La maison dorée
Chapitre 21
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« Vous mangez bien à nouveau, Madame », déclare Cornelia au petit déjeuner, sa voix empreinte de taquinerie. « Vous avez bu les potions de Witsen ?
— C’est possible, répond Nella.
— Elles sont bonnes, n’est-ce pas ? commente Otto.
— Elles sont passables. »
Cornelia sourit. « Vous êtes redevenus amis, tous les deux ? »
Nella et Otto se dévisagent. « Bien sûr que oui », dit-elle.
Il lève son verre. « Bien sûr. »
Tant qu’il ne parle pas d’ananas, et qu’elle n’évoque pas l’avenir de Thea. Ils ignorent toujours ce qu’ils vont faire. Thea a bien meilleure mine, à présent, et Cornelia en est heureuse, Nella le voit bien. Otto aussi. Leur enfant chérie est sauvée, elle mange, elle est sous leur surveillance avisée. Mais ils ne peuvent rester indéfiniment dans cette impasse.
Elle s’interroge chaque jour sur le soir où Thea s’est écroulée, et sur les raisons de son effondrement. Otto et Cornelia affirment n’en rien savoir, eux non plus, et Nella n’a nulle raison d’en douter. Aucun d’eux n’est au courant mais aucun n’ose en débattre, par peur de briser cette paix fragile. Thea explique simplement qu’elle s’est sentie mal au cours d’une promenade et qu’elle a réussi à rentrer malgré tout. Mais qu’en est-il de ces palettes et de ces maisons dorées, de ces berceaux, de ces portes qu’elle n’aurait pas dû pousser ? Cela n’a aucun sens.
Si les potions de Witsen ont un effet bénéfique sur le sommeil et l’appétit de Nella, elles n’ont aucune incidence sur sa mélancolie. Cette humeur-là est plus coriace. Nella éprouve encore ce sentiment liquide au fil des journées, comme si elle flottait trop vite à la surface de sa vie, sans ancrage, le courant trop puissant pour qu’elle puisse lutter tandis qu’il l’emporte dans ses tourbillons. La saison des bals estivaux a débuté mais elle n’a pas l’énergie de courtiser Clara Sarragon ni aucune de ses semblables. Au lieu de cela, elle passe ses nuits assise en solitaire avec le bébé miniature dans sa chambre, le tournant en tous sens à la lueur d’une bougie, en quête d’un indice ou d’un changement qui lui aurait échappé. Mais la petite figurine emmaillotée demeure inchangée depuis qu’elle l’a trouvée.
Elle regrette son cabinet de mariage, sa stabilité, la façon dont il l’enracinait à sa vie dans la maison. Il lui avait apporté bien plus de sécurité que ne l’avait fait Johannes. Comment ai-je pu le détruire ? songe-t-elle. Elle l’avait abattu comme un arbre, le placage d’écaille de tortue s’était fendu, les incrustations d’étain s’étaient à jamais déformées, la structure inférieure de chêne et d’orme, brisée de façon irrémédiable. J’ai gâché ma chance, pense-t-elle. La miniaturiste m’avait choisie et j’ai gâché ma chance.
Lorsqu’elle sort se promener le long du canal, Nella attend de ressentir un nouveau vent froid sur sa nuque, la chair de poule qui lui indique qu’on l’observe, qu’on la protège, peu importe – mais elle n’éprouve jamais rien de la sorte. Elle est seule dans la rue, autant qu’à la maison. Elle se demande si Witsen viendra leur rendre visite. Elle se demande si elle doit écrire à Jacob, lui dire que Thea est rentrée d’Anvers mais ce serait sans doute maladroit, hypocrite, quelque chose qu’elle devrait s’interdire, d’autant que, le corps de Thea a beau avoir repris des forces, ils ignorent encore si c’est aussi le cas de son esprit. Aussi réfléchit-elle sans agir, et l’argent diminue toujours, et Otto n’a pas de travail, et ils consacrent toute leur énergie à Thea, à la remettre sur pied, à lui rendre son élan d’antan.
« Thea a demandé si elle pouvait m’accompagner au marché, aujourd’hui, dit Cornelia.
— Vraiment ? lâche Otto.
— Elle est en train de se préparer.
— Penses-tu vraiment que ce soit sage ?
— C’est une bonne chose, décrète Nella. C’est bien qu’elle sorte de la maison.
— Je suis ravie que vous trouviez cela sage », dit une voix.
Ils se tournent tous les trois, médusés, comme s’ils avaient été surpris en plein commérage. Nella n’en croit pas ses yeux. Thea est habillée, son bonnet impeccable, ses jupes d’un noir parfait, sans le moindre poil de chat accroché au tissu sombre. Son col amidonné est raide sur le coton de sa veste printanière. Elle contemple sa famille depuis l’escalier de la cuisine et tous sont hypnotisés. Il est soudain si difficile de se remémorer la jeune femme délirante, en sueur, pareille à une enfant qui, cinq semaines plus tôt, était étendue dans son lit, ses draps comme un linceul. Elle semble plus âgée, elle se tient parfaitement immobile, comme une pièce d’échecs attendant d’être déplacée. Elle n’a pas encore retrouvé son poids habituel, et la minceur de son visage évoque celui de Marin dans le souvenir de Nella.
« Voulez-vous manger quelque chose ? demande Cornelia. Un peu de…
— Non, merci », l’interrompt Thea. Elle reste postée dans l’escalier. « Mais je voudrais vous dire quelque chose, à tous. »
La voici donc, la confession, la révélation : les paroles qu’ils attendent depuis ce jour où ils ont cru la perdre. Nella sent son cœur se frayer un chemin vers sa gorge. Les doigts d’Otto se serrent autour de sa cuillère de porridge et Cornelia se balance sur ses pieds.
Thea prend une profonde inspiration. Elle fléchit presque. « Dis-nous tout, reprend Nella. Je te promets que nous sommes prêts. »
Otto incline la tête. Thea croise les mains, puis les laisse retomber contre ses flancs. « J’ai eu beaucoup de temps pour y réfléchir, annonce-t-elle d’une voix tremblante. Mais je suis satisfaite de ma décision.
— De ta… décision ? » répète Nella.
Thea lève le menton. « De ma décision.
— De quoi s’agit-il, ma Théière ? demande Cornelia. Qu’avez-vous décidé ? »
Thea contemple la cuisine, comme si elle la voyait pour la dernière fois. Elle se tourne et croise le regard de sa tante. « J’ai décidé que tu pouvais arranger mon mariage avec Jacob van Loos, s’il m’accepte. »
Un silence absolu. Thea semble soulagée que les mots soient sortis de sa bouche, et plutôt ravie de leur effet. Elle cille, attend leur réaction qui ne vient pas. Derrière elle, Nella sent que Cornelia est restée figée. Otto est immobile et dévisage sa fille. Nella n’en croit pas ses oreilles. Après tant de mois, tous ses projets, tous ses espoirs pourraient devenir réalité. Ils renaîtront de ce tas de cendre. Les paroles de Thea se répercutent dans son corps, une onde de choc – la responsabilité de l’existence de Thea, inexorablement transférée des mains de Nella à celles de la jeune femme.
Soudain, Nella se sent loin de cette maison, son esprit liquide se détourne de ces vieilles ombres, s’élève de leur sous-sol terreux, s’envole par les fenêtres du salon en direction d’une autre vie désormais à portée de main. C’est la vie de Thea, bien entendu, qui va changer – une vie d’épouse, avec une bourse pleine et des vêtements neufs. Mais c’est comme si leurs vies à eux changeaient également de forme, perdaient en netteté, se renouvelaient intégralement. Elle voudrait s’approcher de Thea et la prendre dans ses bras.
« Jacob van Loos, lâche Otto.
— Mais vous ne l’aimez pas, dit Cornelia. N’est-ce pas ?
— Bien sûr que non », dit Otto. Il adresse un regard désespéré à sa fille.
« Avant toute chose, intervient Nella en essayant de conserver son calme, es-tu certaine que c’est ce que tu souhaites ? » Elle veut en être sûre, avant de s’abandonner au bonheur de cette nouvelle inattendue.
Thea rit. « Tante Nella, tu sembles si choquée. C’est ce que tu voulais, depuis des mois. C’est toi qui devrais être la plus heureuse de nous tous.
— Je pensais qu’une telle union serait opportune, oui.
— Crois-tu qu’il ne voudra pas de moi ?
— Je suis persuadée qu’il voudra de toi.
— Non, attendez. Pourquoi ce retournement soudain ? demande Otto. Je sais que tes sentiments n’ont pas changé. Ou bien si ? Thea…, ajoute-t-il d’un ton suppliant. Thea, ma chérie, quand je t’ai dit que tu savais prendre de nouveaux départs, ce n’est pas du tout ce que j’avais en tête. Absolument pas – mais que diable s’est-il passé ? »
Thea inhale profondément et laisse échapper un long soupir. « Tante Nella m’a expliqué que l’amour exige de la pratique. De la patience. Du temps. »
Otto et Cornelia tournent vers Nella un regard empli d’une irritation à peine dissimulée. « C’est vrai, admet Nella lentement, mais…
— Elle m’a dit que j’apprendrais à aimer. Elle m’a dit que l’amour ne prendrait peut-être pas la forme que j’imaginais mais que je devais savoir m’adapter.
— Effectivement, je…
— Que le mariage était mon unique porte de sortie. »
Ses propres affirmations reviennent à Nella et la troublent. Dans la bouche de quelqu’un d’autre, elles lui paraissent curieusement cyniques.
« Non, déclare Otto. Je te l’interdis.
— Papa », rétorque Thea. Elle pose sur lui un regard sérieux. « On m’a expliqué en quelques mots ce qu’est l’amour véritable. C’est une chose rare. Mais il existe d’autres formes d’amour, que l’on peut apprendre. » Elle hésite. « Et si on peut les apprendre… alors autant que l’homme avec qui j’apprendrai soit riche.
— Je refuse que tu fasses partie de ce monde-là, proteste-t-il.
— Il n’y a qu’un seul monde, lâche Thea. Et nous y vivons. »
Otto paraît dévasté. Il dévisage sa fille comme s’il ne la reconnaissait pas.
« Nous n’avons plus d’argent, continue Thea. Papa n’a plus de travail. Nous n’avons plus de tableaux à vendre. N’est-ce pas la vérité ? Avec un mariage comme celui-ci, notre famille pourra tourner le dos à la honte. »
Personne ne répond. Thea commence à perdre patience. Et elle le peut, songe Nella. Car n’avons-nous pas – n’ai-je pas – insisté auprès d’elle, à maintes reprises, sur l’importance de la sécurité que garantissent l’argent et le statut ? Le vin de Madère pour ses dix-huit ans n’a-t-il pas été acheté pour la simple raison qu’il était à moitié prix ? La vente du dernier tableau, les rations de viande diminuées, la rareté des vêtements neufs, l’acharnement déployé pour obtenir une invitation au bal des Sarragon ? Elle revient en arrière, survole l’anonymat de la stèle de Marin, les lamentations sur leurs destins et leur histoire, et encore plus loin, jusqu’au lac d’Assendelft. Et Thea va y remédier. Elle va résoudre tous leurs problèmes par ce seul mariage.
« Tu n’y es pas obligée », dit Otto.
Thea se tourne vers lui. « Si, je le suis. Et je dois le faire très vite. Ce mariage nous protégera. Ce sera un nouveau départ. Et il nous libérera tous. »
Un son retentit, entre le sanglot et le cri. Il provient de Cornelia, assise à l’extrémité du banc de cuisine, prostrée en avant. Elle lève la tête. « Vous allez nous quitter, s’écrie-t-elle. Allez-vous vraiment nous quitter ?
— Seulement s’il accepte de m’épouser, répond Thea.
— Elle vivra juste sur le Prinsengracht », dit Nella, mais à l’instant même où elle prononce ces mots, elle comprend que la maison de Jacob, avec ses murs vert pâle, son clavecin et ses tasses en porcelaine parfaites, est sur une autre planète : une destination que Cornelia ne pourra – ni ne voudra – atteindre.
Cornelia la dévisage avec fureur, mais Nella est résolue. Elle a foi en la force de Thea. Elle ignore ce qui a pu provoquer ce retournement de situation mais qu’importe ? Ils ont enfin un plan.
« Nous n’avons pas organisé de festin à la naissance de Thea, dit-elle. Nous n’avons fait aucune cérémonie. Ni aucun tapage. Nous sommes restés confinés dans l’ombre. Mais pas cette fois. Cette fois, nous serons fiers. » Elle se tourne vers sa nièce. « J’irai voir Jacob. »
Thea écarquille les yeux, reconnaissante. « C’est vrai ? Bientôt ?
— Bien sûr. J’irai discuter avec lui, répond Nella en évitant le regard accusateur d’Otto et la colère vibrante de Cornelia. Je vais m’occuper de ce mariage, Thea. Et le monde entier en sera témoin. »
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