La maison dorée
La fille volatilisée
OceanofPDF.com
2 6
Ils disposent de quelques heures à peine pour raccrocher le fil de l’histoire qui se détisse. Il semble inconcevable qu’au-delà des canaux, dans sa maison du Prinsengracht, Jacob van Loos demeure convaincu que tout est normal, qu’il sera bientôt marié avec Thea, qu’il deviendra plus riche, d’une certaine manière, tandis qu’eux tournoient ici dans cet enfer sur terre. Deux réalités s’entremêlent : l’histoire du monde extérieur, au-delà de leurs quatre murs, et l’histoire au sein de la maison. Visages gris et inquiétude tenaillante, alors que la journée normale, insultante dans sa banalité ensoleillée, se poursuit dehors.
C’est comme si la disparition de sa fille avait aspiré une partie de l’âme d’Otto. Hagard, il arpente la demeure, circule de pièce vide en pièce vide, il crie son nom, sa voix retombant sur les lattes du plancher, sans réponse. Nella calcule : Jacob et sa famille se prépareront bientôt à quitter leur maison. Elle n’a aucune idée de ce qu’elle doit faire. Cornelia et elle scrutent le lit défait. Cornelia s’en approche, s’agenouille comme pour rappeler sa protégée chérie par la prière. Elle pose la tête sur le matelas, bras écartés, et Nella l’observe, impuissante.
« Oh, mon Dieu, lâche soudain Cornelia d’une voix rauque et étouffée. Oh, non. Oh, mon Dieu. »
Nella sent un coup sourd dans son estomac. « Qu’y a-t-il ? »
Cornelia fouille entre les draps. Elle ressort la main et se tourne vers Nella, puis se redresse avec peine. D’un geste lent, terrorisée, elle déplie les doigts et lève la tête vers sa maîtresse, les yeux enfiévrés.
« Regardez, Madame, murmure-t-elle avec horreur. Oh, doux Jésus, regardez. »
Dans la paume de Cornelia repose une minuscule maison dorée et étincelante. Fabriquée avec méticulosité et talent, ses feuilles d’or scintillant dans la lumière matinale. Alors que les femmes la contemplent, le temps semble se figer l’espace d’un instant. Nella ressent ce frisson glacial, ce sentiment que tout se met en place devant elle, hors de sa portée. Otto revient et se poste sur le seuil de la chambre de sa fille. Il regarde la miniature brillante dans la paume de Cornelia comme quelque chose qu’il avait espéré ne plus jamais voir, quelque chose qui pourrait l’aveugler. Mais Nella s’avance vers la main tremblante de Cornelia et prend la maison entre ses doigts.
C’est l’œuvre de la miniaturiste. Nella en est certaine, comme le sont Otto et Cornelia. Rien d’autre ne pourrait les attirer ainsi, aspirer leurs peurs et leur attention de cette manière. Ils sont paralysés par cette présence, dans la chambre de Thea, si inexplicable et si puissante.
Nella est au bord des larmes – des larmes de soulagement ou de terreur, elle l’ignore. Dix-huit années durant, elle a attendu un signe et voilà qu’il lui parvient lors d’une des pires matinées de sa vie. Sous les yeux d’Otto et de Cornelia, elle caresse du doigt les minuscules fenêtres, les cheminées. Elle tente d’ouvrir la porte d’entrée, qui cède avec facilité, et elle jette un coup d’œil à l’intérieur. Il n’y a rien, rien qu’une maison vide à un étage. Depuis combien de temps Thea la possède-t-elle, et pourquoi l’a-t-elle laissée ici ? Nella sent la puissance de cette miniature palpiter entre ses doigts.
Soudain, elle est de retour dans cette même pièce, des semaines plus tôt en avril, Thea en proie à la fièvre s’agitant entre ses draps humides, marmonnant des propos incohérents sur une maison dorée. Est-ce bien la maison qu’évoquait Thea ? Et si c’est le cas, à qui appartient-elle ? Thea a-t-elle écrit à la miniaturiste, ou vice versa ? Nella parcourt les murs du regard. J’avais raison, songe-t-elle. Je le savais. La miniaturiste est revenue. Y a-t-il d’autres objets semblables dans la chambre, ou dans les bagages de Thea, qui pourraient leur fournir une explication ? Nella n’a qu’une certitude : Thea est partie et cette minuscule maison dorée a été abandonnée ici.
Elle lève les yeux et surprend Cornelia qui la dévisage. Ne dites rien, tente-t-elle de lui communiquer en silence. Otto ne doit pas savoir ce qu’elle désire ardemment depuis des mois. Il ne doit pas savoir qu’elle s’est faufilée dans le grenier et qu’elle a sorti les poupées d’Otto et de Marin, dans l’espoir que la miniaturiste intervienne et les aide à améliorer leur sort. Il ne doit pas savoir que Nella a prié pour cet instant, pour obtenir la preuve matérielle du retour de la miniaturiste, alors que sa fille vient de disparaître.
Mais Cornelia semble absorbée par ses propres inquiétudes. Elle se rue vers la fenêtre, comme pour chercher une chevelure claire sous une capuche. Nella est persuadée qu’elle ne verra rien, pas maintenant – mais quand Cornelia se retourne, elle affiche une expression inflexible.
« Est-ce là… ce que j’imagine ? demande Otto. Je ne peux pas y croire. Sauf qu’en regardant cette maison, j’y crois.
— Otto… », commence Cornelia, mais il l’interrompt.
« La miniaturiste », dit-il d’une voix emplie de terreur, ses mouvements lourds et lents alors qu’il s’approche de la maison minuscule, comme se débattant sous l’eau afin d’affronter un ennemi invincible. « Je reconnaîtrais son travail entre tous. »
Nella serre la maison avec force, cherchant à protéger la miniature du regard insistant d’Otto. « Nous ignorons comment Thea se l’est procurée », affirme-t-elle. Lentement, elle déplie à nouveau les doigts. La maison est posée là, sculptée d’une main experte, chargée d’espoir. « Elle a très bien pu l’acheter au marché.
— Ils ne vendent pas d’objets pareils au marché, décrète Otto. Et pourquoi était-ce caché dans son lit ? Pourquoi l’a-t-elle gardé si près d’elle ? » Il arrache la petite maison de la paume de Nella.
« Otto, non !
— Dites-moi la vérité, Nella, ou, Dieu m’en est témoin, je m’en vais la jeter au feu. Avez-vous eu affaire à la miniaturiste ? »
Nella en demeure bouche bée. « Bien sûr que non. Voilà des années qu’elle a quitté la ville. Je ne l’ai pas vue depuis ce temps, ni entendu parler d’elle. »
Cornelia se prend la tête entre les mains et s’effondre sur le lit.
« Si vous me mentez…
— Otto, je n’ai pas revu cette femme depuis dix-huit ans.
— C’est elle qui l’a enlevée ! » s’écrie Cornelia.
Ils se tournent vers elle, horrifiés. Nella tend le bras et reprend la maison d’entre les doigts d’Otto. Il semble stupéfait mais elle recule d’un pas et s’éloigne d’eux, protégeant la miniature de son autre main. Elle se sent davantage en sécurité quand l’objet est en sa possession et croit Otto tout à fait capable de le réduire en cendres. Cornelia l’y encouragerait sans doute.
Otto se tourne vers Cornelia. « Comment ça, elle l’a enlevée ? »
Cornelia est dévastée. « Pourquoi Thea s’enfuirait-elle ? lâche-t-elle. Et où irait-elle ? Thea était prête pour le mariage. » Elle se lève d’un bond et se met à faire les cent pas. « Thea était prête. Puis cette sorcière est revenue pour enlever notre enfant. »
Ils la dévisagent avec stupéfaction. Ce ne sont que des suppositions, songe Nella. Elle n’en sait rien. À la porte de la chambre, Lucas les observe, assis, et se lèche la patte.
« Non, rétorque Nella en tentant de se ressaisir. Regardez le lit de Thea. Regardez son armoire vide. Thea avait tout prévu. Peut-être est-elle allée au théâtre ? Ou peut-être est-elle déjà à l’église avec ses bagages ? La miniaturiste n’est pas revenue. La miniaturiste ne s’immisce pas ainsi dans… »
Otto émet un grognement méprisant. « Je vous en prie, n’essayez pas de jouer les expertes. Cette obsession que vous nourrissez pour elle est la cause de la plupart de nos problèmes. Avec votre méprise absolue au sujet de ses intentions. »
Nella est à bout de nerfs. Elle voudrait demander à Otto s’il les tient vraiment, elle ou la miniaturiste, pour responsables des déconvenues de Johannes. Des secrets de Marin avec Otto lui-même, de la pauvreté dans laquelle ils glissent lentement. Mais elle se mord la langue. Elle veut garder la miniaturiste à portée de main. « Nous devons réfléchir avec logique, dit-elle. La porte d’entrée n’a pas été forcée. Thea a agi de son plein gré…
— Écoutez-moi, dit Cornelia. Vous ne comprenez pas. » La domestique a le souffle court, et Nella ne l’a jamais vue aussi pâle. « Un paquet est arrivé chez nous. »
Nella est prise de vertige. « Un paquet ? Quand ?
— Il y a quelques mois », répond Cornelia. Faire cette confession lui demande un effort considérable, Nella le devine. Elle trahit la confiance de Thea, ce qui la mortifie jusqu’au tréfonds de son être. « Après le bal des Sarragon. Il ressemblait… il ressemblait exactement à ceux d’avant. Comme quand vous aviez dix-huit ans. » Elle hésite. « Et il y en a peut-être eu d’autres. »
Pendant un moment, personne ne parle. « Et… Thea a pris ce paquet ? interroge Nella.
— Oui, répond Cornelia d’un ton malheureux.
— Et il semblait provenir de la miniaturiste ?
— Oui.
— Et tu ne m’en as pas parlé ? lance Otto.
— Ni à moi ? ajoute Nella.
— Thea n’est plus une petite fille ! s’écrie Cornelia. Et je ne voulais pas y penser. J’ai essayé de la questionner. J’ai essayé de l’avertir mais je ne pouvais pas tout expliquer, pas convenablement. Comment pouvais-je lui raconter ce qui s’est produit avant sa naissance ? Vous voulez toujours que je me taise. Elle m’a affirmé que le paquet était un cadeau d’Eleonor Sarragon. Une bague, comme si c’était possible, mais je voulais la croire. Je voulais que ce soit vrai. »
Nella contemple la maison dans sa main. « C’était peut-être la vérité. Il y a de grandes chances qu’Eleonor Sarragon…
— Non. Arrêtez, Madame ! Arrêtez de vouloir croire que ces gens s’intéressent à nous. Et arrêtez de protéger cette sorcière ! » Les yeux de Cornelia s’embuent de larmes. Elle se rassied sur le lit, pétrie d’angoisse.
« Comment avez-vous pu me cacher cela ? demande Nella. Après tout ce que je vous ai dit… »
Cornelia lève la tête, soudain furieuse. « Ce n’est pas moi qui ai tenté de faire revenir la sorcière. Qui suis montée dans le grenier, qui ai fouillé dans le coffre de Madame Marin, qui ai remué le passé, qui ai ressorti ces maudites petites poupées.
— Comment ? » lâche Otto. Il regarde Nella, incrédule. « Vous avez ouvert le coffre de Marin ? Vous avez cherché à faire revenir la miniaturiste ?
— Bien sûr que non…
— Ce n’était pas vous qu’elle voulait, l’interrompt précipitamment Cornelia. C’était Thea. Thea n’est pas au théâtre. Elle n’est pas à l’église. Elle a disparu. Et c’est la miniaturiste qui l’a enlevée. »
Otto s’assied lourdement sur le fauteuil de Thea. Nella voudrait que le sol l’avale tout entière. Il semble impossible que Thea se trouve avec la miniaturiste. Mais en regardant cette maison dorée – peut-être, oui, peut-être que c’est la vérité.
« Nous allons la retrouver, affirme-t-elle. Où qu’elle soit, je vous promets que nous allons la retrouver. »
*
Environ quinze minutes plus tard, Nella, toujours en chemise de nuit, et Otto, habillé, se tiennent tous les deux dans l’ombre fraîche du vestibule. Au-delà de la porte d’entrée, la journée bat son plein. Les citoyens d’Amsterdam s’affairent devant les immenses fenêtres de la maison, absolument inconscients des ravages qui se déroulent derrière. Thea s’est dissoute comme la brume matinale. Nella songe avec une horreur nauséeuse à la scène qui l’attend à la Vieille Église. C’est elle qui s’entretiendra avec Jacob van Loos. Elle est à l’origine de tout, et elle doit y mettre fin.
Elle repense, le cœur battant, aux vingt mille florins qu’ils ont donnés à Jacob, au fait qu’ils lui ont promis la maison. Elle imagine ce que Marin lui dirait. Combien elle serait déçue. Face au visage morne d’Otto, Nella devine qu’il partage ses pensées.
« Nous ne pouvons pas agir seuls, dit-il. Nous devons faire appel à la milice.
— À la milice ?
— Nous allons arrêter cette femme, une bonne fois pour toutes.
— Vous n’aimez pas la milice. Moi non plus. Ils sont venus arrêter Johannes, ils vous ont traqué. Et vous souhaitez à présent vous en remettre à eux ?
— Avons-nous le choix ? dit-il d’une voix qui se brise. Je dois aller leur parler. Ils iront aussitôt frapper aux portes. »
Nella se masse les tempes. Bientôt, tout le monde sera au courant. Ces miliciens semblent n’avoir jamais rien de mieux à faire que de parader dans les rues en échange d’une bourse d’argent, engoncés dans des armures qui n’ont jamais connu le champ de bataille, accrochés à leurs lances qui n’ont jamais percé de daim, encore moins de criminel. Si un ravisseur s’est emparé de Thea, il les entendra approcher en cliquetant à une lieue à la ronde. « Nous devrions aller aux docks », dit-elle.
Otto semble avoir vu un fantôme. « Aux docks ?
— Elle pourrait être montée à bord d’un bateau. »
Ils demeurent muets, songeant à l’immensité du port d’Amsterdam, combien il serait aisé pour une fille solitaire de passer inaperçue et de disparaître. Une baie gigantesque, des jetées se succédant d’est en ouest, où sont amarrés des centaines de navires. Des navires pareils à des maisons tanguant sur les flots, miroirs instables d’une ville stable, s’étirant vers l’horizon. Nella imagine Thea, tôt ce matin même, négociant l’accès à un navire de commerce anglais, ou une « flûte », ces vaisseaux plus grands qui voguent plus vite. Au lever du soleil elle serait déjà très loin de ce bassin d’eau monumental. L’air soulevant l’ourlet de son manteau, baignant ses joues d’un vent frais et d’un goût de sel pour la première fois de sa vie, la surface de la mer scintillant comme une mosaïque d’or fragmenté. J’aimerais visiter Paris et Londres. Aller à Drury Lane. J’aimerais voir l’Opéra.
« Si elle est à bord d’un bateau », dit Otto, exprimant tout haut les pensées de Nella, « nous ne la retrouverons jamais. »
Nella ne sait que répondre. Elle n’admettra jamais une telle défaite à voix haute. « J’irai à la Vieille Église, déclare-t-elle. J’annoncerai à Jacob que le mariage est annulé. »
Otto lui jette un coup d’œil. « Sa famille sera présente. Êtes-vous sûre d’en être capable ?
— Je suis capable de supporter cette humiliation.
— Je me le demande vraiment. Je pense plutôt qu’aucun de nous n’y est prêt, c’est même la raison pour laquelle nous sommes dans cette situation délicate.
— Otto, dit Nella d’un ton hésitant. N’oubliez pas que les vêtements de Thea ont disparu. Elle n’a pas été… enlevée, même si elle est en compagnie de la miniaturiste. » Elle lève les mains, sentant la colère d’Otto. « Je sais que Cornelia en est convaincue. Je sais que vous êtes tous les deux furieux que j’aie sorti les miniatures du coffre de Marin. Mais il y a toujours l’éventualité que le départ de Thea soit volontaire. »
Il semble un instant sur le point de parler mais se ravise. Il baisse les yeux vers ses mains et pousse un profond soupir. « Thea m’a interrogé au sujet de sa mère, dit-il. Sur les circonstances de notre rencontre.
— Et… vous lui en avez parlé ?
— Je n’ai pas tout dit. Mais ce que je lui ai dit était la vérité. »
Nella est malade d’inquiétude. Un propos qu’il aurait tenu à Thea l’aurait-il poussée à fuir ? L’image de Thea, dehors par cette journée ensoleillée et anonyme, s’éloignant d’eux, la saisit d’une terreur presque insoutenable.
« Otto, j’ai été l’architecte de ce mariage bien avant d’avoir posé les yeux sur Jacob van Loos. J’ai mis tous les éléments en place sans y réfléchir à deux fois. Thea n’aimait pas Jacob. Je le savais. Mais j’ai persisté.
— Au contraire, dit Otto, vous l’avez fait en y réfléchissant plus qu’à deux fois.
— Quoi qu’il en soit, c’est ma responsabilité.
— C’est moi qui ai suggéré de lui léguer la maison, Nella. Et j’ai contracté un emprunt, ajoute-t-il d’une voix rauque. Ma seule autre solution était de cultiver des ananas.
— Une solution bien plus inoffensive que la mienne. Un ananas n’exige pas cent mille florins dès le début d’une négociation de mariage.
— Non, mais j’ai autant de torts que vous. Et un ananas coûte cher, lui aussi. » Il s’approche de la porte d’entrée, impatient de sortir à la lumière du jour et d’aller chercher sa fille.
« Otto – vous souvenez-vous de ce que vous avait dit Marin au sujet du bébé qu’elle s’apprêtait à mettre au monde ? » demande Nella.
Otto tourne les talons. Aujourd’hui, il est hors de question de se renfermer et d’esquiver les discussions sur Marin. Il affiche un faible sourire. « Bien sûr. Qu’il aurait la vie qu’il se construirait. Marin était certaine que Thea était un garçon.
— Eh bien, elle avait au moins raison sur le fait que Thea construirait sa propre vie.
— Que voulez-vous dire ? »
Nella prend une profonde inspiration. « J’ai confiance en Thea. Et je ne pense pas qu’elle se mettrait en danger. »
Mais l’expression d’Otto est lugubre. Il ouvre la porte et la lumière du soleil envahit la maison. « Alors vous avez oublié ce que c’est, d’avoir dix-huit ans. »
OceanofPDF.com