La maison dorée

Jessie Burton · Chapitre 23 sur 40

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La maison dorée

Chapitre 20

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C’est son père qui vient lui porter de petits gobelets de lait chaud contenant les décoctions de Witsen. « Je suis comme Juliette », dit Thea, mais Otto Brandt n’a jamais lu cette tragédie. Il ignore tout de cette héroïne et de son breuvage qui lui permet de feindre la mort, des substances qui figent ses entrailles le temps d’échapper à son destin malheureux, avant de retrouver son véritable amour. Thea ne souhaite pas développer car elle risquerait d’inquiéter Otto davantage. La différence entre Juliette et elle, bien sûr, c’est que le Roméo de Thea est une idole pervertie, décevante et même monstrueuse. Elle se détourne du regard préoccupé de son père.

« Améliorent-elles ton état ? demande-t-il en lui prenant la main.

— Oui », répond Thea qui serre sa main en retour, et c’est la vérité. Elle dort mieux depuis quelques nuits, son sommeil n’est plus agité, elle ne voit plus Walter à chaque fois qu’elle ferme les yeux, la honte sur son visage, entouré de son épouse et de ses enfants. Elle n’avait jamais connu pareille humiliation, ni éprouvé pareil choc. Elle espère que ce sera la dernière fois.

« Tu as meilleure mine, remarque son père. Je savais qu’il valait mieux solliciter l’aide de Caspar plutôt que de ces charlatans de la ville qui facturent dix florins pour rien.

— Il devrait en apporter davantage, dit Thea. Même tante Nella boit sa potion de centranthe. »

Son père affiche une expression grave. Il prend une profonde inspiration et Thea sait qu’il va lui redemander ce qui s’est passé le soir où elle n’est pas rentrée, soir dont elle jure n’avoir aucun souvenir. Il voudrait tant la sauver, mais c’est trop tard, et Thea ne peut supporter l’idée de le lui avouer.

Elle se rappelle chaque détail de ce soir-là. Ils lui reviennent par fragments depuis quatre semaines. Griete Riebeeck, son visage fatigué et ses deux enfants. Griete Riebeeck et son époux, Walter. Thea se rappelle être sortie en chancelant de leur logement exigu dans la Bloemstraat, avoir bousculé des passants qui lui avaient crié dessus tandis qu’elle fuyait le quartier de Jordaan en direction de sa maison, se sentant aussi confuse, aussi imprécise que son portrait peint par Walter. Cornelia qui avait ouvert la porte, l’expression de soulagement absolu sur le visage de sa gouvernante, les larmes qui s’étaient rapidement changées en terreur lorsque Thea s’était écroulée à ses pieds, étourdie par la faim mais également par quelque chose de plus profond, quelque chose qu’elle identifie désormais comme du chagrin. Un cœur brisé est une véritable torture, comprend Thea. C’est bien pire que dans les pièces de théâtre.

Comment avait-elle pu se fourvoyer à ce point ? L’avait-il choisie car il avait repéré en elle une proie facile ? Thea lui avait offert son cœur aussi simplement qu’elle respirait, et Walter l’avait souillé, il le lui avait rendu tel un animal mort. Elle ferme les yeux et songe à Rebecca ; avec quelle impolitesse elle avait traité une si bonne amie. Elle a tant perdu et elle ignore comment tout retrouver.

« Thea, dit son père avec douceur. Tu as parlé dans ton sommeil, quand tu étais fiévreuse. »

Thea serre son gobelet de lait. « C’est vrai ?

— Tu parlais de palettes vierges. D’une porte que tu n’aurais pas dû pousser. »

Un frisson lui parcourt le dos. « Je ne me souviens de rien, Papa. Je devais délirer. C’est sans doute quelque chose que j’ai vu au théâtre.

— Bien », concède-t-il, abandonnant le sujet à contrecœur. « Je suis heureux que tu commences à te sentir mieux.

— Tante Nella m’a dit que Jacob avait envoyé une lettre, lâche-t-elle en voyant le visage de son père s’assombrir à l’évocation de son prétendant.

— Effectivement. Ta tante a menti et lui a dit que tu étais à Anvers.

— Elle n’a fait que me protéger. »

Il soupire. Thea regarde par la fenêtre et songe à tante Nella, qui rabâche sans cesse que l’argent est un bouclier, qu’il faut s’armer contre les vicissitudes de cette ville. Thea n’y avait jamais vraiment réfléchi jusqu’à présent, méprisant les convictions de sa tante. Mais elle ferme les yeux et ne voit que l’expression fixe, dure et envieuse de Griete.

Et si Griete n’en avait pas terminé ? Si elle lui écrivait à nouveau, lui demandait davantage ? Avant que Thea ne fasse irruption dans leur trou à rats de Bloemstraat, c’était exactement ce qu’elle proposait. Quel mal y aurait-il à la menacer une dernière fois  ? Cette éventualité existe : le danger rôde toujours.

Son père se dirige vers la porte pour lui accorder du repos. « Papa, dit-elle alors qu’il tourne la poignée. Papa, crois-tu en l’amour ? »

Il pivote, sourcils froncés. « Bien sûr.

— Qu’est-ce qu’il procure, pour toi ? »

Il semble sonné. Il se racle la gorge. « Qu’est-ce qu’il procure ? »

Il réfléchit. « Il est pareil à la lumière du soleil. Mais à l’obscurité, aussi. »

L’amour comme le soleil, l’amour comme la lune : les paroles de son père s’épanouissent comme une vérité absolue au plus profond de son être. « Et… éprouvais-tu de l’amour pour ma mère ?

— Ta mère ? »

Il paraît légèrement abasourdi. Thea ignore si c’est l’effet fortifiant des décoctions de Witsen ou un résidu de fièvre qui lui fait baisser sa garde et délie sa langue. Ce sont peut-être les miniatures de ses parents, au grenier, qui reposent dans les copeaux de cèdre. C’est peut-être de se savoir si ignorante et idiote face à ce qu’elle avait pris pour de l’amour véritable. Mais elle veut entendre qu’une part de sa propre histoire, au moins, a été touchée par cette passion et cette affection auxquelles elle a tant besoin de croire. Elle veut à tout prix que son père lui offre cela.

Il s’attarde encore sur le seuil de la porte. Il contemple sa fille, puis tourne le regard vers le canal au-delà de la fenêtre. Il semble d’abord vouloir parler, puis se taire et, pour finir, ne pas trouver les mots adéquats.

« Peu importe, soupire Thea. Je voulais juste…

— C’est ton oncle qui m’a parlé d’elle la première fois. Il m’a dit, alors que nous quittions le Suriname, que sa sœur était la personne la plus intelligente qu’il ait jamais connue. Bien plus intelligente que lui. Mais que je devrais me méfier d’une chose : elle n’était pas très douée pour se faire des amis. »

Thea le dévisage. Elle n’arrive pas à croire qu’après tant d’années d’attente et d’interrogations son père évoque enfin cette époque. Il aura fallu un cœur brisé, une fièvre, un duel avec la mort pour que cela soit possible.

« Et c’était vrai ? »

Son père reste planté sur le seuil. « Ce n’était pas vrai. C’était une femme solitaire. Mais cela ne signifie pas qu’elle n’était pas douée en amitié. »

Il a beau scruter les maisons de l’autre côté du canal, aux yeux de Thea c’est comme s’il contemplait un horizon qu’elle ne pouvait pas voir. Un océan de souvenirs, les reflets de la lumière argentée sur la surface, le soleil se retirant pour ne laisser qu’une eau d’un noir profond.

« Elle s’introduisait dans le bureau de son frère, murmure-t-il. Elle parcourait ses livres de comptes quand il sortait en ville. » Il prend une profonde inspiration et se tourne vers elle. « Je ne regardais pas beaucoup ta mère, Thea. Pas beaucoup. Au début. Mais ce que je n’avais pas remarqué, c’est que ta mère, elle, me regardait. Un soir, alors que je vivais dans cette maison depuis environ un an, elle m’a parlé. J’étais dans le vestibule, j’enfilais mon manteau pour aller retrouver ton oncle à son bureau de la VOC. La voix de ta mère dans l’obscurité m’a arrêté.

— Qu’a-t-elle dit ? » chuchote Thea.

Son père hésite. « Elle a dit : Je vous admire. » Il marque une pause. « C’était la première phrase qu’elle m’adressait de façon directe, loin de la compagnie des autres. Elle est sortie de l’ombre, seule la moitié de son visage était éclairée.

— Et que s’est-il passé alors ?

— Je l’ai regardée, pour la toute première fois. Attentivement. Elle avait un visage fin, comme toi. Des yeux gris, comme son frère. Tu as hérité de mes yeux. Mais tu as sa bouche sérieuse. Son bonnet, toujours impeccable. Elle semblait attendre ma réponse. J’avais tant envie de lui parler.

— Mais tu n’en as rien fait ?

— Non.

— Parce que tu étais le serviteur d’oncle Johannes ?

— Oui. Je voulais lui dire que je pensais la même chose à son sujet. Je voulais lui demander pourquoi elle m’admirait. Mais au lieu de cela, j’ai ouvert la porte. Ses joues avaient rosi, vois-tu, et je pensais qu’elle apprécierait un peu d’air frais, mais elle a baissé les yeux, sachant que son mystère se dissipait peu à peu. Comme si, peut-être, elle n’avait jamais voulu de ce mystère. Otto, m’a-t-elle dit, et j’ai eu l’impression qu’elle lisait dans mes pensées. Je vous admire car vous savez prendre de nouveaux départs. »

Un long silence s’ensuit. Les paroles de son père et de sa mère flottent au-dessus d’elle comme une brume. Son père s’est exprimé avec une tendresse que Thea ne lui connaissait pas, et qu’elle n’a même jamais connue chez Walter, se rend-elle compte.

« Et toi aussi, Thea, ajoute son père.

— Que veux-tu dire ?

— J’ignore pourquoi tu es si malheureuse, ma chérie. Ça m’est insupportable d’imaginer que quelqu’un ait pu te blesser. »

Thea repense à l’atelier de peinture, à la tache sur sa robe dorée. À la carte de sa mère, à la miséricorde, à Griete Riebeeck et au logement de Bloemstraat où tout a basculé. Tant d’éléments étourdissants. Elle est prise au piège d’un cauchemar de sa propre création mais en parler à son père est inconcevable. En parler à quiconque est impensable. « Personne ne m’a blessée, Papa. J’ai juste attrapé mal, c’est tout.

— Tu es ma fille. Et tu es bien plus précieuse que tu ne peux l’imaginer. » Il s’apprête à sortir. « Et, Thea…

— Oui ?

— Tu sais prendre de nouveaux départs. »

La porte se referme. Thea sent sa respiration bloquée dans sa gorge. D’aussi loin que remontent ses souvenirs, elle a attendu un instant comme celui-ci. Que sa mère prenne vie, non pas à travers une petite poupée, mais en une personne réelle, modelée dans la bouche de son père. Une femme qui choisissait ses amis avec prudence, les joues roses et le bonnet impeccable, essayant d’offrir un compliment. Essayant, peut-être, d’exprimer ses sentiments.

C’est mieux qu’une poupée, sûrement, mais Thea songe pourtant aux miniatures de sa mère et de son père, conservées tant d’années par tante Nella. Une apparition, un signe : c’est tout ce que désire tante Nella depuis qu’elle a été abandonnée avec un nouveau-né qui n’était pas le sien. Mais c’est Thea qui, après avoir déniché les figurines de ses parents dans le grenier, entend une histoire sur sa mère. Ce cadeau offert par son père, ce cadeau qu’elle garde pour elle seule. Cet étrange cadeau de la naissance d’un couple. Rien qu’un instant volé dans un vestibule, mais c’est tout ce qu’elle a besoin de savoir.

Thea tend le bras sous son lit et en sort sa boîte secrète. Elle ne supporte pas de regarder les lettres de chantage mais refuse toujours de les détruire. Elle prend la poupée de Walter et la dépose sur le lit devant elle. Elle ne retrouvera sans doute jamais un amour aussi intense. Comment cela se pourrait-il ? Elle n’aimera aucun homme comme elle l’a aimé, lui. Aucun homme n’éveillera jamais les sentiments que Walter Riebeeck a fait naître en elle. Et aucun homme ne la blessera plus jamais comme il l’a fait, non plus.

Repensant à l’histoire de son père, à la description de sa mère rougissante, à son admiration murmurée au-dessus du carrelage du vestibule, Thea se demande si elle a connu la même chose avec Walter. Elle n’a aucun souvenir aussi précieux. Elle se rappelle les hésitations de Walter quant à leur mariage, qui lui apparaissent désormais dans toute leur logique, ses vantardises sur tous ces endroits où il allait travailler, mais elle se souvient aussi combien le portrait qu’il a fait d’elle était de piètre qualité. Mais, même si Walter n’a pas réussi à la capturer convenablement, il l’a tout de même observée. Il l’a admirée, il a passé du temps en sa compagnie. L’affaire ne peut pas être entièrement l’idée de Griete. Il l’aimait peut-être vraiment, mais il avait été découvert, il avait dû passer aux aveux et s’était senti incapable d’empêcher les agissements de sa femme ? L’expression de son visage, dans le logement de Bloemstraat, était celle d’un homme témoin d’une collision entre deux planètes.

Bien que Thea souhaite ardemment découvrir si Walter avait tout prévu depuis le début, une part d’elle-même espère ne jamais le savoir. Elle repense aux paroles de Cornelia : Je préfère les fragments qu’elle m’offre. Thea voulait tout connaître de Walter. Quand elle l’avait rencontré pour la première fois, elle avait eu le fantasme d’entrer dans son logement, d’y vivre. Enfermée avec lui dans son atelier, elle voulait se le représenter dans tous les contextes possibles. Elle voulait exister dans son monde. Elle ne lui racontera jamais comment, à dix-sept ans, elle parcourait les étroites rues de la ville, en long et en large, imaginant qu’elle pourrait l’apercevoir à une fenêtre ou le voir rentrer chez lui après sa journée de travail. Si elle avait su où il habitait, tout aurait été différent.

Et pourtant. Griete pourrait lui écrire une nouvelle lettre. Pourquoi ne le ferait-elle pas, à moins que Walter ne l’en empêche ? La situation le dépasse peut-être, à présent ; Thea l’ignore. Mais tant que Griete sait où elle habite, et qui elle est, elle sera en danger.

Thea verse le reste de la décoction de Caspar Witsen dans son gobelet de lait et la boit d’une traite. Tandis qu’elle la sent faire effet, elle pose la petite maison dorée sur la paume de sa main. La porte ne s’ouvre toujours pas. Les fenêtres demeurent vides. Mais c’est un objet brillant. Impénétrable, convoité. Un bastion de sécurité. À mesure que Thea contemple cette maison dorée, cette petite demeure parfaite, symétrique, harmonieuse, elle se figure, avant que ses yeux ne se ferment, ce qu’elle va faire.

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