La maison dorée
Chapitre 5
5
Thea pressent les ennuis dès qu’elle franchit le seuil de la porte. Elle s’attend à voir Cornelia apparaître, à s’entendre réprimander pour son retard, mais personne ne vient. L’atmosphère est lourde, non pas de l’agitation coutumière lors des préparatifs d’un bal, mais d’un sentiment pesant, presque menaçant.
« Il y a quelqu’un ? » s’écrit-elle depuis le vestibule, son instinct incapable de localiser le reste de sa famille.
La porte du salon s’ouvre et Cornelia en émerge à la hâte, refermant aussitôt derrière elle. « Venez, dit-elle avant de traverser le carrelage noir et blanc. À l’étage. Il faut que l’on vous prépare. » Elle regarde la robe prêtée à Thea, son ourlet rallongé qui frôle le carrelage. « Vous comptez vraiment porter ça ? J’ai déjà préparé votre toilette…
— Cornelia. » Thea incline la tête en direction du salon. « Que se passe-t-il là-dedans ?
— Rien qui doive vous inquiéter. » Mais le visage de Cornelia, pâle et tiré, clame le contraire.
Thea s’approche à grandes enjambées de la porte du salon. « Attendez », siffle Cornelia avec une telle autorité et une telle urgence que Thea obéit. Une vibration de terreur naît dans son estomac et se répand vers sa poitrine. Elle songe un instant que Walter et elle ont peut-être été surpris, qu’elle aura bien plus d’ennuis qu’elle ne pouvait l’imaginer. Mais, à n’en pas douter, sa tante serait déjà sortie en trombe à sa rencontre, son père sur ses talons, muet d’indignation.
« Il y a eu des nouvelles, dit Cornelia.
— Quelles nouvelles ? Nous ne recevons jamais de nouvelles. »
Cornelia passe sa main usée par le travail sur son front. « Si vous devez vraiment entrer dans le salon, et je sais bien que je ne pourrai pas vous en empêcher…
— C’est vrai. J’ai dix-huit ans, à présent…
— Je le sais. Mais si vous devez vraiment entrer, soyez douce. »
C’est une consigne surprenante. Pourquoi Thea devrait-elle être douce, quand c’est à elle que l’on fait des mystères ? « M’arrive-t-il de ne pas être douce ? » demande-t-elle.
Cornelia lui décoche un regard dur.
« Quelqu’un est mort ? » lâche Thea, qui commence à perdre patience. Bien qu’elle soit incapable d’imaginer qui pourrait l’être. À l’exception de Walter, elle n’a personne à perdre.
Rien qu’un instant, Cornelia ferme les yeux. « Contentez-vous d’entrer, dit-elle. Même si je doute que votre père me remercie. » Elle se retire d’un pas précipité par l’escalier qui descend à la cuisine.
Les sensations étourdissantes des heures précédentes au théâtre sont réduites à néant. Thea veut s’y accrocher mais c’est impossible, dans une maison pareille. C’est presque comme si elle n’avait jamais reçu le cadeau d’anniversaire de Walter. Ça lui est insupportable. Pourquoi sa famille doit-elle toujours tout gâcher ?
Elle laisse la robe dorée de Rebecca sur la chaise devant le salon et entre. Son père est assis d’un côté de l’âtre éteint et la pièce caverneuse est glaciale. Sa tante est debout de l’autre côté du manteau, le visage fermé. Elle lève les yeux, surprise. « Thea ? Pourquoi n’es-tu pas encore prête ?
— Qui est mort ? demande Thea. On ne peut pas se rendre à un bal si quelqu’un est mort.
— Personne n’est mort, répond son père. Du moins, pas encore, ajoute-t-il dans un soupir.
— Papa ? » interroge Thea d’un ton plus doux, se rappelant le conseil de Cornelia.
« Approche, mon enfant. » Il lui tend la main. Thea s’avance vers lui et la prend dans la sienne. « Ce n’est rien qui doive t’inquiéter.
— Cornelia me l’a déjà dit et je ne la crois pas.
— Tu as bien raison, intervient sa tante en s’asseyant de l’autre côté de la cheminée. Otto, dites-lui. Vous ne pouvez pas le lui cacher.
— Je n’avais pas l’intention de lui cacher quoi que ce soit, rétorque-t-il d’un ton sec. Mais c’est l’anniversaire de ma fille, Petronella.
— Papa, tu me fais peur. »
Il lève les yeux vers elle. « Il n’y a pas lieu d’avoir peur. C’est une affaire qui peut être résolue. Et de quelle affaire s’agit-il ? J’ai perdu mon emploi à la VOC.
— Comment ? Tu es parti ? »
Son père semble peiné. « J’ai été congédié. »
L’espace d’un instant, Thea ne parvient pas à comprendre. Congédié ? Comment est-ce possible ? Aussi loin qu’elle se souvienne, son père a travaillé dans la compagnie la plus célèbre de la ville. C’est un bon employé, et même très bon, quinze ans à réaliser les inventaires des navires en provenance de l’Orient. Noix de cajou, sel, cannelle, clous de girofle, soie et coton, cuivre, porcelaine, argent, or et thé – Thea les connaît tous, un lexique amstellodamois bien spécifique, celui des articles luxueux et des nouveautés qui affluent sous le nez de son père, triés par ses mains expertes.
Elle baisse les yeux vers lui, son père si travailleur et si dévoué, les paumes tournées vers le ciel comme pour y trouver les réponses dans les lignes de ses mains. « Je ne comprends pas, dit-elle.
— Ils disent que je suis trop vieux.
— Trop vieux ? » Thea se remémore avec culpabilité ses pensées matinales, lorsqu’elle l’a vu dans ses vêtements de nuit. Elle voudrait tant pouvoir les effacer. « Tu n’es pas trop vieux.
— Ils disent que je suis plus lent que les autres. »
Tante Nella émet un son dégoûté.
Prise d’un léger étourdissement, Thea sent sa gorge se serrer. Son père est devenu autre chose que son père : il est désormais la cible de critiques. C’est un constat désolant. Elle voudrait courir à la VOC et crier au visage de quelqu’un. Elle tourne le regard vers sa tante, qui paraît plus résignée qu’elle, mais maussade.
« Certains des hommes avec qui tu travailles ont pourtant le même âge que toi, rétorque Thea. Bert Schippers – il est extrêmement vieux. Il y en a qui ont déjà la soixantaine.
— Un argument que j’ai avancé, moi aussi », lâche sa tante.
Cornelia entre et se poste dans un coin de la pièce, l’air malheureux. « Quelqu’un a faim ?
— Je ne pensais pas que cela se produirait, dit Otto. J’aurais dû m’y attendre. Ils ne me confiaient plus que les plus petites transactions. Les livraisons les plus anodines. Rien d’important, en dépit de mon expérience.
— Les hommes vont et viennent comme la marée, à la VOC, remarque Cornelia. Tu y es employé depuis longtemps. »
Il tourne la tête vers elle. « Plus maintenant.
— C’est scandaleux, déclare tante Nella avant de se lever et de plaquer la paume de sa main sur le manteau de la cheminée. Toutes ces promesses d’ambition et de volonté récompensées que la VOC – et toute notre république, même – se plaît à faire miroiter, quand la ville ne récompense en réalité qu’une poignée d’hommes issus des bonnes familles.
— Les bonnes familles, répète le père de Thea. C’est une façon de voir les choses. »
Un long silence s’installe. Ils contemplent tous les quatre un avenir devenu subitement plus qu’incertain. Comme si les cordes qui les retenaient avaient été tranchées et serpentaient loin d’eux, laissant Thea et les siens dériver en des eaux inconnues, sans le moindre sens de l’orientation. Elle sait ce que son père refuse de lui dire – que ce renvoi n’a sans doute rien à voir avec son âge, ni la cadence de son travail, ni le fait qu’il n’est pas issu d’une bonne famille. C’est une façon de voir les choses. L’expression de son visage, si épuisée, dévoile tout à Thea. Elle sait que sa famille a voulu la protéger des regards appuyés et des commentaires, au fil des ans. Leur espoir que Thea ne les remarque pas était presque pitoyable. Elle aimerait parfois qu’ils disent simplement la vérité, au lieu de prétendre que non, les gens ne tendaient jamais la main vers ses cheveux, ne s’interrogeaient pas sur ses origines ou sur son apparence malgré son accent amstellodamois impeccable. L’âge d’Otto Brandt n’est probablement pour rien dans la suppression de son nom dans le grand livre de la VOC. Ils ne le sauraient sans doute jamais.
« Bien, dit-elle. Je suis certaine que tu trouveras un autre poste. »
Personne ne répond. Son père rive son regard dans l’âtre.
« Thea, j’ai posé ta robe sur ton lit, dit sa tante d’une voix tendue. Va donc te préparer. »
Cornelia ouvre la porte du salon et fait signe à Thea de la suivre. Thea toise sa tante d’un air incrédule. « Nous y allons malgré tout ?
— Nous avons plus que jamais besoin du réseau des Sarragon.
— Mais…
— Thea, je t’en prie. Fais ce que demande ta tante », tranche son père.
Thea déteste quand ils se rangent tous les deux du même côté. Elle n’arrive pas à croire qu’ils soient prêts à s’infliger – et à lui faire subir à elle – la farce de cette soirée. Fulminant de rage, elle se remémore néanmoins les exhortations de Cornelia à la douceur, et elle se penche pour déposer une bise sur la joue paternelle. Elle referme la porte derrière elle et fait mine de suivre Cornelia, qui a déjà gravi l’escalier vers sa chambre, sûrement pour malaxer entre ses doigts la pommade de cire d’abeille qu’elle appliquera sur les boucles de sa protégée. Mais Thea revient à pas de loup vers le trou de la serrure et se penche afin d’écouter ce que son père et sa tante refusent de dire en sa présence.
« Mais pourquoi maintenant ? demande tante Nella. Après tant d’années ? C’est criminel de vous traiter de la sorte.
— Il y a un nouveau contremaître. Le vent semble avoir tourné. Ils attendaient de le faire. Ce pourrait être un millier de raisons. Aucune ne m’intéresse. Aucune n’est valable.
— Otto, qu’allons-nous faire ? Sans votre salaire, je ne vois pas…
— Je trouverai quelque chose. » Son père semble souhaiter que tante Nella se taise.
« C’est une bonne chose que nous allions au bal », déclare-t-elle. Ses souliers claquent sur le parquet du salon tandis qu’elle fait les cent pas. « Vous êtes d’accord, n’est-ce pas ? Vous en comprenez l’intérêt, surtout après un jour comme celui-ci ?
— Petronella, n’utilisez pas ce malheur pour servir vos desseins. Ma situation à la VOC n’a rien à voir avec Thea.
— Elle a tout à voir avec Thea. »
D’un air malheureux, Thea voit à travers le trou de la serrure son père se prendre la tête entre les mains. « Dans des jours comme celui-ci, dit-il, on me punira de dire cela, mais je suis heureux que Marin n’ait pas survécu pour connaître une telle honte. »
Thea s’agrippe au chambranle de la porte. Elle ne peut supporter de les voir ainsi, de les entendre se disputer à son sujet, d’entendre son père prononcer de telles paroles à propos de sa mère. Elle voulait les écouter parler de Marin Brandt, mais pas dans ces circonstances. Son souhait d’anniversaire a été exaucé, d’une manière cruellement déformée. Et quelles sont donc les intentions de sa tante ?
Thea voudrait s’élancer vers son père, lui promettre qu’elle se chargera elle-même de lui trouver un nouvel emploi, qu’elle s’en trouvera un aussi. Mais au fond de son cœur, elle a conscience que rien de tout cela n’est possible. Ces choses-là ne sont pas de son ressort. Elle est submergée par un sentiment d’impuissance. Elle contemple par le trou de la serrure un monde sous-marin. Elle ne peut pas entrer dans la pièce et les aider car elle ne pourrait pas y respirer.
Une main sur son bras. Thea se tourne et découvre Cornelia face à elle, le visage plus que sévère, qui prend la robe dorée de Rebecca sur la chaise où Thea l’avait laissée tomber. « Thea, venez, chuchote-t-elle.
— Mais…
— Non. C’est l’heure de vous préparer. Vous en avez bien assez entendu. »
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