La maison dorée
Chapitre 32
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Dans le rêve de Thea, le cheval fait trembler le sol, vibrer son crâne, ses sabots font un vacarme comme elle n’en a jamais entendu en ville, plus assourdissant que l’orage qui avait ravagé les toits quand elle était petite. L’animal approche, martelant les champs en direction de la maison de sa tante, aplatissant les fleurs et les plantes dans son sillage. Il galope autour de la bâtisse, crinière au vent, sans cavalier. Thea ignore s’il fuit quelque chose ou s’il vient se reposer. Elle se réveille en sursaut. Elle entrouvre les yeux et lève le regard.
Sa tante s’affale au bord du lit, la tête entre les mains. « Oh, Thea, dit-elle. Dieu merci. »
Tante Nella. Cela semble presque inévitable à Thea, et tant désiré, que tante Nella soit venue, qu’elle ait été la première à la retrouver.
« Tu as découvert mon ancienne chambre.
— As-tu amené un cheval ? » murmure Thea dans un demi-sommeil. Elle tend la main et sa tante la saisit, leurs doigts s’entremêlent. « Je jurerais avoir entendu un cheval.
— Ma foi, je l’ai pourtant laissé assez loin. »
Thea ouvre grand les yeux. Elle soulève presque sa tête de l’oreiller. « Tu es venue jusqu’ici à cheval ?
— Oui. » À sa stupéfaction, elle essuie une larme sur sa joue. Thea ne se souvient pas d’avoir jamais vu sa tante pleurer.
« Jusqu’ici ? » demande Thea.
Mais tante Nella se lève du lit et ouvre les volets intérieurs. De longs doigts de soleil se faufilent entre les planches depuis l’extérieur. « Ces pièces sont orientées à l’est, dit-elle. Le soleil pénètre dans la chambre le matin. »
Thea s’adosse aux oreillers poussiéreux. C’est peut-être dû à la stupeur matinale, ou à la lumière étourdissante après le cloître velouté de ce lit, mais tante Nella semble différente. Ce ne sont pas ses larmes, ni son expression de soulagement. Elle paraît plus lumineuse. Ses joues sont colorées. Ses cheveux sont décoiffés, ce qui est inhabituel. Alors que sa tante vient se rasseoir au bord du lit, Thea sent l’épuisement la gagner. Elle se prépare aux récriminations qui vont sans aucun doute se faire entendre, à présent que tante Nella l’a retrouvée saine et sauve, après avoir chevauché si loin.
Mais elle ne semble absolument pas furieuse. Au contraire, elle se comporte comme si Thea s’enfuyait régulièrement d’Amsterdam pour venir passer la nuit dans ce lit gigantesque. « Comment as-tu deviné que j’étais ici ? l’interroge Thea.
— Tu as laissé un indice, bien sûr. » Elles se dévisagent. « La petite maison dorée. Et puis, j’ai lu ta lettre à Caspar Witsen. »
Thea ne peut dissimuler sa surprise. « Il t’a montré ma lettre ?
— Oui. Il est venu m’en parler quand nous nous sommes rendu compte de ta disparition. Tu lui as parlé des vergers, Thea. J’étais convaincue que tu ne lui écrivais pas par intérêt pour les bouquets de mariage, ni même pour les décoctions. Tu songeais à un lieu comme celui-ci. »
Thea se mord la lèvre. « Peut-être.
— Et tu as laissé un autre indice à mon intention, ici, en bas dans le vestibule. D’abord une maison dorée, puis un ananas.
— J’ai pensé que tu comprendrais, répond Thea. Mieux que quiconque. »
Sa tante la contemple d’un regard intense, puis elle plonge la main dans la poche de sa jupe et en sort le petit ananas. « Depuis combien de temps en reçois-tu ?
— Depuis le mois de janvier. »
C’est au tour de Nella d’avoir l’air surprise. « Depuis si longtemps, et je n’en savais rien ! Comment l’as-tu connue ? Par la Liste de Smit ? Lui as-tu écrit ?
— Écrit à qui ? » Thea se sent un instant intimidée par la fébrilité de sa tante.
Tante Nella tient l’ananas devant elle. « La femme qui les fabrique. Elle s’appelle Petronella Windelbreke. Mais je l’ai toujours surnommée la miniaturiste. »
Elles gardent un moment le silence, contemplant l’ananas parfait.
« Ils sont arrivés, tout simplement, explique Thea. Je ne lui ai jamais écrit le moindre mot. Je ne sais rien à son sujet. L’as-tu déjà… rencontrée ? »
Tante Nella soupire. « Presque. Une fois. »
Thea attend d’en entendre davantage, mais rien ne vient. « Je vous ai entendues parler d’elle, Cornelia et toi.
— Tu écoutes aux portes ?
— Ce n’était pas intentionnel ! »
Sa tante arque les sourcils mais Thea poursuit avec détermination. « J’ai compris que cette personne avait de l’importance à tes yeux quand tu avais mon âge, et qu’elle en avait peut-être encore. Tu as dit à Cornelia que tu pensais qu’elle était revenue. Alors je me suis demandé si c’était la même personne qui m’envoyait ces objets. Mais je n’en ai jamais été totalement certaine.
— Je pense que c’est elle. » Les yeux de sa tante brillent alors qu’elle examine le fruit miniature. « Cet ananas est extraordinaire. »
Thea voudrait lui dire que le fruit, lui semble-t-il, a grossi, mais elle se souvient de la fureur de sa tante quand Cornelia avait suggéré que la miniaturiste était une sorcière.
« Il semble inoffensif », remarque Thea.
Nella se tourne vers elle. « Qu’est-ce qui te fait croire qu’il pourrait en être autrement ?
— Eh bien… Cornelia n’a pas l’air de lui faire confiance.
— Et toi ? »
Thea contemple le petit objet charnu. « Je pense qu’il est ridicule de s’inquiéter de sa signification. »
Sa tante soupire. « Es-tu partie à la recherche de la miniaturiste, après avoir reçu ses paquets ?
— Pas une seule fois, non. Crois-tu vraiment qu’elle soit revenue ? »
Tante Nella plonge une fois encore la main dans sa poche et, lentement, dévoile la paume de sa main. Ce que Thea y voit lui coupe le souffle.
« Qu’est-ce que c’est ? » murmure-t-elle en se penchant pour le regarder de plus près, mais elle sait de quoi il s’agit, bien sûr. C’est un bébé miniature, parfait. C’est sa propre figurine, subtilisée au giron de sa mère, le bébé que tante Nella avait avoué vouloir garder pour elle seule, une décision qui avait rendu furieuse Cornelia.
« C’est toi, dit sa tante. Ou du moins, un symbole de toi. La poupée te ressemble un peu à ta naissance. Je l’ai prise dans l’atelier de la miniaturiste et je l’ai gardée auprès de moi toutes ces années. » Elle marque une pause. « Thea, es-tu montée au grenier ? As-tu ouvert le coffre de ta mère ? »
Leurs regards se croisent. L’heure de vérité est venue. « Oui, admet Thea. J’ai vu mes parents mais je ne les ai pas pris. Je les ai laissés où ils étaient.
— Sage décision. Alors que moi, j’ai volé celui-ci à ta naissance. Et pourtant, il m’a apporté un grand réconfort au fil des ans.
— Tu croyais que la miniaturiste était présente au bal des Sarragon, n’est-ce pas ?
— Oui. Je voulais tant qu’elle revienne. Mais je me suis peut-être trompée dans ce désir. Je pense qu’elle ne reviendra jamais pour moi. C’est alors que nous avons commencé à nous inquiéter qu’elle revienne te chercher, toi. » Sa tante sourit. « Mais nous avions tort.
— Vous aviez tort ?
— Bien sûr que oui. Je ne la vois nulle part, et toi ? Personne n’est venu te chercher, tu t’es trouvée, toute seule. »
Elles restent assises un moment en silence. « Tante Nella, es-tu en colère contre moi, pour le mariage ? »
Sa tante prend une profonde inspiration. « Non. Je suis heureuse que tu sois saine et sauve.
— Et… Papa et Cornelia savent-ils où je me trouve ? »
Sa tante lui adresse un regard sévère. « Je ne serais jamais partie sans leur dire où j’allais. Je leur ai laissé un mot. Mais Cornelia, et peut-être même ton père à présent, sont encore convaincus que la miniaturiste t’a emmenée avec elle.
— Je ne pense pas que je l’aurais laissée faire.
— Alors tu es plus solide que moi, dit sa tante. Je l’aurais sûrement laissée m’emmener, où qu’elle aille.
— Mais comment est-elle au courant de nos vies ?
— Mon éternelle question. J’aimais me convaincre qu’elle était mon étoile du berger, un guide dans ma vie, mais Cornelia et ton père pensent qu’elle n’est qu’une espionne indiscrète. Et je crois vraiment qu’elle nous a observés, de loin. Je pense qu’elle voulait nous offrir nos vies, telles qu’elles étaient, simplement. » Elle marque une pause. « Ton père a engagé la milice de Saint-George pour passer la ville au peigne fin. Pour t’arracher à ses griffes.
— La milice ? » Thea se cache le visage entre les mains. Elle refuse de pleurer.
« Mais ils ne trouveront jamais la miniaturiste. Ils ne la chercheront même pas, et toi non plus, bien sûr. À présent que je t’ai retrouvée.
— Jacob… », murmure Thea, éprouvant un élan de cette ancienne terreur. Son nom tombe mollement sur les draps. Walter et Griete se dressent dans son esprit, menacent de la submerger. « Tante Nella, je suis désolée. Je n’ai pas pu. »
Sa tante tend la main vers le bras de Thea. « Je comprends. Et, avant tout, je suis désolée que tu te soies sentie obligée de l’épouser.
— Lui as-tu parlé ?
— Oui.
— Qu’as-tu dit ?
— Je lui ai dit la vérité. Que tu étais introuvable.
— N’as-tu pas inventé une excuse ?
— Non.
— Et a-t-il…
— Jacob survivra, l’interrompt sa tante. Et toi aussi. » Elle se lève, attirée une fois encore par la fenêtre.
« Mais j’ai couvert la famille d’une honte indescriptible.
— Pas plus qu’à notre habitude.
— Bien qu’à mon avis, tante Nella, il m’aurait traitée comme son clavecin. Ou ses fleurs cultivées sous serre, hors saison. Un objet insolite à exposer dans les pièces de sa maison. »
Sa tante se tourne vers elle. « Tu as raison. Il ne te méritait pas, Thea. » Elle fait un geste vers son ancienne chambre, les rideaux du baldaquin en velours élimé, l’ananas et le bébé emmailloté posés sur les draps. « Je suis simplement désolée de ne pas m’être rendue à l’évidence plus tôt. »
Un sanglot s’élève dans la gorge de Thea mais elle le ravale.
« Je ferais mieux d’envoyer un message au Herengracht, pour leur dire que tu vas bien, continue tante Nella. Ils sont sûrement malades d’inquiétude. Il y a une auberge à une lieue environ. Des messagers y passaient régulièrement. Je vais aller voir.
— Et si tu ne peux pas envoyer de nouvelles ?
— Nous devons leur assurer que tu vas bien. » Tante Nella s’interrompt un instant. « Thea, veux-tu rentrer à Amsterdam ? »
Elles se dévisagent. Thea attend. Elle a l’impression que pour rien au monde elle ne pourrait retourner vivre dans cette ville. Pas maintenant. Pas encore. Peut-être même jamais.
Sa tante la contemple avec une tendresse soudaine et extraordinaire. Sa silhouette est entourée d’un halo doré, dans le matin qui se déploie dehors. « Thea, dit-elle. Je suis au courant, pour Walter Riebeeck. »
Un long silence s’ensuit. Entendre son nom dans la bouche de sa tante lui soulève l’estomac, lui assèche la langue. Gagnée par la nausée, Thea scrute les draps, incapable de lever les yeux. Que sait-elle exactement ? Va-t-elle exiger de plus amples informations, des récits, des détails ? Elle a tenté de fuir Walter mais sa tante l’a ramené avec elle depuis la ville et le dépose à présent sur son cœur brisé.
Elle éprouve toutefois un soulagement évident. De pouvoir en parler, se délester du fardeau. Lentement, Thea plonge la main dans le sac en toile à côté du lit. Elle y fouille un moment, prend une profonde inspiration et sort la poupée de Walter qu’elle tend à sa tante. « Je ne peux pas y retourner, murmure-t-elle. Je m’y refuse. »
Sa tante se fige, incapable de détacher le regard de la poupée raffinée dans la paume de Thea. Mais elle se ressaisit et l’attrape. « Ah, dit-elle en examinant l’homme. Je comprends ta réaction. »
Thea ferme les yeux et repense à l’atelier de peinture. Impossible de parler de cela. « Je l’aimais, tante Nella, dit-elle avant que sa voix ne se brise. Je l’aimais sincèrement.
— J’en suis certaine, murmure sa tante. Tu ne l’aurais pas emporté jusqu’ici, sinon, après tout ce qu’il t’a fait. » Elle fronce les sourcils devant la beauté de Walter. « Je pensais ne plus jamais voir une de ces figurines. Quand l’as-tu reçue ?
— C’est la première qu’elle m’a envoyée. Tante Nella, comment… comment es-tu au courant de l’existence de Walter ? »
Tante Nella hésite. « Rebecca Bosman t’attendait, à ton mariage. Elle m’a tout raconté. »
Thea éprouve un violent pincement d’indignation. « Elle t’a tout raconté ?
— Après avoir vu ce qui se déroulait entre Jacob et moi, j’ose dire qu’elle n’a pas dû avoir le choix. Je suis heureuse qu’elle l’ait fait. Elle tient profondément à toi. »
Tante Nella s’assied sur le lit sans lâcher Walter. Thea voudrait le lui reprendre des mains, mais le toucher lui répugne, désormais.
« Rebecca m’a également parlé de son épouse », dit tante Nella.
Où est Griete, à l’heure qu’il est ? se demande Thea. Me cherche-t-elle ? À présent qu’elle se trouve à Assendelft, l’idée lui paraît improbable. C’est presque comme si Thea avait voulu que la femme la poursuive, même si elle avait tenté de se convaincre du contraire. C’est une révélation soudaine. Griete a bien davantage à affronter que Thea Brandt.
« Rebecca m’a aussi montré les lettres, poursuit tante Nella en prenant la main de sa nièce. Je suis sincèrement désolée que tu aies dû résoudre cette affaire toute seule. »
Thea sent déferler en elle une vague d’épuisement. « Papa est-il au courant ?
— Non, il ne l’est pas. Ce n’est pas à moi de raconter ton histoire.
— Merci », chuchote Thea. Elle marque une pause. « Je ne pense pas lui en parler un jour. »
Sa tante considère ses propos. « Ma foi, nous ne sommes pas obligés de tout savoir sur les autres. »
Thea sourit. « Mais j’ai toujours dit que c’était la source de nos problèmes. Trop de secrets.
— Certains secrets peuvent être gardés. D’autres non. »
Thea regarde par la fenêtre. « Être venue ici, à Assendelft, me permet d’en savoir enfin un peu plus à ton sujet, je crois. »
Sa tante affiche un air sardonique. « Ah oui ? C’est à cause de la poussière ? Du jardin d’aromates à l’abandon ? »
Thea rit. « Non. C’est la liberté que tu as connue.
— Ah, ma liberté.
— Mais si, je la sens. Avant qu’elle t’ait été arrachée. »
Sa tante lui caresse la joue. « J’aurais dû faire davantage pour toi. Si j’avais été une meilleure tutrice, si j’avais partagé plus de choses avec toi, alors peut-être que Walter Riebeeck et sa femme ne seraient jamais entrés dans ta vie. » Elle s’interrompt un instant. « C’est ma faute, mais j’aurais aimé que tu puisses venir m’en parler.
— Je pensais savoir ce que je faisais.
— Aucun de nous ne sait ce qu’il fait. »
Venant de sa tante, ces propos surprennent Thea. « Sauf la miniaturiste ? demande-t-elle. Qui semble tout savoir. »
Sa tante contemple les miniatures sur les draps. « Elle semble en savoir bien plus que la plupart des gens. Mais je te parle de nous. Pas d’elle. » Elle prend une profonde inspiration. « Thea, je n’ai jamais eu le cœur aussi brisé que toi. Mais j’ai connu l’inquiétude et le chagrin, pour diverses raisons. Je sais ce que c’est, d’aimer une personne et de s’apercevoir qu’elle est aux antipodes de ce que l’on imaginait. » Elle se mord la lèvre. « C’est une douleur très particulière, la prise de conscience, l’abandon. La douleur que l’on éprouve nous fait même douter de la valeur de notre propre vie. Mais je te promets ceci : les choses changent. Vraiment. La douleur s’apaise. Et, avec le temps, tu en oublieras l’intensité.
— Mais combien de temps ? » interroge Thea. Les larmes coulent à présent, elle ne peut plus les contenir. « Combien de temps faudra-t-il ?
— Je ne saurais te le dire, répond tante Nella. Mais je sais que le jour viendra où tu ne penseras plus à lui. Ce sera comme si Walter n’était plus que le fruit de ton imagination. Comme s’il avait blessé une autre femme. Comme s’il n’était qu’une poupée.
— Pourrait-on l’enterrer ? » demande soudain Thea.
Sa tante paraît surprise. « L’enterrer ?
— Oui. Pourrait-on l’enterrer dans le verger ? »
Tante Nella sourit. « C’est une bonne idée. Bien sûr que oui. »
Thea est si reconnaissante d’être prise au sérieux. Si fascinée de constater combien tante Nella est radieuse dans les rais de lumière dorée, en cette matinée à Assendelft. Peu importe qui elle était à dix-huit ans dans cette même pièce, peu importe la femme qu’elle sera dans les années à venir : elle a chevauché depuis Amsterdam pour venir la chercher. Elle est venue. Elle a tiré des rideaux qu’elle espérait sans doute ne plus jamais avoir à toucher, afin d’arracher sa nièce au cauchemar qui l’enveloppait.
« Merci », murmure Thea, et elle s’autorise enfin à pleurer. De lourds sanglots, puissants, qui secouent ses poumons par saccades. Sa tante l’étreint et, pendant longtemps, bien plus longtemps que Thea se souvienne, aucune ne lâche prise.
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