La maison dorée
Chapitre 23
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La fin du mois de mai apporte une véritable chaleur, le soleil s’élève plus haut au-dessus des toits, donnant aux pignons des nuances d’un blanc craie contre le bleu céruléen. La marjolaine, l’oseille et la ciboulette poussent en abondance sur le rebord de la fenêtre de la cuisine et Lucas s’adonne enfin à de vrais bains de soleil sur le perron, se tournant d’un flanc sur l’autre de l’aube à la fin de l’après-midi. On sort de leurs abris les barges et les bateaux étincelants, on leur applique des couches de peinture fraîche. On lève les voiles, on rembourre et on recoud les coussins des assises, et les Amstellodamois reconnaissants, sur leurs embarcations, savourent à nouveau les présents de Dieu. Les journées rallongent. On remise les manteaux de printemps dans les coffres et on remonte les manches jusqu’aux coudes. Les fruits et les légumes du marché changent, en prévision des recettes estivales ; mâche et radis, cerises précoces – et toutes les domestiques et cuisinières au marché s’accordent avec Cornelia pour dire que les saumons et les lapins semblent plus charnus. Plus de chair à en retirer sous le couteau ! On ressort des garde-manger les conserves hivernales de coings et de cornichons que l’on expose sur les tables, une nouvelle preuve des récompenses glanées lorsque l’on se prépare convenablement. Lorsque l’on fait preuve de patience et de prévoyance, que l’on pense avec amour à l’avenir de son âme, que l’on surmonte les privations avec la certitude que le temps de l’épanouissement reviendra.
L’ondertrouw a été signé à la Vieille Église, le pasteur a été consulté. La future mariée se prépare, résolue face à son avenir, et sa famille relève le défi avec elle. C’est Nella qui cherche un fleuriste à la lettre F de la Liste de Smit, un dénommé Hendrickson dont l’arrière-grand-père avait fait fortune pendant la fièvre des tulipes quelque quatre-vingt-dix ans plus tôt. Les Hendrickson travaillent toujours dans le commerce floral car les descendants ont laissé l’argent leur filer entre les doigts – « comme de la soupe à travers une écumoire, Madame ».
Hendrickson, qui se présente à la maison avec un ouvrage recensant en peinture les fleurs qu’il possède, propose du chèvrefeuille pour symboliser les liens amoureux, des pivoines et des roses car celles qu’il fait pousser sont magnifiques à cette époque de l’année, il en force la floraison sous une chaleur artificielle et elles auront belle allure en bouquet entre les mains de la mariée. Il dit cela en baissant les yeux vers les mains de Thea, poings serrés comme deux bulbes d’hiver.
Ce que Hendrickson ne mentionne pas, mais que Nella imagine, c’est que leurs couleurs vives – rose intense, rouge sang – détourneront l’attention, avec un peu de chance, du visage blême, de sa minceur permanente, et du fait qu’ils n’ont pas de quoi acheter de nouveaux coupons de tissu pour une robe de mariée. Thea portera sa vieille robe d’apparat rouge rubis, trop courte aux manches. Nella se demande s’ils peuvent se permettre d’acheter une coupe de fiançailles.
« Une coupe de fiançailles ? lance Cornelia. Ne croyez-vous pas que n’importe quelle coupe fera l’affaire, du moment que les fiancés y boivent ? »
Nella repense à son propre mariage et à l’absence de coupe – elle avait demandé par écrit à la miniaturiste qu’elle lui en fournisse une, afin de pouvoir vivre son fantasme en modèle réduit, et la miniaturiste s’était exécutée. « Elles sont importantes, Cornelia. Cela fera partie de son héritage.
— Que Thea sera obligée de vendre d’ici vingt ans ?
— Cornelia, ça suffit. L’histoire ne se répétera pas. »
Cornelia désapprouve toujours cette union, mais la fierté passe avant la colère. Quatre jours après la visite de Nella et Thea chez Jacob, le futur marié vient dîner et Cornelia prépare un festin encore plus élaboré que le premier, qui lui avait déjà demandé tant d’efforts. Elle cuisine un énorme saumon entier, cuit dans le beurre et pané dans une chapelure de muscade et de macis pilé, de jeunes anguilles à l’oseille et au cerfeuil dans une sauce aux œufs crémeuse, des asperges au beurre et au poivre, une salade de céleri, des crêpes aux groseilles, le tout arrosé des reliquats de vin de Madère conservé depuis l’anniversaire de Thea.
« Il veut m’épouser, Cornelia, dit Thea. C’était inutile de dépenser toute ma dot au marché. »
Dans son for intérieur, Nella se demande si Cornelia n’essaierait pas de tuer cet homme par un excès de beurre.
Quand Jacob se présente au dîner, Otto le reçoit de façon civile mais sans chaleur. Nella devine l’appréhension de sa nièce. La peur qu’éprouve Thea à l’idée de décevoir son père est une crainte que Nella connaissait bien, autrefois, mais elle comprend aussi son désir de quitter la maison du Herengracht, dont les habitants ne regardent qu’en arrière depuis si longtemps.
Thea pense que sa tante ne connaît rien à la jeunesse, à ce que l’on éprouve à espérer que sa vie commence mais, alors que sa nièce attend nerveusement dans le vestibule, que Jacob retire son chapeau et balaie l’air d’une révérence, Nella se sent clouée sur place par le souvenir de son propre passé. Elle aussi s’était tenue dans ce même vestibule, soupirant après son mari, désirant plus que tout qu’il l’aide à commencer sa vie à elle.
Il n’y a eu aucune dispute, aucun refus de la part du père de Thea au sujet des noces à venir et, si l’accueil qu’il offre au futur mari n’a rien de chaleureux, il n’est pas non plus totalement hostile. Otto a bien cherché des solutions pour éviter ce mariage, mais s’y résout désormais d’un air sombre, puisque c’est la volonté de Thea. Il ne veut surtout pas que sa fille se détourne de lui, et Nella perçoit cette lutte intérieure, ces expressions momentanées d’incrédulité qu’il masque avec une habileté bien rodée. Certains jours, elle se sent responsable de son mécontentement, mais elle songe ensuite à tout ce qui attend Thea et elle demeure convaincue qu’ils agissent comme l’aurait voulu Marin.
Au début du dîner, la conversation est guindée, dirigée en grande partie par Nella. Cornelia sert les plats sans cérémonie sur la nappe comme si elle jetait de la pâte. Si Jacob s’en rend compte, il n’émet aucune remarque. Ils évoquent l’imminence des fêtes de la haute société amstellodamoise, les folies nautiques de l’été au milieu des volées de mouettes, ce qui se passe à la Bourse. Ils ne corrigent pas Jacob lorsqu’il interroge Otto sur les affaires de la VOC et sur son emploi à la compagnie. Nella émet quelques commentaires sur le pasteur Becker à la Vieille Église, sa récente nomination à ce poste, sa jeunesse relative, et s’interroge sur la date à laquelle ils devraient aller lui parler. Quand elle propose d’y aller le lendemain, Jacob répond que c’est une excellente idée.
Nella voudrait pourtant parler de tout autre chose. Pourquoi Thea ? Pourquoi nous ? Que pensez-vous de nous, je vous prie ? Mais il n’est pas prudent de l’interroger, pas encore. Elle ne peut pas poser ces questions avant le mariage. Elle se convainc qu’elle veut des réponses car il y a trop d’éléments douteux dans cette situation et qu’elle veut s’assurer, une bonne fois pour toutes, que Jacob est un homme raisonnable. Mais il y a quelque chose en elle de bien plus obscur, qu’elle ne souhaite pas analyser : elle cherche l’approbation du jeune homme. Elle veut être intégrée à son cercle, quel qu’il soit, mais l’objectif de ce dîner est de se comporter comme si elle s’y trouvait déjà.
Dans le salon vert pâle de Jacob, elle s’était montrée franche. « Nous n’avons pas la fortune d’une famille comme les Sarragon », avait-elle expliqué en songeant aux économies qu’ils avaient réalisées pour l’héritage de Thea et grignotées par l’entretien de la demeure, et l’absence de salaire d’Otto. « Nous ne vous embarrasserons pas, avait-elle continué, mais…
— La richesse matérielle ne fait pas tout, Madame, avait-il rétorqué. La conversation, la jeunesse, la beauté, l’intelligence. Voici des atouts auxquels un homme peut attacher une grande valeur. »
Nella s’était sentie gênée : concentrée sur le dénuement financier de sa nièce, elle n’avait pas assez évoqué ses charmes personnels. C’était le contraire de ce qu’elle avait fait dans la loge du Schouwburg mais, cette fois-ci, elle était troublée. Elle ne cessait de penser à l’affirmation de Thea, murmurée juste avant qu’elles ne frappent à la porte de Jacob : C’est vrai que je n’aime pas Jacob. Thea est obsédée depuis longtemps par l’amour et Nella l’a déjà réprimandée. Mais peut-être est-ce une sage obsession ? Peut-être est-ce l’expression d’un doute plus profond, dont Nella devrait être consciente ?
L’heure, toutefois, n’est plus à ces méditations, certainement pas autour de cette table, couverte de mouchetures de sauce de saumon et d’anguilles. Le mariage flotte dans l’air, à présent, et l’argent aussi. Si seulement Caspar pouvait préparer une décoction, songe Nella, qui ferait naître l’amour véritable.
Quand les crêpes ont été mangées, les deux hommes s’enferment dans le bureau d’Otto afin d’établir les termes du contrat. Ils y restent une heure, un entretien bien plus long que celui de Nella et de Thea avec Jacob.
À mesure que les minutes passent, Thea s’agite visiblement. « Et si Papa lui dit non ? Et s’il lui dit qu’il ne peut pas m’avoir comme épouse ?
— Il ne ferait jamais cela. »
Cornelia, qui débarrasse les assiettes, les empile sur son bras à grand bruit. « Peut-être que si ?
— Et que se passerait-il alors ? rétorque Nella d’un ton sec. Nous repartirions de zéro. Un nouveau mois de janvier. »
Cornelia souffle, portant une impressionnante offrande de restes éparpillés à Lucas qui attend en bas. Thea ne cesse de triturer sa serviette tachée. Nella voudrait trouver des paroles rassurantes mais les mots lui manquent. Elle est fatiguée. Il y a encore un bouquet de mariage à payer, un pasteur à consulter, un autre festin à préparer, si vite après celui-ci.
Les femmes entendent la porte s’ouvrir et se lèvent d’un seul bond avant de se rendre dans le vestibule. Le visage de Jacob n’est plus aussi détendu ; il paraît grave, comme s’il venait de recevoir une lourde responsabilité. Il s’incline. « Mesdames, il est tard et je vous ai retenues trop longtemps.
— Mais nous vous verrons demain ? demande Nella. Pour aller consulter le pasteur ? »
Jacob semble surpris ; elle sait qu’elle s’est exprimée d’un ton plus plaintif que prévu. Il jette un coup d’œil à Thea. « Bien sûr », dit-il en prenant la main de sa future épouse ; Thea demeure immobile comme une poupée de cire devant pareille marque d’affection.
Nella ouvre la porte, laissant entrer la douceur de l’air. Jacob leur souhaite le bonsoir et ils écoutent le bruit de ses pas s’éloigner dans la nuit. Après son départ, Thea prend congé pour aller retrouver Cornelia à la cuisine. « Il faut que je vous parle, murmure Otto. Dans le bureau.
— Pour quelle raison ?
— Suivez-moi. »
Nella entre rarement dans cette pièce. Elle contient peu de souvenirs heureux, c’est là que Johannes se retirait pour échapper à ses devoirs conjugaux. C’est là qu’elle avait essayé de se faire aimer de lui. Une petite pièce qu’Otto maintient ordonnée, les livres de comptes de la maisonnée empilés en hautes tours, la grille de l’âtre toujours propre et brossée.
Il la fait entrer en silence et referme la porte. Il se dirige vers son fauteuil de l’autre côté du bureau et s’y assied pesamment. Il fait signe à Nella de prendre place sur la chaise libre. « Il en veut davantage, annonce-t-il.
— Davantage de quoi ?
— D’argent, Petronella. »
Nella, se tenant encore sur le seuil, le dévisage. Elle a le feu aux joues. Jacob avait-il prévu depuis le début de s’engager dans un duel financier ?
« Vous ne vous y attendiez pas ? » demande Otto, une pointe de triomphe dans la voix.
Peut-être s’est-elle montrée naïve, car telles sont les mœurs d’Amsterdam : Jacob n’avait prévu de discuter de chiffres qu’une fois dans le bureau d’Otto. Leur conversation dans son salon n’avait été qu’un prélude, une faveur condescendante accordée au sexe faible.
« Jacob est avocat, il possède une maison neuve sur le Prinsengracht, dit-elle d’un ton aussi léger que possible. Il doit bâtir sa vie. On ne peut guère être surpris.
— Au contraire, rétorque Otto. Compte tenu du portrait élogieux que vous persistez à peindre de lui, je suis extrêmement surpris, à vrai dire. Vous m’aviez donné l’impression que Thea n’avait pas de prix à ses yeux. Qu’il la prendrait avec quelques poêles en étain de Cornelia. C’est manifestement faux.
— Je lui ai expliqué ce que nous possédions. Il m’a affirmé que c’était suffisant.
— Il mentait.
— Il ne mentait pas. Que lui avez-vous dit, Otto ? Qu’avez-vous dit ?
— Je lui ai simplement demandé avec quel sérieux il considérait Thea. Et à présent, nous sommes fixés. »
Nella sent la panique la gagner. « Thea souhaite vraiment ce mariage. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour qu’il ait lieu.
— C’est bien ce qui m’inquiétait.
— Jacob ne se comporte qu’en homme d’affaires raisonnable.
— Ah. Un homme d’affaires raisonnable. »
Nella vient s’asseoir sur la chaise en face de lui. « Combien veut-il ? »
Otto se penche sur le bureau et joint ses mains par le bout des doigts. « Ce qu’il veut, ce qu’il demande, c’est cent mille florins. »
Nella en perd le souffle. « Pardon ?
— Payables avant la cérémonie de mariage.
— C’est impossible.
— Je vous l’assure. C’est ce qu’il demande.
— Cent mille florins ? » Elle prend une profonde inspiration. « Nous sommes arrivés jusqu’ici. Nous sommes si proches du but. Il faudra vendre cette maison. »
Il s’adosse à son fauteuil. « Ah. Voilà que vous souhaitez vendre la maison.
— Vous m’avez dit que vous l’aviez fait estimer, pour les ananas. C’est pour votre fille, à présent. C’est notre dernière chance. Je sais que vous le comprenez.
— La maison est à mon nom, décrète Otto. Et j’agirai comme bon me semble. Le 9 juin approche à grands pas, Nella. À quelle vitesse croyez-vous que je puisse vendre une demeure sur le Herengracht ?
— Avec Jacob comme beau-fils, nous obtiendrons une adresse encore plus prestigieuse. Une demeure en échange d’une autre. Thea profitera peut-être même d’une part dans une propriété de Leyde.
— Mais où vivrons-nous ? Vous et moi, et Cornelia ? Dans le grenier de van Loos sur le Prinsengracht ? Dans une hutte en bordure d’un champ de Mme van Loos ?
— Nous trouverons un logement. Un logement plus petit. Où la poussière et les mauvais souvenirs ne s’accumuleront plus.
— Non, tranche Otto. Je veux vivre dans cette maison. Mais… » Il porte la main à sa joue. « J’ai proposé une autre solution à votre jeune homme. »
Nella commence à se hérisser, craignant qu’Otto n’aborde le sujet d’Assendelft, bien qu’elle lui ait répété maintes et maintes fois de ne pas y toucher. « Otto…
— Ce n’est pas Assendelft », soupire-t-il.
Elle le dévisage, ébahie, effrayée de ce qu’ils pourraient bien posséder qui étanche la soif de Jacob.
« Je ne veux pas quitter cette maison de mon vivant, dit Otto. Mais je lui ai proposé que la maison lui revienne à ma mort. »
Nella est stupéfaite. Son esprit se démène pour comprendre toutes les implications de cette décision. Quelque chose, dans la transaction proposée par Otto, l’étonne bien davantage que la somme exigée par Jacob. « Mais qu’adviendra-t-il de moi, de Cornelia, si nous vous survivons ?… »
Otto la fait taire d’un geste de la main. « Jacob veut cette maison, Nella. Ne me dites pas que vous ne l’avez pas remarqué à son regard, à l’instant même où il est entré. Il sera sans doute prêt à attendre vingt ans pour en devenir propriétaire. Peut-être plus longtemps, peut-être moins : mais il sait, je pense, que sa patience sera récompensée. » Il croise les bras, l’air sardonique. « Serez-vous disposée à quitter les lieux si je décède avant vous, au nom de ce glorieux mariage ? »
Nella se remémore la première visite de Jacob, son regard englobant les proportions de chaque pièce. Permettez-moi d’affirmer, avait déclaré Jacob, que c’est une des plus merveilleuses maisons de cette ville. Un joyau caché. Otto lui avait prêté plus d’attention qu’elle n’avait cru.
« Je crois que vous vous laisserez convaincre quand vous aurez entendu la suite, poursuit Otto, absorbé par ses projets. Afin de sécuriser cet héritage promis et la garantie d’un mariage pour Thea, la dot a été réduite à vingt mille florins.
— Il est prêt à accepter un cinquième de sa demande initiale ?
— Cette maison a une grande valeur, Petronella. De son côté, Jacob nous versera des mensualités de deux cents florins, et ce dès le lendemain du mariage, et à Cornelia un subside de trente florins. Nous les économiserons et je pense qu’elles couvriront vos dépenses si je venais à mourir. J’ai également convaincu Jacob de contribuer à l’entretien de son futur héritage : notamment nos sols, nos murs et notre isolation, tout ce qui permettra de garder cette maison intacte.
— Vous avez été prévoyant.
— C’est ma fille. Jacob est facile à déchiffrer. S’il veut tout cela, il devra payer le prix. Il ne pourra prétendre à cet héritage – cette maison – qu’après le mariage et, en pratique, qu’après ma mort. J’ai accepté de verser les vingt mille florins avant la cérémonie. Ainsi, les deux parties sont satisfaites de la situation. » Otto s’interrompt et observe longuement sa vieille amie. « Ce qui était depuis le début, j’imagine, une de vos principales ambitions en arrangeant ce mariage. »
Nella est abasourdie. « Ce sont les usages de cette ville.
— Effectivement. Un jour, Jacob possédera une maison qui vaudra bien plus d’un demi-million de florins et Thea bénéficiera de sa valeur, et de ses investissements pour entretenir la bâtisse. Quant à vous, je l’espère, vous aurez de nombreux florins qui vous soutiendront dans vos vieux jours.
— Et… où allons-nous trouver ces vingt mille florins ? demande-t-elle.
— Nous ferons un emprunt, en donnant cette maison en gage.
— Cette maison ? » Elle n’arrive pas à croire qu’Otto prenne un tel risque afin de satisfaire les souhaits de Thea. « Jacob s’y opposera forcément.
— Elle m’appartient, libre à moi d’en faire ce que je veux jusqu’à ma mort.
— Comment pourra-t-on rembourser un tel emprunt ? Quels termes vont-ils nous proposer ? Sur quelle durée ? Il s’agit de vingt mille florins.
— Nous rembourserons par mensualités. Nous pourrons négocier les termes. Nous pourrons utiliser les versements qu’il nous fera. »
Elle fait le calcul dans sa tête. « Mais même si nous utilisions la totalité des versements mensuels de Jacob, il nous faudrait neuf ans pour rembourser les vingt mille florins, et c’est sans compter les intérêts. »
Il hausse les épaules. « Nous ne rembourserons pas aussi vite. Nous répartirons les versements sur la durée. Sur des années. Nous assumerons la dette.
— Mais…
— Ce n’est pas une solution idéale, Nella. Mais après ma mort, au moins, cela deviendra le problème de Jacob. » Il soupire. « Entre-temps, peut-être que je trouverai un nouvel emploi ?
— Jacob pourrait nous intenter un procès. S’il arrive quoi que ce soit, Otto, ce sera notre fin. Vous n’avez pas de travail, où trouverons-nous…
— Nella. J’ai pris ma décision. Je ne perdrai pas cette maison si je peux l’éviter. Les établissements de crédit sont aujourd’hui tenus par les petits-fils des hommes avec qui Johannes et moi traitions à l’époque. Je ferai de mon mieux pour négocier un taux d’intérêt convenable. »
Nella sent les larmes lui monter aux yeux. C’est un tel risque. Elle est dos au mur, défaite, mais, quand elle regarde Otto, elle voit qu’il éprouve la même chose. Ils sont liés une fois encore par un secret, c’est un sentiment familier, comme à l’époque où Johannes avait disparu, puis Marin, et que tout semblait désespéré.
« Thea ne devra jamais être au courant, murmure-t-elle.
— Jamais. Enfin, je n’ai aucune intention de lui en parler. Et gardons aussi Cornelia en dehors de tout cela.
— Entendu. » Elle hésite. « Je sais que vous êtes en colère contre moi. »
Otto baisse les yeux. « Je suis surtout fatigué. Si c’est véritablement ce que souhaite Thea, et il me semble que c’est le cas, alors c’est ce que nous allons faire. Une maison pour mon enfant. Des briques, mesurées et estimées, pour l’avenir de Thea. » Il lève la tête vers Nella et soutient son regard. « C’était peut-être écrit depuis le début ? »
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