La vie qui m'attendait

Julien Sandrel · Chapitre 9 sur 25

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La vie qui m'attendait

9 - le Pacte

9

 

LE PACTE

 

Je crois que j’ai aimé Juliette dès le premier instant.

Cela s’appelle un coup de foudre. Je n’ai jamais ressenti ça pour personne. À ma décharge, je ne me suis jamais retrouvée face à une sœur jumelle, auparavant…

J’accepte donc sans lutter cet amour bouleversant d’immédiateté, inexplicable, animal. Je me dis que désormais chaque seconde compte. Je ne peux pas me payer le luxe de ne pas l’aimer tout de suite, sans condition. Elle éprouve la même chose pour moi. Je l’ai senti, elle me l’a dit, je la crois. Une confiance évidente, naturelle, s’est installée entre nous.

La veille à Avignon, quelques minutes avant mon départ pour Paris, Juliette m’a demandé quelque chose.

Bien plus qu’un service.

 

*

— Tu sais, Romane, je pense que notre rencontre, aujourd’hui, à ce moment de ma vie… c’est un signe du destin.

— Tu veux dire… comme une force inexplicable venue des confins de l’univers ?

Je lui fais mon plus grand sourire. Elle lève les yeux au ciel.

— Ne ris pas, je ne suis pas folle !

— Je ne ris pas, Juliette, je souris… parce que je ne crois pas à toutes ces salades de signaux que nous enverraient des entités cosmiques… d’ailleurs ils auraient pu arriver un peu avant ces signaux, tu ne crois pas ?

— Que tu le veuilles ou non, tu débarques dans ma vie à l’instant même où j’avais besoin d’un miracle.

— Je ne suis pas sûre de te suivre…

— Romane, tu es mon miracle ! Aaah, tu ne t’y attendais pas à celle-là, on ne te l’avait jamais faite, hein ?

Elle rit. Elle rit, et j’en ressens les vibrations. Elle a raison, il y a du surnaturel là-dedans.

— Romane, j’ai besoin de toi. Je suis sérieuse. J’ai besoin de toi, et je sais que tu vas m’aider. Tu arrives au bon moment, ou au mauvais, peu importe. Tu entres dans ma vie par une porte dérobée… et ça change toutes mes perspectives.

— Juliette, s’il te plaît viens-en aux faits…

— Grâce à toi, Romane, je vais pouvoir continuer à dissimuler ma maladie. Tu vas m’aider à préserver mon secret. À préserver ma fille. Et peut-être… pourquoi pas… les préserver toujours.

Des feux rouges s’allument dans ma tête. J’ai un mouvement physique de recul. Elle s’en aperçoit.

— Je sais, ça semble une folie, dit comme ça, et c’en est une… Romane, es-tu heureuse dans ta vie ? J’ai eu l’impression… je ne sais pas, j’ai eu l’impression que…

— … que je n’étais pas heureuse. Tu as raison, je ne le suis pas. Ma vie était déjà faite de grands vides. Et depuis quelques heures, les cavités sont abyssales.

— J’adore ta façon de parler, Romane… so chic. Pardon, je sais, ça n’est pas le moment de me moquer…

Elle rit de nouveau, puis tousse, longuement. J’aimerais l’avoir sous la main, là, tout de suite, cette entité cosmique qui l’étouffe.

Après quelques instants, Juliette reprend.

Je tremble déjà, car j’ai compris. J’ai compris pourquoi elle noie le poisson, plaisante, se perd en circonvolutions rhétoriques.

— Romane, ma vie à moi est belle. Elle est faite de joie, de rires, de bonheur. Je ne veux pas tout détruire, je ne veux pas démolir les gens que j’aime. Ils ne le méritent pas.

Juliette serre ma main droite entre les deux siennes, comme pour s’assurer que je ne m’échapperai pas après ce qu’elle s’apprête à me dire.

— C’est là que tu interviens, Romane. Je sais ce que tu vas répondre, alors laisse-moi parler s’il te plaît, et ensuite réfléchis. Ne réagis pas tout de suite. D’accord ?

— D’accord.

— Promis ?

— Promis. Croix de bois, croix de fer.

Un temps. Une éternité.

— Romane… Le pacte que je te propose, c’est… une idée folle, difficile à exécuter. Impossible, en théorie. Sauf que depuis quelques heures, tu constates comme moi que plus rien n’est impossible. Romane… je voudrais que tu prennes ma place dans ma vie, si je devais mourir. Afin d’éviter à ma famille, à mes amis… et à ma fille… ta nièce… les souffrances d’un tel deuil. Ça n’est pas normal de mourir à mon âge. Personne ne s’y attend. Ce serait un tel choc… Je veux que tout continue comme avant, comme aujourd’hui. Romane, je suis certaine que tu serais heureuse dans ma vie.

J’encaisse. Ne dis rien. Baisse les yeux. Juliette est tellement folle de ces gens dont elle parle avec passion et amour que c’en est effrayant. Je ne crois pas avoir déjà ressenti un tel besoin viscéral de m’assurer du bonheur de quelqu’un. Pas même de mon père. Laquelle de nous deux est la plus folle ? Juliette est en tout cas la plus vivante.

— Juliette, c’est hors de question. Tu ne peux tout de même pas considérer sérieusement que je prenne ta place… si ?

Elle acquiesce en silence.

— C’est non, trois fois non. Je crois que la douleur de l’annonce de ta maladie te fait perdre le sens des réalités. Tu vas vivre, bon sang ! Je suis là et je te soutiendrai. Mais tu ne peux pas me demander l’impensable.

— Je savais que tu réagirais comme ça, c’est normal, je ne m’attendais pas à ce que tu sautes de joie en criant « génial, oui bien sûr, va mourir dans ton coin et laisse-moi prendre mes marques maintenant »… Je dois dire que ta réaction est plutôt rassurante. Romane, promets-moi d’y réfléchir.

— J’ai déjà promis, Juliette.

— Croix de bois croix de fer ?

— Croix de bois croix de fer.

— En attendant… j’ai une immense faveur à te demander.

— Je ne vois pas bien comment cette faveur pourrait être plus immense que celle dont nous venons de discuter…

— OK, j’ai utilisé le mot « immense » pour que justement tu te dises que celle-ci est bien plus accessible. Et pour que tu dises oui sans hésiter. C’est une stratégie de vente : tu annonces que quelque chose va coûter extrêmement cher, comme ça lorsque tu donnes ton prix – pas si cher que ça – la personne en face est soulagée et achète tout de suite ! On ne vous apprend pas ça en école de médecine, je sais…

Sourire. Minauderies. Je fonds, c’est l’effet voulu.

— Je t’écoute, Juliette.

— Je voudrais… j’aimerais, s’il te plaît, que… tu prennes ma place pendant quelques jours. Juste cette semaine. Je ne veux pas affoler ma famille inutilement tant que le diagnostic n’est pas écrit noir sur blanc. Je dois retourner à Marseille dès mardi pour faire de nouveaux examens. Pour comprendre ce qu’il se passe dans mon corps, une bonne fois pour toutes. Je t’en prie, Romane. S’il te plaît. Aide-moi.

Je refuse, encore une fois, mais je lui promets, de nouveau, de réfléchir.

 

*

C’est ce que je fais, au cours de la nuit.

Aussi dément soit-il, on ne peut pas prendre à la légère un tel appel à l’aide. Une telle détresse, provenant d’une sœur inconnue jusqu’alors, mais pourtant tellement attachante. Alors, dans cet hôtel près de la gare de Lyon, j’ai considéré sa proposition. Pas seulement celle des quelques jours. L’autre aussi, la définitive.

Est-ce que je perds la raison ?

Est-ce que changer de vie serait vraiment une grande perte ? Après tout, que vaut mon existence actuelle ? Ce qui m’a maintenue en vie jusque-là, c’est le bonheur de mon père. Il m’a fallu un électrochoc pour comprendre que vivre seulement pour son père, ce n’est pas vraiment vivre.

Dire oui à Juliette, ce serait renoncer à ma vie à moi.

Renoncer à ma vie professionnelle ne serait pas si difficile. J’aime soigner mais je ne suis pas de ces acharnés qui ne pourraient jamais considérer autre chose dans leur vie que la médecine. Après tout, quelques belles trouvailles dans une librairie peuvent parfois faire autant de bien que plusieurs séances chez un psychiatre.

Renoncer à mes amis non plus. Je me rends compte, en le formulant dans ma tête, de la tristesse absolue de ce constat. À part ma copine Melissa – avec laquelle je pourrais peut-être garder contact ? –, personne ne me manquerait vraiment.

Personne à part mon père. Le plus dur serait de renoncer à le voir, lui. Après ce qu’il vient de se passer, m’éloigner pourrait sembler plus accessible, puisque je ne suis même plus certaine qu’il soit mon père biologique. Mais quoi qu’il ait pu faire, il restera mon père. Je l’aimerai toujours. Si je devais un jour accepter ce pacte définitif avec Juliette, je ne lui laisserais simplement pas le choix. Je lui expliquerais et ce serait à prendre ou à laisser, voilà tout. J’en sais désormais suffisamment pour penser qu’il ne serait pas en position de refuser. Quelles que soient les explications, j’ai l’intime conviction qu’il a menti et préservé un mensonge durant trente-neuf années. Il voudra le préserver encore. Et pour cela il devra accepter mes conditions.

Je vois bien, en poursuivant ma réflexion, que l’idée insensée de Juliette est en train de prendre une forme de réalité palpable. Que le conditionnel se mue en futur. Comme si j’acceptais déjà d’embrasser la vie de cette sœur, plus encore que la mienne.

Romane, ressaisis-toi. Qu’est-ce que tu racontes, punaise ?

Je secoue la tête, afin de chasser cette absurdité dérangeante. Prendre la place de Juliette pour le reste de ma vie n’est pas à l’ordre du jour. Ne le sera jamais. Juliette vivra. En revanche, je peux l’aider. Après la confrontation douloureuse avec mon père, je me dis que Juliette est maintenant la seule famille dont je puisse être sûre. Que prendre sa place quelques jours est bien la moindre des choses.

Alors je décide d’accepter. De jouer le jeu, une petite semaine.

J’accepte afin qu’elle puisse retourner à Marseille pour subir de nouveaux examens sans éveiller les soupçons de ses proches. Je vais tenter de protéger ses silences, lui offrir un peu de temps. Je prends cet engagement mais je serai extrêmement claire : je ne peux rien garantir. Il s’agit tout de même de me faire passer pour elle auprès de ceux qui la connaissent le mieux…

La situation est totalement surréaliste.

Au-delà de ces quelques jours, chacune reprendra sa place, et Juliette devra trouver la force de parler aux siens. Elle leur parlera et je la soutiendrai. Je ne la lâcherai pas. J’ai bien compris que, quelles que puissent être les conclusions concernant nos origines, pour Juliette, ses parents resteront ses parents. Elle a bien d’autres préoccupations en ce moment que de remettre en question une famille qui l’aime et qu’elle aime.

À 6 h 07 ce lundi 20 juillet 2015, je monte dans un TGV, direction Avignon.

Tout juste assise dans le train, je dis oui à Juliette. Je scelle nos destins, d’un simple SMS. Et reçois une réponse d’une simplicité déchirante : « Merci. »

À l’instant même où je lis ces cinq lettres, je sens l’angoisse me gagner et dois sortir un petit sac en papier en urgence.

Punaise punaise punaise punaise. Qu’est-ce que je viens de faire ? C’est de la folie pure. Ça ne tiendra pas une journée. C’est trop gros, trop impensable. Et pourtant j’ai accepté. Je pourrais faire semblant de me demander pourquoi, mais la réponse est là, limpide : parce que j’en ai effroyablement envie.

Aider ma sœur est la raison principale pour laquelle j’accepte, bien sûr. Mais je ne peux pas me mentir, ce n’est pas la seule.

La réalité, c’est que je ressens le besoin fou de rencontrer les parents de Juliette. Il faut que je les voie de mes yeux. Je veux les connaître car ils sont peut-être les miens. Au fond de moi, depuis hier, une toute petite voix s’agite, me souffle que ma mère biologique est peut-être en vie, qu’elle est peut-être celle de Juliette. C’est un tel chamboulement. Une telle révolution. Je me mords la lèvre, me punissant de ce que je perçois dans l’instant comme un manque de loyauté envers mon père. Lui qui a tant fait pour moi, et qui me l’a si malhabilement rappelé hier. Lui que j’aime, du plus profond de mon âme. Mais je dois me raisonner. Car la recherche de la vérité n’empêche pas l’amour. Je sais d’avance que je serais incapable de le détester, quoi qu’il ait pu faire. Mais si en plus, j’avais une mère vivante…

Juste avant mon départ, dimanche en fin d’après-midi, Juliette avait installé sur sa porte un écriteau indiquant une fermeture jusqu’au lundi soir inclus. Elle était persuadée que je dirais oui.

Lundi. Aujourd’hui. Une petite journée. Il va bien nous falloir ça pour me transformer en Juliette. Je vais devoir apprendre à être elle. Apprendre la librairie, la vie quotidienne. Apprendre ses mouvements, ses expressions favorites, apprendre à lui ressembler, à l’imiter. Du moins à faire illusion.

Respire Romane, tout va bien se passer. Fais-toi confiance, pour une fois. Si tu ne te fais pas confiance, fais confiance à Juliette. Elle est convaincue que tu vas y arriver, alors pourquoi pas toi ?

J’ai hâte. J’ai peur. Je suis excitée. Je suis terrifiée.

Je ressens, au plus profond de moi, à quel point la décision que j’ai prise est juste. Peut-être suis-je inconsciente. Mais pour la première fois depuis des lustres, je sens que je fais quelque chose de bien. Que je suis importante pour quelqu’un d’autre que mon père.

Je crois que ça me rend heureuse.

Dans le train qui me ramène vers Avignon, malgré les pensées qui m’agitent, me bouleversent, je tombe dans un curieux sommeil.

Profond comme le lac dans lequel je viens de me jeter, les yeux grands ouverts.

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CE JOUR-LÀ

 

Nous sommes le 1er janvier 1976, au petit matin. J’ouvre les yeux dans un sursaut. Je suis en sueur. Haletant. Je n’ai aucun souvenir du rêve qui a provoqué cette moiteur désagréable, mais mon estomac est noué. Une certitude incongrue a fait son nid au creux de mon abdomen : quelque chose d’inhabituel va se passer au cours de cette journée. Je constate que le réveil ne fonctionne pas. Je consulte ma montre, il est 6 h 38. Normalement, la sonnerie retentit douze minutes plus tard. M’éveiller spontanément en avance me laisse un goût âpre dans la bouche. Un goût d’inachevé qui ne me quittera plus. Satanées coupures de courant. Nous sommes en plein Paris et des milliers de foyers sont privés d’électricité et de téléphone, depuis quelques jours.

Je me lève, remonte le volet mécanique et reste un moment à observer le ballet des agents de propreté. Le ciel est chargé, la ville est enveloppée d’une couche de brume aussi épaisse que la neige, qui a désormais tout recouvert. D’ordinaire, la période des fêtes plonge la ville dans une joyeuse effervescence consumériste, mais cette année est particulière. L’atmosphère veloutée feutre les sons, atténue les exubérances. Empêche les voitures de circuler. Paris n’est pas équipée, Paris ne sait pas faire face à ce genre d’intempéries. Paris somnole. De nouvelles pannes ont été annoncées pour ce jour férié. Il va falloir prendre son mal en patience, les techniciens font ce qu’ils peuvent mais les chutes de neige de ces dernières heures ne facilitent pas leur action. Les directions d’EDF et de France Télécom souhaitent une bonne année à tous les Parisiens, malgré tout.

Je n’ai aucune envie de sortir. Encore moins d’aller travailler. Entre comas éthyliques, hydrocutions, accidents de la route et autres conséquences des traditionnelles conduites à risque d’une Saint-Sylvestre, je sais que la journée sera dure à l’hôpital. Je ne sais pas qu’elle le sera bien plus au-dehors.

Ta mère dort encore, j’entends sa respiration régulière, qui soulève les couvertures épaisses. Cette année, le réveillon a eu une saveur étrange. Nous l’avons passé en tête à tête, à la maison. Cela nous convenait parfaitement. Je suis de garde pour le jour de l’An. Je n’ai pas pu me libérer, elle le sait, aussi a-t-elle décrété que nous passerions notre dernière soirée de notre dernière année à deux… rien que tous les deux. Nous ne savions pas alors que nous devrions nous contenter d’un repas sommaire, enroulés dans des plaids pour tenir à distance la morsure du froid qui pénétrerait notre appartement.

Au final, cette soirée à la lueur des chandelles a été magique. Nous l’avons passée blottis l’un contre l’autre, tout en imaginant notre bonheur à venir.

— Dans moins de cinq semaines, nous serons trois. Elle sera là, à nos côtés. Tu te rends compte ? Est-ce qu’elle sera en bonne santé ? À quoi ressemblera-t-elle ? Quelle sera la forme de son nez ? De quelle couleur seront ses yeux ?

Cela paraît incroyable aujourd’hui, mais nous ne t’avions pas encore rencontrée. Il y a quarante ans, les échographies étaient un luxe. En 1975, moins de 10 % des femmes enceintes y avaient eu accès, le plus souvent dans les premières semaines, afin de dater le terme avec plus de précision. Nous avions eu la chance de faire partie de cette minorité. Une image de contrôle avait été réalisée au cours du premier trimestre, difficilement interprétable, même pour le médecin que je suis. Évidemment, il était impossible de connaître le sexe. Mais ta mère était certaine que tu étais une fille. Tellement certaine qu’elle n’a jamais employé que le pronom « elle », pour parler de toi. De temps en temps je lui rappelais que rien n’était sûr, mais je m’étais moi aussi fait à cette idée. Imaginer ma fille me permettait de mieux me représenter mon rôle de père – un rôle idéalisé, tellement loin de la réalité qui serait la mienne finalement, mais déjà tellement intense, présent. Ta naissance devenait concrète. Tu devenais réelle, pour moi qui ne sentais tes mouvements qu’à travers le filtre du ventre tendu de ta mère.

Il fait froid dans l’appartement, ce matin-là. La température est encore descendue dans la nuit. Je me prépare le plus discrètement possible, à la lampe de poche. Je décroche le combiné du téléphone, la ligne est hors-service. Je m’y attendais. Je laisse un petit mot à ta mère pour lui dire combien je vous aime, toutes les deux, mes deux princesses endormies. Je referme la porte et enfile mon manteau en dévalant l’escalier aux marches branlantes. Notre immeuble est désert. Nous en avons plaisanté trois jours plus tôt avec la concierge, exceptionnellement absente elle aussi : pour ce premier jour de 1976, sur les douze appartements que compte notre petite résidence, le nôtre est le seul occupé. La concierge a confié les clés de sa loge à ta mère, qui lui a promis d’observer d’éventuelles allées et venues et autres comportements suspects – on ne sait jamais ce qui peut se produire les jours de fête, on voit tellement de choses de nos jours. Je noue mon écharpe dans l’entrée, me préparant à affronter la rudesse de l’hiver, les rafales de vent, et mon poste d’interne, urgentiste à l’Hôtel-Dieu.

 

*

La journée passe. Éprouvante. Des pauses réduites au strict minimum, quelques cafés avalés en hâte, un déjeuner soi-disant festif expédié en moins de dix minutes. Les quelques bonnets de Père Noël qui tentent d’égayer les lieux ne bernent aucune des personnes présentes : qu’il s’agisse des patients ou du personnel hospitalier, tous préféreraient être ailleurs. Tout le monde fait bonne figure, esquisse des sourires, autant qu’il est possible.

À chaque instant que je parviens à voler au bourdonnement des urgences, je me rends jusqu’au bureau des admissions et compose le numéro de notre appartement – l’hôpital a été miraculeusement épargné par les déconnexions. Occupé. La ligne est toujours coupée. Ta mère me manque. Lors de ma garde du 25 décembre, elle m’avait appelé toutes les heures. Cela avait été un jeu avec les jeunes femmes de l’accueil, qui me passaient ses messages tout en me félicitant d’avoir une épouse si amoureuse. J’étais fier. J’ai toujours été fier de ta mère. Je le suis encore aujourd’hui. Elle me connaît, elle sait que je ne peux empêcher mon imagination de vagabonder sur des routes tortueuses, lorsque je la laisse seule. Alors, depuis qu’elle est enceinte, elle m’appelle régulièrement lors de chacune de mes gardes. Pour éviter que je ne m’inquiète.

J’ai, cette année-là, accepté toutes les gardes des jours de fêtes, espérant passer mon tour l’année suivante et profiter de ce qui serait notre premier Noël à trois. En famille. Ma petite famille.

 

*

Avant de quitter l’hôpital, je tente de l’appeler une dernière fois, sans succès. À défaut de téléphone, j’espère au moins que le chauffage est revenu dans l’appartement. Lorsque je sors dans la rue, vers 19 heures, il fait noir, il fait froid. Une nuit de janvier nuageuse, sans étoiles. Je presse le pas car la neige tombe de nouveau. Je l’imagine en train de lire, recroquevillée au fond de notre lit. Cette image me rassure, mais je sens les muscles de mon dos se raidir à mesure que je me rapproche de notre foyer. Probablement un effet combiné des températures négatives et de mes craintes les plus infondées.

Je pénètre dans notre immeuble et esquisse un sourire en constatant que l’électricité est de retour. Je commence à monter les marches, maudissant les sept étages qu’il me faut grimper. Nous avons parlé de déménager : lorsque tu seras là, nous savons que ces escaliers seront difficiles. D’ailleurs, ta mère espace ses sorties depuis quelques semaines. Sa prise de poids s’est accélérée courant décembre, elle met désormais de longues et laborieuses minutes pour se hisser jusque chez nous.

Parvenu au quatrième étage, essoufflé, je me jure de commencer à chercher un nouvel appartement dès le lendemain.

Parvenu au cinquième étage, je fais une halte. Je dénoue mon écharpe. La température est remontée dans les espaces communs, j’imagine pouvoir me faire couler un bain chaud et accélère le pas.

Parvenu au sixième étage, mon regard est attiré par une tache sombre sur le parquet. Je m’agenouille, regarde de plus près. Je pose mon index dessus. Je me mets à trembler. Je relève les yeux et mon cœur s’emballe. La tache n’est pas isolée. Il y en a d’autres, plus longues, traînantes. Sur le palier du sixième. Sur les escaliers menant à l’étage du dessus.

Parvenu au septième étage, mon pouls s’accélère. Je sens une vague de panique monter en moi. La porte est entrouverte. La traînée de sang est quasiment continue. Mes entrailles paralysent mon esprit. Je me rue dans l’appartement, hurle le prénom de ta mère, me surprends à noter mentalement que les lumières sont allumées. Comme si cela pouvait avoir une importance.

Elle n’est pas dans le salon.

Mes yeux se brouillent car j’entends un cri qui fait écho au mien. Un cri de bébé. Je reprends mes esprits et ma respiration, appelle ta mère une fois, deux fois, trois fois. Je progresse dans le couloir tout en reconstituant en quelques secondes le scénario le plus probable : elle a accouché. Seule. Tout est allé trop vite. Elle était coupée du monde, sans téléphone. Elle a tenté de sortir, est descendue d’un étage. Puis a rebroussé chemin. La douleur était trop forte, la perte de sang lui a fait peur. Elle a eu le courage et la force de remonter. Je l’admire, je l’aime, elle s’est débrouillée comme une championne, a vécu l’enfer seule mais le résultat est là : j’entends le cri de mon bébé.

Pourquoi est-ce que je ne l’entends pas, elle ?

J’entre dans la chambre. Elle est étendue sur le lit. Tu es posée dans le creux de son bras. Elle a coupé ton cordon, t’a gardée contre elle. Elle avait raison, tu es une fille. Je pleure. Tu es belle. Ta mère regarde ailleurs. Elle ne dit rien, ne bouge pas, ne répond pas. Elle n’a répondu à aucun de mes appels.

Je fais le tour du lit. Le sol se dérobe sous mes pieds.

Ses lèvres sont bleues. Son corps est froid. Je la secoue, crie plus fort. La vérité me percute à mesure que montent les sanglots. Elle n’a pas le droit de me faire ça, pas aujourd’hui, pas comme ça, jamais. Je pose mes doigts sur son cou mais je sais déjà. J’entreprends un massage cardiaque qui ne changera rien. Je hurle son prénom à m’en déchirer la poitrine. Je te prends dans mes bras et je m’effondre sur le sol. Je te serre contre mon cœur et mon corps s’agite, incontrôlable. Ce n’est pas possible. Ce n’est pas possible. Pourquoi ne suis-je pas revenu plus tôt ? Pourquoi ai-je accepté cette garde ? Si j’avais été là, elle serait là, elle aussi. Avec moi. Avec toi.

J’émets un cri guttural, instinctif. Une plainte des profondeurs.

Mon amour.

Je continue de te serrer dans mes bras, et soudain, je l’entends. Je crois reconnaître le rire de ta mère, mais ce n’est pas ça. Je te regarde, je cesse de pleurer, sous le coup de la surprise. De la terreur.

Je me relève. Lentement.

C’est alors que je la vois.

Remuant au milieu d’une flaque aussi sombre que ce qu’elle vient de provoquer.

Inattendue. Diabolique. Injuste. Meurtrière.

Ma deuxième fille.

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