La maison dorée
L’or vert
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Au matin de son mariage avec Jacob van Loos, avant l’aube et avant que les occupants de la maison ne se réveillent, Thea s’assied dans son lit. Elle examine la pièce où elle a dormi toute sa vie. Les murs blancs. Le parquet sombre et nu. La longue étagère où elle a posé le livre offert par son futur époux et le bouquet nuptial dans son eau. C’est exactement comme l’avait prédit Hendrickson : les pétales sont désormais épanouis, éclatants et colorés, même à la lueur d’une bougie solitaire. Ils semblent innocents, ignorant que leur tige a été coupée et que, dès demain, ils commenceront à faner.
Thea a à peine dormi. La boîte des trois miniatures est ouverte sur ses genoux. Elle la scrute avec un sentiment de désespoir grandissant. Voici Walter et sa palette vierge. Voici la maison dorée et sa porte verrouillée. Et voici le minuscule ananas. Elle les contemple aussi attentivement que possible, elle essaie de deviner leur langage. Mais, par-dessus tout, Thea veut que cette journée ralentisse.
Elle ne peut imaginer ce qu’elle éprouvera lorsqu’on lacera sa robe de mariée, qu’on l’accompagnera le long des canaux en direction de la Vieille Église pour y retrouver Jacob, quand elle se tiendra devant le pasteur Becker et prononcera ses vœux. Et quand elle reviendra, la main de Jacob dans la sienne, en femme mariée. Quand elle boira dans la coupe de fiançailles. Quand elle festoiera, puis partira.
C’est pourtant une promesse qu’a faite Thea. Qui sauvera l’avenir de sa famille ; qui restaurera sa réputation. C’est quelque chose qu’elle est sur le point de réaliser, mais qui lui semble néanmoins terrifiant, impossible et contre-nature. Elle songe à tous les plats qu’a préparés Cornelia. Elle songe à son père, dans cette même chambre, lui affirmant qu’elle pouvait prendre un nouveau départ. Puis elle se souvient de l’avertissement de Rebecca – le risque que les attaques de Griete Riebeeck ne cessent jamais. Elle avait cru pouvoir y échapper par le mariage, dresser des barrières afin de maintenir le monde à distance. Mais cela pourrait envenimer la situation. C’était le nouveau départ de Thea : une vie d’épouse. Elle ne peut toutefois s’y résoudre.
Elle se lève, revêt rapidement ses habits quotidiens, jupe et chemisier. Elle range la poupée de Walter et l’ananas dans sa poche, jette un coup d’œil à la miniature qui reste. Son premier instinct serait de laisser la maison dorée dans la boîte et de la ranger sous le lit. Mais elle hésite, saisit une fois encore la minuscule demeure entre ses doigts et la tient à la lueur de la bougie. Elle tente d’ouvrir la porte : toujours verrouillée. Il doit y avoir quelque chose à l’intérieur, si seulement elle savait comment y accéder, comment en tirer ses secrets à grand renfort de douceur.
Le jour où elle a annoncé à sa famille qu’ils pouvaient s’entretenir avec Jacob pour établir un contrat de mariage, elle a pensé que cette maison lui avait été envoyée comme un signe. Qu’il s’agissait d’une reproduction de la maison de Jacob, un message lui conseillant d’en accepter la sécurité dorée et de quitter ces lieux ternis où elle avait vécu toute sa vie. Elle essayait de voir les miniatures avec le même regard que sa tante, comme des repères d’orientation. Mais à présent elle ne veut plus de cette petite demeure. Elle lui rappelle son échec, elle prédit un avenir qui n’est pas le sien.
Thea la pose sur la petite table de chevet. Elle veut que sa tante la voie, elle veut laisser à tante Nella quelque chose qui lui indique qu’elle est au courant de l’existence de la miniaturiste, elle aussi. Quant à Walter et à l’ananas, en revanche, ils sont à elle. Imaginez son père en voyant la poupée de Walter ! Elle représente tout ce que Thea tient à cacher de sa vie. Ou sa tante, voyant l’ananas qu’elle déteste tant. Même en cet instant, Thea veut protéger sa famille. Dans sa précipitation désordonnée, alors qu’elle jette ses oreillers et ses draps pour refaire son lit et lui donner l’apparence d’un corps endormi, elle ne remarque pas la petite maison qui bascule et se retrouve enfouie dans la chaleur du nid qu’elle a laissé derrière elle.
Elle vide les vêtements de son armoire et les fourre dans un sac en toile avec ses derniers florins, puis elle quitte la pièce sans regarder en arrière, se glisse dans l’escalier principal, évite chaque grincement de bois qui pourrait trahir sa présence. Elle s’enfonce à pas de loup dans la maison jusqu’au garde-manger de Cornelia, y prend une miche de pain, une meule d’édam, une large flasque de bière, quelques tranches de viande froide et des biscuits à la cannelle. Elle supporte à peine de se trouver dans cette pièce, parmi les préparatifs du festin de mariage. De retour dans le vestibule en haut de l’escalier, elle range la nourriture dans le sac par-dessus ses vêtements et tire les loquets de la porte aussi lentement que possible, grimaçant à chaque crissement de métal. Cornelia se réveillera bientôt.
C’est la meilleure solution, se dit-elle. Tu déçois tout le monde depuis bien assez longtemps.
Ses jupes bruissent, elle baisse le regard pour voir Lucas, les yeux levés vers elle, qui décrit des cercles autour de ses pieds. « Je suis désolée, murmure-t-elle. J’aimerais pouvoir t’emmener avec moi. »
Lucas s’assied sur un carreau de marbre blanc et continue à l’observer mais Thea ne peut supporter cette attention affectueuse. Elle ne peut imaginer ne plus jamais le revoir. Elle tourne la tête en direction de l’aube bleutée, puis vers le salon en songeant à tous les anniversaires qu’elle y a connus, assise sur le tapis. Les œufs crémeux, les pufferts à l’eau de rose : les aventuriers qui n’allaient jamais au-delà du Herengracht. Une meurtrissure s’imprime sur son cœur, une autre, encore une autre. Elle voudrait faire taire cette sensation, en vain. Elle voudrait avoir cinq ans à nouveau, s’émerveiller de leurs jeux d’exploration vers nulle part. Être entourée de leur amour.
Assez, se dit-elle. Tu as gâché tout cela. C’est du passé.
Mais c’est comme si Thea était ensorcelée, elle ne parvient pas à trouver la force de sortir dans le jour naissant. Elle se penche pour embrasser Lucas, s’oblige à penser à Jacob dans le rôle d’époux, à Eleonor Sarragon et à ses yeux moqueurs. Elle songe à Griete Riebeeck et, par-dessus tout, à Walter, à sa trahison, à ses mots d’amour – à ses promesses : le plus douloureux souvenir. Elle n’a aucun avenir dans cette ville. Elle doit s’en créer un ailleurs.
Et pourtant, alors qu’elle parvient à sortir de la maison et à refermer la porte en silence derrière elle, elle se poste à l’angle du Herengracht et de la Vijzelstraat, attendant de voir la réaction de sa famille. Quelqu’un regardera-t-il par la fenêtre de sa chambre, quand ils auront constaté son absence ?
Si c’est le cas, se promet Thea, je reviendrai.
Elle souhaite presque ardemment qu’ils ouvrent la fenêtre à la volée et crient son nom, qu’ils se précipitent dans la rue, qu’ils tombent à genoux et la supplient, qu’ils s’exclament Désolés, nous sommes désolés, chère enfant : jamais plus nous ne t’obligerons à quoi que ce soit. Car en vérité, Thea est terrifiée à l’idée de ce qu’elle s’apprête à faire. Ce n’est pas une pièce de théâtre. Les dames du Herengracht ne se volatilisent pas. Elle va franchir à nouveau cette porte, elle va se marier avec Jacob et devenir une épouse dans le Prinsengracht.
Mais le visage de tante Nella apparaît à la fenêtre, évoquant à Thea une petite lune effrayée. Une vraie dame du Herengracht, parcourant des yeux la rue longeant le canal, la main sur la vitre comme un geste d’adieu figé. Elle ressemble à une prisonnière, attendant que quelqu’un vienne la délivrer à son tour. Thea sait qu’elle ne peut pas franchir à nouveau cette porte.
*
Sur un pont aux abords du Jordaan, de nombreux charretiers proposent contre quelques pièces de transporter toutes sortes de cargaisons – pommes de terre, abats de viande, sacs en toile contenant la vie entière d’une jeune femme. Le ciel se teinte à présent de bandes roses au-dessus des canaux, le soleil émaille les nuages de filets dorés. Un vieil homme accepte d’emmener Thea hors de la ville pour un florin et de la déposer où elle le souhaite. Thea monte dans la charrette plutôt que sur le banc avec lui. Il est encore très tôt et il semble peu disposé à parler, ce qui convient à Thea. Seule avec son sac : un entraînement anticipé à la vie de solitude qui l’attend.
Les façades d’Amsterdam défilent à mesure que la ville se réveille, les domestiques et les servantes se rendent au marché, les commerçants retirent les panneaux de bois de leur devanture d’un geste expert, les employés avancent lestement sur les pavés pour arriver au bureau avant leur maître. Tant d’activité, si familière à Thea, et voilà qu’elle quitte tout cela. Une heure s’écoule, puis une autre. Les champs se font plus vastes à mesure que les maisons se raréfient. Le vieil homme lui demande si elle est sûre de sa destination, et Thea ne peut répondre qu’un faible oui, car lui dire non signifierait rentrer en ville, et elle ne le peut pas, plus maintenant.
Le soleil tape sur son bonnet, le cheval chasse les mouches à coups de queue dans sa direction. Les roues de la charrette tournent à grand bruit, hypnotiques, et Amsterdam ne lui semble plus qu’un rêve. Thea est malade de peur, constatant qu’elle s’éloigne toujours davantage de ce qu’elle connaît, qu’elle s’avance peut-être lentement vers le néant. Elle n’ose pourtant pas regarder en arrière, comme si le chemin parcouru risquait de s’effacer à jamais. À tout moment, le sol autour d’elle pourrait s’ouvrir vers le vide infini, la charrette, l’homme et le cheval pourraient y tomber, et elle se rendrait compte alors qu’elle demeure seule, invisible, sans nulle aide, sans passé ni avenir.
Elle imagine l’instant où Cornelia s’est aperçue de son absence, les larmes lui montent aux yeux et menacent de couler, mais elle ne peut pas pleurer dans cette charrette. Elle doit tout garder en elle, ou les larmes risquent de ne plus jamais tarir.
À en juger par la position du soleil, son mariage doit être sur le point de commencer. Thea se représente Jacob debout dans la Vieille Église, sa famille, le pasteur, peut-être même Rebecca : tous attendent l’arrivée de la future mariée. Thea regarde l’arrière de la tête du vieil homme, ses mèches grises, les plis gras de son cou, deux grains de beauté près de son col. À cette vue, elle commence à prendre conscience de l’énormité de ses actes, de son manque de préparation. Elle se demande si c’est tante Nella qui se rendra à l’église pour annoncer la nouvelle de sa disparition.
Bien sûr que oui, ce sera elle. Seule tante Nella en a la force.
La charrette poursuit sa route. Au fond de sa poche, Thea touche la poupée de Walter et le petit ananas, les fragments de sa vie qui la rendent encore perplexe. Elle a confié les lettres de menace de Griete Riebeeck aux bons soins de Rebecca, et voilà qu’elle a débarrassé la maison familiale de ces deux talismans. Un étrange ménage, et Thea déteste l’idée que Walter soit encore avec elle. Elle ne pouvait pas se résoudre à le laisser, de peur qu’on le trouve, mais elle ne peut non plus s’en débarrasser. Quant à l’ananas, il est désormais la plus belle des trois miniatures. Elle s’assure que le charretier a les yeux rivés sur la route et elle sort le fruit minuscule de sa poche, le fait rouler entre son pouce et son index. À sa stupéfaction, il semble avoir un peu grossi.
C’est impossible, songe Thea en se frottant les yeux pour mieux se concentrer. Ce doit être la lumière du soleil : dans ce milieu de matinée étincelant, ses véritables proportions sont plus nettes qu’à la lueur d’une chandelle à l’aube. Il est peu probable qu’il ait grossi de lui-même – c’est sûrement à force de le toucher, le matériau a dû gonfler. Mais l’ananas n’a pas terni : au contraire, il semble plus éclatant et plus charnu. Son aspect rappelle à Thea l’enthousiasme de Caspar Witsen pour sa confiture d’ananas, l’étendue de son savoir offert sous forme de décoctions. Sa tante aura besoin de ses décoctions de sommeil, suppose Thea.
Quand elle aura compris que je me suis enfuie, pense-t-elle, elle voudra endormir la ville tout entière pendant cent ans. Elle soupire, replace le petit ananas dans l’obscurité de sa poche. Les cloches de la Vieille Église doivent avoir sonné, à l’heure qu’il est. Thea devrait être mariée. Tante Nella va être si furieuse.
Ils cheminent plus profond encore dans la campagne. Les maisons disparaissent, le cheval trotte devant des cassissiers, qui laissent place à d’autres champs que le soleil brûle en nuances d’émeraude, de moutarde, de topaze et d’or. Thea a l’impression de voyager dans un des décors idylliques de Walter, dans ces scènes bucoliques que le théâtre utilisait toujours pour les comédies. Mais elle ne voit rien de comique dans cette situation.
« Êtes-vous sûre que c’est là-bas que vous allez ? » demande le vieux charretier par-dessus son épaule.
Thea regarde autour d’elle, tout aussi incertaine que lui. « Oui », répond-elle mais comment peut-elle en être sûre, alors qu’elle n’est jamais venue ?
Le vieil homme tire sur les rênes et observe le paysage alentour. Ils n’entendent plus que le bourdonnement des insectes dans les accotements et, par-dessus, l’incroyable volume des chants d’oiseaux. Nulle mouette comme en ville, ici, mais un chœur de pépiements que Thea ne saurait nommer. Aucun signe de vie humaine. Rien que le ciel, et encore le ciel, et la terre à l’infini, les nuages majestueux, une brise légère qui soulève les lanières de son bonnet.
« Je suis un homme de la ville. Je n’aime pas ce silence. »
Ce n’est pas silencieux, Thea voudrait lui répondre. N’entendez-vous pas les oiseaux ?
« Il paraît que des pirates viennent jusqu’ici, dans les terres, pour y enterrer leur butin », poursuit-il en regardant autour de lui, comme s’il s’attendait presque à en voir un bondir de derrière un fourré et porter un couteau à sa gorge.
Curieusement, la peur du vieux charretier ainsi exprimée tout haut apaise Thea. Elle imagine des hommes tannés par la mer, des hommes comme son oncle, sortant de l’eau pour enterrer des perles et des lingots sous les haies. Cela semble grotesque, mais l’étendue autour d’eux est si vaste, ouverte à toutes les possibilités. Elle trouve ces terres magnifiques.
« Je ne vais pas plus loin », décrète le vieil homme, empiétant sur les pensées de Thea. « Je fais demi-tour. Je pense que c’est à moins d’une lieue d’ici. Vous allez devoir marcher.
— Pourquoi ? Vous m’avez dit que…
— Un florin ne vous conduira pas plus loin. » Il lui jette un coup d’œil. « Mais vous en avez peut-être davantage ? »
Thea hésite, elle pense aux nombreux florins qui lui restent de la vente de la carte et qu’elle a rangés au fond de son sac. Elle pourrait le payer pour poursuivre le chemin mais elle ignore combien de temps elle va devoir vivre sur cet argent. « Vous pouvez me laisser ici. »
Le charretier semble enfin marquer une pause. « Vous avez de la famille dans la région ? »
Thea saute au bas de la charrette et tire son sac derrière elle. « D’une certaine manière. »
Il plisse les yeux. « Qu’est-ce que ça veut dire, ça ? » Elle décèle à son visage qu’il a fini par comprendre. « Vous vous êtes enfuie, dit-il. La milice est à vos trousses ?
— La milice ?
— Si vous croyez que vous êtes la première fille à s’enfuir dans ma charrette…
— J’ai de la famille non loin d’ici », déclare Thea, d’une voix qui se brise. L’évocation de la milice l’inquiète encore plus que la présence des pirates.
« Elles le regrettent toujours, dit-il. Elles pensent pouvoir se débrouiller seules.
— Qui donc ?
— Les filles. Qui s’enfuient. » Il la dévisage comme si elle était simple d’esprit.
« Je ne…
— Qu’est-ce qui vous fait croire que vous êtes différente d’elles ? »
Avant que Thea ait eu le temps de répondre, le charretier abaisse son fouet sur le flanc du cheval. Le claquement retentit comme une note amère dans le matin baigné de chants d’oiseaux. Il s’éloigne, fait tourner la charrette sur la large route. Thea le regarde tandis qu’il rétrécit et disparaît par là où ils sont arrivés. Jamais elle ne s’est sentie aussi seule.
Elle s’engage sur la dernière lieue dans la direction opposée. Le ciel est immense. La rosée s’est déjà évaporée sur l’herbe. Son lourd sac en toile lui heurte la cuisse à chacun de ses pas. La sueur dégouline sous son bonnet, la base de son cou est douloureuse, sa nuque brûle et son fardeau est plus lourd qu’elle ne l’avait prévu. Elle n’ose pas s’arrêter seule, ainsi, sur une route de campagne. Bien qu’il n’y ait personne alentour, elle éprouve une vulnérabilité qu’elle n’a jamais ressentie en ville. Les paroles d’adieu méprisantes du vieil homme lui cinglent encore les oreilles. Qu’est-ce qui vous fait croire que vous êtes différente d’elles ?
À cet instant, songe Thea, je pourrais tout aussi bien être la seule femme au monde.
Ce ne serait pas grave de pleurer maintenant, suppose-t-elle en chassant de la main une mouche paresseuse, la chaleur ondulant déjà sur le chemin devant elle. Ce ne serait pas grave de libérer ce sanglot menaçant, pareil à un orage, depuis l’instant où elle est sortie de la maison, fuyant un destin qu’elle n’a jamais voulu. Elle pourrait fondre en larmes, elle pourrait crier, personne n’en saurait jamais rien.
Thea regarde autour d’elle, l’immense ciel bleu, la terre basse et infinie. C’est donc Assendelft. Et dire que c’est ici qu’a grandi sa tante.
Combien de fois tante Nella avait-elle crié, dans ce paysage ? Ou avait-elle tout gardé en elle ?
Tu es venue jusqu’ici, se dit Thea en trébuchant légèrement. Continue. Mais elle a peur désormais que la maison d’Assendelft ne soit qu’une histoire concoctée par sa tante afin d’expliquer sa propre fuite vers le rêve d’Amsterdam, de justifier son amertume au fil des ans, après avoir compris que le rêve avait dérapé.
Il n’y avait peut-être aucun père alcoolique, ni aucune mère qui s’était avancée dans les profondeurs d’un lac. Il n’y avait jamais eu de frère ni de sœur. Il n’y avait jamais eu de maison si terrible que tante Nella refusait d’y retourner. Ce n’était qu’un mensonge et Thea s’y était engouffrée, avec rien d’autre qu’un sac de vêtements et deux miniatures pour l’aider à s’en sortir.
Elle avait pensé à Assendelft car elle savait que son père ne la croirait jamais capable d’entreprendre pareil périple, Cornelia n’imaginerait pas que Thea puisse avoir envie d’y aller. Sa tante ne viendrait jamais l’y chercher car ce sont les lieux qui hantent ses rêves, et elle s’était juré de ne jamais y revenir. Thea est arrivée dans un lieu qui n’existe pas, où elle pensait pouvoir être en sécurité. Mais, à peine quelques heures après son départ, elle veut simplement être retrouvée.
À l’instant où Thea s’apprête à pleurer face à la gravité et à la complexité de sa situation, elle l’aperçoit. Ce n’est pas un lieu inventé, pas le simple fruit de l’imagination de sa tante, il est bien réel. Une minuscule maison dans le lointain, ses cheminées encore toutes petites s’élevant vers le ciel. C’est forcément la maison d’enfance de tante Nella car il n’y a aucune autre demeure dans les parages. Le soleil de juin illumine la bâtisse, pareille à un joyau en briques, encadrée par les épais nuages qui la surplombent, cette maison qui proclame la vérité de son existence, comme si une main capricieuse l’avait laissée tomber de très haut sur ces champs pour voir si elle résisterait.
Thea sent son cœur s’emballer. Ses pieds frappent la terre du sentier. Le monde semble baigné de maintes couleurs. Elle court. La maison grandit, ses deux niveaux aux murs épais, ses briques d’une nuance de sang séché. Elle se rapproche, le souffle coupé en apercevant un trou béant dans le toit, les cheminées auxquelles il manque des briques, les rares encore d’aplomb qui semblent sur le point de s’écrouler. Elle s’arrête devant le portail pourri, haletante, étourdie. Toutes les fenêtres sont barricadées de bois. Aveugle, ligotée et pansée. Sur la porte d’entrée, plusieurs planches robustes ont été clouées. Des tiges de lierre serpentent et s’élancent depuis les fenêtres du rez-de-chaussée, le vaste jardin à l’avant est envahi de végétation.
Thea se glisse par un espace entre les deux battants du portail. Malgré l’étrange mutisme de la maison, Thea a du mal à ignorer cette impression d’être observée. Quelqu’un pourrait-il l’épier derrière une planche ? Elle regarde, elle attend. Mais elle n’entend que le bourdonnement des abeilles, le vent dans les feuillages, la musique plaintive des oiseaux qui s’y cachent et dont elle ignore les noms. Il n’y a ni vaches, ni poules. Ni moutons, ni chevaux sauvages. Il y a bien les arbres fruitiers, comme les avait décrits tante Nella, certains rabougris, d’autres vivaces. Des coquelicots jaillissent parmi les herbes folles, fragments rouges parmi le vert.
La maison d’enfance de tante Nella n’est plus ce qu’elle était. Thea lève les yeux vers les murs sans âge qui l’attirent mais font naître dans son cœur une peur sourde. Un piège, prêt à se refermer brusquement.
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