La maison dorée
Chapitre 10
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Cette nuit-là, Nella rêve d’Assendelft.
La maison de son enfance ne montre aucun signe de vie ; elle se tient devant les deux vastes étages, les briques rouges contrastant sur le ciel blanc, le vent fouettant son bonnet. Les vieux arbres de la maison paternelle sont pareils à des sentinelles éreintées, les vergers infertiles où foisonnaient jadis les pommes et les cerises forment désormais une armée sans bataille à livrer. Les tombes de sa famille sont dispersées dans la pommeraie : Geert Oortman, son père ; Petronella, sa mère. Arabella et Carel, sa sœur et son frère. Tous morts, comme dans la vraie vie, mais elle leur tourne le dos et contourne la maison, s’arrêtant au bord du lac.
L’étendue d’eau est vaste et trouble, aussi bien à la surface qu’en profondeur. Les canards ont disparu mais, au centre du lac, Nella repère le bateau de son enfance, pourri et écaillé, qui glisse dans sa direction comme mû par une volonté propre. Elle sait qu’un événement terrible se produira quand le bateau touchera le rivage, qu’il ne doit jamais l’atteindre, et elle fait brusquement volte-face vers la maison.
Les fenêtres vides l’observent depuis les hauteurs, des orifices béants aux chambranles absents par lesquels s’insinue une végétation tortueuse. La bâtisse semble se désintégrer sous ses yeux, les trous dans le toit s’agrandissant à mesure qu’elle les contemple avec un étonnement horrifié. Elle ne peut pas y entrer, c’est certain ; mais elle ne peut pas non plus rester au bord du lac. Au-dessus de la chambre où Geert Oortman est mort, dissous une bonne fois pour toutes dans l’alcool, la cheminée s’effrite peu à peu. Juste à côté se trouve la pièce où sa mère sanglotait en frappant les murs de ses poings ecchymosés, tandis que son esprit s’effilochait. Plus bas, celle où Nella a rencontré Johannes Brandt, où elle l’a épousé afin que la vie puisse recommencer. Les murs de briques semblent ondoyer, chaque pièce contenant à peine son flot de chagrin.
Dans son dos, le bateau heurte à maintes reprises la berge. L’horreur lui serre la gorge. Elle entend le clapotis mouillé d’un corps qui se hisse hors du lac, deux pieds qui se traînent sur les graviers, un bruit de pas qui va crescendo. Pour finir, Nella reprend vie et contourne en courant la maison. L’ombre est sur ses talons, ruisselante, une main trempée qui tente de se poser sur sa taille, des doigts dégoulinants qui s’agrippent à ses jupes. Nella court entre les arbres, trébuche contre des racines, les lanières de son bonnet volent autour de sa tête, ses pieds nus, gelés et couverts de boue, s’enfoncent dans le sol marécageux. Elle peut à peine bouger mais elle doit continuer. Elle hurle, atteint la porte d’entrée, tourne la poignée malgré elle, et tombe dans ce qui se tapit derrière.
Nella se réveille dans un halètement étouffé. Allongée dans l’obscurité d’Amsterdam, le cœur agité, ses draps trempés de sueur. Elle reste étendue en silence. A-t-elle poussé un cri ? Elle attend qu’une vraie porte s’ouvre, que retentisse le bruit des pas de Cornelia, une vieille amie passant la tête dans sa chambre, son inquiétude éclairée par la lueur dansante de sa chandelle. Mais personne ne vient. La fleur sombre qui s’est épanouie entre ses côtes se referme lentement, et Nella retrouve une respiration normale.
Elle s’assied, dans ce lit où, dix-huit ans plus tôt, elle était censée recommencer sa vie, et elle porte une allumette tremblante à sa bougie.
Quand vous rêvez de vos chambres d’enfant, vous rêvez en réalité de vous-même. Ou vous vous cherchez, du moins. Nella se rallonge et scrute les lézardes du plafond. Il fait nuit noire : aucun son ne s’élève du canal.
Une Nella existait avant Amsterdam : avant son époux défunt, Johannes Brandt, et sa belle-sœur défunte, Marin. Avant une famille entière de stèles sous les arbres des Oortman. Il y avait une personne avant que tous ces spectres n’apparaissent avec leurs exigences. Une fille dont le regard parcourait des étendues champêtres, qui cueillait des fraises près de la porte, qui gambadait sous les vastes cieux d’Assendelft où les vaches paissaient vers un horizon si bas qu’elles semblaient guidées par la main de Dieu en personne.
Mais si ce sont des faits réels, si cette enfant a bien existé, ainsi que la maison, les vaches, les fraises, Nella sait également combien la mémoire façonne votre vie, l’agrandit ou la rétrécit. Aucun de vos souvenirs n’est exact. Vous pouvez vous persuader qu’ils contenaient courage ou beauté, vous persuader que vous en faisiez preuve à une époque. Mais vous ne pouvez pas en être sûr.
De son tiroir à linge, Nella sort un bébé miniature et le serre dans sa paume. Elle repose la tête sur son oreiller, s’enjoint de trouver la paix. Jusqu’à l’aube, elle s’agite entre les draps, s’inquiète de leurs finances, de savoir si Jacob voudra revoir Thea, et se demande pourquoi les fenêtres d’Assendelft remuaient, dans son esprit, comme des gueules béantes.
*
Plus tard dans la matinée, épuisée, Nella mange seule dans la cuisine. Thea, déjà habillée, descend l’escalier et hésite, comme si elle avait espéré n’y trouver que Cornelia, ou personne – pour y manger en paix, comme le faisait Nella. Cette dernière est peinée de voir l’air méfiant de Thea, qui s’apprête à tourner les talons. Nella la rappelle.
« Thea ? Attends.
— Je suis fatiguée, tante Nella.
— Moi aussi. Pouvons-nous parler d’hier soir ? »
Mais Thea reste dans l’escalier et refuse de bouger. « Papa est réveillé ?
— Pas que je sache. » Nella contemple la robe noire soignée de sa nièce, le foulard déjà autour de son cou. Lucas trotte au bas des marches et s’installe dans les plis des jupes de Thea. « Ça ne te ressemble pas, d’être habillée aussi tôt.
— Il fait froid dans ma chambre. Cette maison manque cruellement de chaleur.
— Un petit déjeuner ?
— Je n’ai pas faim.
— Je peux te préparer du lard, faire griller un…
— Je n’ai pas faim. »
Nella n’est donc pas pardonnée pour la soirée précédente. Ni pour le bal, à en juger par la réaction de Thea. Ni pour les horribles dix-huit premières années de sa vie. Elle essaie de se ressaisir. Elle dit : « J’ai rêvé que j’étais revenue à Assendelft. » Thea lève les yeux, surprise. Nella décèle un éclat de curiosité dans son regard, que sa nièce étouffe aussitôt. « Enfin, ajoute-t-elle. C’était plutôt un cauchemar, à dire vrai. »
Thea s’assied face à sa tante, le visage impassible. Elle se penche et s’empare de la tranche de lard dans l’assiette de Nella. Celle-ci la laisse faire.
« Ce n’était pas comme les maisons qu’a décrites Caspar Witsen. C’était l’inverse, même. Bien que j’aie du mal à me souvenir à quoi elle ressemble, en réalité. »
Elle a l’impression d’avoir apporté les feuilles mortes du verger paternel de son rêve jusqu’à cette pièce chaleureuse. Noires et trempées de pluie, elles lui collent presque à la peau. Thea déchire le lard en deux, laisse tomber la moitié au sol pour Lucas. Elle fourre l’autre moitié dans sa bouche et la mastique d’une manière peu féminine. Une fois encore, Nella n’émet aucun commentaire. Elle se baisse et caresse la tête de Lucas.
« Je me souviens qu’il y avait beaucoup d’animaux, là où j’ai grandi », explique-t-elle.
Thea ne parle toujours pas : Nella va devoir redoubler d’efforts.
« Mais aucune étable ni écurie d’Assendelft ne serait comparable à la ménagerie de Blue John avec ses créatures. Sais-tu s’il a fait venir de nouveaux animaux cette année ? Y es-tu allée avec Cornelia ? »
Thea hausse les épaules, toujours mutique. Elles écoutent les bruits de Lucas et du lard.
« Je crois que tu as beaucoup de chance, d’avoir un endroit où t’échapper, lâche soudain Thea avec véhémence. Une maison de campagne. »
Épouse Jacob et tu pourras en avoir une, toi aussi, voudrait lui répondre Nella. Mais elle est déterminée à ne pas la provoquer, ravie de lui avoir enfin tiré deux phrases. Elle n’aime pas parler d’Assendelft ni y penser, et elle commence à regretter d’avoir évoqué ce qu’elle a vu dans son sommeil. Mais les voilà toutes les deux, à converser civilement tandis que d’autres formes s’élèvent, des silhouettes sombres au milieu des feuilles mortes de son père.
« Elle tenait davantage d’une ferme que d’une demeure bucolique idéale, dit-elle. Mais elle s’est désagrégée. »
Thea fronce les sourcils. « Désagrégée ? »
Nella hésite. « Il était devenu difficile d’y vivre.
— Ce ne pouvait pas être plus difficile que de vivre ici, rétorque Thea.
— Il y avait un lac. » Nella se rend compte que l’air lui manque dans sa gorge. Elle ne peut en dire davantage.
« J’aimerais bien voir ce lac, lance Thea. Nous ne possédons même pas de barge. »
Jacob t’offrirait une barge. « Mais, ma chérie, avance Nella, tu ne sais pas nager.
— Je pourrais apprendre. Ce n’est pas parce qu’on ne sait pas faire quelque chose maintenant qu’on ne peut pas réussir plus tard.
— Mon frère et ma sœur savaient nager. Carel et Arabella.
— Sont-ils déjà venus ici ?
— Non. Ils étaient bien plus jeunes que moi. On m’a envoyée épouser Johannes et faire ma vie à Amsterdam. Dès le départ, j’ai eu tant à apprendre. » Nella se rappelle que Marin s’était montrée si hostile, au cours des premières semaines, qu’elle avait cru ne jamais trouver sa place. « J’ai dû apprendre à devenir une épouse. À mener ma maisonnée. Toutes ces choses-là. »
Nella observe sa nièce. Toutes ces choses-là. L’amant secret de son mari. Les liens clandestins entre Marin et Otto. Ses efforts pour vendre le sucre et maintenir sa famille à flot – et, entremêlée à tous ces éléments, la miniaturiste. La miniaturiste, toujours à rôder en bordure de sa vie, mais bien vivante en son centre. Thea n’a aucune idée de ce qu’elle a traversé, elle ignore combien les choses auraient pu être plus simples pour elle ! Mais Nella sait qu’elle doit toujours peindre une image positive de son mariage, sinon Thea ne voudra jamais se résoudre à suivre cette voie.
« Je pensais que les avoir dans mes jupes ne leur serait pas très bénéfique.
— Mais une fois qu’ils ont été plus grands ? Ne voulais-tu pas les revoir ? » Thea décèle une faille et se penche en avant. « Tu ne les appréciais pas ?
— Carel a quitté la maison à treize ans. J’aurais aimé le revoir. Mais ça n’a pas été le cas. »
Thea écarquille les yeux. « Tu ne l’as jamais revu ? Où est-il parti, aux Moluques ?
— À Anvers. »
Thea ne peut se contenir. Elle renifle. « Ça alors, le bout du monde. Et qu’est-il arrivé à Arabella ? »
Nella prend une profonde inspiration. Elle aime encore moins penser à Arabella qu’à ses parents. « Notre père est mort quand j’avais dix-sept ans et j’ai dû me marier pour assurer notre avenir. Arabella est restée à Assendelft avec ma mère », explique-t-elle comme si c’était un résumé suffisant de la vie d’Arabella. Surprenant l’expression de Thea, elle ajoute : « C’est assez habituel, tout cela – la fille aînée qui quitte la maison pour se marier. Le garçon qui part seul en quête de fortune. »
Mais Nella sait parfaitement qu’il est inhabituel pour un garçon de « bonne » famille de prendre la route à treize ans, pour une fille aînée de ne plus jamais communiquer avec la maison qu’elle a laissée derrière elle. Elle songe à Jacob, au parfait petit trio des frères van Loos. Propriétaire terrien, soldat et avocat, des archétypes si faciles, gravitant encore autour de leur mère. Ce n’est pas la vie de famille qu’elle a connue, elle. Ni aucun autre habitant de cette maison du Herengracht, après tout.
« Que leur est-il arrivé ? interroge Thea. Après ton mariage avec mon oncle et le départ de Carel ? »
Nella voudrait qu’Otto se réveille, descende et la tire de ces souvenirs inconfortables. Mais, dans son esprit, elle est confrontée à une image de sa mère. Mme Oortman avait jadis été une femme séduisante, rondelette et compétente, mais Nella ne voit plus que le spectacle de sa mère se heurtant le crâne sans répit contre le mur de sa chambre. Elle ressent le déclic qui se produisait en elle à l’instant où il fallait la saisir par les bras, son regard mort fixé sur le lac d’Assendelft. Elle se souvient de la douceur de sa peau, d’avoir épongé les égratignures ensanglantées sur son front à l’aide d’un carré de coton. L’éternel chemin jusqu’à son lit défait. Arabella, trop jeune, postée sur le seuil, les yeux écarquillés, observant sa sœur qui évitait de justesse les ongles pointus de leur mère, son souffle fétide. Les récriminations gutturales dans la gorge de cette femme. C’était parfois comme être les enfants d’un animal.
Afin d’éviter le regard inquisiteur de Thea, Nella baisse les yeux sur les reliefs de son petit déjeuner. Ils ne prenaient pas soin d’eux-mêmes, à Assendelft. La réputation en lambeaux de leur père s’était frayé un chemin en chacun d’eux, et quand sa mère se blessait pour chasser le démon qui la possédait, c’était Arabella qui percevait le mieux ce démon.
La culpabilité s’empare de Nella, si insoutenable qu’elle est contrainte de s’approcher de la cheminée sous prétexte d’y prendre de l’eau chaude pour la cafetière.
« Ma mère avait de bons jours », dit-elle en essayant de contrôler les tremblements de sa voix.
Elle se rend compte que Thea n’a aucune idée de ce qu’elle raconte. Comment pourrait-elle lui expliquer ce qu’était la vie dans un monde bâti exclusivement sur les fantasmes maternels ? Les accusations, les inventions d’un monde fantasmagorique ? Nulle description, nul récit ne pourrait jamais englober la déchéance et l’impuissance qui suintaient dans leur maison d’Assendelft, une réalité qu’ils s’efforçaient de dissimuler le mieux possible afin de pouvoir marier Nella, de l’envoyer à Amsterdam, de rendre un minimum de normalité au nom des Oortman, que Nella le veuille ou non.
« Ma mère ne se portait pas bien, essaie-t-elle à nouveau. Elle avait du mal à s’accrocher à… la réalité. »
Sa mère, les yeux rivés sur le lac, quelque chose dans le courant lui apportant un message en une langue qu’elle était la seule à comprendre. « Elle est morte environ un an après mon arrivée à Amsterdam. »
Thea pose les paumes de ses mains à plat sur la table. « Et… comment est-elle morte ? »
Nella sent quelque chose se bloquer, quelque part entre ses côtes. « Elle s’est noyée dans le lac. »
Thea garde un instant le silence. Elle détourne le regard, comme se représentant la scène d’une telle perte, mettant bout à bout les fragments d’un endroit qu’elle n’a jamais vu avec ceux d’une femme qu’elle ne rencontrera jamais.
Malgré sa réticence à évoquer ces choses-là, Nella ne peut s’empêcher de ressentir une once de satisfaction coupable. Voilà, maintenant, tu sais tout, songe-t-elle. Tu n’es pas la seule à ne plus avoir de mère. C’est ce qu’on récolte, quand on pose des questions.
« On ignore si sa noyade était volontaire, continue-t-elle. Mais elle s’est noyée. Ils l’ont enterrée dans la pommeraie, à côté de mon père. »
Thea est abasourdie. « Mais… qu’est-il advenu d’Arabella ? Pourquoi n’est-elle pas venue vivre ici ? »
Nella sent ses mains se tordre malgré elle, presque mues d’une volonté propre. « Je n’ai pas été informée avant un certain temps du décès de ma mère.
— Quoi ?
— Carel était parti. Je ne correspondais plus avec Assendelft.
— Mais pourquoi ?
— Je ne le faisais plus, c’est tout », lâche Nella d’un ton cassant. Elle prend une profonde inspiration et pivote vers la table de la cuisine. « Tout le monde n’est pas proche de sa famille.
— Mais Arabella devait être très jeune !
— Et tu étais encore plus jeune, Thea. Tu étais si petite.
— Et Arabella ?
— Elle avait neuf ans. Mais c’était toi, ma raison d’être. »
Thea semble stupéfaite. « Tu essaies de dire que tout est ma faute ?
— Bien sûr que non. » Nella se sent presque à bout de souffle.
« Mais c’était ta sœur, continue Thea. Elle avait neuf ans. Si j’avais une sœur, je serais retournée la chercher, moi.
— Comment peux-tu savoir ce que tu aurais fait ? Arabella était parfaitement heureuse.
— Comment peux-tu le savoir, toi, puisque tu n’es jamais retournée la voir ? »
Nella agrippe le rebord de la table. « Elle aimait Assendelft. J’ai fait en sorte qu’elle reste dans la maison avec notre dernière domestique. Elle a grandi en prenant soin des animaux et du jardin.
— Je n’arrive pas à croire que tu n’y sois jamais retournée.
— Il y avait tant à faire, à Amsterdam – c’est ainsi que les choses se sont passées, Thea. Ainsi va la vie, tu sais. On ne peut pas toujours tout faire rentrer dans une jolie petite pièce de théâtre en trois actes. On ne peut pas être à deux endroits à la fois. »
Thea demeure silencieuse mais Nella sait que sa nièce baigne dans l’extase et l’indignation de ces précieuses nouvelles informations.
Elle se sent légèrement étourdie, comme si elle était venue se confesser et se présenter sous son plus mauvais profil. Elle n’a pas réussi à livrer à Thea sa vision de la situation – ce qu’elle avait éprouvé, à grandir ainsi au milieu de l’armée des arbres paternels, emprisonnée dans le mariage de ses parents. Et ce qui s’était produit ensuite, avec sa mère. Elle s’est dépeinte comme une femme sans cœur, ne devant sa survie qu’au malheur des autres. C’est peut-être la leçon qu’elle essaie de lui enseigner : ce que Thea doit faire de sa vie pour la rendre meilleure. Mais elle n’a réussi qu’à se montrer sous un jour monstrueux.
Avant que Nella ait eu le temps d’en dévoiler davantage, d’extraire du plus profond d’elle-même ces horribles jours d’antan – la lettre d’Arabella qui retraçait les dernières heures de leur mère avant sa noyade, la description de son corps ensuite, et la décision de Nella de n’en rien dire à Otto ni à Cornelia –, elle entend un bruit de pas, enfin, au sommet des marches.
Nella se tourne, reconnaissante de voir qu’Otto s’est levé et qu’ils peuvent entamer leur journée. Elle peut bannir de son esprit le lac marécageux, la transformation des fenêtres sur la façade de la maison, l’image de sa mère au corps gonflé et celle d’Arabella, abandonnée ensuite. Mais c’est Cornelia qui descend dans la chaleur de la cuisine, affichant une expression préoccupée, une petite enveloppe entre les mains.
Le corps tout entier de Nella frissonne d’excitation, de conviction, presque, à l’idée de voir cette vieille écriture familière qui s’adresse enfin à elle. Une autre miniature, après tant d’années. Mais elle remarque comment Thea se lève, comment, à la vue de la lettre que Cornelia tient à bout de bras, sa nièce semble déchirée par l’attente. De qui Thea peut-elle bien attendre une lettre ?
« Elle vient de van Loos, annonce Cornelia en regardant Nella. Elle vous est adressée. »
Thea se rassied et Nella éprouve une déception semblable. « Tu attendais quelque chose ? interroge Nella.
— Non, répond Thea. Et toi ?
— Un message de Jacob.
— Eh bien, voilà. Ton vœu est exaucé. Tu ne l’ouvres pas ? »
Nella brise le sceau et parcourt le message, incapable de dissimuler son sourire. Son plan fonctionne, dirait-on. « Oh, Thea, s’écrie-t-elle. Jacob nous invite au théâtre dans une semaine. Des places dans les loges. »
Cornelia plisse les yeux. « Vous n’aimez pas aller au théâtre.
— Jacob nous invite au théâtre ? » Thea paraît estomaquée.
« Oui. Qu’y a-t-il de mal à ça ?
— Il n’aime pas le théâtre, lui non plus, fait remarquer Thea. Si j’en crois ce terrible livre qu’il m’a offert.
— Il t’a offert un cadeau, rétorque Nella en essayant de maîtriser son irritation.
— À bien y réfléchir, j’aurais préféré un ananas. Qu’as-tu fait de celui que t’a apporté Caspar ? Je ne l’ai plus vu dans le salon.
— Ne me parle pas d’ananas, lance Nella. Demande à Cornelia. Ce n’est guère de mon ressort. »
Cornelia rougit. « Il est dans le garde-manger avec les pommes de terre, admet-elle. Je ne sais pas quoi en faire. »
Thea soupire. « D’après le livre de Jacob, les jeunes filles qui vont au théâtre font preuve d’impudeur et d’immoralité.
— Il n’a peut-être pas tort. »
Thea croise les bras. « En ce qui me concerne, Cornelia peut se servir des pages du livre pour emballer son fromage. Ce cadeau m’a fait l’effet d’un index glacé pointé dans mon dos. Pourquoi Jacob a-t-il cru que ça me plairait ?
— Il t’a fait l’effet de quoi ? » coupe Nella d’un ton sec.
Thea soupire. « Rien.
— Cette invitation est une excellente nouvelle, Thea. Vraiment excellente ! Le dîner a été utile.
— Je me demande pourquoi tu es si reconnaissante, tante Nella. Nous aurions pu aller voir une représentation ensemble, toi et moi, si c’est ce que tu voulais. »
Nella choisit d’ignorer la rage sur le visage de Thea. Elle ignore aussi la gêne qui s’inscrit sur celui de Cornelia. Elle serre la lettre de Jacob dans son poing et les briques rouges de son enfance retournent, une fois encore, à la poussière.
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