La maison dorée
Chapitre 9
9
Le dîner débutera par des beignets aux œufs garnis d’aneth et de fenouil récoltés en serre, un assaisonnement onéreux hors saison trouvé au marché. Ensuite : un poulet bardé de lard fumé, accompagné de macis, de safran et d’une sauce au vin blanc. Le poulet sera suivi d’une pièce de chevreuil, suivie à son tour de chapons froids dans leur jus de citron. De nombreux florins qu’ils ne peuvent pourtant pas se permettre de dépenser seront consacrés à cette débauche de nourriture, mais Jacob van Loos doit comprendre que les Brandt savent recevoir, et les talents culinaires de Cornelia sont essentiels.
« Et je pensais aussi », dit cette dernière avant de sortir au marché, la veille de la visite de Jacob, l’air à la fois gênée (par la dépense) et légitimée (par la cause), « préparer du chou de Savoie à l’espagnole.
— Sera-t-il accompagné d’un chapelet de prières au vinaigre ? » demande Nella, mais Cornelia demeure imperturbable : quand elle a jeté son dévolu sur un mets à cuisiner, les moqueries sont insignifiantes. Les célèbres pains briochés à la cannelle de Hanna et Arnoud Maakvrede (reçus gratis, mais n’en dites rien à Arnoud) viendront compléter le copieux repas. Otto est allé trouver un négociant en vin qu’il connaît par le biais de la VOC et a marchandé trois flacons en grès de bordeaux en partance pour la Suède. Ils ont écumé la maison en quête des plus beaux fauteuils sculptés, du divan sous sa toile de protection. Ils ont accroché au mur du salon les quelques tableaux restants et déroulé leur plus luxueux tapis au sol. Otto a transporté le bois. Nella a retapé les coussins. Du matin au soir, Cornelia est restée en cuisine pour affronter ses chapons.
Quant à Thea, son unique tâche consiste à répéter ses morceaux de luth, à enfiler sa plus jolie robe, cousue quand elle avait quinze ans, une toile de damas couleur rubis aux manches devenues trop courtes, affirme-t-elle. Et pourtant : jeunesse et beauté. Après que Cornelia est montée coiffer les boucles de Thea en deux tresses volumineuses nouées par des rubans noirs, il faut ensuite à Thea moins de dix minutes pour s’habiller. À présent, dans l’arène à demi éclairée du vestibule, alors que Jacob doit être à quelques minutes à peine de chez eux, elle se tourne vers sa tante, un spectacle tout en rouge, ses boucles d’oreilles en perle scintillant dans la pénombre. C’est vrai, ses poignets sont légèrement exposés mais Thea se tient avec une telle assurance, comme une courtisane vénitienne posant pour son portrait. Nella éprouve un mélange d’admiration et d’irritation, ainsi qu’un courant de peur souterraine. Cette fille lui échappe peu à peu.
« Te souviendras-tu de tes morceaux de luth ? demande-t-elle.
— Mes morceaux de luth ? »
Nella réprime un soupir. Depuis le bal des Sarragon, dès qu’elle interroge sa nièce sur le cours de ses pensées, sur la musique qui se joue dans sa tête et la détourne de la partition devant elle, Thea affirme qu’elle ne pense à rien. C’est un mensonge éhonté. Souvent, Nella la surprend les yeux dans le vague, affichant un demi-sourire rêveur qu’elle efface sitôt qu’elle se sent observée. Elle n’aborde pas le sujet de son embuscade chez Clara Sarragon, ce qui surprend Nella : elle s’attendait à une vive colère après la soirée. Mais les réponses de Thea à toutes les questions sont évasives, et les histoires contées au fond de ses yeux et sur ses lèvres ne sont plus accessibles à Nella, qui ne peut même pas tenter de les deviner.
Et parfois aussi, depuis le bal, Thea se montre irrespectueuse, suffisante, débordante de fougue, condescendante face à sa tante. Difficile de savoir à quoi s’attendre. À chaque fois que Nella tente d’entamer la conversation, ses efforts sont contrecarrés. Elle a oublié comment s’adresser à cette mystérieuse jeune femme – ou peut-être n’a-t-elle pas encore appris les nouvelles manières de s’y prendre. Disparue, l’enfant à qui Nella contait des histoires et apprenait à lire, dont elle tenait la main aux kermisses de printemps et d’hiver, admirant les patineurs et les filles parées de fleurs, présentant dans la paume de sa main libre des noix chaudes et caramélisées aux doigts dodus de Thea.
« Thea, dit-elle en s’efforçant d’être douce. Cette soirée est capitale.
— Capitale pour qui ? Pourquoi t’accroches-tu à cet homme, alors que c’est moi qu’il emmènerait ? »
Nella hésite. « Ce n’est qu’un dîner. Un dîner de présentation.
— Mais tu viens de dire que c’était capital.
— Eh bien, oui, car…
— C’est peut-être une brute. Il pourrait me battre, m’affamer.
— Il n’est pas ce genre d’homme, rétorque Nella, son ton montant malgré ses efforts.
— Comment peux-tu le savoir ?
— Il m’a fait asseoir sur une chaise, répond Nella en se sentant ridicule. Cela ne présage-t-il pas d’une bonne nature ? »
Thea semble incrédule. « Tu me marierais donc au premier homme qui te fait asseoir sur une chaise ? »
Nella prend une profonde inspiration. « Si tu venais un jour à épouser un homme qui – Dieu nous protège – te fait du mal, Thea… alors tu reviendrais chez nous, à la maison, tu resterais assise à la lueur d’une bougie de suif, tu mangerais des harengs maigres et pleurerais sur ton sort. Le divorce est tout à fait dans ton droit, mais je te suggère avant tout d’essayer le mariage. Cette famille est à court d’argent, mais tu peux te sauver, toi.
— Tu es si dure », commente Thea, les larmes aux yeux.
Nella écarte sa colère. « Si je suis dure, c’est parce que tu es têtue. Tu cherches la liberté, je le sais. J’étais comme toi…
— Tu n’as jamais été comme moi.
— Crois-moi quand je te dis que le mariage pourrait être la voie vers la liberté.
— Mais toi, tu ne t’es jamais remariée. »
Non, parce que tu es arrivée, voudrait rétorquer Nella mais elle se mord la langue.
Thea lève le menton : le voilà qui s’affiche, son côté impérieux. « Tu sais peu de chose des hommes, d’après ce que je peux voir », déclare sa nièce.
Elles savent toutes les deux que Thea est allée trop loin mais Jacob doit être quasiment à l’angle de la rue et Nella refuse de se laisser décontenancer. « J’ai savouré une forme de liberté différente, répond-elle sèchement. Et puis, je n’ai jamais rencontré personne qui me convienne.
— Alors si tu n’as jamais rencontré personne qui te convienne, pourquoi es-tu si pressée de me vendre pour quelques pièces ?
— Devenir une épouse est ta seule et unique option », lâche Nella d’un ton brusque, et les yeux de Thea brillent de triomphe : elle a fait céder sa tante à la colère. « Ou bien préfères-tu aller demander à Hanna Maakvrede de te prendre comme apprentie dans sa boulangerie ? Nous ne t’avons pas élevée pour découper des formes dans du pain d’épices.
— L’homme qui vient ce soir ne sera pas la clé de ma liberté. Je n’ai besoin ni de son mariage, ni de son argent.
— Je te suggère de les accepter, pourtant. Une longue vie t’attend, Thea, si Dieu le veut, et si Jacob van Loos est prêt à partager sa fortune…
— Tu veux dire, s’il est prêt à fermer les yeux sur la couleur de ma peau.
— Ce n’est pas ce que j’ai dit. »
Thea lâche un rire. « Attends un peu, tu verras.
— Comment cela ?
— Non, rien », dit Thea, le visage à nouveau fermé.
*
Jacob arrive sur une belle barge, une embarcation basse, longue et peinte en noir avec de surprenantes nuances blanc crème ; elle scintille dans la lumière qui émane du vestibule. Nella et Otto attendent, Thea à leurs côtés. Le cœur de Nella bat la chamade. Elle ne cesse de se balancer d’un pied sur l’autre, mais Otto et Thea sont immobiles comme des statues, refusant d’afficher leurs pensées.
À son entrée dans la maison, leur invité tend son chapeau à Cornelia sans lui adresser le moindre regard. « Seigneur Brandt, dit-il en s’inclinant bien bas. Madame Brandt. Thea.
— Seigneur van Loos, répond Nella. Soyez le bienvenu. »
Révérences, saluts, gêne partagée. Cornelia, écrasant légèrement les rebords du chapeau, referme la porte et repousse l’air froid de la nuit, et le vestibule brille plus intensément dans sa lumière dorée. Chaque bougie à la cire d’abeille qu’ils ont pu retrouver brûle ce soir.
Jacob est impressionné par la maison, Nella le voit bien. Sa décoration est certes plus modeste ces derniers temps mais son ossature est solide. Jacob tourne la tête pour admirer le trompe-l’œil du plafond. Il contemple les grisailles sur le mur avec autant d’intensité que lorsqu’il a observé Thea dans l’antichambre de Clara Sarragon. Il plonge la main dans sa poche de manteau et sort une pipe à long tuyau avant de demander : « Vous n’y voyez pas d’inconvénient ?
— Bien sûr que non, répond Nella. Vous avez le temps de fumer une pipe avant le repas.
— Merci. » Jacob enfouit la main plus profond dans sa poche. « Et j’ai failli oublier : Maîtresse Thea, je vous ai apporté un présent. » Il sort un mince volume emballé dans un morceau de papier rêche. Thea s’avance et le prend. Elle scrute le paquet, immobile. Dans l’ombre, Cornelia l’observe. Nella aurait préféré qu’elle s’affaire ailleurs.
« Ne vas-tu pas l’ouvrir pour voir ce qu’il contient ? » demande Nella.
Thea, échangeant un bref regard avec son père, déballe le livre et reste figée un instant à la lecture du titre. Nella décèle une tension presque imperceptible dans la mâchoire de Thea et sa propre gorge se serre. Regarde-le, presse-t-elle sa nièce en silence. Remercie-le. Parle !
« Argumentation critique des performances théâtrales, par Voetius », lit Thea à voix basse, sans lever les yeux du livre. Nella est certaine d’entendre un claquement de langue réprobateur dans l’ombre mais Jacob ne semble rien avoir remarqué.
« Je ne l’ai pas lu, personnellement, dit Jacob. Je n’ai guère le temps de lire. Mais j’ai pensé qu’il vous intéresserait. »
Il retire son manteau et Cornelia s’avance pour le lui prendre, disparaissant aussitôt dans la pénombre pour le suspendre avec son chapeau. En dessous, Jacob porte un pourpoint luxueux, une culotte noire et, aux pieds, la plus extraordinaire paire de souliers. Ils paraissent doux, si inadaptés aux pavés d’Amsterdam.
Thea observe d’abord les souliers avant que son regard ne remonte se poser brièvement sur son visage. « Merci, Seigneur, dit-elle d’une voix douce. Je suis sûre que j’apprendrai beaucoup de ces pages.
— J’en suis certain.
— Venez, invite Nella. Allons nous asseoir au salon. »
*
Le salon brille à la lueur d’un grand feu et, s’il n’y a ni valet tapi dans l’ombre ni servante se hâtant le long des murs, Nella sait que la maison est belle. Elle ne s’inquiète pas du manque de personnel car il n’est pas inhabituel dans les riches familles marchandes de se contenter d’un nombre réduit de serviteurs. Marin disait toujours qu’il était idiot d’emplir la maison d’inconnus : il était prudent et chrétien de conserver une maison modeste. Les rares fois où Nella évoque ces propos, Cornelia arque les sourcils et tend ses mains gercées.
Mais notre maison n’a rien de modeste, n’est-ce pas ? songe Nella en fermant la porte du salon avec un sourire. C’est un mausolée géant où les noms des défunts emplissent l’espace comme des couronnes funéraires.
« Permettez-moi d’affirmer que c’est une des plus merveilleuses maisons de cette ville, lâche Jacob. Un joyau caché. »
Nella donne un léger coup de coude à Thea. « Merci, Seigneur », murmure Thea. Pour quelqu’un de si déterminé à faire entendre ses opinions, elle est devenue fort muette.
« D’autres demeures se parent d’or et de velours, de marbre, d’ivoire, où que l’on pose le regard. C’est comme vivre dans une boîte à bijoux. Il y devient difficile de trouver de l’air pour respirer, dit Jacob.
— Vous n’aimez pas les ornements ? interroge Nella en s’asseyant et en l’invitant d’un geste de la main à l’imiter.
— Le bon ornement placé au bon endroit est incomparable », répond Jacob en prenant place près du feu comme s’il le faisait tous les jours. Il plonge la main dans la poche de son pourpoint et en sort une petite boîte en ivoire d’où il extrait des morceaux de feuilles sombres dont il bourre sa pipe, sans doute du tabac, songe Nella. « Mais trop d’ornements, poursuit-il, et ma manche risque d’en accrocher un par mégarde et de le briser dans sa chute. Vous avez ici une observance pieuse des beautés essentielles. Organisez-vous souvent des fêtes ?
— Non, Seigneur », dit-elle. Dans le dos de Jacob, Otto lance un coup d’œil à Nella. « Nous avons vécu des années très heureuses dans cette maison », ajoute-t-elle avec un sourire pincé. Dans le salon, le vestibule et la salle à manger, ils peuvent à peine maintenir les apparences, dissimulant clairement le vide véritable de la maison, ce sentiment d’abandon présent dans chaque pièce – et s’il venait à se rendre compte que leur situation est désespérée ?
« Seigneur Brandt, dit Jacob en se tournant vers Otto. Je ne vous ai pas vu au bal des Sarragon.
— J’y étais pourtant. Mais pas longtemps.
— Ce n’est pas votre divertissement de choix ? »
Otto affiche un léger sourire. « Je préfère les soirées plus calmes en compagnie d’amis véritables. Vous êtes avocat, à ce que l’on m’a dit ?
— Effectivement. Je m’occupe des intérêts de ma famille en ville. Les nouveaux contrats, les opportunités commerciales, ce genre d’affaires.
— Et votre famille vous fait confiance ? Vous êtes encore jeune.
— Mon père est mort il y a dix ans. Cela vous prive de votre jeunesse. Ma mère est retournée à Leyde et m’a confié la responsabilité de nos affaires à Amsterdam.
— Un fils dévoué, commente Otto.
— C’est à ma mère de le dire. » Jacob sourit, portant une longue allumette dans les flammes de l’âtre afin d’allumer sa pipe. Ils le regardent inspirer la fumée. Elle ressort par ses narines, la pièce s’emplit d’une odeur de bois suffocante, d’un arrière-goût citronné. « J’expérimente avec du citron et du fenouil, dit-il en se rasseyant. J’achète le tabac à un négociant de Virginie.
— Avez-vous déjà voyagé en Virginie ? » demande Otto.
Jacob secoue la tête. « Je n’ai jamais quitté l’Europe.
— Je vois.
— Et vous, Seigneur Brandt ? Êtes-vous un homme de loisirs, ou de profession ? »
Otto croise le regard de Nella. Prêt à mentir, il plonge les yeux dans la lueur des flammes. « Je contrôle le flux des marchandises qui arrivent dans les entrepôts de la VOC. Je suis en charge de la distribution. »
Jacob acquiesce et prend une autre bouffée au tuyau de sa pipe. Il ne remarque pas l’expression d’inconfort qu’affiche Otto. « Avec la rotation actuelle des stocks, ce doit être un travail très exigeant. »
Otto lui sert un verre de bordeaux et prend place dans un fauteuil. « Effectivement.
— Thea, dit Nella. Peut-être pourrions-nous écouter une pavane avant le dîner ? »
Avant que Thea ait eu le temps de réagir, un lourd martèlement se fait entendre à la porte d’entrée. Ils se retournent à l’unisson et Thea se dirige vers la porte du salon, visiblement impatiente de s’échapper dans le vestibule.
Nella l’arrête. « Cornelia va y aller », déclare-t-elle, figeant Thea sur place d’un seul regard. « Reste ici. Joue-nous un morceau. »
Thea grimace et s’approche de son étui de luth. Nella se retient de bondir sur ses pieds et d’aller ouvrir la porte elle-même. Il n’y avait aucun autre invité attendu ce soir, et tandis que l’air froid s’insinue sous la porte du salon, sur les pincements de cordes peu enthousiastes de Thea, Nella regrette de ne pouvoir entendre la conversation dans le vestibule. Elle prie et espère à demi que la miniaturiste est revenue. Après les retrouvailles avec le bébé miniature dans le grenier et l’étrange présence dans la salle de bal, le moment est forcément venu. Et forcément, elle déposera quelque chose sur le seuil, comme elle l’a fait des années auparavant.
La porte du salon s’ouvre. Otto se lève. Le cœur de Nella bat à tout rompre. « Caspar Witsen ! s’écrie Otto avec cordialité. Entrez, entrez ! »
Nella est noyée de confusion alors qu’elle examine le botaniste de Clara Sarragon. Caspar Witsen, avec sa chevelure folle, son écharpe en laine flasque autour du cou, une sacoche élimée en bandoulière, debout, là, sur le seuil de leur salon. Il tient entre ses mains, comble absolu, un ananas. Thea a cessé de pincer les cordes de son luth et détaille le nouveau venu avec une expression d’amusement à peine dissimulé.
« Mais entrez donc, Monsieur Witsen, le tance Cornelia. L’obscurité de la nuit gagne le salon. »
Caspar Witsen marche à grandes enjambées jusqu’au centre du tapis et Cornelia disparaît derrière la porte qui se referme, non sans décocher un regard désespéré à Nella avant de regagner la sécurité de sa cuisine. Le nouveau venu scrute la pièce, son expression d’abord enthousiaste laissant rapidement place à l’incertitude. Le feu crépite encore et, l’espace d’un instant, Nella demeure sans voix. Une fois encore, elle se demande ce que cet homme fait ici, avec ses longs doigts maigres et sales, ses airs intenses, son fruit épineux reposant au creux de ses paumes comme un curieux animal qu’il aurait sauvé de la nuit glaciale.
Elle jette un coup d’œil à Jacob près du feu qui tire sur sa pipe avec un air d’amusement détaché. Il doit penser que nous organisons nos soirées comme à la taverne, songe-t-elle. Une maison ouverte, où n’importe qui peut entrer à sa guise.
Otto refuse de croiser son regard et la confusion de Nella vire à la colère. Il savait combien cette soirée était importante. Combien la présence d’un homme comme Jacob pouvait leur être précieuse – et pourtant, voilà que débarque cet homme aux ananas qui n’a pas vu de peigne depuis la Saint-Michel, et qu’Otto l’accueille à bras ouverts.
« C’était gentil à vous de m’inviter à souper », dit Caspar.
Nella sent le feu lui monter aux joues. L’inviter à souper ? Après tous les préparatifs qu’elle a organisés avec Cornelia en cuisine, les heures passées à briquer la maison, leurs robes, leurs coiffures, tandis qu’Otto ne faisait rien d’autre que de bavarder avec son négociant en vin et que Thea fainéantait dans sa chambre ? Il y aura suffisamment à manger pour lui, bien sûr, car Cornelia prépare toujours de trop grandes quantités, mais ce n’est pas le problème. Le problème, c’est qu’Otto a délibérément saboté la soirée. Elle puise ce qui lui reste de sérénité. Jacob ne doit pas la voir troublée.
Caspar se tourne vers Nella. « Madame, dit-il en lui tendant l’ananas. Un présent pour vous remercier.
— Merci à vous, Monsieur Witsen. » Nella se recompose tandis qu’elle saisit le fruit et le soupèse.
« En aviez-vous déjà tenu un entre vos mains ?
— J’avoue que non. C’est plus lourd que je ne m’y attendais. » Elle regarde Caspar. « Et un peu rugueux au toucher. »
Il sourit. Nella baisse les yeux vers son cadeau, tentée de le jeter au feu et de voir ce que cela fait. Elle s’oblige à paraître imperturbable, aussi indulgente que s’est montrée Clara Sarragon devant ce jardinier excentrique. Si Clara Sarragon peut inviter un homme-ananas à ses soirées, alors Nella Brandt aussi. Elle s’approche de la cheminée et place délicatement le fruit sur le manteau, puis le groupe prend du recul pour le contempler.
« Quelle forme curieuse, remarque Jacob.
— Quelle forme magnifique, dit Caspar.
— Cela ressemble un peu à une espèce que l’on trouverait dans une jungle, ajoute Jacob. Et aussi un peu à un objet que des garçons se passeraient du pied sur une pelouse.
— Nous avons rencontré M. Witsen au bal de Clara, lui explique Nella.
— Il semble que cette soirée ait été une véritable mine d’or en termes de gentilshommes », répond Jacob. Ayant totalement abandonné son luth, Thea semble soudain s’étouffer à l’abri de sa main. Otto boit une gorgée de vin et le moral de Nella sombre encore plus profondément. Rien qu’un soir, pense-t-elle. Je ne demandais rien qu’un dîner tranquille.
Caspar fouille dans sa sacoche et en sort un bocal. « J’ai apporté ça, également, dit-il. La confiture que vous avez goûtée. Mais peut-être n’en voudrez-vous pas.
— Bien sûr que si, dit Otto en récupérant le bocal des mains de Caspar. Je l’ai beaucoup appréciée. » Il le dépose sur le manteau de la cheminée à côté de l’ananas. « À présent que nous sommes au complet, dit-il en se tournant pour sourire à Nella, je pense qu’il est temps de passer à table. »
*
La table est un océan de damas blanc couvert des dernières pièces de cristal scintillant ayant appartenu à Johannes. Nella se retire en elle-même tandis que les hommes parlent de commerce, d’ananas, des Anglais et des Français. Otto est en bout de table, Thea à sa gauche, Jacob à sa droite. Nella et Caspar sont installés plus loin. Elle contemple le tableau derrière la tête de Jacob, un des préférés de Marin, un naufrage peint par Bakhuizen. Elle entend presque le craquement des mâts, le hurlement d’un vent tropical, les cris des marins qui se noient, leurs bras seuls visibles dans les flots épais. Elle a toujours détesté ce tableau. Seule Marin pouvait acheter une représentation d’un naufrage, songe-t-elle, et l’accrocher au-dessus de nos têtes dans la salle à manger. Un rappel des périls encourus à vouloir viser trop haut, au milieu d’une pièce de plaisirs.
Bientôt, les beignets disparaissent, ainsi que le poulet et le chevreuil. Les chapons ont été vaincus à leur tour, leurs carcasses éparpillées dans les assiettes, l’air d’avoir été abattus parmi de petites éclaboussures de bordeaux rouge sang sur la nappe damassée. Assise à côté de sa tante, Thea simule la docilité mais Nella voit qu’un feu brûle en elle. Thea fixe son verre comme si la lie du vin constituait un océan insondable.
Je ne lui ressemblais pas à son âge, pense Nella. J’obéissais. Croit-elle vraiment que j’ai organisé tout cela pour mon propre divertissement ? Ne croit-elle pas que je préférerais passer du temps en bas avec Cornelia et Lucas, à me réchauffer près du feu ? Thea se comporte comme si c’était elle qui nous rendait service. Elle ne s’intéresse qu’à elle-même, elle n’imagine pas une seconde que les années se faufileront jusqu’à elle à la manière d’un chat, l’attendant furtivement au détour du chemin.
Nella serre les poings sur ses cuisses, s’enjoint de garder son calme, de se montrer généreuse : N’oublie pas la manière dont est née cette enfant. Elle n’est pas méchante, elle s’ennuie seulement et elle ignore tout de la marche du monde.
« Une serre pour y faire pousser l’ananas parfait, voilà mon rêve », explique Caspar et les yeux d’Otto s’illuminent tandis qu’il suit les mouvements du botaniste qui déplace le sel et le pichet d’eau dans une sorte de démonstration. « Il y en a déjà d’excellentes dans des domaines privés. Celle de Clara Sarragon et de son époux. Et celles de Leeuwenhorst et de Sorgvliet. Clingendael et Vijverhof, bien sûr. »
Otto sourit. « Petronella me répète toujours qu’il n’y a rien à faire à la campagne. Peut-être a-t-elle tort. »
Ce n’est pas moi qui ai tenu ces propos. C’était Marin, voudrait rétorquer Nella. Mais la dernière chose qu’elle souhaite en cet instant, c’est d’évoquer la mère de Thea.
Caspar semble surpris. Il regarde à l’autre bout de la table. « Vous connaissez la campagne, Madame ?
— Oui, je l’ai connue. »
Otto et Thea se tournent vers elle, s’attendant à l’entendre critiquer l’interminable lenteur d’une enfance campagnarde. « Mais ma vie à Assendelft consistait à cueillir des pommes, ajoute-t-elle. Nous ne connaissions rien à ces choses-là. Ce n’était pas pour nous. »
Jacob fait une moue avec sa lèvre inférieure. « Mais le monde change. »
Nella se sent raide dans son corset, mécanique dans son esprit. La salle à manger brille mais elle a tout d’une prison. Elle a trop tiré ses cheveux sous son bonnet et elle est prise d’une envie de l’arracher. Après tous ces préparatifs, tout ce travail, elle a envie de tirer la nappe d’un coup sec. Elle veut voir les dernières pièces de cristal de Johannes, ses délicates faïences de Delft, ses fourchettes en argent rouler au sol, rebondir ou se briser en mille morceaux sur le plancher immaculé. Courir à l’étage et retirer ses épingles à cheveux. Souffler sa bougie et se glisser sous les couvertures. Et pourtant, les hommes continuent à parler.
« Vous avez raison, je pense, van Loos, dit Caspar. Il change et il y a bien plus à faire. Ce qu’il faudrait véritablement, c’est une serre pour deux cents plants. De la chaleur en hiver, jour et nuit. On pourrait y faire pousser plus que des ananas. Des goyaves, des mangues. Des fruits de la passion, des bananes.
— Songez aux confitures. Aux fruits confits. Au rhum arrangé. Cela générerait une vraie fortune, continue Jacob.
— Mais ce qu’il faut, pour tout cela, explique Caspar en soulevant la salière, mis à part la terre, bien évidemment, c’est un lien étroit avec la
VOC et la WIC 1.
— Pourquoi ? demande Thea.
— Car les deux compagnies possèdent un immense avantage sur ces aristocrates amateurs dans leurs propriétés à la campagne », répond Caspar. Il s’adresse à elle d’un ton posé, comme si elle était un homme. « La plupart des graines et des fleurs entrent en ville par leurs voies de commerce. Elles ont le monopole de toutes les marchandises qui entrent et sortent. Il est du ressort de ceux qui restent ici de déterminer si elles s’épanouissent ou si elles meurent. Mais tout cela est cher. D’où les aristocrates. » Il soupire. « D’où Clara Sarragon.
— Cher à quel point, approximativement ? interroge Otto.
— Oh, des milliers de florins, répond Caspar. Et nous devons faire mieux que les orangeries et leurs installations actuelles. Il nous faut contrôler les températures du sol et de l’air, les rendre aussi chauds que dans les Indes. Il nous faut découvrir si la vapeur fonctionnera mieux. Si ce sont les broyats d’écorce de chêne qui garderont le plus longtemps la chaleur et permettront la croissance des fruits. »
Nella ne sait rien de ces luxueux domaines privés, ces jardins, ces parcelles où poussent des fruits inconnus. Cette ambition. Les broyats d’écorce ne sont pas des mots de son lexique. Pourquoi êtes-vous venu ? a-t-elle envie de crier à Caspar. Les ananas et les mangues ont supplanté les chapons de Cornelia. Otto apprécie la perturbation que provoque un tel fanatique dans un dîner où l’on reçoit un prétendant pour sa fille, mais Nella refuse de baisser les bras. Et Jacob, malgré la prédominance de cette discussion sur les cultures et la pollinisation intercontinentale, semble passer un bon moment. Il ressort la petite boîte en ivoire et saisit une pincée de tabac qu’il place délicatement dans la tête de sa pipe. Il va nous recouvrir d’un nuage de fumée alors que nous mangeons encore, songe Nella. Et nous allons le laisser faire.
S’accrochant à cette perche, elle lance : « Je me suis souvent demandé comment l’on maintient le tabac au sec, à bord des bateaux. Pouvez-vous me l’expliquer ? »
Elle ne s’est jamais demandé une chose pareille mais cette question jaillit pourtant de ses lèvres, solennelle et déférente. Elle est une femme, alors elle se doit d’interroger, elle doit poser des questions afin de permettre aux hommes d’afficher leur savoir. Thea réprime un bâillement.
« C’est un processus long et complexe », répond Jacob, tendant une longue allumette vers la bougie avant d’allumer le contenu de sa pipe. « L’humidité et le sel, le soleil, l’obscurité. C’est parfois impossible. » Il montre du doigt le tableau de naufrage derrière lui. « Souhaiteriez-vous voyager à l’étranger, Maîtresse Thea ? »
Thea semble prise au dépourvu, elle marque une pause et semble réfléchir. « J’aimerais visiter Paris et Londres, dit-elle. Aller à Drury Lane pour y admirer les actrices. J’aimerais découvrir l’Opéra. » Puis elle coupe son dernier beignet avec application, les yeux baissés, comme si elle venait de révéler une partie d’elle-même qu’elle aurait préféré garder secrète.
Paris, Londres, Drury Lane. Ils n’évoquent jamais ces lieux qui paraissent cependant familiers aux oreilles de Thea. J’ai en tête des naufrages et des époux défunts, songe Nella, et Thea rêve de Paris ? « Que reproches-tu à Amsterdam ? » demande-t-elle d’un ton plus brusque que prévu. Les convives se tournent vers elle avec surprise. Elle hésite, jette un coup d’œil à Jacob. « Après tout, n’importe quel homme peut s’élever grâce à son talent, à Amsterdam.
— C’est vrai », dit Jacob.
Caspar s’esclaffe. « Vous le croyez vraiment ?
— Ce fut le cas pour mon mari, rétorque Nella en s’efforçant de ne pas s’agacer.
— Madame Brandt, commence Caspar en heurtant d’un geste excité le dessous de la table avec ses longues cuisses, c’est une ville où cinq familles à peine occupent tous les postes influents. Elles s’assurent que leurs fils et leurs neveux héritent de tout. Elles se donnent leurs filles en mariage les unes aux autres. Le cercle doré du pouvoir demeure impénétrable et perpétuel. »
Jacob lâche un nouveau nuage de fumée, la pièce s’emplit d’un parfum de fenouil et de tabac. Nella est à bout de patience. « Eh bien, vous en savez sans doute quelque chose, Monsieur Witsen, étant donné que vous travaillez pour Clara Sarragon. Peut-être bénéficiez-vous agréablement des reflets de ce cercle doré ? »
Caspar rit. « Oh, mais c’est inexact. » Nella le surprend à jeter un coup d’œil à Otto. « Depuis hier, je ne suis plus son employé.
— Comment ? » demande-t-elle, incapable de masquer sa surprise. Clara Sarragon semblait si convaincue de le posséder.
« Eh oui, Madame. Je me suis libéré.
— Libéré ? Mais pour quoi faire ?
— Seigneur van Loos, intervient Otto avant que Caspar ait eu le temps de répondre. Dites-nous, depuis combien de temps êtes-vous propriétaire de votre maison du Prinsengracht ? Est-ce l’une de ces magnifiques bâtisses neuves ? »
Jacob boit une gorgée de vin. « Elle date d’il y a quatre ans, c’est à ce moment-là que je l’ai achetée. Mais elle est immense et vide, à l’exception de moi-même et de Mme Lutgers, ma domestique. » En entendant que Jacob emploie aussi peu de personnel, Nella se sent soulagée. « Mais j’aimerais bien la remplir, continue-t-il. Avoir une table comme celle-ci. Avec de nombreux visages autour, comme dans mon enfance. Une bonne chère et une bonne compagnie. Je suis assez déterminé à créer mon propre arbre généalogique. Ma propre dynastie – bien que cela ait peu d’importance, à en croire un homme comme Witsen. »
Jacob sourit, un véritable Amstellodamois : donnant voix à son rêve, professant ses objectifs, présentant sa maison comme l’incarnation de lui-même. Nella observe Thea qui baisse la tête et lisse les plis de sa robe rubis, se détachant une fois encore de la soirée.
Caspar lâche un rire débonnaire à cette pique mais Nella songe aux branches de l’arbre généalogique de Jacob qui se dresseront haut vers le soleil, leurs feuilles tachetant d’ombre le sol qu’elles finiront par oublier. Ils peuvent recommencer avec un arbrisseau. Ils vont recommencer, au creux des rêves de Jacob. Jacob van Loos est une essence rare, ils doivent le garder. Mieux encore : ils doivent lui donner envie de rester.
« Retirons-nous au salon », propose-t-elle. Assez d’ananas, de serres, d’allusions à son enfance à Assendelft. Nella lève une fois encore les yeux vers le naufrage peint. Marin voudrait que je me batte pour sa fille, même si cela ne lui plaît pas, pense-t-elle. Elle se tourne vers les convives avec un sourire renouvelé. « Un petit air de luth avant que ces messieurs ne prennent congé ?
— Excellent, dit Jacob. J’aime beaucoup le son du luth. »
1. « West Indies Company » : Compagnie des Indes occidentales.
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