La maison dorée
Chapitre 2
2
Quand sonnent onze heures trente, Thea et Cornelia prennent congé dans un foisonnement de foulards et de bavardages, laissant Nella et Otto seuls. Épuisés par la cérémonie du petit déjeuner, ils se retrouvent tous deux dans le salon, désormais habillés, contemplant les débris de leurs efforts matinaux. Autour d’eux, la maison paraît vide et silencieuse alors que Lucas, la panse pleine d’œufs, s’est endormi, un coussin sur un coussin. Nella contemple les murs nus autour d’elle, le faible feu dans l’âtre. Voilà des mois qu’ils ne se sont pas occupés de cette pièce, trop vaste pour être chauffée. À la fin décembre, les canaux ont gelé et le désert hivernal des rues au-dehors semble imprégner leur intérieur.
Sortir requiert une certaine résistance, sous la pluie qui trempe les capuches de laine, le vent pareil à un doigt glacé : Nella se languit des matins plus lumineux, des après-midi plus longs, impatiente de pouvoir enfouir son col de fourrure élimé dans le cèdre jusqu’à la saison prochaine. Après la petite fête matinale, les réserves de leur meilleur bois se sont réduites à une minuscule pile, mais seules les cheminées de leurs chambres et de la cuisine sont habituellement allumées. Inutile de chauffer cette carcasse, cette bâtisse trop grande, trop pleine d’échos depuis qu’ils ont réduit leur mobilier et vendu les tentures. Ils ont encore une réserve de tourbe mais l’odeur qu’elle dégage est terrible. Nella meurt d’envie de revoir le printemps.
« Je ne nous imagine pas refaire cela pour son dix-neuvième anniversaire, dit-elle. Avez-vous vu l’expression de son visage ?
— Elle était contente, rétorque Otto.
— Nous devrions parader ici plus souvent », reprend Nella pour changer de sujet. Elle pose le regard au-delà des immenses fenêtres. « Rassurer les citoyens, leur prouver que tout fonctionne ici.
— Ces représentations deviennent usantes.
— J’en suis bien consciente.
— Il nous faut être plus prudents avec les provisions de la maisonnée, Nella. Nous avons encore dépensé un florin pour des bougies en cire d’abeille ?
— C’était son anniversaire », dit Nella mais elle évite le regard d’Otto, refusant d’admettre que les bougies étaient avant tout pour elle, en souvenir d’une époque où un parfum de miel embaumait la maison tout entière. « Vous souvenez-vous », avance-t-elle, prudemment, car Otto n’aime pas se remémorer le passé, « comme nous brûlions de l’huile de rose ?
— Ah oui ?
— La meilleure de toute la ville, achetée à un marchand qui la faisait venir de Damas. Nous en inondions les pièces. » Nella marque une pause. « Je ne le regrette pas. Ou peut-être que si… » Elle fait un geste en direction des murs. « Nous vendons désormais nos tableaux pour payer le boucher. »
Otto pousse un soupir et Nella retape un des coussins restants, soulevant dans l’air un tourbillon de poussière cachée. Elle s’assied, place le coussin sur son giron comme si elle s’apprêtait à le faire sauter sur ses genoux, enroule ses paumes autour des têtes de lion sculptées sur les accoudoirs du fauteuil, leurs crinières familières où s’entremêlent des feuilles d’acanthe. Les yeux fermés, ses doigts suivant les contours des museaux en bois, elle envoie une pensée vers le ciel, vers Dieu – et aussi, pourquoi pas ? – vers Aphrodite : Faites que la soirée soit un succès. Que quelqu’un veuille d’elle.
Elle ouvre les yeux, s’aperçoit qu’Otto la dévisage. Il affiche une expression désapprobatrice. « Je sais que vous n’avez pas envie d’aller au bal, dit-elle.
— Vous n’allez pas me faire croire que vous appréciez la compagnie de Clara Sarragon.
— Ce que j’apprécie est immatériel. Quant à Clara Sarragon, je m’efforcerai de l’éviter autant que possible. Nous y allons pour le bien de Thea.
— Pour qu’on l’y dévisage, pour que les gens murmurent sur son compte ? J’ai passé ma vie à faire en sorte que mon enfant ne soit pas livrée en spectacle. Ils s’en donneront à cœur joie. Et c’est nous qui l’aurons emmenée là-bas.
— Ce serait sans doute une bonne chose que les gens la remarquent. Thea est une jeune femme belle et accomplie. Elle mérite une chance.
— Une chance de quoi ? »
Nella n’ose pas prononcer les paroles fâcheuses : de se marier. Otto rive son regard sur la grille du foyer éteint, lèvres pincées. « Vous n’avez aucune idée de ce que c’est, d’être remarqué comme l’on me remarque, comme l’on remarque Thea, dit-il. Ce n’est pas ce que vous imaginez. »
Nella tient sa langue. Amsterdam est une ville portuaire où se côtoient les différences. On y trouve des huguenots français ayant fui les catholiques meurtriers : leur savoir-faire de tisserands a été accueilli à bras ouverts dans cette ville pragmatique ; avec la soie qui afflue d’Orient, ils ont créé de leurs mains de sublimes vêtements dans lesquels se pavanent les Amstellodamois. On y trouve également les travailleurs itinérants venus d’Allemagne, de Suède, du Danemark et d’Angleterre, cherchant des emplois de servantes ou de maçons. On y trouve encore les riches marchands juifs du Portugal, débarqués de leurs plantations brésiliennes pour acheter des maisons à proximité de la Courbe d’Or, emplissant les rues des mélodies dansantes et inintelligibles de leurs langues mêlées. Sur les docks vivent des hommes originaires de Java et du Japon : marins, docteurs, marchands, voyageurs, vendeurs de bibelots. Et dans le quartier juif travaillent des garçons et des filles nés sur le continent africain, en des lieux dont les noms n’ont jamais été enseignés à Nella, et qu’on emploie désormais à faire des courses, qui battent le pavé hollandais ou qui portent des étuis d’instruments et jouent de la musique, fête après fête, où les invités les considèrent comme de palpitantes attractions.
Malgré cette multiplicité bigarrée, Nella a remarqué depuis la naissance de Thea les regards appuyés, les coups d’œil s’attardant sur la tête de l’enfant si son bonnet se détache, sur ses boucles noires jaillissant de sous le tissu, les évaluations audacieuses ou discrètes de son apparence physique. Thea, avec ses intenses yeux noirs, sa peau ocre qui fonce sous le soleil estival là où celle de Nella et de Cornelia vire au rose. Nella a perçu ces regards insistants mais ne les a jamais sentis sur elle, et cette vérité a tracé une ligne entre elle et Otto pendant dix-huit ans.
« C’est une ville où l’on épie, dit-il. On y maintient la paix d’une main et avec les ongles, de l’autre, on gratte ce qui s’y cache sous la surface. N’oubliez pas cela.
— Je ne l’oublie pas. Nous avons fait de notre mieux. Quel autre choix avions-nous, Otto ? Vous vouliez qu’on la dissimule jusqu’à la fin de ses jours ? Elle est le seul bébé qu’aucun de nous aura jamais, nous n’avons fixé ni kloppertje, ni papier, ni dentelle sur notre porte d’entrée pour annoncer que nous avions eu une fille. »
Il la regarde. « Nous ? »
Nella ignore sa remarque. « Pas de bonnet de paternité pour vous, ni de taquineries ni de tapes dans le dos. Pas de période de répit de la part des impôts en ville. Pas de festin, ni de danses, ni de musique. Pas de présentation à la fenêtre, pas de félicitations des voisins au sujet de son corps sain et potelé. Pas de mère, non plus. »
Elle est allée trop loin, et la mère de Thea est à présent dans la pièce avec eux : Marin, debout, grande et droite, les observe de ses yeux gris clair. Marin, morte quelques heures après la naissance de Thea, les laissant naufragés dans l’océan d’un nouveau-né, sans carte, ni boussole, ni sens de l’orientation face au destin. Ses proches n’ont jamais évoqué l’identité de la mère de Thea en présence d’étrangers. Pour ce que la ville en sait, Thea est une héritière orpheline, née d’une mère au teint plus sombre, une énigme pour laquelle ils seraient prêts à mourir. Ils n’ont jamais pris la peine d’expliquer, n’en ont jamais eu besoin. Mais Nella s’étonne sans cesse de constater que l’empreinte de Marin apparaît parfois subrepticement sur les traits de sa nièce – un mouvement de tête, une moue, le son d’un soupir font soudain renaître le souvenir de sa mère absente.
Quand Thea avait environ six mois, Nella, Otto et Cornelia avaient convenu que la décision la plus raisonnable, la plus charitable, serait d’en révéler le moins possible à Thea sur l’interdit entourant sa conception, sur les détails de la mort de sa mère et sur sa dissimulation ultérieure. Il était difficile d’évoquer ces sujets avec une enfant et, à mesure que les années passaient, ils s’étaient enlisés dans ce mutisme. Ils refusaient que Thea soit associée à la culpabilité et à la honte de cette période ou, pire, à son horreur. Que ce soit une bonne chose ou non, Thea était simplement devenue la fille de son père, la nièce de sa tante, la protégée de Cornelia. Elle n’était pas illégitime. Elle était Thea. Que Thea soit Thea.
Ils avaient appris à vivre autour de l’absence inexpliquée de Marin jusqu’à ce que le secret se réduise à peau de chagrin, s’évapore dans les lambris, se fonde dans les meubles. Ils avaient repoussé Marin dans l’ombre. Thea avait brièvement eu une mère ; à présent, elle était morte. Aucune question ne pouvait être formulée puisqu’il n’existait aucun point précis où concentrer les interrogations. C’était une décision prise dans la panique d’une vie au sein d’une société encline à la critique. Marin était célibataire lorsqu’elle avait accouché. Marin et Otto n’auraient jamais pu se marier, pas dans ce monde-là, et ils avaient donné vie à une enfant comme peu de gens en avaient vu dans la Courbe d’Or. Face à tant d’adversité, ils avaient été contraints d’en faire une fillette solide et assurée.
Mais qu’est-ce qui nous a pris ? songe Nella. On n’enterre pas ainsi une mère sans s’attendre à ce qu’elle refasse un jour surface. Je devrais pourtant le savoir.
Thea n’interroge pas sa tante de façon directe : À quoi ressemblait ma mère ? Au lieu de cela, elle retourne les choses contre elle – Vous ne vouliez pas de moi. Ma naissance ne vous a pas fait plaisir. À bien des égards, c’est encore pire. À bien des égards, ils ont totalement échoué.
« Nous avons agi dans le but de la protéger, lâche Otto comme s’il lisait dans les pensées de Nella.
— Et à présent, elle a besoin d’une protection différente. Laissez-moi la lui trouver, Otto. Laissez-moi lui trouver des festins et de la musique. Il nous a fallu du temps pour être à nouveau acceptés dans cette ville. J’ai œuvré si dur au cours de l’année, à boire du thé avec des gens que j’aurais préféré pousser dans le canal. »
Nella se sent désespérée. Ils ont déjà évoqué ce sujet tant de fois. « C’est pire, maintenant qu’elle est plus âgée, dit-il. Les gens se montrent plus audacieux. Ils ne manifestent plus de la curiosité, mais une stupéfaction totale. Elle et moi ne sommes pas les seuls dans cette ville à afficher une telle apparence. Loin de là. Mais nous sommes sans doute parmi les rares à nous vêtir aussi bien, et c’est précisément ce que les gens détestent. »
Nella se souvient de Thea, à peine six ans, accrochée aux jupes de Cornelia au marché aux légumes. Une femme qui faisait ses courses à côté d’elles avait baissé les yeux, sa curiosité se muant rapidement en une expression proche de l’avidité. « Oh, mais quelle créature ! s’était-elle écriée en plongeant les doigts dans la chevelure noire de Thea. Je ne parviens pas à l’identifier. Est-elle… Oh, non, c’est impossible ! — Ce qu’elle est ne vous regarde pas », avait rétorqué Cornelia, écartant Thea avant de saisir un chou dans sa main comme une grenade.
Les hommes et les femmes-choux se sont succédé, au fil des dix-huit dernières années : de grosses têtes pâles, des légumes en matière d’intelligence. On peut dire que les citoyens-choux sont légion. Et il y a aussi les garçons et les filles à la peau plus sombre que celle de Thea, les servantes africaines et brésiliennes postées devant les synagogues, patientant dès le petit matin afin de réserver une place de choix pour leurs maîtresses, épouses des marchands portugais. Enfant, Thea adorait écouter ces filles s’interpeller dans la rue, entendre leurs noms aux consonances portugaises ou hébraïques – Francisca, Yizka, Gracia. Plus d’une fois, elle a tiré Nella par la main pour qu’elles s’arrêtent et les observent. À mesure que Thea grandissait, Nella l’a vue tenter d’attirer l’attention de ces servantes, dans l’espoir d’obtenir une forme de reconnaissance. Mais, à quelques exceptions près, les filles refusent généralement de croiser son regard. Elles ne veulent pas d’ennuis, imagine Nella. La peau blanche de sa mère l’exclut de leur groupe. Ou bien s’agit-il plutôt de ses vêtements, comme le dit Otto : une coupe simple mais d’une qualité plus délicate et plus durable. Ou bien ce n’est rien de tout cela. Nella s’est toujours sentie si ignorante dans ce domaine.
« La fortune, si Thea devait la trouver à ce bal, la protégerait », déclare Nella. Elle hésite. « Le mariage la protégerait.
— Le mariage, réplique Otto. Le mariage ne garantit en rien la survie. Vous, entre toutes, êtes bien placée pour le savoir. »
Leurs regards se croisent. Ils pénètrent en territoire périlleux. « Ma fille se porterait mieux en restant ici, dit Otto.
— Et lui avez-vous demandé si c’est ce qu’elle veut ? Vous avez vu nos livres de comptes. Vous savez combien la situation est critique. Vous et moi ne vivrons pas éternellement. » Nella insiste : « Et alors, quoi ? Voulez-vous vraiment qu’elle reste seule ici, dans ce tombeau géant, sans revenus ni protection ? »
Il se lève. « Bien sûr que non.
— Mais au moins, poursuit-elle pour apaiser la tension, Cornelia ne mourra jamais, elle. Elle nous survivra à tous. »
Le sourire forcé d’Otto leur accorde un instant de répit. Otto et elle portent sur leur visage le poids de ces dernières dix-huit années mais Cornelia fait tinter ses poêles dans la cuisine comme si elle avait toujours vingt ans, prête à en découdre avec la volaille et les poissons, ou n’importe quel tubercule entêté. L’immortalité de Cornelia semble véritablement plausible.
« Thea n’est pas ici pour nous sauver, Petronella, dit Otto. Elle ne doit rien à personne.
— Mon Dieu. Je le sais bien.
— En êtes-vous certaine ? » Otto la regarde droit dans les yeux. « Si vous êtes convaincue que le mariage peut assurer un bon avenir, pourquoi ne vous mariez-vous pas vous-même ? Vous n’avez plus à vous soucier de l’élever à présent. Vous avez trente-sept ans, elle n’en a que dix-huit.
— J’avais dix-huit ans quand je me suis mariée.
— Et voyez comment ça s’est passé.
— Otto…
— Vous êtes un bon parti. Sarragon vous a invitée à son bal. Les gens vous perçoivent comme une riche veuve, enveloppée d’un halo de scandale, avec une maison sur le Herengracht…
— Que Johannes vous a léguée ! À titre personnel, je n’ai aucune fortune. »
Otto soupire. « Vous trouverez un homme qui vous donnera ce que vous cherchez. »
Il s’approche de la fenêtre et Nella bondit pour l’y rejoindre. « Et qu’est-ce que je cherche ? » demande-t-elle.
Otto ne dit rien mais elle sait ce qu’il pense. Qu’elle veut des enfants. Sa présomption la pique au vif, ce qu’il avait sans doute prévu. Nella sait parfaitement ce que les gens de cette ville pensent d’elle : qu’elle n’est pas jeune, à trente-sept ans. Qu’elle est veuve depuis longtemps, sans mari, sans enfants. Réservée, modérée, modeste en matière vestimentaire. Mais, à bien des égards, Nella ignore absolument qui elle est. Elle s’imaginait les pieds sur terre, solide, sûre d’elle. En son cœur, elle n’est qu’une personne aqueuse qu’on pourrait entraîner au fond d’un lac ou souffler au loin. Un médecin la qualifierait-il de mélancolique ? Son âge est liquide, il lui coule entre les doigts. Son esprit est engourdi, ne conçoit plus aucune idée délirante. Elle avait eu coutume d’imaginer ses pensées blotties au creux d’une coquille de nautile, d’infinies spirales scintillantes, cueillies sur le lit de son crâne.
« Vous voulez une maison rien qu’à vous, dit Otto.
— C’est ici, ma maison. Mon mariage avec Johannes a changé ma vie pour le mieux.
— Ce n’est pas ce que vous affirmez d’habitude. »
Elle l’ignore. « Il y a un homme quelque part qui en fera de même pour Thea.
— Il vous a menti sur la vie que vous mèneriez, et vous subissez ce mensonge depuis dix-huit ans. Et croyez-vous vraiment qu’il soit le seul à mentir ainsi ? »
Nella encaisse le coup. « Marin a menti, elle aussi. Mais vous ne le lui reprochez jamais. »
Otto retourne au centre du salon. « Pourquoi ne pas vendre la ruine ? dit-il. On en tirerait un peu d’argent. »
Nella ressent une vibration opaque au creux de l’estomac. Pas ça. Pas la ruine. De temps à autre, Otto aime lui rappeler sa maison d’enfance à Assendelft, où elle n’est jamais retournée depuis qu’on l’a envoyée à Amsterdam pour devenir l’épouse de Johannes Brandt. Même après la mort de sa sœur Arabella, la dernière de sa fratrie, quatre ans plus tôt, Nella a refusé d’entreprendre ce voyage dans le passé. Au lieu de s’y rendre en personne, elle a payé un agent pour visiter la maison et lui rédiger un rapport. Ses conclusions se sont avérées accablantes, comme Otto le sait parfaitement : des trous béants dans le toit, l’étage supérieur inhabitable, le lac envahi d’algues et les vergers sans doute infertiles. Des vaches avaient investi le jardin aromatique d’antan et l’agent semblait croire que des brigands avaient passé des mois terrés dans la cuisine et les pièces du rez-de-chaussée, allumant des feux au milieu des tapis et brisant les vitres. Des villageois lui avaient affirmé que la bâtisse était hantée. C’en était trop pour Nella : elle avait ordonné qu’on condamne les lieux. Elle n’a jamais eu l’intention d’y retourner.
Bien des années plus tôt, avant même qu’elle ne quitte la maison familiale, celle-ci était déjà un lieu de perte, de peur et d’abandon, mais elle n’a jamais expliqué pourquoi à Otto. Elle a œuvré d’arrache-pied à transformer la Nella qui vivait là-bas en cette femme qui vit ici. La propriété lui appartient, effectivement, suspendue autour de son cou comme une pierre : sa pierre, et celle de personne d’autre.
« Je vous l’ai déjà dit, lui répond-elle. Assendelft n’est pas à vendre.
— Nella, vous n’y allez jamais.
— Elle n’est pas à vendre.
— Donnez-moi une seule raison valable. »
Nella s’assied dans le fauteuil et se prend la tête entre les mains.
« Je ne comprends pas pourquoi vous n’en parlez pas », insiste Otto.
Elle relève brusquement le menton. « Et, tout comme je refuse de parler d’Assendelft, vous refusez de parler de Marin. Ou de votre vie au Suriname, ou de votre enfance au Dahomey. Nous avons chacun notre passé, Otto. Nous avons chacun des choses que nous n’évoquons pas. Je ne vous interroge jamais, alors pourquoi le faites-vous ? »
Il se tourne vers elle. « Ce n’est pas pareil. Une maison de campagne, comparée à ma vie ?
— Nous avons chacun notre pierre.
— Que voulez-vous dire ? »
Nella se mord la lèvre. « Rien. » Le visage d’Otto se crispe. « Otto, tente-t-elle à nouveau. Personne ne l’achètera. Personne ne peut y vivre. La terre alentour est morte. »
Il se dirige vers la porte. « Je dois y aller.
— Vous commencez tard.
— Bert Schippers m’a remplacé afin que nous puissions organiser le petit déjeuner.
— À quoi travaillez-vous actuellement ?
— Un chargement de noix de muscade. Tout juste arrivées des Moluques.
— Et surtout… »
Mais Otto est déjà parti. Nella l’entend attraper son manteau et son chapeau dans le vestibule, puis claquer la porte d’entrée, et ce bruit l’enferme dans la maison. « N’oubliez pas le bal », dit-elle aux murs nus.
Elle s’adosse au fauteuil et prend dans ses bras le chat Lucas, surpris. Ces conversations avec Otto agitent Nella, elles remuent de vieux souvenirs qu’elle préférerait laisser en sommeil, mais il semble impossible de façonner un avenir sans aborder le passé.
Avant que son époux, Johannes, et sa belle-sœur Marin ne meurent dix-huit ans plus tôt, ils avaient rédigé leurs testaments – car s’ils avaient chacun leurs secrets, ils n’en étaient pas moins d’honnêtes et raisonnables citoyens. La maison du Herengracht avait été léguée à Otto, et leurs actions de la VOC, leurs petites parcelles de terre aux abords de la ville ainsi que tout leur mobilier avaient été confiés à Nella. Il avait semblé un temps que la veuve Brandt, Otto, Cornelia et Thea survivraient à la perte de Johannes et de Marin dans un confort relatif. Cet espoir était naïf.
Bien qu’Otto ait travaillé aux côtés de Johannes pendant presque une décennie, les marchands qui avaient autrefois fait affaire avec Johannes, ainsi que les clients étrangers ou locaux qui s’étaient appuyés sur ses compétences, avaient tous pris leurs distances. Les contacts et les contrats s’étaient taris. Moins de dîners privés, plus aucune invitation de la guilde. Les causes de la mort de Johannes et l’infériorité supposée d’Otto avaient été désastreuses pour leurs finances. Si son époux avait été un homme différent, peut-être que Nella aurait pu être prise au sérieux comme gestionnaire de ses legs financiers, à la manière de certaines veuves amstellodamoises. Mais son défunt mari était un sodomite déshonoré, publiquement humilié, et la honte est une chose scintillante. Elle miroite sur eux et projette sa réflexion dans les yeux des autres, ceux qui les ont abandonnés, aveuglés par sa toute-puissance.
En à peine trois ans, leur statut en ville s’était considérablement dégradé, Thea arpentait d’un pas maladroit les parquets cirés, il fallait la vêtir et la nourrir, et leurs ressources avaient fondu. Ils avaient vendu les terres et les actions de la VOC, puis Cornelia avait déclaré que leur dernier recours était de prier. Otto avait trouvé un poste d’employé aux inventaires dans les entrepôts de la VOC, obtenu par l’intermédiaire d’un officier qui se souvenait du calvaire de la famille Brandt et s’était montré plus compatissant envers le père de Thea que toute la VOC et les guildes réunies. Le poste était en deçà des capacités d’Otto mais c’était le seul qu’il avait trouvé. Certains des garçons qui travaillaient avec lui n’avaient pas plus de treize ans : à leurs yeux, il devait passer pour Mathusalem. Qu’était-il, si ce n’était un puits de connaissance qu’ils pouvaient utiliser à leur guise ? Mais la famille était dans une situation désespérée et, de bien des manières, le salaire d’Otto les maintenait à flot. Peu après avoir été embauché, Otto s’était mis à suggérer que Nella se remarie, dans l’intérêt de tous. C’est un refrain qu’il entonne depuis dix-huit ans, bien trop souvent au goût de Nella : « Peut-être Nella devrait-elle épouser un homme riche. »
Au fil de ces années usantes, alors que la vie devenait dure et étouffante, Nella s’est mise à concevoir les choses d’une seule et unique manière : Marin avait arrangé son mariage avec Johannes dans le but de se protéger elle-même, traitant Nella comme une indésirable nécessité. Johannes, trop distrait et trop égoïste pour tenir tête à sa puissante sœur, avait laissé sa jeune femme l’aimer sans penser à ce qu’un tel amour pourrait coûter à Nella. Elle n’avait pas perdu le sommeil dans les mois qui avaient suivi la mort de Johannes et de Marin, et ses rêves n’étaient pas hantés par un noyé plongeant vers le fond de la mer, une pierre attachée autour du cou : la pierre pesait sur ses épaules à elle. Avec l’arrivée de Thea, sa propre vie n’avait été qu’un sacrifice, un sacrifice que Marin et Johannes étaient prêts à faire.
Qu’a-t-elle accompli pendant ces dernières dix-huit années ? Citoyenne d’une nation qui se targue de se bâtir seule, elle n’a rien construit, ni intérieurement, ni à l’extérieur. Et pourtant elle est toujours blessée lorsque Otto insinue qu’elle serait heureuse de quitter la maison du Herengracht, d’abandonner Thea. Pourquoi est-il ainsi convaincu qu’elle aspire à un nouveau départ ?
En vérité, au cours des années qui avaient suivi la mort de Johannes, c’étaient les riches veuves qui avaient capté l’attention de Nella. Ces femmes qui avaient choisi de ne pas se remarier. Elles n’y étaient pas obligées. Elles avaient leur argent propre, et la fortune de leur défunt époux. Dans leur rôle de veuves, elles n’avaient plus le statut légal d’entités contrôlées par un mari. Nella passait devant elles dans la Courbe d’Or, ou les voyait dans leur barge, des perles grosses comme des œufs autour du cou ou aux oreilles, rentrant vers leurs demeures douces et parfaites, leur absence d’obligations, maintenues à flot sur les eaux troubles d’Amsterdam grâce à leurs actions et leurs finances jusqu’au jour où elles iraient retrouver le Seigneur. Nul homme à satisfaire au lit. Nul risque de mourir en couches. Nella ne pouvait écarter ces femmes de ses pensées, même si elle savait qu’elle ne possédait elle-même ni perles géantes, ni actions, et que sa vie semblait peuplée d’inquiétudes et d’obligations.
Pourquoi devrais-je laisser un nouvel homme, un inconnu, débarquer sur les rives de mon foyer, exigeant que je lui en laisse les rênes et le contrôle ? avait songé Nella en regardant une femme parfumée disparaître derrière l’immense porte de sa maison. Et comment traiterait-il Thea ? Comment considérerait-il Otto, ou Cornelia ? Pourquoi prendre ce risque ? Sa vie était difficile, certes, mais c’était sa vie. Elle avait lutté et payé un prix élevé pour son minuscule domaine.
Mais il y a aussi l’envers du décor. En toute honnêteté, elle n’a jamais rencontré quelqu’un qu’elle aurait voulu épouser. Aucun homme correct n’a croisé son chemin. À cause de sa vie sociale réduite et du temps qu’elle consacre à Thea, les potentiels époux, rares au cours des premières années passées, se font plus rares encore à mesure qu’elle prend de l’âge, sans compter son nom de famille, avec l’héritage de honte et de déclin financier qu’il traîne dans son sillage. Sa seule possession est une solitude intime, aucun avenir en perspective pour elle. Otto s’imagine qu’elle désire des enfants, mais que sait-il réellement de ses désirs ? Elle les connaît à peine elle-même.
Nella repose Lucas sur le fauteuil et se rend d’un pas décidé vers le vestibule empli d’échos, la cage d’escalier, continue jusqu’à l’étage étroit qui conduit à l’échelle du grenier. Évitant de se prendre les pieds dans ses jupes, une bougie à la main, elle s’accroupit à demi dans la pénombre, enveloppée de l’air froid et humide. Personne ne sait qu’elle vient ici à chaque anniversaire de la mort de Marin. Encore un secret.
Dans l’ombre d’un angle repose le coffre de Marin. Cornelia jugerait sûrement que l’ouvrir serait morbide et préjudiciable. Otto déclarerait qu’elle n’en a pas le droit. Thea ignore l’existence même de ce coffre, combien le mystère de sa mère s’incarne si justement dans les objets qui s’y dissimulent. Nella et Cornelia avaient convenu de les lui montrer, de lui raconter – mais, curieusement, elles n’ont jamais trouvé le bon moment. Nella éprouve un certain réconfort à être la seule à s’agenouiller devant le coffre de Marin, à décrocher les vieux loquets sur les flancs, à en soulever le couvercle.
Le parfum des copeaux de cèdre s’élève et le cœur de Nella bat la chamade. Parcourir le contenu du coffre de Marin revient à contempler l’intérieur d’un petit cercueil dont le corps se serait évaporé, le linceul remplacé par plusieurs rouleaux de papier. Tenant la bougie au-dessus d’elle, Nella regarde les graines familières éparpillées là, et les plumes colorées qui avaient autrefois décoré la chambre de Marin. Ses pétales séchés, ses crânes d’animaux. Et les livres de Marin, leurs couvertures pressées les unes contre les autres, reliés par une ficelle. Nella lit le titre de l’ouvrage, Le Malheureux Voyage du navire Batavia, un des préférés de Marin, une histoire de périple et de mutinerie, de soif de sang et d’esclavage. Elle sort l’ouvrage le plus feuilleté, Le Récit mémorable du voyage de Nieuw Hoorn, elle passe l’index sur les gravures familières d’anciens naufrages et de côtes maritimes, imaginant la main fine de Marin sur son épaule. Encore en train d’espionner, Petronella ? Ces choses-là ne sont pas pour vous.
La voix de Marin repose au-delà de ces murs mais semble pourtant toujours enfouie au plus profond du corps de Nella.
Voici maintenant les cartes de Marin : Nella les déplie l’une après l’autre, le monde entier recouvrant bientôt le parquet. Dans le silence du grenier s’étirent l’Afrique, et ici les Moluques. Ici encore, Java et Batavia. Ici l’Angleterre, l’Irlande, la France, l’Amérique du Nord et du Sud. Et ici, les mots écrits de la main de Marin : Climat ? Nourriture ? Dieu ? Des questions auxquelles Marin n’avait jamais trouvé de réponses.
Nella scrute attentivement le continent africain, les traits crénelés dessinés par le crayon du cartographe indiquant les côtes rocheuses et les montagnes, les déserts et les lacs, elle observe ce territoire inconnu en quête de la terre natale d’Otto, d’une explication à son silence persistant. Elle passe à la carte du Suriname, caresse le nom, songe à Otto, au sucre qui imprègne l’air d’un parfum de caramel, à un bal nocturne d’où jaillissent la musique et la chaleur. Clara Sarragon ne possède-t-elle pas une plantation au Suriname ?
Nella pose son bougeoir et plonge la main dans les copeaux de cèdre, touchant ce qu’elle est véritablement venue chercher.
Elle a conservé ces miniatures avec grand soin, au fil des ans. Ces trois poupées d’Otto, de Marin et du petit bébé en cire qu’elle avait volées dans un atelier, dix-huit ans plus tôt jour pour jour, quand sa vie avait basculé. Elle les sort, une par une. Le temps s’est montré clément envers leurs corps minuscules. Nella se demande si la miniature d’Otto, maintenue dans un état impeccable, ne lui a pas permis de mener sa vie à l’abri du danger. Elle a toujours cru que l’ouvrage de la miniaturiste possédait un pouvoir, mais dix-huit ans se sont écoulés et l’idée paraît présomptueuse, il ne se priverait pas de le lui dire. L’existence d’Otto a été à l’image de celle de Nella : loin d’être sûre.
La miniature de Marin a été préservée à la perfection, elle aussi. Nella contemple sa belle-sœur, son visage mince et pâle, ses yeux gris, son front haut, ce cou fin et fier. Elle semble si réaliste. Elle a été rétrécie, rien de plus : sa mort est une erreur. La robe de Marin est sobre mais onéreuse, en velours et laine noire. Nella frôle le tissu, doublé de zibeline, agrémenté d’un large col de dentelle simple, depuis longtemps démodé. Elle ne peut se détourner du regard pénétrant. Ces poupées ont été trop bien réalisées, le fruit d’une observation trop méticuleuse, d’une création trop passionnée pour être dédaignées. Un frisson lui parcourt le dos.
« Qu’allons-nous faire, Marin ? » murmure-t-elle.
Elle attend mais la miniature demeure muette.
Avec vaillance, Nella replace Otto et Marin d’un geste doux au fond du coffre où elle les a trouvés. Elle range les cartes et les crânes, les graines noires brillantes, les fleurs séchées, les cosses difformes, les plumes bleu iridescentes et rouge rubis. Elle retourne aux livres de Marin, contrôle les liens de chacun afin de s’assurer que les couvertures sont bien attachées.
Mais quand vient le moment de replacer le bébé, Nella attend. Elle le tient dans la paume de sa main. Ce minuscule objet a toujours incarné Thea à ses yeux, et malgré son poids plume il semble vibrer contre sa peau, créé avec une telle méticulosité et une telle perfection, les vêtements de l’enfant taillés dans de fines chutes d’élégante batiste blanche. Nella aime le tenir dans sa main. À la naissance de Thea, il représentait un signe que l’enfant leur avait toujours été destinée. Une offrande d’espoir. Un réconfort. Une preuve du talent de la miniaturiste. La promesse d’un éventuel renouveau.
Nella serre doucement le nouveau-né, comme pour s’assurer du secret de son pouvoir. Si petit, si emmailloté, la moitié de la longueur de son auriculaire, son visage la regardant à travers les linges blancs comme une amande. Thea n’est plus un bébé depuis longtemps mais Nella a le sentiment que c’est l’unique chose qu’elle possède, une offrande volée qui lui apporte réconfort et orientation, l’impression d’être vue.
« Reviens-moi », dit-elle dans l’obscurité.
Mais le bébé demeure dans sa main, imperturbable. Le grenier est silencieux. L’unique son est celui de Lucas qui gratte au pied de l’échelle, inquiet de ce que sa maîtresse mijote dans la pénombre. Nella s’approche de la fenêtre et baisse les yeux vers le canal gelé, mais elle n’y détecte aucun signe d’une femme solitaire observant la maison ; aucun signe d’une tête blonde nue. Bien que la chevelure de la miniaturiste soit sans doute désormais grise. Dix-huit ans, c’est long. Trop long. Rien de ce qui s’était produit à l’époque ne pourra se reproduire. Le quai du canal est totalement désert.
Sans la moindre hésitation – car elle perdrait courage si elle songeait un seul instant à ce qu’Otto et Cornelia diraient en la voyant –, Nella glisse le bébé dans sa poche. Elle referme le couvercle de Marin et, à la lueur de sa bougie, elle descend lentement l’échelle du grenier. Elle époussette les toiles d’araignées accrochées à ses jupes et Lucas décrit un cercle autour d’elle. C’est un animal sage, malgré sa ridicule gloutonnerie. Il sait qu’il y a eu une perturbation, un nouveau vol, un changement. Mais, comme sa maîtresse, il est incapable d’en connaître les conséquences.
OceanofPDF.com