La maison dorée

Jessie Burton · Chapitre 30 sur 40

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La maison dorée

Chapitre 27

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Au contraire, songe Nella : une partie du problème vient de ce que je me souviens trop bien de mes dix-huit ans, et ces souvenirs sont une malédiction depuis trop longtemps. Otto est parti et elle se tient dans le vestibule avec Cornelia, dans la robe qu’elle comptait porter au mariage. Tandis que Cornelia tire à la hâte les lacets à l’arrière de son corset et qu’elle noue les liens de sa jupe, Nella sent que l’air lui manque. Au fond de sa poche, elle a rangé la maison dorée.

« Ne serrez pas trop, dit-elle. Il faut que je puisse me mouvoir lestement.

— Je ne comprends pas pourquoi vous tenez à vous vêtir ainsi, marmonne Cornelia.

— Car les apparences comptent.

— Même en cet instant, l’opinion de van Loos vous importe ?

— Elle m’importe peut-être même plus qu’avant. »

Mais Cornelia a sans doute raison : ça n’a plus d’importance. Plus vraiment, plus maintenant. S’ils doivent glisser lentement au bas de l’échelle sociale, Nella souhaite le faire avec panache. « Marin y serait allée dans des vêtements impeccables », affirme-t-elle.

Cornelia émet un petit grognement d’approbation. Elle peut difficilement le nier. « Terminez ceci, Madame », ordonne-t-elle en désignant l’assiette de lamelles de pain grillé posée en équilibre sur la chaise du vestibule.

Nella enfourne les morceaux de pain beurré dans sa bouche. Ses nerfs ont bloqué toute sensation de faim mais elle a besoin de se sustenter. Il y a quelque chose de macabre dans cette situation, le trajet solitaire jusqu’à l’église, la mauvaise mariée qui s’avance vers l’autel, une tante qui arrive les mains vides, n’apportant rien d’autre que de tristes nouvelles.

« Qu’allez-vous lui dire exactement ? interroge Cornelia. Qu’elle est malade ? Qu’elle a changé d’avis ? »

C’est une bonne question. Que peut-elle dire ? Quelle histoire peut-elle assembler, depuis que Cornelia a découvert la minuscule maison dans l’entremêlement des draps de Thea ? Dire à Jacob que Thea est malade ne ferait que repousser l’inévitable douleur. Dire qu’elle a disparu est insoutenable. Ils paraîtront négligents, ou Thea instable. Dire qu’elle a été enlevée serait le scandale de trop.

« Je ne sais pas, répond-elle d’une voix faible. Je déciderai quand je le verrai. »

Cornelia soupire. « J’espère qu’Otto convaincra la milice de lancer des recherches rapidement.

— Quand la milice se mettra à sa recherche, Cornelia – à condition qu’ils acceptent cette demande si particulière –, Jacob van Loos et sa famille auront déjà eu vent de sa disparition. Impossible d’échapper à la vérité. Ce sera exactement comme à la mort de Johannes, tout le monde sera au courant de nos affaires privées. Je dois y aller. La cérémonie débute dans un quart d’heure. »

Soudain, Cornelia lui agrippe les bras. « Ils vous diront peut-être des choses déplaisantes.

— Je sais. Mais je suis prête.

— Je vous accompagne. »

Nella imagine la scène : Cornelia, devant l’autel de la Vieille Église, une poêle à frire à la main. « Non. Restez ici, au cas où elle reviendrait. »

Leurs regards se croisent un bref instant, elles partagent l’espoir qu’il s’agit peut-être d’une simple plaisanterie, que Thea réapparaîtra en riant, en leur disant qu’elle a fait sa dernière escapade de jeune fille célibataire. Mais c’est aussi peu probable que de voir Johannes franchir la porte. Quoi que Thea ait fait, elle l’a fait avec le plus grand sérieux. Cornelia, blême, acquiesce.

« Mais merci pour la proposition », ajoute Nella en lui prenant la main, qu’elle serre. « Comme toujours. Merci.

— Ma foi, dit Cornelia. Ma foi. » De sa main libre, elle époussette son tablier, gênée, mais ne se dégage pas de l’étreinte.

*

Nella traverse les dalles de la Vieille Église, le cœur battant. Voyant le groupe qui s’est rassemblé près de la tombe de Marin pour assister au mariage, elle n’en croit pas ses yeux, Clara Sarragon est là, ses filles aussi. Qui les a invitées ? Elles ont simplement décidé de venir, sans aucun doute, pour récolter les commérages et observer la cérémonie, ne rien rater du spectacle. Doux Jésus : elles auront matière à jaser, à présent. Quelles méchancetés et plaisanteries malveillantes vont-elles faire circuler dans les salons et les salles de jeux, les soirées de dégustation de thé, dans tout Amsterdam, en racontant à qui voudra bien les entendre qu’elles ont tout vu de leurs propres yeux : la mariée qui ne l’a jamais été, les van Loos furieux. Un mal de mer menace de la submerger, mais Nella garde la tête haute. Et voilà Rebecca Bosman, sa petite silhouette impeccable enveloppée d’une tenue sobre pour l’occasion, le visage tourné vers la porte de l’église.

D’instinct, comme elle le fait toujours lorsqu’elle entre dans la Vieille Église, Nella parcourt brièvement du regard l’espace monumental dans l’espoir d’y repérer une tête blonde et nue près d’une colonne, un regard perçant, la sensation de froid sur sa nuque. Mais le seul froid que ressent Nella provient de l’immensité de l’édifice. Elle a beau porter la maison dorée dans sa poche, Nella sait que la miniaturiste n’est pas là. Cornelia a peut-être raison. Elle est peut-être vraiment avec Thea.

Parmi les convives, elle repère Caspar Witsen. Aujourd’hui, il ne s’est pas peigné les cheveux. Otto a dû l’informer du mariage de Thea, mais pourquoi Caspar voudrait-il rester ici, alors que son ancienne employeuse se trouve à l’autre bout du demi-cercle, ses yeux pareils à des dagues ? Il croise le regard de Nella et sourit mais, la voyant seule et remarquant son expression, il laisse son sourire mourir sur ses lèvres.

Et voilà le pasteur Becker, si jeune et si inexpérimenté. A-t-il déjà été confronté à un cas de mariée absente ? Le moment est venu de le savoir. Nella s’approche toujours. Et à côté du pasteur se tient le futur époux en personne, le problème de Nella, la cible de Nella, parfait dans son costume noir, ses souliers en velours brossés, son visage ni beau ni banal, sa chemise raide et amidonnée, sa barbe taillée avec un soin mathématique. Un visage de richesse et de sécurité, qui se tourne vers elle dans la certitude complaisante que la cérémonie se déroulera avec élégance, à l’instar du reste de sa vie. Il constate qu’elle est seule et fronce les sourcils. Nella prend une profonde inspiration et continue à cheminer vers eux.

Jacob a amené sa mère. C’est forcément Mme van Loos, car ils partagent le même regard interrogateur. Ses frères ne semblent pas être présents, ce qui est un grand soulagement pour Nella. Trop de van Loos en pareilles circonstances serait insoutenable. Mme van Loos est également vêtue d’un noir intense, le visage encadré par une impressionnante fraise démodée, donnant l’impression que sa tête est un mets délicat trônant au milieu d’une assiette immaculée. Elle se tourne pour voir ce qui a attiré l’œil de son fils et, apercevant Nella, elle incline la tête sur le côté. De petits yeux noirs, de fines lèvres sombres, un nez semblable à un bec minuscule : elle tient davantage du pinson que du faucon. Et voilà Mme Lutgers, près de son maître, plus proche de lui que sa propre mère.

Ils ont désormais tous remarqué Nella. Ils la dévisagent. Seul le pasteur sourit. Elle ignore absolument quel discours va jaillir de sa bouche, le moment venu. Elle tapote sa poche, sentant la solidité de la petite maison à travers le tissu de sa jupe. Mais les convives se doutent déjà qu’il se trame quelque chose. Quelques sourcils froncés, des grimaces de satisfaction à peine voilées. Rebecca écarquille les yeux, les lèvres entrouvertes comme si elle devinait le fil de l’intrigue. Nella parvient enfin à esquisser un sourire. Il ne semble pas à sa place sur son visage et elle l’abandonne aussitôt. Elle prend une nouvelle inspiration. Elle ne s’est encore jamais exprimée en public dans une situation aussi délicate.

« Bonjour à vous », dit-elle avec une révérence.

Le pasteur Becker, serrant une petite Bible entre ses mains, la salue de la tête au lieu de s’incliner. Jacob recule d’un pas. Nella le voit jeter un coup d’œil au-dessus de son épaule, comme si Thea pouvait se matérialiser derrière elle, tenant son bouquet parfait, le visage doré en ce matin d’un si grand changement. Il reporte son attention sur Nella et elle s’oblige à soutenir son regard. En silence, elle s’efforce de lui faire comprendre : La cérémonie n’aura pas lieu. C’est terminé. Emmenez votre mère et votre domestique, rentrez chez vous. Mais Jacob, entêté, patiente. Il veut qu’elle s’exprime de vive voix.

« Comme vous pouvez le constater, commence-t-elle. Je suis venue seule.

— La future mariée a-t-elle pris du retard ? » demande le pasteur Becker, qui prend la voie de la tolérance et affiche un sourire paternaliste qui ne lui sied pas. « Je suis certain que nous pouvons attendre encore un peu. En de telles occasions, la nature versatile du sexe féminin peut être tolérée, bien entendu. »

Il ne doit pas avoir plus de vingt-trois ans. Nella l’ignore et se tourne vers Jacob, évitant soigneusement le regard de sa mère. « Seigneur, puis-je vous parler en privé ? »

L’espace d’un instant, il lui semble qu’il va accepter. Mais alors qu’il remue les pieds, sa mère tend la main et la pose sur le bras de son fils. Jacob se tourne vers elle. Elle s’adresse à lui d’un regard silencieux et Nella comprend. Elle en ferait tout autant. Dans une ville comme Amsterdam, plus il y a de témoins, mieux c’est, au risque de voir la vérité se déformer. Le petit pinson veut obliger Nella à déclarer publiquement la raison de l’absence de Thea. Que tout le monde sache qui a menti à qui, quels signataires du contrat se sont révélés être des escrocs. Nella s’imagine tourner les talons à l’instant même, s’élancer vers la maison de Jacob et reprendre les vingt mille florins sur son bureau pendant que la demeure est sans surveillance.

Alors que les sœurs Sarragon se mettent à chuchoter derrière leurs mains, Nella comprend qu’elle va devoir parler. « Très bien », décrète-t-elle. Elle garde son attention sur Jacob mais elle sent tous les regards rivés sur elle. Ils retiennent leur souffle à l’unisson, attendant le dénouement.

« Thea s’est éclipsée », annonce-t-elle.

Pendant quelques secondes : le silence. « Elle s’est quoi ? » demande Mme van Loos. Quelque part derrière elle, un gloussement distinctement sarragonesque. Du coin de l’œil, Nella aperçoit Rebecca Bosman faire un pas en avant, se raviser et reculer dans la foule massée là.

« Mère », interrompt Jacob, une pointe d’avertissement dans la voix.

« Je te l’avais bien dit, siffle-t-elle à son fils. Ne te l’avais-je pas dit ? »

Jacob s’approche de Nella et murmure : « Que voulez-vous dire par éclipsée ? Elle est censée m’épouser. »

Si proche de lui, Nella sent le parfum de la lotion à la pomme qu’il a appliquée sur ses cheveux, la curieuse odeur métallique de l’amidon sur son col. Ses yeux brun clair, d’une couleur de feuilles mortes, ses cils si courts. Il la dévisage sans ciller. Nella a la gorge sèche, ses mains menacent de trembler. Elle regrette que Cornelia ne soit pas venue, accrochée à une louche ou une poêle. Elle les aurait brandies devant cet homme, l’aurait obligé à reculer, avec ses yeux intenses, avec son nuage de lotion capillaire suffocant. Elle replie les doigts en un poing et le lève devant sa poitrine dans un effort pour contrôler ses nerfs.

« Le mariage est annulé, déclare-t-elle.

— Hors de question, lance Jacob. Vous devez aller la chercher. Je refuse d’être humilié de la sorte.

— Je suis sincèrement désolée, Seigneur, mais nous sommes déjà à sa recherche. Et jusqu’à présent, nous ne l’avons pas trouvée.

— Alors vous êtes très négligente. »

Nella relève le menton et croise son regard. Elle prend une profonde inspiration. « Ou bien ma nièce a-t-elle fait le bon choix ? »

Il plisse les yeux et se passe la main dans sa barbe. « Ce qu’elle a fait n’a rien de glorieux. Cela trahit son instabilité qui, je le crois depuis un moment, est un trait familial.

— Je vous demande pardon ?

— Mon fils a raison, intervient Mme van Loos. C’est une fille entêtée, désobéissante et écervelée, si elle quitte ainsi la maison toute seule. Si elle rejette un tel avenir. Si elle nous laisse ici à l’attendre. »

Nella regarde Jacob dans l’espoir qu’il défende sa promise. Mais son visage est effroyablement dénué de chaleur. « J’ai été idiot, lâche-t-il.

— Jacobus, ce n’est en rien ta faute, rétorque sa mère.

— Je vous ai accordé le bénéfice du doute, Madame Brandt. Et Dieu sait que j’étais assailli par les doutes.

— Si vous étiez assailli par les doutes, Seigneur van Loos, vous étiez cependant prêt à les mettre de côté en échange d’un bon prix. »

Les joues de Jacob s’empourprent. « Et qu’aurait-il pu faire d’autre ? l’interrompt sa mère. Une fille à la peau brune ? Oui, il m’a raconté la vérité à son sujet, Madame Brandt. J’ai fini par la lui arracher. Mon fils a une âme bien trop charitable. Il est si facile à exploiter.

— Si vous souhaitez vraiment parler d’exploitation, alors évoquons les cent mille florins que vous avez réclamés au départ, dit Nella. Vous avez pris notre argent sans la moindre hésitation. Notre maison. C’est vous qui l’avez exploitée. Vous vouliez prendre autant que possible, comme si les choses ne devaient pas durer. »

Jacob rougit encore mais Mme van Loos sourit. « C’est pour cette raison que nous avons demandé une telle garantie, dit-elle. Du fait de cette… instabilité. Les gens de votre espèce savent déployer les pires stratagèmes. »

Nella sent le sol tournoyer sous ses pieds. « Nous exigeons le remboursement de cette somme. »

Un silence s’ensuit. « Les termes du contrat spécifiaient que je garde l’argent si le mariage n’avait pas lieu, rétorque Jacob.

— C’est impossible, murmure Nella.

— Otto Brandt l’a signé. »

Elle est prise de vertige. Otto s’était bien gardé de mentionner ce détail. « Vous devez nous en rendre au moins la moitié », dit-elle en s’efforçant de dissimuler le désespoir dans sa voix.

Jacob détourne le regard et réajuste les manchettes de son manteau. « Nous sommes dans une église. Je refuse de discuter de cela ici. »

À l’extrémité du demi-cercle, Rebecca et Caspar se rapprochent et, de l’autre, Clara Sarragon et ses filles avancent à leur tour. Nella sent la panique monter brusquement en elle. Comme elle voudrait que ces propos, qui pourraient s’avérer éternellement dommageables pour Thea et pour toute la famille, ne soient pas entendus. Et pourtant Becker s’approche lui aussi, avec son visage brillant de pasteur et ses oreilles décollées, les yeux rivés sur elle. Tout le monde avide d’entendre Nella se justifier.

Nella leur rend leur regard, incapable de parler. Elle repense à ce que Jacob lui avait dit au bal, lors de leur première rencontre : Votre époux n’a pas eu un procès équitable. Jacob avait voulu donner l’impression que lui, seul parmi tous, savait combien Johannes avait été trahi par cette ville. Et elle avait tant voulu croire qu’il comprenait leur situation, combien elle était unique, combien elle était difficile. Elle le voit bien, désormais : c’était excitant, pour ce jeune imbécile, de faire semblant de soutenir un sodomite, de s’acoquiner avec le scandale, et de prévoir ainsi d’épouser Thea. Où que Thea se trouve en cet instant, Nella est plus qu’heureuse qu’elle ne soit pas ici, son bouquet nuptial entre les mains.

« J’ai ignoré le jugement de la ville à l’égard de votre époux, déclare Jacob.

— Vous êtes un hypocrite. Vous avez simplement lu les rapports du procès. Vous n’étiez pas assis sur les bancs du tribunal, vous n’avez pas vu son corps mutilé. »

Son visage s’obscurcit et affiche une expression amère. « Je vous ai aussi offert la sécurité. J’ai accepté l’absence de réponses sur la lignée de Thea. »

À la périphérie de son champ de vision, Nella aperçoit Clara Sarragon qui s’approche encore. « Vous l’avez acceptée ? rétorque Nella. Vous avez été attiré par le côté atypique de la situation mais vous ne souhaitiez pas sincèrement y être associé. Quant à la sécurité : le fait de vous approprier notre maison n’est pas ce que j’appellerais une promesse de sécurité. Vous êtes un lâche. »

Les joues de Jacob s’empourprent une fois encore. « Une fille qui grandit sans sa mère, même dans une maison du Herengracht, est presque impossible à marier. Vous devriez vous montrer reconnaissante qu’elle ne vous ait coûté que ce prix-là. »

Nella n’en croit pas ses oreilles. Elle voudrait se ruer sur lui. Elle n’a jamais ressenti un tel désir de blesser quelqu’un physiquement.

« Vous associer à une fille comme elle n’aurait jamais été dans votre intérêt, dit Clara à Jacob. Son comportement détestable. Épouser une femme comme… » Elle laisse sa phrase en suspens.

« Une femme comme quoi ? » s’emporte Nella.

Le pasteur Becker s’interpose : « Je pense que nous devrions mettre un terme à cette discussion. Nous ne sommes pas dans la maison du Seigneur pour nous adonner aux chamailleries mesquines et aux accusations.

— Ce n’est pas une chamaillerie mesquine », rétorque Nella.

La commissure des lèvres du pasteur Becker s’agite d’un soubresaut. Nella sait qu’il ne l’apprécie pas. Elle a apporté le désordre à sa porte. Elle voit que le soleil matinal s’est déplacé sur la stèle de Marin. La lumière s’engouffre par un vitrail jaune et luit comme de l’or sur la tombe.

« La promise ne viendra pas, déclare le pasteur. Il n’y aura pas de cérémonie. Rentrez chez vous. Allez, et songez au temps que vous avez perdu. »

Personne ne bouge. Personne ne veut être le premier à partir. Nella repense à la majesté de Marin. Nella sera la dernière à quitter les lieux, même si elle doit encore patienter cinq heures.

Clara Sarragon s’approche de Jacob, lui touche délicatement le coude et l’éloigne en direction de ses filles. « Venez, dit-elle. Et vous aussi, si vous l’acceptez, Madame van Loos. La matinée a été fort éprouvante pour vous deux. Nous vivons non loin de votre maison sur le Prinsengracht. Venez chez nous un moment. J’ai un nouveau botaniste des plus talentueux qui soit. Il vient d’Angleterre, ajoute-t-elle en jetant un regard à Caspar. Vous pourrez goûter ma compote de mangue et avoir un aperçu du paradis. »

Le pasteur Becker se racle la gorge.

« Venez, Madame Brandt, murmure Caspar en essayant de guider Nella par le coude. Permettez-moi de vous raccompagner chez vous.

— Non », dit-elle, se dégageant d’une secousse. « Je suis tout à fait capable de rentrer seule.

— Je le sais bien. Ce n’est pas le propos. »

Pour finir, c’est l’attrait d’un dessert tropical qui fait sortir Jacob van Loos de la vie de Nella. Le pasteur, secouant la tête, retourne à son bureau de kerkmeester, derrière l’orgue. Nella demeure en compagnie de Rebecca et Caspar, elle observe Jacob qui s’éloigne, plus riche de vingt mille florins, flanqué d’un côté de Clara Sarragon et ses filles, et de l’autre de sa mère et Mme Lutgers.

Il sera marié à l’une d’elles d’ici un mois, parie Nella en silence. Elle se demande qui est le plus à plaindre. Allez, partez avec les sœurs Sarragon, songe-t-elle. Devenez vieux et jaloux ensemble. Que votre horizon se rétrécisse encore davantage.

Elle pense à Thea, où qu’elle soit, et le désir de la retrouver la submerge presque. Pour la première fois, elle a fait l’expérience, quoique à un degré moindre, de ce qu’Otto et Thea ont dû subir toute leur vie. La facilité avec laquelle les gens vous insultent. Vous rabaissent en vous regardant droit dans les yeux, sans jamais la moindre conséquence.

Elle se sent exténuée. Elle a passé tant d’heures, de semaines, de mois à planifier une journée comme celle-ci. Elle repense à la réprimande du pasteur Becker : Allez, et songez au temps que vous avez perdu. C’est elle, de tous, qui en a le plus gaspillé.

« Madame Brandt », dit Rebecca, interrompant le fil de ses pensées. « Nous n’avons pas encore fait connaissance. »

Nella se tourne vers elle. « Mais je vous ai vue sur scène. Et ce que vous venez de voir vous en dit certainement assez à mon sujet. »

Rebecca sourit. « J’en doute. Thea m’a souvent parlé de vous.

— Vraiment ?

— Oh, oui. »

Nella soupire. « Ma nièce m’a toujours âprement critiquée. Et il s’avère qu’elle avait de bonnes raisons. » Elle adresse un sourire à Rebecca et à Caspar. « Je vous remercie d’être venus aujourd’hui, très sincèrement, mais je vais vous demander de m’excuser. La disparition de Thea n’est pas un mensonge, et j’en suis coupable. Son père a fait appel à la milice, je n’ai plus une minute à perdre. »

Elle s’apprête à partir mais Rebecca pose la main sur son bras. « Madame, attendez. Je dois vous montrer quelque chose. »

L’actrice paraît si inquiète que la terreur s’insinue dans les veines de Nella. Rebecca jette un coup d’œil à Caspar. « C’est… délicat. »

Caspar s’incline. « Madame Brandt, je vais, avec votre permission – ou même sans, je l’avoue –, me joindre aux recherches. Il faut retrouver Thea. »

Nella éprouve un tel élan de gratitude envers lui que les larmes lui piquent les yeux. Il me fait toujours pleurer, songe-t-elle en passant lestement les doigts sur ses paupières. « Merci, Monsieur Witsen. Toute initiative de votre part sera la bienvenue.

— Tâchez de ne pas vous inquiéter, dit-il. Je pense que Thea veut être retrouvée.

— Comment le savez-vous ?

— Parce qu’elle vous aime. »

Nella est stupéfiée par cette affirmation mais elle ne parvient plus à parler. Quand elle se ressaisit enfin, Caspar s’est déjà éloigné en hâte.

Les femmes le regardent partir. « Il y avait un homme », chuchote Rebecca.

L’estomac de Nella se noue. « Un homme ? »

Rebecca la voit tourner les yeux dans la direction où Caspar s’est élancé. « Oh, pas lui. » Elle marque une pause. « Cet homme s’appelle Walter Riebeeck.

— Poursuivez.

— Il travaillait au théâtre. Le peintre en chef des décors. » Rebecca prend une profonde inspiration. « Thea était amoureuse de lui. » Elle baisse la voix. « Elle… se considérait comme promise à lui.

— Mademoiselle Bosman, c’est…

— Et je crois qu’ils étaient amants. »

Nella contemple l’expression plaintive de l’actrice. La sensation des dalles tanguant sous ses pieds comme de l’eau la gagne à nouveau. Elle voudrait s’asseoir avant de s’écrouler. « Qu’avez-vous dit ? » murmure-t-elle.

Rebecca grimace. Il est gênant pour elle de dévoiler les secrets de son amie, de tels secrets. Thea, avec un amant. Thea, qui savait depuis le début ce que l’on éprouve à être amoureux…

« Ne soyez pas fâchée », dit l’actrice.

Nella fait un mouvement vers la sortie. « Est-elle avec lui en ce moment ? Est-ce pour cette raison qu’elle… »

Rebecca l’attrape doucement par le coude. « Attendez, Madame. Je ne pense pas qu’elle soit avec lui. Mais je crois, en revanche, qu’il l’a profondément blessée. »

Nella jette un regard affolé autour d’elle dans la Vieille Église, un martèlement sourd résonne dans sa tête. Les paroles de l’actrice n’ont aucun sens à ses oreilles. « Comment l’a-t-il blessée ? parvient-elle à articuler. Qu’a-t-il fait ? Vous vous trompez, il a dû l’emmener avec…

— Non », tranche Rebecca avec autorité, plongeant la main dans sa poche pour en sortir deux feuilles de papier. « Walter est marié », murmure-t-elle.

Nella la dévisage. « Saviez-vous qu’il était marié ? Avez-vous…

— Non, Madame, bien sûr que non. Il n’en avait jamais rien dit. » Rebecca hésite. « Thea a découvert que son épouse et lui la faisaient chanter. » Elle tend les feuilles à Nella qui lutte pour contenir les tremblements de sa main. « Lisez-les, Madame, dit-elle d’une voix douce. Thea m’a demandé de les garder en sécurité, elle ne pouvait peut-être plus supporter de les avoir à proximité. Peut-être qu’elle avait déjà prévu de s’enfuir au moment où elle me les a confiées, et qu’elle ne souhaitait pas les détruire. Je pense qu’elle ne voulait pas que vous les découvriez. Mais, après ce que j’ai vu ce matin, je ne peux plus les garder pour moi. »

Nella s’attarde sur les mots venimeux de ces lettres. Elle imagine Thea les recevoir, les lire seule, s’inquiéter de trouver une solution à cette terrible situation. La tristesse envahit son corps avec une telle force qu’elle est contrainte de poser la main sur le bras de Rebecca. « Depuis combien de temps cette… » Elle cherche avec difficulté le mot correct – elle ne peut se résigner à parler de cour, ni de fiançailles véritables. « … cette affaire dure-t-elle ?

— Des mois. Depuis avant Noël. Mais le chantage est plus récent, me semble-t-il. »

Nella voudrait se glisser sur la tombe de Marin et poser la joue contre la pierre éclatante. Murmurer : Je suis désolée. Elle repense à la nuit où Thea s’est effondrée. Comment Thea a répété qu’il ne s’agissait que d’un malaise. Mais c’était la fièvre d’un cœur brisé, la fièvre d’une intense souffrance. À cette simple pensée, le propre cœur de Nella se serre de douleur.

Thea a souffert seule, tandis qu’elle discutait d’argent, de mariage, de Jacob. Thea avait dû s’éloigner d’eux progressivement, toujours plus loin, devenant plus secrète et plus effrayée, jusqu’à ce qu’un jour elle se tourne vers elle et déclare : Tu peux arranger mon mariage avec Jacob van Loos. Face à ce chantage, en quête de sécurité, Thea est devenue la promise de Jacob. Une protection financière que sa propre famille s’est démenée à organiser – pour Jacob. Nella est sur le point de s’effondrer.

« A-t-elle payé ce couple ? demande-t-elle d’une voix rauque.

— Je crois que oui.

— Avec quel argent ?

— Elle m’a dit avoir vendu une carte, répond Rebecca. Qui appartenait à sa mère. »

Thea est donc montée au grenier, elle aussi, et elle a exhumé son héritage. Nella l’imagine soulevant la poupée de sa mère, logée dans les copeaux de cèdre, voyant son visage réaliste pour la première fois. A-t-elle emporté la miniature de sa mère quand elle est partie ? Quand elle en parlera avec Otto et Cornelia, ils seront plus convaincus encore que la miniaturiste l’a enlevée.

« Cet homme a raison, déclare Rebecca avec un geste dans la direction empruntée par Caspar. Thea vous aime. Elle a accepté ce mariage, d’après moi, en pensant qu’il protégerait toute la famille. Mais elle n’a pas pu s’y résoudre et elle a été prise de panique. Elle est terrifiée à l’idée de ce que vous allez dire. Elle ne supporte pas de vous décevoir.

— Vous la connaissez très bien », constate Nella. Elle baisse les yeux vers les lettres. « J’ai l’impression de la connaître à peine.

— Ce sont des choses qu’elle m’a dites, oui. Mais croyez-moi, Madame Brandt, je me sens coupable. J’aurais dû faire davantage pour la décourager de fréquenter un homme comme Walter. J’ignorais peut-être qu’il était marié mais je devinais le genre d’homme qu’il était, et j’aurais dû être une amie plus attentive. »

Nella se masse les tempes. « Mademoiselle Bosman, de mon côté je l’ai encouragée à épouser un homme comme Jacob van Loos. À votre place, j’essaierais de ne pas trop me culpabiliser. »

Les deux femmes se dévisagent. Rebecca semble sincèrement malheureuse. Nella ressent leur culpabilité et leur chagrin partagés. Elle et moi avons presque le même âge, songe Nella. C’est étrange que Rebecca puisse être l’amie la plus proche de Thea.

« Et cet homme, ce dénommé Riebeeck, travaille-t-il encore au théâtre ? »

Rebecca affiche un air maussade. « Non. J’ai vérifié. Il est parti pour une autre ville et il a emmené sa famille avec lui.

— Mais… Thea ne l’aurait pas suivi, n’est-ce pas ? »

Rebecca fronce les sourcils et considère cette éventualité. « En toute honnêteté, je ne pense pas. Lors de notre dernière entrevue, elle éprouvait toujours de forts sentiments à son égard mais elle ne voulait plus rien avoir à faire avec lui. »

Nella soupire. « Ce ne peut être qu’une bonne chose, j’imagine.

— Avez-vous la moindre idée d’où elle pourrait être, Madame Brandt ? »

Nella secoue la tête. « Aucune.

— Si j’entends quoi que ce soit, je vous préviendrai.

— Merci. Je vais conserver ces lettres, si vous n’y voyez pas d’inconvénient.

— Thea m’en voudra terriblement de vous les avoir montrées.

— Quand je la retrouverai – car je vais la retrouver, Mademoiselle Bosman – je lui dirai que tout est ma faute. Elle comprendra. » Nella froisse les lettres haineuses dans sa poche, priant pour que ses mots ne soient pas vains, pour qu’arrive un jour où Thea sera à nouveau à leurs côtés, furieuse mais capable de pardonner.

Alors que ses doigts frôlent la petite maison, Nella hésite. « Une dernière chose. Thea vous a-t-elle jamais dit qu’elle recevait des miniatures ? Des miniatures comme celle-ci ? »

Elle sort la maison dorée de sa poche et observe l’effet qu’elle produit sur Rebecca. La comédienne contemple avec ravissement sa minuscule perfection. « De quoi s’agit-il ? murmure Rebecca.

— Je ne sais pas exactement. Mais a-t-elle évoqué quoi que ce soit en votre présence ?

— Non, dit Rebecca. Je me serais souvenue d’une chose pareille. »

Nella replace la maison dans sa poche. « Oubliez cela. Ce sont des sottises. Merci, Mademoiselle Bosman : pour votre bienveillance envers ma nièce, et pour votre franchise. »

Avant que l’actrice ait eu le temps de répondre, Nella exécute une révérence et s’éloigne. Elle s’est déjà attardée ici trop longtemps.

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