La maison dorée
Chapitre 30
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L’aube se lève sur Amsterdam mais des étoiles constellent encore le ciel tandis que Nella rassemble ses sous-vêtements, deux chemisiers et plusieurs bonnets de coton dans un sac en cuir, pas de malle, cette fois-ci, pas de perroquet dans une cage encombrante, comme lorsqu’elle avait effectué le trajet inverse. Elle y ajoute l’argent tiré de la vente du naufrage de Marin. Avant d’avoir le temps de changer d’avis, elle plie le plan de sa maison d’enfance, un lieu qui ne cesse de lui traverser l’esprit depuis qu’elle a compris que Thea y était probablement, et elle le glisse à son tour dans le sac. Elle embrasse le bébé miniature avant de le ranger dans sa poche. Elle griffonne un mot à l’intention d’Otto et de Cornelia car, si elle sait que sa disparition ne soulèvera pas autant d’inquiétudes que celle de Thea, elle a conscience aussi qu’elle ne peut pas se permettre de s’évanouir dans la nature. Elle espère qu’ils réussiront à lire ses gribouillages et qu’ils comprendront son départ précipité.
Dans le vestibule, Otto est encore endormi sur la chaise, rigide d’épuisement. Sa part de tourte a été mangée mais, à voir les morceaux de croûte répandus sur le carrelage, c’est plutôt Lucas qui semble s’en être chargé. Nella ne peut imaginer quel état de lassitude extrême permet un sommeil aussi inconfortable, mais l’espace d’un instant, dans l’ombre, elle craint qu’Otto ne fasse semblant de dormir, qu’il n’insiste pour l’accompagner alors qu’elle tient à faire le trajet seule. Nella attend, retient son souffle, mais Otto n’est pas avec elle dans le monde conscient. Elle espère que, là où il est, il trouve le repos avant de se réveiller et d’être ramené à la triste réalité. Il sera sûrement furieux qu’elle fasse tout cela sans lui mais Nella demeure résolue, elle descend à pas de loup jusqu’à la cuisine où elle dépose le mot. Dans son sac, elle fourre autant de plats emballés, destinés au banquet de mariage, et d’aliments plus basiques du garde-manger de Cornelia qu’elle peut emporter, et choisit un couteau aiguisé dans la boîte à couverts qu’elle glisse dans sa botte. En silence, elle déverrouille la porte utilisée pour les livraisons, puis remonte la volée de marches vers le Herengracht.
Elle se hâte le long du canal, comme Thea a dû le faire la veille, et elle se demande si Otto et Cornelia penseront qu’elle s’enfuit à son tour. Mais ils devront lui faire confiance. Elle est convaincue que leur avenir s’est échoué à Assendelft, où il s’entremêle au passé.
Nella se revoit sur ce canal, dix-huit ans plus tôt, avant de devenir veuve, grimpant à bord de la deuxième meilleure barge de Johannes. Vous n’en êtes pas offensée ? lui avait demandé Marin. Le deuxième choix, dans cette maison, signifie encore peinture fraîche et cabine tapissée de soie du Bengale. Nella avait imaginé que la peinture fraîche et la soie du Bengale étaient des preuves d’amour, mais elles n’étaient que l’expression de la fierté de Johannes et de son désir de séduire, une tapisserie pour recouvrir les lézardes. Elle songe aux veuves qu’elle avait observées le long des canaux au fil des ans, leurs vies cossues, leur existence mystérieuse. Elle avait si longtemps aspiré à une telle richesse, mais c’était un rêve qu’elle n’avait jamais réussi à concrétiser.
Elle se dirige vers les écuries de Reestraat dans le Jordaan, au signe des quatre fers à cheval, accolé à une auberge du même nom. Louer une monture est une démarche simple. Nella annonce au palefrenier qu’elle compte prendre sa jument alezane pour un jour et une nuit, puis s’interrompt et se corrige : « Trois jours. Non, disons cinq. » La maison d’Assendelft se dresse, brique par brique, dans sa poitrine, et avec elle un sentiment de terreur et d’excitation. Il lui faudra du temps là-bas, plus qu’un jour et une nuit. Elle se surprend à examiner les yeux et les naseaux de la jument, ses quatre sabots, ses doigts caressent le corps de l’animal, d’anciens réflexes qui étonnent le palefrenier. Voici donc une dame de la Courbe d’Or qui se penche sur le flanc superbe d’une bête et vérifie l’état d’un pied en quête de pourriture. Mais le palefrenier est honnête ; ses animaux sont bien soignés, luisants en surface et dotés de bons muscles à l’intérieur. Cette alezane est docile mais robuste, une beauté.
Nella entend s’échapper de l’auberge les voix de quelques hommes qui ont certainement bu toute la nuit durant. Elle se souvient où ce cheval s’apprête à l’emmener et elle serre les rênes davantage. « Combien pour la garder ? » demande-t-elle.
Le palefrenier arque les sourcils. Il est tôt pour une négociation mais il est d’Amsterdam, coutumier des transactions matinales et des échappées aux aurores. « Je vous en donne vingt florins, annonce Nella avant qu’il puisse imposer son prix. Selle et matériel compris.
— Trente.
— Vingt-cinq. C’est mon dernier prix. »
L’alezane en vaut au moins quarante mais le palefrenier accepte l’argent de Nella. « Elle vous conduira là où vous devez aller, dit-il. Et elle vous ramènera après. »
Nella guide la jument par les rênes jusqu’à la rue et la mène sur une lieue aux abords de la ville avant que la route ne s’élargisse. Je ne devrais peut-être pas y retourner, songe-t-elle, la main posée délicatement sur le bout du nez velouté de la jument. Mais ce qui l’attend à Assendelft n’a sans doute rien à voir avec ce qui s’y est passé autrefois, et tout à voir avec ce qui viendra ensuite.
La terre est sèche, une douce brise s’est levée et le soleil n’est pas encore éprouvant. Elle est stupéfaite de constater qu’elle n’a rien perdu de ses talents de cavalière. Cornelia et Otto en seraient ébahis, Thea aussi. Les Amstellodamois ne montent pas à cheval quand ils peuvent se déplacer à pied, en calèche ou par voie fluviale. Mais comment a-t-elle pu oublier ces sensations merveilleuses ? Tandis qu’Amsterdam disparaît progressivement, avec ses regards désapprobateurs, Nella lance sa jument à travers les champs, l’animal inspire à pleins poumons et ses pattes se délient. Elle a l’impression d’être sur le point de s’envoler, comme si cette jument n’était pas un achat empressé auprès d’un palefrenier fatigué ayant servi de la bière toute la nuit à des vieillards tristes, mais Pégase en chair et en os, né du corps mutilé de Méduse.
D’un moment à l’autre, songe Nella, je vais lancer ma rage vers les cieux.
Elle ralentit pourtant, consciente de ne pas encore connaître sa monture, qu’il ne serait pas avisé de pousser trop vite, trop fort. Passant au trot, Nella se sent euphorique. Elle tourne la tête à droite et constate qu’elle parcourt le chemin de halage d’une des nombreuses voies fluviales qui sortent de la ville par un réseau de canaux naturels ou artificiels. Des barges à fond plat flottent sur l’eau et leur simple vue peine Nella ; comme elles lui évoquent son propre voyage à Amsterdam, dix-huit ans plus tôt. Elle tire sur les rênes et retourne sur la route. Il faut que tout soit différent, cette fois-ci. Si ça ne l’est pas, ils seront tous perdus.
Alors qu’elle se rapproche des paysages de son enfance, elle les devine par la hauteur du ciel, par ces terres qui semblent descendre plus profondément vers l’horizon, par les nuages qui se massent en altitude, de plus en plus nombreux dans le ciel bleu foncé. Nella a grandi dans cet espace presque sphérique, puis elle l’a rejeté pour s’intégrer dans des salons impeccables et des cabinets plus impeccables encore, des façades de maisons étroites et des voies d’eau géométriques. Le contraste lui semble soudain brutal. Tu t’en es si bien sortie, se dit-elle. Tu t’es adaptée à la réclusion et tu t’y es sentie comme un poisson dans l’eau.
Puis elle l’éprouve soudain, qui grimpe lentement dans sa nuque : cette impression froide et familière d’être observée. Ce n’est pas le simple fruit de son imagination car la jument semble ressentir quelque chose, elle aussi. Malgré sa docilité depuis le début du trajet, elle se cabre et laisse échapper un son qui fait grincer les dents de Nella. Elle s’adresse à la jument d’une voix douce et l’apaise, la remet droit dans le chemin. L’animal renâcle, avance ses sabots d’un pas incertain. Devant, la route est déserte : c’est derrière elle que quelque chose guette.
Nella patiente. Mais elle ne se tourne pas. Une rafale légère soulève les mèches qui dépassent de son bonnet. Les oiseaux sont plus sonores, ici : merles, pinsons, pigeons. Le cri lointain d’un faucon pèlerin qui plane en dehors de son champ de vision. Les trilles d’une linotte, cachée dans une haie. Elle sent dans sa poche le bébé miniature et s’imagine se retourner, présenter le minuscule nourrisson dans sa paume tendue. Elle le fait presque – mais qu’est-ce qui l’attend véritablement sur la route derrière elle ? Ce n’est pas l’amour. Ce n’est pas la clarté. Ce n’est peut-être rien d’autre qu’une silhouette grise aux contours flous, presque trop éloignée pour savoir s’il s’agit d’un humain. Un mirage se mouvant dans la brume de chaleur.
Apercevoir ce spectacle incertain briserait l’élan de Nella. Succomber au désir de découvrir qui se trouve là, de lancer la jument en sens inverse, gâcherait la trajectoire de cette histoire. On ne peut pas vivre deux histoires à la fois. On ne peut en terminer qu’une seule.
Nella regarde une fois encore la route devant elle, vers l’endroit où sa mère l’attend. Et sa sœur, aussi – toutes deux mortes depuis des années, mais leur décès si ignoré qu’elles semblent revenir à la vie. Sur la route derrière elle, elle se représente Marin et Johannes, et la miniaturiste. Sa poitrine se serre, ses doigts saisissent la solidité sécurisante du bébé miniature qu’elle a gardé pendant toutes ces années. Elle se demande si elle pensera toujours à ces fantômes.
Oui. Elle sentira sûrement à jamais leur présence au fil du chemin, car c’est cela, l’amour. Derrière elle, la tentation scintille dans le lointain. Laisse la miniaturiste à une autre femme, songe Nella. Laisse partir Marin et Johannes. Tu as réussi à vivre sans eux pendant dix-huit ans. Et il y a une personne qui attend devant toi, qui a eu besoin de toi chaque jour.
Aussi Nella ne se retourne-t-elle pas. Elle replace le bébé dans sa poche, éperonne la jument et s’élance. C’est alors qu’elle les aperçoit, après dix-huit ans d’absence. Les cheminées d’Assendelft, loin à l’horizon.
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