La maison dorée

Jessie Burton · Chapitre 36 sur 40

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La maison dorée

Chapitre 33

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Elles optent pour un petit déjeuner en extérieur, des roulés au fromage que Nella a apportés et qu’elles mangeront près des plants de lavande, sur une vieille couverture récupérée dans la salle de jeu. « Sans table, dit-elle à sa nièce. Ce n’est pas exactement digne des manières amstellodamoises.

— Cela ne me dérange pas, assure Thea. C’est si beau, ici.

— Sais-tu ce que m’a affirmé ta mère à propos de la campagne ? » demande Nella tandis qu’elle franchit la fenêtre cassée par Thea. « Il n’y a jamais rien à y faire. » Elle rit, saute à terre et met ses mains en visière pour contempler la maison. « Mais il y a tant à faire. »

Le ciel matinal est encore bleu pâle, la rosée couvre l’herbe autour d’elles. Nella observe Thea s’extraire avec agilité de l’encadrement vide de la fenêtre. « C’était juste après que j’ai appris la nouvelle de ton existence. J’ai suggéré à Marin de te mettre au monde ici. Ou, si tu venais à naître en ville, de t’amener ensuite à Assendelft. »

Thea, qui époussette ses jupes, lève les yeux avec stupéfaction. « Tu as proposé de m’amener ici ?

— Oui. Je lui ai dit qu’il n’y aurait pas de regards indiscrets. Que tu pourrais y vivre en paix.

— Cela ne te ressemble pas. Tu me répètes sans cesse combien la ville est merveilleuse. »

Nella ne répond pas et elles cherchent un endroit près des lavandes, l’ourlet de leurs jupes désormais humide. « Que pensera Cornelia quand elle verra la quantité de nourriture que nous avons emportée ? demande Thea.

— Elle sera sûrement heureuse de savoir que nous mangeons à notre faim.

— Nous laisserons des miettes dans notre sillage qu’elle pourra suivre. Comme les indices que tu as trouvés. »

Nella sourit. « Je suis la piste des miniatures et Cornelia suit les roulés au fromage ? Tu ne lui répéteras pas. »

Mâchant son roulé un moment, Thea finit par demander : « Tu es mariée à la ville, n’est-ce pas ? Tu es convaincue que c’est le seul endroit où je pourrais vivre. »

Nella réfléchit. « C’est vrai que j’ai répété cela des années durant. Cette affirmation conserve une certaine logique à mes yeux. La ville représente tant de choses différentes.

— Mais pas encore. Pas maintenant. »

Gagnée par l’agitation, ne voulant pas se contredire davantage, Nella se lève. « Il faut que j’aille chercher la jument que j’ai attachée près de la clôture. J’en ai pour une demi-heure. Tout ira bien ? »

Thea ferme les yeux et s’allonge au soleil. « Tout ira bien. »

*

Nella longe les lavandes de sa mère et le mur des arbres fruitiers, traverse les vergers et marche en bordure du lac et dans les champs. La jument l’attend patiemment et Nella la ramène pour brouter près des pommiers. Alors qu’elle se tient dans l’ombre tachetée de lumière, son attention est attirée par un bruit. Elle lève les yeux. Entre les arbres, Nella voit que Thea a trouvé une hache – dans le placard à outils de Geert Oortman, sans nul doute – et elle regarde sa nièce circuler méthodiquement autour des fenêtres extérieures du rez-de-chaussée, abattant la hache à maintes reprises sur les planches pourries, encore et encore, les brisant afin de pouvoir ouvrir les volets.

Le bois est si friable qu’il craque facilement, comme s’il rêvait d’être brisé. Nella est clouée sur place, la lente libération de la maison fait ressurgir ses vieilles incertitudes, cette peur qu’elle n’a pas encore tout à fait vaincue. Nella a l’impression que la maison ouvre les yeux dans sa direction. Comme si, pour la première fois depuis longtemps, elle se réveillait. Et alors que Nella demeure là, en pleine contemplation, c’est comme si une part d’elle, assoupie depuis tant d’années, revenait peu à peu à la vie. Elle n’est pas sûre de connaître ce côté d’elle-même. Ses qualités, ses forces, ses défauts. Cela fait si longtemps. Cette bâtisse attend peut-être son retour depuis toujours, érodée par le soleil et la pluie. Mais voici la vraie question : cela signifie-t-il qu’elle aurait dû revenir ?

Nella reprend le chemin de la maison. Thea a déjà retiré les planches de la porte d’entrée et s’est déplacée en périphérie. Sans attirer l’attention de sa nièce, concentrée à arracher les bandages dans lesquels la maison a été enveloppée, Nella entre sans encombre dans le vestibule, s’engage dans la cuisine et imagine Cornelia s’affairer là, tendant la main vers ses poêles, pestant, goûtant, chassant Lucas des plans de travail. Elle imagine Otto, assis à la table avec un livre, là où son père s’installait jadis.

À la pensée d’Otto, Nella tend l’oreille pour s’assurer que Thea est toujours absorbée par sa tâche. Elle saisit son sac en cuir. Elle en sort le vieux plan d’Assendelft, annoté de toutes parts de la main de Caspar Witsen. Comme elle avait été furieuse en voyant son œuvre ; et blessée ! Mais elle se représente soudain l’aloé de Caspar, posé près de son lit. Elle songe à l’inquiétude qu’il avait témoignée pour Thea, sa détermination à contribuer à leurs recherches. Elle songe à ses décoctions, à la fluidité de leur conversation, au fait qu’elle lui avait parlé des dons de sa mère pour la culture des plantes aromatiques, ce qu’elle n’avait encore jamais confié à personne. Elle se tourne vers la porte de la cuisine. L’espace d’un instant, c’est comme si sa mère se tenait là, discutant avec les femmes qu’elle aidait – juste là, sur le seuil, le regard posé sur Mme Oortman, reconnaissantes de sa discrétion et de ses talents.

Nella chasse ces fantômes d’un haussement d’épaules et baisse les yeux vers le plan. Elle contemple les croquis de Caspar, une extension à l’arrière de la cuisine pour bâtir une serre. Là, ses explications sur le chauffage, ses chiffres et annotations. Rien de tout cela n’exaspère ni ne chagrine plus Nella. Ce sont peut-être des lignes de promesse. Que lui avait dit Caspar, assis à la table de la cuisine du Herengracht ? Ce jardin représente tout ce que nous sommes, et tout ce que nous pourrions être.

Otto a écrit quelque chose, lui aussi : Brandt et Witsen Co, les mots rédigés de sa main sur le bord d’une esquisse de bâtiment – Fournisseurs d’Ananas, d’Amsterdam vers le Monde Entier.

Nella se redresse. Avec quelle facilité ils ont omis son nom à elle, bien que la propriété sur laquelle ils ont dessiné leurs rêves lui appartienne.

Nella songe à Thea, dehors. Radieuse dans le soleil, encadrée par la symétrie de la vieille maison, brandissant la hache qui appartenait au père de Nella. C’est une scène éloquente. Elle repense aux paroles de Thea au sujet de Jacob, pour qui le mariage était comme l’acquisition d’un nouveau clavecin. J’ai failli le comprendre trop tard, admet-elle.

Mais cet endroit est loin d’être parfait. Elle le sait. Le soleil ne brillera pas toujours autant. D’autres éléments ne seront pas aussi faciles à briser. Le passé viendra sans cesse à la rencontre du présent, et il n’y aura que de rares instants de perfection, de bonheur. C’est la façon dont vous gouvernez le reste qui est plus importante. Nella a déjà vécu dans ce paradis. Elle en comprend les limites, bien plus qu’Otto ou Caspar, ou Thea. Ces petits moments éclatants finissent par passer et il ne vous reste plus que les interrogations quant à l’avenir.

Pourtant c’est différent à présent, suppose Nella, car elle est convaincue qu’un nouveau moment de bonheur viendra assurément. Avant, dans cette maison, et plus tard à Amsterdam, elle n’en était jamais certaine, et elle était prise au piège du nœud de ses propres doutes.

Ce pourrait être différent, songe-t-elle. Il faut que ce soit différent. Ils doivent envisager l’éventualité que Jacob van Loos ne leur rende jamais les florins obtenus par le contrat de mariage. Clara Sarragon s’efforcera de briser irrémédiablement leur réputation dans certains cercles amstellodamois. Mais puisque Jacob et Thea ne se sont pas mariés, la maison du Herengracht demeure au moins la propriété d’Otto, il peut en faire ce que bon lui semble. Certes, ils ne recevront pas les mensualités pour rembourser la dette et maintenir la demeure en état. Mais si Otto décide de la vendre, et si Nella accepte qu’il vienne travailler dans celle d’Assendelft – alors cette fois, tout sera sûrement différent.

Et ils ont d’autres atouts, en dehors des florins : l’intelligence de Caspar Witsen, la volonté de Nella, le courage d’Otto, et Cornelia, le cœur de Cornelia, immuable. Et ils auront Thea. Le bébé qui était peut-être destiné à venir vivre ici depuis toujours, après tout.

Avec le reste de l’argent, pense Nella, ils se bâtiront un avenir. Oortman, Brandt & Witsen. Un nom qui a de l’allure.

Elle imagine le linteau sur la cheminée de la salle à manger, gravé par un nouveau tailleur de pierre. OBW, orné de guirlandes de feuilles d’ananas. Au point où ils en sont, il n’y a plus rien à perdre. Pourquoi persister à lutter contre Amsterdam ? Assécher une partie du lac, a écrit Caspar, afin d’irriguer les semis. Elle regarde par la fenêtre. Qu’en aurait dit sa mère ? Et qu’en aurait dit Marin, en apprenant que sa maison du Herengracht, autrefois chaude et sèche, allait être vendue pour restaurer une ruine ? Sa fille, une cultivatrice d’ananas ?

Johannes aurait apprécié tout cela, songe Nella. Vraiment. Il aurait été amusé par un défi d’une telle envergure, par la capacité de l’être humain à espérer, par ce petit grain de folie. Il était venu ici une fois, pour l’écouter jouer du luth, et il avait trouvé le paysage du lac magnifique.

« Le fromage sera peut-être moins cher ici, sans la marge que prennent les marchands en ville », dit Thea, tirant Nella de ses pensées dans un sursaut. « Mais cela suffira-t-il à convaincre Cornelia ? »

Nella était si absorbée par ses réflexions qu’elle n’a pas remarqué le retour de Thea. Elle fait volte-face : sa nièce, tenant mollement la hache à bout de bras, des perles de sueur sur le front. Elle contemple Nella d’un regard attentif. Inutile désormais d’essayer de dissimuler les diagrammes de Witsen.

« Ce sont les plans de Papa, constate Thea en s’approchant.

— Techniquement, ce sont les miens. »

Thea plisse les yeux et lit les écrits de Caspar. « Suis-je vraiment l’unique raison de ton retour ?

— Bien sûr que oui.

— Alors pourquoi les avoir emportés, s’ils te fâchent tant ?

— Thea, ce n’est ni ton père, ni Caspar Witsen, ni la miniaturiste qui m’ont convaincue de revenir ici. C’est toi. » Nella marque une pause. « Et après tout c’est toi qui as apporté l’ananas. »

Thea s’assied et examine plus attentivement les notes de son père et de Caspar. Elle a tant besoin que je l’aime, songe Nella. Comment ne l’ai-je pas compris avant ?

« Ces plans sont très ambitieux, commente Thea.

— Eh bien, je le suis aussi. Et ton père également. » Nella hésite. « Et nous avons peut-être vécu trop longtemps à Amsterdam. »

Thea lève la tête et commence à comprendre, les yeux écarquillés. « Vas-tu vraiment le faire ? Après tout ce que tu as dit ? »

Nella prend une profonde inspiration. « Je pense que nous méritons tous un nouveau départ, pas toi ? »

Thea ne répond pas immédiatement. Elle ne sera plus aussi proche du théâtre, suppose Nella. Elle ne pourra plus aller voir Rebecca. Plus aucun accès aux splendeurs de la ville, celles qu’aurait pu lui offrir Jacob van Loos. Mais à dire vrai, ce n’est pas Thea que tout cela semblait impressionner. C’était moi.

En guise de réponse, Thea retourne la question à sa tante. « N’est-ce pas plutôt un vieux départ, pour toi ? De revenir ici ?

— De revenir sur les lieux de mon enfance ? » Nella soupire. « Certains considéreront cela comme un échec. J’ai tenté si longtemps, avant même ta naissance, de fuir cet endroit. Mais depuis mon retour, je dois bien reconnaître que ce n’est pas l’endroit que j’ai quitté. Comment pourrait-il l’être ? Mes parents ont disparu. Ma sœur, mon frère. Il peut devenir ce que nous voudrons en faire.

— Donc tu ne le fuiras plus jamais ? »

Nella passe un doigt sur les écrits de Caspar. « Non.

— Nous pouvons rester ici ?

— Oui. » Alors même qu’elle prononce ce mot, Nella sent son cœur gonfler dans sa poitrine comme elle ne l’avait pas senti depuis des années. « Thea ?

— Oui, tante Nella ?

— Allons enterrer Walter. »

*

L’enterrement est rapide car le corps de Walter est petit. Thea a choisi un vieux noyer pour la dernière demeure de son amant. Elle s’agenouille et le dépose dans le lit de terre peu profond qu’elles ont creusé avec le sarcloir rouillé de Mme Oortman.

« Tante Nella ? Tu m’as dit que si tu avais été une meilleure tutrice, Walter ne serait peut-être jamais entré dans ma vie. » Thea s’interrompt et Nella regarde sa nièce pousser un lent soupir, puis essuyer la terre sur ses mains tandis qu’elle se redresse. « Mais je ne suis pas certaine de vouloir que Walter ne soit jamais entré dans ma vie, justement. Car si rien de tout cela n’était arrivé, je ne serais sûrement jamais venue ici. Et toi non plus. Et rien de tout ce qui va arriver ensuite n’aurait pu exister.

— C’est possible. Mais tu serais peut-être venue ici, un jour ou l’autre ? On ne peut jamais avoir la certitude qu’il n’existe en nous qu’une seule et unique graine, attendant de donner naissance au chapitre suivant de notre vie. Si rassurant soit-il de le penser. » Elle marque une pause. « Mais ce dont je suis persuadée, c’est que je frapperais Walter, si je venais à le croiser.

— Tante Nella !

— Un coup de poing sur son joli minois.

— Ce ne sont pas des paroles dignes d’un enterrement. »

Elles éclatent de rire. Thea se penche une dernière fois sur la tombe et recouvre de terre le visage de Walter.

Elles retournent en flânant vers la maison, bercées par le chant matinal des oiseaux, et contemplent le bûcher de planches pourries qu’a assemblé Thea. Les arbres vibrent de piaillements, les feuilles se soulevant presque sous l’effet de ce chœur. Nella se rend compte avec stupéfaction qu’elle ne vivra peut-être plus jamais dans la maison du Herengracht, que le destin de leur famille est incertain. Elles avancent pas à pas vers quelque chose, sans savoir exactement quoi. Le chant puissant des oiseaux est la manifestation naturelle la plus sonore que Nella ait entendue depuis des années – cent, peut-être deux cents voix qui chantent, qui trillent, qui communiquent, comme s’ils étaient les seuls êtres vivants en ce monde, eux et les arbres, comme si Thea et Nella n’étaient que de minuscules silhouettes évoluant en contrebas, pareilles à des ombres. Nella en est étourdie, elle a l’impression que tous les oiseaux sont dans sa tête, que son esprit brille à nouveau, espère à nouveau, avec une intensité qu’elle n’a pas connue depuis longtemps.

Et c’est alors qu’elles l’entendent, par-dessus les chants d’oiseaux. Le martèlement des sabots d’un cheval.

Thea s’élance vers la clôture à l’avant de la maison, à travers les herbes hautes. Elle se retourne, fait signe à sa tante qui la rejoint au portail, dans l’expectative, les yeux sur l’horizon, la ville et leur vie d’avant quelque part au-delà, le ciel illuminé d’or et d’un bleu plus profond.

Au loin, les femmes aperçoivent deux silhouettes, l’une plus petite que l’autre, secouées sur le haut siège d’une carriole tirée par un cheval. Tandis que la monture avance sur le sentier, Nella est certaine que la petite silhouette tient une cage en osier dans laquelle se dessinent les contours d’un grand chat dressé sur ses pattes arrière. La carriole semble chargée d’un amoncellement de caisses. La jument de Nella, qui broutait dans le terrain clôturé, lève la tête en remarquant que le bruit des roues a interrompu le chant des oiseaux. Oreilles tendues, elle lâche un léger renâclement.

Perchée sur le siège, la petite silhouette se fait plus distincte. Des propos sont échangés. Un bras se lève, un doigt pointé, et l’âme de Nella s’illumine tandis que Thea agite la main. Une main lui rend son salut. Thea se tourne vers Nella, le visage radieux, la journée désormais entièrement colorée de bleu. Les deux femmes contemplent le sentier. De plus en plus près, Otto et Cornelia avancent, avec Lucas dans sa cage en osier.

« Je me demande si elle lui a mis une collerette pour l’occasion », dit Nella en passant le bras autour des épaules de sa nièce.

Thea rit. « Imagine un peu. Il en serait malade. »

Elles sauront bientôt si une querelle éclatera au sujet du cou de leur chat, imagine Nella. Mais qu’importe, si c’est le cas ? Il y a toujours une querelle, et toujours une paix. Tous les quatre agitent la main, sourient, debout. Prêts, dans cette nature sauvage, à prendre un nouveau départ.

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