La maison dorée
Une serre
OceanofPDF.com
1 2
Nella n’aime pas le théâtre pour plusieurs raisons. Le prix des billets, d’abord. La chaleur des bougies. L’atmosphère pompeuse et déclamatoire, étouffante – et ça encore, ce n’est que pour décrire le public, des gens si souvent imbus d’eux-mêmes et suffisants, faisant mine d’être édifiés alors qu’ils viennent en réalité dans le simple but d’épier les autres et d’éprouver des frissons coquins devant la consternation des pasteurs. Mais dans la loge de Jacob, avec sa vue imprenable sur la scène, loin des corps qui la rendent nerveuse, Nella estime qu’elle peut tout de même s’estimer heureuse, d’autant plus si cela les rapproche d’un mariage potentiel. Elle jette un coup d’œil par-dessus le balcon : comme l’argent vous élève, littéralement, métaphoriquement ! Elle se sent comme un faucon dans son nid, surplombant les petites têtes en contrebas.
L’amant de son mari était acteur. Ce jeune homme originaire d’Angleterre, Jack Phillips, avait fait semblant de mourir sur le carrelage de leur vestibule, et avait prétexté sa blessure pour accuser Johannes de tentative de meurtre. Son implication dans l’exécution de Johannes justifie peut-être la haine de Nella envers tous ceux qui gagnent leur vie en trompant les autres pour leur propre bénéfice, mais elle se doute qu’il ne faut pas généraliser. Jack était Jack. Et les acteurs ne sont pas des menteurs, insiste Thea : ce sont des fabricants de vérité.
Nella regarde la scène. Cette Rebecca Bosman, par exemple : elle est douée. Subtile, musicale, très attrayante. Nella jette un coup d’œil dérobé à Thea, s’attendant à la voir en extase devant son actrice préférée, or Thea affiche un visage de marbre. Elle a des cernes sous les yeux. Elle pourrait au moins faire semblant, à l’image de ces comédiens sur scène mais elle s’est comportée froidement toute la semaine, depuis qu’ils ont reçu l’invitation de Jacob.
Quant à Jacob, Nella ne peut pas l’observer de sa place. Elle n’aperçoit que ses mains sur ses genoux, immobiles comme des poissons morts, trois bagues en or scintillant à ses doigts. Otto n’aime pas se parer de bijoux, à l’exception d’une boucle d’oreille à l’occasion, mais voici donc un homme qui les apprécie.
Nella ferme les yeux et imagine la noce : Thea, radieuse, Jacob, inébranlable et satisfait ; un bon festin mais rien de prétentieux, un nouveau départ et un sentiment définitif de sécurité.
Elle se sent gaie, fière d’elle-même. Elle manœuvre depuis l’hiver dernier afin qu’elles puissent enfin s’asseoir ici, à l’aube du mois de février, avec un homme si convoité que toutes les filles de marchands d’Amsterdam voudraient mettre la main sur lui. Ces petites garces devront s’éclipser, bredouilles, dans leurs jupes neuves et leurs bonnets de cour, car Jacob a choisi Thea Brandt. Un nouveau spectacle au Schouwburg et il a choisi de mettre en scène Thea dans sa loge.
De temps à autre, en contrebas, ou depuis les autres loges, quelqu’un leur jette un coup d’œil, dont une personne qui ressemble à s’y méprendre à Clara Sarragon agitant son éventail – et si Nella et Thea ont l’habitude d’être scrutées, cette fois, c’est différent. C’est différent, quand on est assise en compagnie de Jacob van Loos.
Thea semble observer les gens en bas, comme si elle cherchait quelqu’un. Qui donc peut-elle vouloir trouver quand Rebecca attire leur attention avec tant de brio ? Avant même que Nella ait eu le temps de murmurer sa question, Thea se tourne vers elle et demande doucement : « Ne trouves-tu pas que le décor est si joliment fait, tante Nella ? Vois-tu les coquillages éparpillés sur la grève ? »
Nella contemple la scène. C’est un paysage de plage ravissant : le peintre – ou les peintres ? Elle ignore tout de ces choses-là mais il y a une quantité incroyable de tableaux – s’est surpassé. Les toiles de fond semblent avoir gagné en qualité depuis qu’elle amenait Thea ici, dans son enfance. Les palmiers et le littoral semblent étrangement vivants, bien que Nella ne soit pas en mesure de les comparer à une quelconque réalité. Seuls des pommiers vivent dans ses souvenirs, ainsi qu’un vaste lac noir. Elle ne voit pas les coquillages et s’étonne que Thea puisse être aussi précise. Sa vue baisse peut-être ? « Je les vois, ment-elle. Cette scène est superbe. C’est extraordinaire ce qu’ils savent faire, de nos jours. La personne qui l’a peinte a beaucoup de talent. »
Elle est récompensée par le spectacle inattendu du visage sérieux de Thea s’illuminant d’un sourire rayonnant. Les petites perles à ses oreilles se balancent lorsqu’elle tourne la tête avec ravissement vers l’histoire qui se déploie sur scène. Elle aime vraiment le théâtre.
Cinq minutes plus tard, le premier acte se termine. L’endroit s’emplit bientôt de raffut, l’orchestre joue un air joyeux pour égayer le public. Tous les trois se redressent sur leurs fauteuils, et Jacob se tourne vers Thea. « Cela vous plaît ? »
Thea semble inondée de joie. Le cœur de Nella s’envole : une telle expression sur le visage de Thea la montre toujours sous son meilleur jour. « Oh, énormément, Seigneur, répond-elle. Je trouve que Mme Bosman surjoue un peu. Mais je suis captivée par les décors. » Elle baisse à nouveau les yeux vers la scène et ses toiles, et Jacob paraît enchanté.
« Je sais que vous avez exprimé le désir de visiter Londres et Paris, Maîtresse Thea… » Il s’en est souvenu, remarque Nella. « Mais aimeriez-vous un jour voir un paysage tel que celui-ci ? Sans le voile de tragédie qui le recouvre, bien entendu. »
Thea lui adresse un regard impassible et Jacob balaie du bras le rebord de leur loge en direction des toiles peintes. « Je parle des décors qui vous fascinent tant. La plage brûlante. »
L’enthousiasme de Thea s’est effacé au point de lui donner des airs sévères. « Non, répond-elle. À mes yeux, ces palmiers sont réels. Je n’ai nul besoin de les voir en vrai. »
Jacob sourit sans s’attarder sur la froideur de Thea. « Mais la couleur du ciel ? Rien de tout cela ne vous tente ? J’ai entendu parler de tels endroits. Des lieux chauds, des lieux étranges. J’aimerais m’y rendre, un jour. »
Nella retient son souffle. Thea pose la main sur son cœur. « Vous ne comprenez pas, Seigneur. Je les ai déjà vus en moi. »
C’est au tour de Jacob de la toiser d’un air impassible. Thea se lève. « Voulez-vous bien m’excuser ? Je dois… » Elle laisse sa phrase en suspens, comme gênée d’évoquer devant Jacob un besoin féminin. Le jeune homme bondit sur ses pieds et s’incline, mais Thea a déjà atteint les rideaux qui dissimulent la porte de la loge. En quelques secondes, elle a disparu.
Sans vraiment comprendre ce qui vient de se produire, mais déterminée à renouveler l’atmosphère intime qui s’était installée, l’évocation des voyages et du plaisir, Nella tend la main vers la carafe de punch que Jacob a offerte. Elle lui sert un verre en souriant, voulant lui assurer que ce comportement n’a rien d’inhabituel chez cette jeune femme adorée qui voit des palmiers dans son cœur.
« Je n’avais pas vu Thea aussi animée depuis des mois, déclare-t-elle. C’est vous qui lui inspirez ce sentiment. »
Jacob sirote son punch. « Vous l’avez élevée depuis son plus jeune âge, n’est-ce pas ? »
Sa question s’impose à elle de manière étrange, comme surgie de nulle part, la renvoyant au tout début, alors que Nella préférerait se concentrer sur l’instant présent. Mais elle doit se montrer accommodante, elle doit lui prouver qu’aucune de ses interrogations ne peut entamer son sang-froid.
« C’est le cas, oui », dit-elle. Nella repense brièvement au bébé caché dans sa chambre, volé dans l’atelier de la miniaturiste sur la Kalverstraat dix-huit ans plus tôt, ce bébé minuscule qui n’était pas le sien. Les choses se seraient-elles passées différemment si elle l’avait laissé là-bas ? Impossible à dire. Impossible de poser la question à la miniaturiste, de l’obliger à s’expliquer. « Mais je ne l’ai pas élevée seule, ajoute-t-elle. Le père de Thea y a largement contribué. Et Cornelia aussi, qui vit toujours avec nous.
— C’est pourtant très triste qu’elle n’ait pas eu de mère. Était-elle une femme de noble lignée ? » demande Jacob, lâchant habilement la question dans le sillage de sa compassion.
Nella est prise de vertige. Il est devenu plus facile de dire que la mère de Thea est malheureusement décédée. Que Thea ne l’ait jamais connue repousse également Marin dans les recoins sombres de leur mémoire, où elle n’est pas censée avoir d’influence sur le présent. Mais cela ne peut cacher la dure réalité. Le nom de Marin n’est jamais mentionné en public. Une femme de noble lignée, oui. Une sœur de marchand, une femme d’affaires aussi. Et un sphinx. Cruelle quand elle le voulait. Intelligente, et prévenante. Elle avait lutté tant qu’elle le pouvait. Une femme qui avait partagé la couche du serviteur de son frère, qui avait gardé secrète leur relation. Elle ne saurait par quoi commencer.
Jacob s’interroge à son sujet, Nella le devine. Il se demande qui est cette femme absente qui a laissé derrière elle une orpheline.
Cela importe-t-il ? voudrait-elle dire, épuisée. Cela importe-t-il que Marin ait été lavandière, ou pâtissière, ou la fille illégitime du notable le plus riche de la ville ? Marin n’est plus là. Mais moi, si, et depuis dix-huit ans.
« C’était une femme de noble lignée », dit-elle.
Un long silence s’ensuit. « Vous êtes une famille très soudée, fait-il remarquer.
— Ma foi… il n’y a pas de secrets entre nous. »
Jacob contemple la scène et boit une nouvelle gorgée de punch. « Thea est animée d’une véritable passion. »
Nella ne parvient pas à analyser le ton de sa voix. « N’est-ce pas le cas de toutes les jeunes femmes de dix-huit ans ?
— Non », affirme Jacob avec une telle franchise qu’elle en est choquée. Combien de jeunes femmes de dix-huit ans connaît-il ? « Thea fait preuve d’une énergie excessive », ajoute-t-il.
Nella absorbe ce qui lui fait l’effet d’un coup porté à sa propre personne. L’énergie de Thea est bien équilibrée, voudrait-elle répliquer, bien que depuis quelques semaines il soit difficile de l’affirmer. Elle se sert un verre et le sirote avec précaution, comme pour goûter aux courants de sa propre conversation. « Sa mère était une femme très active. »
Jacob se tourne vers elle, curieux. « Active ?
— J’estime qu’il est bien préférable pour une femme d’être active. En bonne santé, investie. De telles qualités pourraient, elles aussi, être qualifiées d’énergie excessive. Mais elles sont indispensables dans notre monde, dans notre ville, Seigneur. Un homme ne voudrait pas d’une femme faible et maladive.
— Non, effectivement, répond Jacob. Mais elle est pourtant morte en couches. »
Nella s’agrippe au rebord du balcon. Sa texture rugueuse lui donne envie de briser net le pied de son verre. Elle s’oblige à retrouver le calme.
« Ce fut un événement tragique », dit-elle. Soudain, elle se retrouve dans cette chambre d’agonie avec Cornelia, dix-huit ans en arrière, observant d’un air horrifié Marin qui leur échappait lentement. « Sa mère était plus âgée qu’il ne l’aurait fallu. »
Pardonnez-moi, Marin, supplie-t-elle en silence. Pardonnez-moi, pardonnez-moi. Vous en auriez fait autant.
Et Nella reste assise là, dans la loge luxueuse de cet homme, pétrie de honte, et elle se rend compte qu’elle parle comme Marin dans ces moments-là. Comme si elle plongeait son seau dans les profondeurs d’un puits où baigne ce que Marin a laissé derrière elle. Cette ténacité, ce pragmatisme froid sous lesquels Marin cachait de légères touches sophistiquées.
Jacob souhaite-t-il que je continue ? s’interroge Nella. Est-il vraiment intéressé ? Ou veut-il simplement que je cesse de parler comme une poissonnière et que je le laisse boire son punch en paix ?
Elle frissonne, comme si les courants d’air qui traversaient leur demeure du Herengracht lui frôlaient la peau. C’est peut-être évident aux yeux de Jacob van Loos – la manière pitoyable dont ils créent un décor afin d’impressionner un prétendant, éclipsée par le vrai spectacle, éblouissant, en contrebas. Mais Jacob demeure imperturbable, semblant prendre part à une conversation ordinaire. Nella se réprimande en silence et redresse le dos dans son fauteuil, songeant à leurs livres de comptes, aux sommes qui s’amenuisent depuis qu’ils n’ont plus la sécurité d’un salaire à la VOC. Leurs choix sont de plus en plus restreints. Une fois encore, Marin en aurait fait autant.
« Thea est trop unique pour moisir dans une demeure du Herengracht », lâche-t-elle brusquement.
Ses paroles sont aussi directes que celles de Jacob. Elles présentent la vérité. Elles obligent Jacob à se tourner vers elle et Nella continue. « J’ai remarqué, avance-t-elle en ramenant sa jupe autour d’elle, que Thea est toujours enchantée d’assister à une pièce qui se conclut par un mariage.
— Vraiment ?
— Oui. Et elle est prête, je crois. C’est ce qu’elle souhaite. Thea ne le dira pas elle-même mais, quand elle aura trouvé l’homme qu’il lui faut, elle se mariera. Et ce sera un homme chanceux.
— C’est vrai. »
L’esprit de Nella s’emballe. Où est donc passée Thea ? Elle se souvient de la façon dont Jacob, entrant dans leur vestibule, avait incliné la tête en arrière d’un air ravi pour contempler le trompe-l’œil. « Bien entendu, Thea sera l’unique héritière de tous nos biens », dit-elle.
Un nouveau silence s’éternise. Elle attend, presque incapable de respirer convenablement. Cela suffira-t-il à le convaincre, une demeure et une des meilleures adresses de la ville ?
« La propriété du Herengracht sera donc à elle, commente-t-il.
— Oui.
— Je n’en attendais pas moins. » Jacob scrute la salle de spectacle. Son expression est indéchiffrable. « Mais qu’est-ce qui la rendrait heureuse, à votre avis, Madame Brandt, à part ces excursions au théâtre ? »
Nella hésite. Depuis quelques années, elle ne saurait dire ce qui rend Thea heureuse. « Je pense qu’un gentilhomme intéressé par la question devrait interroger Thea directement. »
Jacob jette un coup d’œil au fauteuil inoccupé de Thea. Elle s’est absentée depuis longtemps et Nella doute. « Je n’aime pas particulièrement les pièces de théâtre, dit-il. Je préfère la vraie vie, en chair et en os. Mais je vois combien Thea les apprécie. » Il marque une pause. « Diriez-vous qu’elle est… fantaisiste ?
— Loin de là. Vous êtes assez perspicace pour le voir par vous-même. Thea aime peut-être venir au théâtre mais elle est raisonnable. Elle a fait l’expérience, sans doute bien davantage que les filles de son âge, de la rudesse potentielle de notre société. »
Il paraît songeur. « Et le théâtre est son échappatoire ? »
Nella replie son éventail et l’utilise pour désigner ce qui reste du public. « Dans cette ville, n’est-ce pas le cas de tous ceux qui peuvent se l’offrir ?
— Je suppose, oui.
— Mais Thea comprend la vie bien mieux que ces gens-là. Et cette compréhension est une grande qualité. Elle le serait également pour son époux. »
Jacob fronce les sourcils. « Je ne veux pas d’une épouse qui soit trop expérimentée. »
Nella s’oblige à ne pas le regarder. C’est Jacob, pas elle, qui a prononcé le mot épouse, et il flotte entre eux comme une colonne de lumière, de vie. Un monde de mariage, dans lequel Jacob vient d’entrer.
« Thea n’est pas trop expérimentée, rétorque-t-elle. Elle contemple le monde mais ne s’y immerge pas. Comme il se doit pour l’enfant d’un gentilhomme et d’une femme de noble lignée. C’est pour cela qu’elle vient au théâtre. Elle est à la fois isolée et élevée avec dignité. »
Jacob garde le silence. Nella tient bon, attendant ce qui va suivre. Elle sait qu’il y a autour d’eux des épouses potentielles bien plus simples. Ces filles évidentes avec leurs familles tissées depuis longtemps dans les filets des élites amstellodamoises – mais n’oublie pas, Nella, se dit-elle : c’est ta nièce qu’il a invitée.
« C’est curieux, remarque Jacob au bout d’un moment. Quand votre nièce n’est pas là, le monde semble réellement moins lumineux. »
*
À la fin de la pièce, il insiste pour les raccompagner à pied le long du Keizersgracht. Nella s’assure de rester en retrait, à quelques pas derrière eux, leur permettant de bavarder en toute bienséance. Jacob est attentif aux propos de Thea, et aux yeux de tous ils pourraient déjà être mariés, marchant ainsi avec aisance, enveloppés dans leurs fourrures à l’abri de la nuit froide. Au théâtre, Thea était revenue dans la loge de Jacob en hâte, les joues en feu, s’était rassise en adressant un rapide sourire dans sa direction avant que la pièce reprenne. Ses joues rouges laissaient à penser qu’elle savait qu’ils venaient de parler d’elle : peut-être était-ce ce qu’elle souhaitait ? Et la voilà, après le spectacle, qui agite les mains dans l’air froid de la Courbe d’Or, enthousiasmée par quelque chose, enfin. Jacob, qui l’observe, qui l’écoute parler avec facilité, qui découvre sa passion. Nella n’a pas perdu espoir : bien au contraire.
Devant leur porte, des bougies brillent derrière les fenêtres du salon et Nella demeure interdite. Otto ne s’y installe jamais seul, Cornelia n’aime pas cette pièce. L’espace d’un instant, elle a l’impression que quelqu’un d’autre vit dans sa maison, que ses rythmes et ses routines lui sont inconnus. Jacob donne la main à Thea pour l’aider à gravir les marches du perron, et Nella remarque comment sa nièce penche brièvement la tête pour examiner le seuil de la porte. Le perron est modeste mais le voilà au moins paré d’un trésor, leur avenir potentiel, incarné par ce jeune avocat.
« Bonne nuit, mesdames, dit-il. Quelle charmante soirée. »
Nella les rejoint devant la porte. « Thea, as-tu apprécié ces moments ? »
Thea pose un regard serein sur sa tante. « C’était inestimable de pouvoir contempler la scène entière depuis ce point de vue avantageux. Cela m’a aidée à mieux comprendre l’histoire. » Elle baisse le menton, sourire aux lèvres. « Je me sens extrêmement clarifiée. »
C’est un étrange choix de mots. Thea le prononce d’un ton théâtral avant de se tourner pour saisir le heurtoir en forme de dauphin, qu’elle laisse retomber dans un bruit sourd. Nella hésite, pivote vers Jacob, désespérant de voir la soirée se clore avec grâce, d’entendre la promesse de nombreuses autres soirées à venir, avant que Cornelia n’ouvre la porte.
« Seigneur van Loos, nous avons été honorées de vous accompagner ce soir », dit-elle.
Jacob retire son chapeau et l’agite comme pour écarter ses paroles. Une loge de théâtre ne représente rien à ses yeux, imagine Nella, aussi bien sur le plan financier que spirituel. Elle se demande s’il comprend mieux l’histoire, lui aussi, après cette soirée. Elle-même a le sentiment qu’il lui manque quelques éléments. Une brusque inquiétude la saisit, l’idée qu’elles puissent ne jamais le revoir.
La porte d’entrée demeure inexplicablement close et, l’espace d’un instant affolée, Nella se dit que ce n’est peut-être pas leur maison, après tout : Cornelia ne viendra pas. Jacob verra leur splendeur se dissoudre, figées qu’elles seront sur un pas de porte dépouillé, sans nulle part où aller, Thea, l’héritière de rien. Il s’incline et s’engage dans l’escalier.
« J’espère que nous nous reverrons bientôt », lui lance Nella alors que Cornelia ouvre la porte. Le vestibule apparaît dans la semi-obscurité, menaçant, et tandis que la soirée se dissout, Nella éprouve un sentiment de perte mêlé de soulagement à l’idée de se coucher bientôt.
« Sans le moindre doute, répond Jacob. Venez dîner dimanche prochain, ma maison est située sur le Prinsengracht. »
Nella est si soulagée qu’elle se retient de dévaler les marches jusqu’à lui. « Merci, dit-elle.
— Je vous enverrai un message. Et, Maîtresse Thea ? J’ai apprécié votre leçon lors de notre promenade de ce soir. Je me sens, moi aussi, clarifié. »
Thea ne répond pas. Jacob lui a emprunté ce terme et le lui renvoie, légèrement déformé. Il sourit et tourne les talons, et elles écoutent ses bottes frapper les pavés, doucement, puis plus doucement encore, les laissant bientôt enveloppées de silence.
« Une leçon ? » murmure Nella tandis qu’elles s’engouffrent en hâte dans la maison, mais elle n’est pas furieuse car elles viennent de recevoir une invitation à dîner. Elle tient toujours entre ses mains les fils de cette histoire. « Mais sur quoi as-tu donc bien pu lui faire la leçon ? »
Thea soupire. « C’était une conversation. Je lui parlais simplement de la pièce. De sa signification, de sa préparation.
— Que sais-tu de sa préparation ? »
Thea referme la porte et se tourne vers sa tante. « Rebecca Bosman me l’a racontée. Il faut beaucoup de temps pour mettre en place un spectacle que l’on apprécie pendant deux heures, et que l’on oublie encore plus rapidement. Peut-être que le Seigneur van Loos n’est pas habitué à entendre une femme articuler plus d’une phrase ?
— Le Seigneur van Loos est un gentilhomme et il s’est montré très attentif à tout ce que je disais, répond Nella. Et il nous a invités à dîner, Thea. Songe à ce que cela signifie. »
Thea se mord la lèvre. « Et de quoi avez-vous parlé exactement, pendant mon absence ? »
Nella essaie de changer de sujet. « Otto est au salon ? » demande-t-elle à Cornelia, alors qu’elles lui tendent leurs manteaux et leurs foulards.
« Oui, Madame.
— Que fait-il ? A-t-il allumé un feu de cheminée ?
— Vous feriez peut-être mieux de lui poser la question vous-même », rétorque Cornelia, le visage impassible. Elle plie les manteaux sur son bras. « Thea, venez, ajoute-t-elle. Je vous ai préparé un bain. »
Les femmes la dévisagent avec perplexité. Cornelia déteste préparer des bains. Le temps interminable passé à faire chauffer l’eau, à porter les seaux, lourds et débordants, depuis la cuisine jusqu’à l’étage. C’est le seul domaine de la vie domestique dans lequel elle tolère un peu de saleté. Mais Cornelia saisit Thea par le bras et l’entraîne avec détermination vers l’escalier. « Venez, ma chérie, dit-elle. Je ne veux pas que l’eau refroidisse. » Elle dépose les manteaux en bas de la rambarde et pousse presque Thea vers l’étage.
Nella, stupéfaite, reste plantée au pied des marches et les regarde disparaître. Elle jette un coup d’œil au rai de lumière sous la porte du salon mais quelque chose la retient d’entrer. Elle s’avance plutôt vers la fenêtre du vestibule afin de contempler le ciel nocturne. J’aimerais bien prendre un bain, moi aussi, songe-t-elle en croisant les bras et en scrutant le ciel d’un velours noir d’encre. Son souffle embue la vitre et elle y dessine une spirale du bout de l’index. Je pourrais me glisser dans l’eau de Thea quand elle aura fini.
Lucas émerge de l’ombre et se frotte à ses jupes, encore et encore, émettant son habituel couinement incongru. « Veux-tu me faire croire que tu n’as pas mangé ce soir ? » lui murmure Nella. Elle soupire, sans le moindre désir d’entrer dans le salon et de raconter la soirée à Otto, de défendre ses « intentions », comme il dit. Elle avance vers l’escalier de la cuisine pour trouver un morceau de nourriture à donner au chat agité. Mais le bruit soudain et tonitruant d’un rire d’hommes derrière la porte du salon la fige sur place. Elle se tourne, surprise : elle croyait Otto seul. Qui peut donc lui tenir compagnie, à cette heure tardive ?
La friandise de Lucas oubliée, Nella marche en silence sur le carrelage et se penche vers le trou de la serrure. Assis là, avec ses longues jambes de cigogne et sa chevelure épaisse, des papiers éparpillés sur le tapis à ses pieds, se trouve Caspar Witsen. Il semble chez lui, près du feu. Il rit encore à un propos d’Otto, installé dans le fauteuil en face de lui. On dirait deux vieux amis, penchés ensemble sur d’innombrables documents qui jonchent le sol entre eux. Nella n’est plus au théâtre mais elle a l’impression d’assister à une scène dont l’intrigue la dépasse.
« Ce serait spectaculaire, dit Caspar. Mais plus important encore : viable. Si la culture fonctionne. »
Otto lève la tête. « Vous pensez que ça pourrait échouer ?
— Ça pourrait. Il nous faudra prévoir une marge d’erreur. Mais je suis de nature optimiste, alors je ne vois pas pourquoi cela ne fonctionnerait pas. Je peux déjà m’appuyer sur mon expérience.
— L’endroit n’a pas été exploité correctement depuis longtemps », fait remarquer Otto.
Caspar s’adosse à son fauteuil. « Tout de même. Il rassemble tous nos besoins essentiels. Mais je suis étonné que vous n’y soyez jamais allé. N’étiez-vous pas curieux ? »
Otto pousse un soupir. « Si, naturellement.
— Alors vous auriez dû aller l’inspecter, ne serait-ce qu’une fois. »
C’est au tour d’Otto de s’adosser au fauteuil. « Ce n’est pas à moi, je ne peux le visiter, dit-il. Je n’ai que cette maison à mon nom, Witsen. Je peux faire ce que bon me semble de cette maison, mais rien d’autre.
— Cela rend l’entreprise hasardeuse, dit Caspar en secouant la tête.
— Vous avez lu le rapport, répond Otto. L’endroit est prometteur et nous y apporterons une grande innovation.
— Une grande inovananas-tion », ajoute Caspar.
Otto grimace. « Une nouvelle clause à ajouter à notre contrat : l’arrêt immédiat de vos plaisanteries. »
Caspar lève les mains en signe de contrition. « Mais restons sérieux. Nous ne pouvons rien faire sans elle.
— Je le sais.
— Je n’outrepasserai pas mes droits.
— Je comprends.
— Vous m’aviez dit que vous lui parleriez.
— Je dois simplement trouver le moment opportun. »
Nella pousse la porte et reste plantée sur le seuil. Les deux hommes la dévisagent. Ils semblent pris sur le fait.
« Le moment opportun est arrivé, Messieurs, lance-t-elle. À quelle femme devez-vous parler ? Et de quoi s’agit-il exactement, que vous ne puissiez faire sans elle ? »
Otto et Caspar ne peuvent s’échapper. Impossible de cacher les documents à leurs pieds, pas plus que leur expression de complicité enthousiaste et ravie, brillante à la lueur des flammes. Que s’imaginent-ils qu’elle va faire ? Les poursuivre par la cheminée et les pourchasser sur le toit ?
« Et voilà que vous avez tous deux perdu votre langue, dit-elle.
— Witsen est mon invité », répond Otto.
Aussitôt, Caspar se lève et s’incline. « Madame Brandt. Bonsoir.
— Monsieur Witsen. Je vois que vous n’avez pas apporté de confiture d’ananas, cette fois. Mais plutôt un déluge de papier. »
Caspar, comme en présence d’une bête dangereuse, se penche doucement et rassemble les documents, page à page.
« Inutile », lâche Nella en s’avançant vers la cheminée. Les hommes s’écartent des documents. Le visage de Caspar est empreint d’inquiétude mais le regard d’Otto luit de défi. Nella songe à la perfection du jeu de Rebecca Bosman ce soir, tandis qu’elle arpentait la scène. Elle n’attendra pas le moment opportun – un jour, une semaine, un mois, quand les deux hommes seront mieux préparés, quand ils auront l’avantage. Elle va obtenir des explications, les exiger dès maintenant.
Elle s’approche du tapis et baisse les yeux vers les papiers. Au premier regard, les documents sont facilement compréhensibles. Des croquis d’orangeries et de serres, des coupes transversales de machines et d’outillages d’ingénierie, des plans de jardins d’hiver et de cultures sous serre. Elle tend la main pour s’en saisir et, ce faisant, elle aperçoit, glissé dessous, le rapport de l’agent sur Assendelft, qu’elle avait mis sous clé depuis longtemps dans le bureau de Johannes. Elle n’a pas besoin de le lire pour se souvenir de son contenu intégral : la superficie des terres, l’état de la grange, celui de la maison : inhabitable.
Elle les dévisage. Otto décoche un regard à Caspar qui refuse de croiser le sien, deux écoliers coupables, toute trace de leur bravade et de leur éloquence enjouée disparue.
« Pour quelle raison exacte avez-vous besoin du rapport d’Assendelft ? » demande-t-elle. Ils ne parlent toujours pas. « Otto ? Que préparez-vous ? »
Comme pour lui répondre, ce dernier prend sur le tapis un autre document, couvert de chiffres, qu’il lui tend. « Assendelft, lit-elle à voix haute. Calculs et projections. » Elle parcourt les colonnes. Elle n’en croit pas ses yeux. Les hommes ont estimé les profits potentiels sur les dix prochaines années.
Elle est prise de vertige. Leurs regards sont rivés sur elle, elle le sent, ils retiennent leur souffle mais elle refuse de lever la tête vers eux. « C’est ma maison, dit-elle.
— C’est votre maison », répond Otto.
Nella l’ignore. « Pourquoi transformez-vous ma maison en exercice de mathématiques ? »
Mais elle connaît la réponse. Elle pousse les documents du bout de sa bottine et lâche un cri en apercevant la carte de son enfance. Elle s’en saisit, les articulations de ses mains blanchissent tandis qu’elle la serre entre ses doigts. Elle a été dessinée des années plus tôt, les proportions de la maison sont erronées. Mais elle représente les vergers à l’avant et à l’arrière de la bâtisse. Le jardin d’aromates ici, le potager. Le mur des fruitiers orienté au sud, qui leur permettait de faire pousser des pêchers et des figuiers même aussi loin au nord du pays. Et là, le lac. Sur tout le document, des notes, de la main d’Otto et sans doute de celle de Caspar, des flèches vers la droite et vers la gauche, des questions qui recouvrent la feuille entière –
Repositionner. Détruire et reconstruire. Étendre le mur des fruitiers ici ?
Nella contemple, stupéfaite, ce qu’ils devaient être en train de faire depuis de longues minutes. Ces deux-là ont eu le cran de s’approprier son enfance à coups de crayons, puis de la laisser tomber sans ménagement sur le tapis.
Elle lève les yeux vers Otto. « Mais qu’avez-vous fait ?
— Je n’ai rien fait, Nella. Laissez-moi vous expliquer…
— Depuis combien de temps préparez-vous tout cela ? Depuis le bal des Sarragon ? »
Caspar se lève. « Je devrais peut-être partir.
— Vous allez rester là où vous êtes, ordonne Nella, et il obéit.
— J’ai perdu mon emploi, Petronella, dit Otto. Vous n’avez pas idée combien… J’essayais juste…
— Mais c’est à moi, rétorque Nella en frappant la carte d’une main. C’est à moi. Pas à vous. »
Elle regarde les pommiers sous les flèches tracées par les hommes. Elle voit leurs branches stériles et noires, la boue sous ses semelles dans son horrible rêve, ces pièces nues emplies de chagrin. Avec quelle facilité les gens pensent pouvoir prendre des notes et changer un lieu dont ils ignorent tout.
Elle se met à chiffonner le plan et Caspar se lève d’un bond. « Madame ! J’ai passé beaucoup de temps là-dessus ! »
Nella lui décoche un regard noir. Si Caspar s’avise de lutter pour récupérer la feuille, elle n’hésitera pas une seconde à la déchirer en deux.
« Witsen, tout va bien », dit Otto. Caspar se rassied.
« Vous alliez me prendre en embuscade, dit-elle à Otto.
— C’est faux.
— Vous venez de parler de moi comme si j’étais un obstacle.
— Je ne m’attends pas à ce que vous compreniez, répond Otto d’un ton froid.
— C’est toujours le cas, avec vous. Mais au moins, je comprends qu’un ananas ne nous sauvera pas.
— Ni le troisième fils d’une famille de Leyde, qui pense pouvoir instruire ma fille dans le domaine du théâtre. Nella, les terres là-bas…
— Jacob incarne l’avenir. Et ça, dit Nella en brandissant dans son poing la carte de son enfance, c’est le passé. Et croyez-moi, Otto, Monsieur Witsen : je ne laisserai aucun de vous m’y ramener de force. »
Furieuse, elle quitte le salon, abandonnant les hommes, deux îles dans leur océan de papier.
OceanofPDF.com