cornelia range les cols de fourrure, les lourdes capes, elle sort les plus légères, mais ils ne se promènent jamais en famille. Pas de visite à la ménagerie, ni dans de jolis parcs pour admirer les arbres en fleurs, pas de flânerie au marché. C’est comme si quelque chose s’était brisé, impossible de revenir sur les mots lancés avec brutalité, le fantôme d’une mère depuis longtemps disparue, brandi comme une lance pour percer un cœur ennemi. Et pas seulement les spectres des absents de longue date, mais aussi de ceux qui ne viendront peut-être jamais. Les maris, les enfants, ces briques dont les femmes sont censées bâtir leur vie.

Tante Nella ne sort plus de sa chambre. Thea ne l’a pas vue depuis plus de deux semaines, ce qui est un soulagement en soi. C’est un plus grand soulagement encore de ne plus être obligée de rencontrer Jacob, mais elle n’a presque pas croisé son père non plus, tout le monde s’évite. Ce n’est pas difficile, dans une maison de cette taille. On peut tendre l’oreille, à l’affût d’une porte qui se ferme, d’un plancher qui grince, d’un bruit de pas, et planifier son trajet en conséquence. Mais on ignore absolument ce que font les autres. Seule Cornelia suit ses habitudes : cuisiner des repas que personne ne semble vouloir manger, récurer et cirer, faire cuire du pain, le trancher et y étaler d’épaisses couches de beurre qu’elle laisse dans une assiette devant la porte de tante Nella. Tante Nella adore le pain et le beurre, mais c’est une nourriture puérile. Cornelia la nourrit des réconforts de l’enfance.

Eh bien, qu’elle le fasse, songe Thea. Que ma tante mange des croûtes sèches, après toutes les horreurs qu’elle a dites.

Mais, sous la surface, le cœur de Thea est en souffrance – que les choses aient pu se dérouler ainsi, que tout semble ainsi leur échapper. Son seul réconfort ces derniers jours réside dans ses visites à Walter, et elle profite de l’atmosphère abrutissante du Herengracht, du fait qu’elle est moins surveillée, pour voler des instants en sa compagnie au théâtre.

Pendant le dîner fatidique chez Jacob, les pensées de Thea étaient rivées sur la troisième miséricorde à gauche de l’autel de la Vieille Église. Elle était enthousiasmée par ce qu’elle avait fait pour protéger son union avec Walter. Elle a essayé de se concentrer sur les conversations autour des tasses de thé fumantes de Jacob, de sa vaste table, de son clavecin nasillard – mais elle ne pensait qu’à une seule chose, à ce qu’elle avait fait au nom de l’amour.

L’argent que Thea a laissé sous la sculpture doit maintenant avoir été récupéré, car elle l’a déposé bien avant le dimanche. Son geste l’a ravie, mais elle ne se sent pas si bien que cela en y repensant. Elle a vu combien tante Nella était furieuse contre elle chez Jacob, avant même que l’orage n’éclate chez eux, dans leur vestibule. Mais Walter et elle sont en sécurité, désormais. Ils le sont forcément.

« Vous me promettez que nous nous marierons dès la fin de votre contrat ? » demande-t-elle un jour à Walter dans son atelier, où elle le regarde tamponner son pinceau sur une arche romaine.

« Thea, répond-il. Bien sûr. Nous nous sommes mis d’accord. »

Elle regrette d’avoir posé la question à l’instant où elle la formule, mais elle voudrait tant lui raconter ce qui s’est passé chez elle : l’affreuse dispute qui les a éloignés les uns des autres, la menace de Jacob, les désaccords sur l’argent et la maison de sa tante à la campagne. Ce n’est pas à cela que devrait ressembler sa vie. Elle songe à toutes les pièces qu’elle a vues, à ces héroïnes qui fuient leur milieu seules, ou avec leur amant secret. Pourquoi est-elle si paralysée, elle ? Mais elle souhaite aussi paraître légère et désinvolte, simple et naturelle. Elle veut faire disparaître toute l’histoire de sa vie et n’exister que dans cette pièce, pour Walter, toujours plaisante, toujours désirable. Il doit terminer son contrat, elle le sait. Ce fait est implacable. Elle doit se montrer patiente, et ce n’est pas si long que cela, n’est-ce pas ? Rien qu’un mois, environ. Elle peut attendre.

Pourtant… Walter et elle doivent officialiser leurs fiançailles avant qu’il ne soit trop tard, avant que Jacob van Loos ne devienne trop pressant avec ses allusions au mariage, trop difficile à ignorer.

Thea contemple le dos de Walter tandis qu’il peint l’arche, la Rome ancienne revenant à la vie. Elle éprouve un élan au creux de son estomac, elle aimerait qu’il tourne cette concentration vers elle, mais elle aime aussi être dans cette position de voyeuse. Son désir physique grandissant pour Walter supplante toutes ses inquiétudes. Elle a sans cesse faim de sa beauté, de ses caresses, elle ne veut plus gâcher ces instants volés en sa compagnie par des discussions sur un mariage opportun, ni sur la miniature ou la lettre de chantage. Elle se surprend à regarder sa vraie palette et remarque qu’elle regorge de couleurs. La personne qui a envoyé cette effigie de lui avait tort. Walter n’est pas un homme qui peint le monde en rouge monochrome.

« J’ai une surprise pour vous », dit-il en posant sa palette avant de s’essuyer les mains et de disparaître derrière la toile de l’arche romaine. Il en émerge en tenant une planche. « Prête ? »

Lentement, non sans cérémonie, il tourne la planche et Thea se retrouve face à son propre visage, peint à l’huile. « C’est exactement ce que je disais. C’est comme essayer de peindre le soleil. »

Thea demeure un instant interdite. Elle est belle, effectivement. Elle est lumineuse, effectivement. Elle a été transformée en œuvre d’art. Mais quelque chose la fait hésiter. À dire vrai, la femme qui lui rend son regard ne lui ressemble pas, pas à la manière dont la miniature de Walter semble capturer son essence. Son esprit est absent, dans ce portrait : ce manque lui est douloureux car Walter semble si fier, souriant, et il pense l’avoir rendue heureuse. Il pense avoir capturé son amour.

Thea est stupéfaite : Walter, capable de peindre une arche romaine, un cocotier ou un parterre de fraisiers, n’a pas su la représenter, elle. Elle n’aurait jamais imaginé cela possible. C’est un moment profondément gênant, mais elle se ressaisit et sourit. « Oh, Walter, dit-elle. Merci, mon cœur. Je n’avais encore jamais été peinte par personne.

— Je suis heureux d’être le premier à le faire. »

Elle s’approche de lui, admire les coups de pinceau, l’admire lui, l’embrasse entre chaque compliment, lui dit avec quel talent, avec quel amour il l’a fait naître sur la planche, et il accepte ses baisers avec joie.

Quoi qu’il en soit, songe Thea lorsqu’elle rentre chez elle : Walter a fait un effort. Il voulait me peindre, m’offrir à l’immortalité. Et c’est la seule chose qui compte.

Quand elle se faufile dans la maison, elle est surprise d’entendre la voix de sa tante, qui discute avec Cornelia dans la cuisine. C’est la première fois que Thea l’entend parler depuis plus de deux semaines. Elle se glisse à pas de loup jusqu’au sommet de l’escalier : d’après les sons qui montent jusqu’à elle, les femmes travaillent à la table, une cuillère heurte un saladier, un couteau crisse en débitant des carottes.

« Pas le moindre ananas ? demande Cornelia.

— Je n’en accepterai aucun », répond tante Nella. Elle garde le silence un moment et Thea écoute les couteaux heurter le bois. « Il n’a pas été honnête avec moi.

— Il allait vous dire la vérité, Madame, lâche Cornelia. C’est juste que vous l’avez découverte avant qu’il en ait eu le temps.

— Mais ma carte, Cornelia. Ils avaient écrit sur toute ma carte. » Elle marque une pause. « J’aimerais qu’il laisse mon passé tranquille, d’autant plus qu’il n’est pas disposé à partager le sien. Il y a tant de choses qu’il n’a jamais voulu me dire.

— À moi non plus, Madame. C’est peut-être mieux ainsi. Si une personne vous raconte tout d’elle-même, ne finit-elle pas par disparaître, en quelque sorte ?

— Pas du tout. Je dirais même que c’est le contraire.

— Mais la personne que vous avez connue s’efface sous vos yeux. Ça ne me plairait pas. Je préfère les fragments qu’elle m’offre.

— Mais Thea vous raconte tout, elle », rétorque Nella.

Cornelia garde le silence un instant. « C’est curieux que vous pensiez cela.

— Pourquoi ? Il en a toujours été ainsi.

— Madame, vous ne racontez pas tout à Otto, vous non plus. Vous ne lui expliquez pas pourquoi vous refusez de vendre Assendelft. C’est un tel taudis, et vous êtes ici chez vous.

— Je suis chez Otto. » La voix de Nella est grave. Elle semble épuisée. « Johannes lui a légué cette maison.

— Allons donc, dit Cornelia. Le nom d’Otto figure peut-être sur les documents mais quand il parlait de votre départ, c’était sous le coup de la colère. Vous êtes ici chez vous. » Elle hésite. « Il y a eu beaucoup de paroles ce soir-là qu’Otto et vous ne pensiez pas. »

Tante Nella soupire. « Je doute pourtant qu’Otto me pardonne ce que j’ai dit.

— Bien sûr que si. Tout comme vous devriez lui pardonner.

— Il m’a en si mauvaise estime, Cornelia. Il croit vraiment que j’aurais été capable de partir après la naissance de Thea. Il me dit ces choses-là et il s’attend ensuite à pouvoir s’approprier les champs de mon père.

— Madame, rétorque Cornelia d’un ton doux. Ce sont vos champs.

— Oui. Et ce sont les seules choses qui m’appartiennent. Dans ces affaires-là, le nom qui figure sur les documents a une réelle importance. »

Voilà longtemps que Thea n’avait pas écouté une telle conversation. Elle le faisait sans cesse, avant. Elle se rend compte que ces échanges entre sa tante et Cornelia, si brusques soient-ils parfois, la réconfortent. Leur profonde intimité ne disparaîtra jamais.

« Je pense sincèrement, reprend Nella, que Jacob est un bon parti.

— Mais Thea rêve de l’amour véritable », dit Cornelia. Le cœur de Thea se gonfle de gratitude.

« Qu’est-ce que cela signifie vraiment ? Et où va-t-elle le trouver ? Le seul endroit où l’on trouve ce genre d’amour, c’est sur la scène du Schouwburg. Cette idée que se fait Otto, et Thea aussi, que j’essaie à tout prix de me débarrasser d’elle… C’est faux.

— Je sais, mais…

— Et ce ton qu’elle prend quand elle s’adresse à moi. Comme si j’avais des choses à apprendre d’une jeune femme qui a passé sa vie entière sous un seul et unique toit, sans connaître la moindre privation.

— Mais c’est peut-être le cas, avance Cornelia.

— Elle n’a pas vécu, Cornelia. Elle n’a pas saccagé sa vie, elle ne s’est pas empêtrée dans le désordre des autres. Elle n’a aucune cicatrice.

— Comment pouvez-vous le savoir ?

— Elle ignore tout des rêves déçus.

— Souhaiteriez-vous qu’elle porte des cicatrices ? Qu’elle connaisse la déception ?

— Non, bien sûr que non, mais…

— Cela arrivera inévitablement un jour.

— Et j’essaie de le lui épargner. Elle persiste pourtant à m’expliquer les méandres de la vie. Ses buts et ses intérêts. À quel point je suis incapable de la prendre en main. Elle suit l’exemple de son père, sur ce sujet. Et de sa mère. Que sait-elle de ce que je prends en main ? Elle ne regarde jamais mes mains. Thea doit apprendre à ranger sa langue dans sa poche. »

Cornelia rit.

« Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle. J’ai toujours fait preuve de respect envers mes aînés. »

Cornelia rit de plus belle. « C’est vrai ? Marin et vous étiez angéliques, dans votre relation ? »

Tante Nella soupire et se mure dans le silence. La pièce ne résonne plus que des mouvements des femmes, naturels et réguliers, tandis que leurs mains pétrissent la pâte et l’étalent dans les moules en étain.

« Cornelia », reprend sa tante, et cette fois, sa voix est empreinte d’une étrange hésitation, d’une gravité qui incite Thea à se pencher davantage dans l’escalier, « vous arrive-t-il de repenser à la miniaturiste ? »

À l’évocation de ce mot, Thea se fige. L’air autour d’elle semble se condenser. « Non », finit par répondre Cornelia, mais son ton est circonspect. « C’était il y a si longtemps.

— Mais j’ai parfois l’impression que c’était hier.

— Madame, pourquoi…

— Vous ne vous demandez jamais si elle n’est pas dans les parages ?

— Bien sûr que non.

— Si elle ne nous observe pas ?

— Madame…

— Car au bal des Sarragon – et – non, laissez-moi finir, même si je sais que vous direz que je suis folle, ou qu’il s’agit encore d’une lubie mélancolique – j’ai éprouvé une sensation des plus curieuses. » Tante Nella semble en extase. « Ce froid qui me parcourait le dos. Je l’ai senti, Cornelia – sur ma nuque, exactement comme avant, comme si on m’observait. Je vous le jure : je l’ai entendue prononcer mon nom.

— Pardon ?

— Je vous jure que je l’ai vue. »

Dans l’obscurité au-dessus d’elle, le cœur battant, Thea porte la main à sa propre nuque. Elle se rappelle comme elle a eu froid le long du canal, en chemin vers le Schouwburg, la chair de poule à la base de son cou. La certitude que Walter avait sans doute raison, quelqu’un l’observait. Mais qui est cette personne dont parle sa tante avec une telle admiration ?

« Elle n’est pas ici, Madame, dit Cornelia. Elle n’était pas au bal et elle n’est pas non plus au bord du canal. Elle n’est pas ici. » Cornelia hésite. « Et elle ne l’a peut-être jamais été.

— Si. Qui cherchiez-vous du regard, Cornelia, quand Thea est allée acheter de la brème ? »

Thea entend le soupir presque imperceptible de Cornelia. Elle repense à l’horreur de sa gouvernante à la réception du paquet, de la lettre, à son désir farouche d’en connaître l’expéditeur, le contenu. Des choses se sont produites dans cette maison, Thea. Avant votre naissance. Elle songe aux miniatures dans sa chambre, Walter et la maison dorée, cachées dans sa boîte. À celles du grenier, au-dessus d’eux : ses parents, dans leur minuscule perfection figée.

« Je vous l’ai dit, j’attendais Thea.

— Mais Cornelia, comment pouvez-vous savoir que la miniaturiste n’est pas revenue ? Nous arrivions à peine à l’apercevoir, à l’époque. »

Un tintement retentit lorsque Cornelia laisse tomber son couteau sur la table. « Je maudis le jour où mon Seigneur vous a offert ce cabinet miniature. Je le maudis de tout mon cœur. Madame Marin avait raison au sujet de ces effrayantes petites poupées, de leurs menaces et de leurs insinuations : nous n’aurions pas dû les faire entrer chez nous.

— Je sens sa présence, Cornelia. Je pense qu’elle est ici.

— Sottises. Pardonnez-moi, Madame, mais ce sont des sottises. Oubliez tout cela. Je croyais que vous ne vouliez pas ressasser le passé ? »

Cornelia reprend son couteau et se met à couper les légumes avec agressivité. Thea n’ose pas bouger. Une pensée lui traverse l’esprit : si c’est la miniaturiste qui a fabriqué tous ces objets, pourquoi Cornelia ne parle-t-elle pas à tante Nella du paquet qui a été livré ?

« Elle a peut-être appris ce que j’avais fait du cabinet de mon mariage, dit tante Nella. Elle sait comment je l’ai détruit. Et si elle venait se venger ?

— Doux Jésus, Madame. Ça suffit.

— Il m’arrive parfois, murmure tante Nella, de souhaiter de tout mon cœur qu’elle revienne.

— Vous ne devriez pas dire ça. Comment pouvez-vous dire une chose pareille, après tout ce qu’elle a fait ?

— Et qu’a-t-elle fait, à part me montrer qui j’étais vraiment ? Ces objets qu’elle m’a donnés étaient superbes, poursuit tante Nella. Vous vous souvenez du luth ? De la coupe de fiançailles, de la boîte de pâtes d’amande ? Elle m’a donné une vie que j’avais perdue, une vie qu’on m’avait promise.

— C’était une fouineuse, lâche Cornelia. Une sorcière.

— C’était un guide. Ma protectrice.

— Votre protectrice, répète Cornelia avec mépris.

— Je ne l’ai pas écoutée, et voyez le prix que nous avons payé. Je regrette de ne pas l’avoir écoutée. »

Cornelia soupire. « Tout cela est terminé. Vous devez faire la paix avec Otto, parler à votre nièce…

— Je dois vous dire quelque chose, l’interrompt tante Nella. Je dois vous faire un aveu.

— Un aveu ? » lâche Cornelia, la terreur palpable dans sa voix. Qui que soit cette miniaturiste aux yeux de tante Nella, elle est quelqu’un de totalement différent pour Cornelia.

« Je suis allée dans le grenier et j’ai ouvert le coffre de Marin.

— Je vous demande pardon ? souffle Cornelia. Mais nous ne sommes pas censés le faire. C’est pour Thea, quand elle sera prête. »

Thea agrippe la rampe d’escalier comme si sa vie en dépendait. D’en bas s’élève le son d’une laitue qu’on déchire avec férocité. Thea attend, retient son souffle, n’osant pas bouger tandis que les feuilles de salade atterrissent sur le bois ancien.

Le coffre appartenait à sa mère, évidemment, songe Thea, stupéfaite de ne pas l’avoir compris plus tôt. Évidemment. Elle se voit, ainsi que sa tante, toutes deux accroupies dans l’obscurité du grenier, devant le coffre, comme s’il s’agissait d’un autel. Elles l’ont fait chacune de leur côté, à l’insu de l’autre, chacune parcourant à tâtons la collection éclectique de Marin Brandt en quête de réconfort et de secours. Et voilà que la précieuse carte de Marin est exposée dans la vitrine d’un cartographe de la Raamstraat. Au moins, sa miniature repose toujours dans sa dernière demeure, aux côtés du père de Thea.

« J’en ai retiré la miniature du bébé, dit tante Nella.

— Madame. » Cornelia paraît horrifiée. « Pourquoi avez-vous fait une chose pareille ?

— Parce qu’Otto n’est pas le seul à vouloir garder Thea près de lui.

— Je ne pense pas que ce soit l’unique raison. Pas venant de vous. L’avez-vous remise en place ?

— Non.

— Vous voulez faire réapparaître la miniaturiste.

— Je ne peux pas la faire réapparaître, Cornelia.

— Alors pourquoi n’avez-vous pas rangé le bébé ? siffle Cornelia.

— Parce que je voulais retrouver la sensation d’avoir quelqu’un à côté de moi », siffle tante Nella en retour.

Cornelia lâche un rire forcé. « Vous croyez encore qu’elle résoudra tous nos problèmes. » Elle marque une pause. « Je vais devoir en parler à Otto.

— Certainement pas.

— Nous devons être sur nos gardes. Ces choses-là sont dangereuses. Elles ne nous ont jamais apporté de bonheur.

— Elles m’ont rendue heureuse, rétorque tante Nella. Je les admirais et je n’aurais pas dû m’en débarrasser. Elles étaient à moi, Cornelia. Mon histoire. Quelque chose d’unique. Quand elle me les envoyait, j’avais l’impression que quelqu’un comprenait enfin ce qui m’arrivait, que quelqu’un voyait enfin clairement la situation. Je me languis de cela. » Elle hésite. « Car, à dire vrai, je me sens terriblement seule. »

La voix de sa tante est empreinte d’un tel chagrin, d’un tel désir et d’une telle douleur que les yeux de Thea s’embuent de larmes. Elle les frotte d’un geste furieux en entendant sa tante se mettre à pleurer. Le voilà, son véritable aveu, et Thea ne supporte pas de l’entendre. Elle s’éloigne à reculons de l’escalier, priant pour que le plancher ne grince pas, qu’elle puisse échapper à cette conversation sans être remarquée.

Dans sa chambre, la porte verrouillée, Thea s’assied devant les deux miniatures. Elle tient Walter dans son poing et le serre, comme si son geste pouvait inciter l’homme qu’elle aime à des actions plus décisives. Elle caresse ses cheveux, regrettant leur tendresse plus simple d’autrefois, avant l’arrivée de Jacob et de ses projets, avant la menace de la lettre et, à présent, des intentions de cette miniaturiste. Elle pose la petite maison dorée au creux de sa paume et la contemple tandis que la lumière du mois de mars filtrant par la fenêtre la pare d’un faible éclat. De quelle maison s’agit-il ? s’interroge Thea, et pourquoi me l’a-t-on envoyée, si c’est ma tante qui cherche la miniaturiste, et pas moi ?

Alors qu’elle scrute ces objets dont elle ne comprend pas la signification, c’est la solitude de sa tante qui l’affecte plus que tout. Son intensité s’insinue dans son sang et dans son esprit, comme une étrange potion qu’elle n’a encore jamais bue mais dont le goût lui est curieusement familier. Tante Nella avait un cabinet de miniatures. Un cadeau de mariage qu’elle a détruit. Cornelia, vous arrive-t-il de repenser à la miniaturiste ? De toute évidence, cela arrive à tante Nella. Sa demande plaintive, son aveu. Le bébé qu’elle a repris au passé afin de se réconforter dans le présent.

Il suffit de regarder ces miniatures pour comprendre combien elles peuvent influencer quelqu’un, et Thea rejoint la foi de tante Nella en leur importance. Elle comprend son désir de les respecter et de les considérer comme des objets supérieurs à la somme de leur beauté. Thea est surprise de découvrir que sa tante et elle peuvent partager de tels sentiments. Mais alors que Thea contemple Walter et la petite maison, elle n’y décèle aucune leçon particulière. Elle refuse d’envisager l’idée qu’à l’intérieur des membres minuscules de Walter, ou sur sa palette monochrome, ou entre les quatre murs de la petite maison dorée impénétrable puisse reposer un message codé qui la guiderait loin de ces eaux troubles. Mais elle refuse également la conviction de Cornelia qu’il puisse y avoir un maléfice dans ces objets, qui que soit cette miniaturiste. Car à n’en pas douter, songe Thea qui range à nouveau les miniatures dans sa boîte secrète avant de la fermer à clé, rien d’aussi beau ne pourrait être mauvais.

OceanofPDF.com