La vie qui m'attendait
22 - Samedi TROIS, DEUX, UN
22
Samedi
TROIS, DEUX, UN
Alors que j’élabore ce scénario morbide, le feu de l’action me fait quasiment perdre de vue le sujet dont il est question.
Courir vers le précipice. Ne pas s’arrêter. Ne pas regarder autour de soi. Et sauver Juliette. Bien planquée derrière d’immenses œillères.
Ça, c’est la théorie.
En pratique, je suis depuis de longues minutes plongée dans une crise d’hyperventilation qui me paralyse.
Il s’agit de ma mort, je ne peux pas faire comme si une telle décision relevait de la raison pure. Ce sont les sentiments qui gagneront, en dernier recours. Quoi qu’ils m’intiment de décider, ce sera intolérable puisque l’une de nous va mourir.
Laquelle de nos deux vies a le plus de valeur ?
Comment établir une quelconque priorité sans convoquer les heures les plus sombres de notre histoire, sans soulever l’effroi, l’abject ?
Suis-je vraiment prête à me sacrifier, pour cette sœur dont j’ai découvert l’existence il y a quelques jours seulement ?
Quelques jours, terriblement intenses. Quelques jours qui ont bousculé mes certitudes, m’ont profondément transformée.
Quelques jours au cours desquels je me suis surprise à envisager une relation avec un homme – que j’ai fait fuir depuis, mais tout de même… Pour la première fois depuis la nuit des temps, je me suis projetée vers l’avenir. J’ai ri et pleuré comme jamais. Je me suis sentie tellement vivante. Quel sadique coup du sort de voir frapper la mort à ma porte aujourd’hui.
Est-ce que Juliette serait plus heureuse que moi ? Oui, sans doute. Juliette n’a pas à apprendre le bonheur, il est déjà en elle, elle est un vétéran du bonheur, alors que je ne suis qu’une débutante. Et puis, Juliette a une fille. Je ne peux pas lui enlever sa mère.
Oui, mais voilà, la vérité est là, dans mes tripes.
Aussi irrationnelle que puissante, inscrite au cutter dans ma chair.
Je veux vivre.
Je veux tomber amoureuse, avoir un enfant, surmonter mes peurs, voyager, respirer, chanter, rire, pleurer, m’émerveiller, savourer, tomber, me relever, me sentir exister. Je veux vivre pour tout ça. Et bien plus encore. Il y a quelques jours de cela, je n’aurais pas été capable de le formuler aussi clairement. Aujourd’hui c’est une telle évidence.
Je veux vivre et je suis prête à le crier sur tous les toits, moi d’ordinaire si discrète, si absente de ma vie.
Mais comment pourrais-je survivre à la mort de Juliette ?
Moi qui ai vécu trente-neuf années sans elle, je suis terrifiée à l’idée de la perdre. Cela peut paraître absurde de m’être mise à l’aimer si fort, en si peu de temps. Est-ce parce que Juliette est désormais la seule personne dont je puisse être sûre ? La seule à ne m’avoir jamais menti ? Puis-je être certaine qu’elle ne m’ait jamais menti, d’ailleurs ? Je ne sais pas, je ne peux pas le savoir, mais je m’accroche à cette idée.
On se raccroche à ce qu’on peut, lorsque tout bascule.
Soudain, en plein cœur de ce séisme, j’entrevois autre chose.
Une possibilité. Un éclair déchirant le ciel noir.
Une idée folle. La plus folle que je n’aie jamais eue.
La plus forte et la plus belle, aussi.
Je sens une poussée d’adrénaline. Tous mes sens sont en éveil. J’allume l’ordinateur de Juliette.
Se pourrait-il que… ? Est-ce possible ?
À mesure que je progresse dans mes recherches, mon cœur cogne plus fort. Je le sens sortir de ma poitrine.
Oui, tout ça a déjà été tenté. Ça existe. Ça a réussi, sur plusieurs dizaines de patients dans le monde. C’est exceptionnel mais ça existe. En France ? Oui, en France aussi.
Je vérifie de nouveau. Comme si j’avais pu me tromper… Je suis médecin, pourtant je n’avais pas entendu parler de cela auparavant. Il faut croire que d’autres médecins sont encore plus fous que moi. Prêts à tout tenter pour sauver une vie. Mon Dieu, ça existe vraiment. Ça a même un nom.
La greffe pulmonaire à partir de donneurs vivants.
Un poumon chacun pour sauver trois vies.
Ou plutôt, un lobe pulmonaire chacun.
Chacun d’entre nous possède cinq lobes pulmonaires : trois à droite, deux à gauche. La greffe pulmonaire à partir de donneurs vivants consiste à prélever un lobe à chacun des deux donneurs compatibles, et à les transplanter dans le corps du receveur. L’être humain est formidable, il est capable de vivre avec un lobe pulmonaire en moins. Pour les donneurs, le risque de mortalité n’est pas nul – il ne peut jamais l’être –, mais il est très faible. Et les séquelles sont la plupart du temps minimes.
Mon père est encore jeune, suffisamment robuste pour subir ce genre d’opération, et il a toujours eu une hygiène de vie irréprochable : ses poumons sont aussi sains que les miens. Je ne peux pas être certaine qu’il soit absolument compatible avec Juliette – un parent ne l’est pas forcément –, mais les chances sont très élevées puisque les tests ADN ont confirmé ce que je savais déjà : il est bien notre père, à toutes les deux.
L’espoir est là.
Je me mets à rire fort, toute seule, dans cet appartement avignonnais, à cette heure avancée de la nuit.
Je ris de ce jaillissement de vie sur la désolation.
Je ris de peur. De joie. De fierté. De détresse. De bonheur.
Je ris de l’épreuve inouïe que je m’apprête à affronter.
Je ris car je suis heureuse, en cet instant.
Heureuse d’avoir l’opportunité de nous réunir, Juliette, mon père et moi.
Heureuse d’offrir à mon père la possibilité d’une réparation. Qui ne remplacera pas ces trente-neuf années perdues. Mais qui peut transfigurer les trente-neuf prochaines.
Une telle greffe est-elle possible en « Super Urgence » ? Est-ce possible en termes d’éthique, de faisabilité ? Je n’en ai aucune foutue idée, mais ça vaut le coup de tenter. D’en parler à l’équipe médicale, d’essayer de les convaincre. Et vite.
Pour cela il faut que mon père soit avec moi, bien sûr.
Je dois le retrouver. Lui dire que je sais tout, désormais. Que ce qu’il a fait est impardonnable. Mais qu’il existe un chemin vers la rédemption. Papa, tu peux offrir une deuxième vie à ta deuxième fille. Cet acte sera tellement beau que je réussirai à te pardonner, ça aussi j’en suis certaine. Que Juliette te pardonnera à son tour. Sa famille te remerciera, nous remerciera. Cette épreuve nous rendra plus forts, chacun, et ensemble.
J’appelle mon père de nouveau. Il est 2 heures du matin.
Toujours pas de réponse. Décroche, papa, décroche s’il te plaît.
Deuxième essai. Troisième. Quatrième.
J’appellerai des millions de fois s’il le faut.
Un clic. Une voix embrumée, inquiète.
— Romane ? Qu’est-ce que… Il ne t’est rien arrivé, j’espère ? Pourquoi m’appelles-tu à cette heure de la nuit ?
Il n’a pas eu mes messages, il s’est fait voler son téléphone il y a deux jours, incroyable que ça arrive aussi dans des petits patelins comme ça. Il est parti quelques jours en Auvergne, à Saint-Paul-de-Salers. Il avait besoin d’air pur après ma venue dimanche, qui l’a… perturbé. Il s’excuse de nouveau pour la gifle. Il ne sait pas ce qui lui a pris. Il est tellement désolé, espère que je lui pardonnerai.
J’ai envie de tout lui pardonner, en cet instant. Pourvu qu’il accepte ce que j’ai à lui proposer. Mais je ne peux pas lui dire tout ça par téléphone.
— Où es-tu maintenant ? Toujours en Auvergne ?
— Non, à Montpellier. Je fais une halte avant ma prochaine étape, dans le Sud-Ouest. Romane… est-ce que… est-ce que tu serais d’accord de me rejoindre ? Je serais vraiment heureux, si tu acceptais de passer quelques jours de vacances avec moi… il est peut-être temps de se revoir un peu plus fréquemment, non ?
Tu ne peux pas savoir à quel point j’ai envie de te rejoindre, à quel point nous allons nous voir fréquemment dans les semaines à venir, papa.
Je réalise que si je vais à Montpellier, nous allons perdre de précieuses heures. Il serait bien plus efficace de nous rejoindre à Marseille. Je décide donc de lui donner rendez-vous là-bas.
— Papa, je suis en vacances moi aussi… j’ai établi un programme de visites en Provence, tu me connais, je suis toujours très organisée.
Je l’entends sourire à l’autre bout de la ligne.
— J’adorerais que tu me rejoignes, papa, à Marseille.
— Tu es sérieuse, ma chérie ? Toi, à Marseille, cela signifie que tu as pris le train ? C’est la révolution, Romane… C’est formidable, aussi. Ça signifie… que tu as réussi à surmonter ta peur des transports. Je suis… je suis fier de toi, Romane.
Il est ému, ça s’entend. C’est totalement stupide, mais ça me donne envie de pleurer. Il continue :
— Je te rejoindrai avec plaisir, ma chérie. Je n’avais pas vraiment réservé la suite de mon séjour, alors… Je sauterai dans le train demain matin, si tu veux bien me laisser dormir quelques heures.
Il rit de nouveau.
Son rire m’a manqué, je le réalise en cet instant. Ce rire qui a accompagné mes jeux d’enfant, les courses-poursuites dans notre appartement qui finissaient irrémédiablement en batailles de chatouilles, ce rire qui éclatait lorsque mon nez plongeait un peu trop dans la sauce de ses inénarrables pâtes aux légumes (sa spécialité ultime), ce rire qui a ponctué toutes les grandes étapes de ma vie. Ce rire qui m’a toujours fait tellement de bien.
Nous prenons rendez-vous.
— Je t’attendrai demain vers 13 heures, sur le parvis de la gare Saint-Charles.
— J’y serai.
— Bonne nuit, papa.
— Bonne nuit, mon amour.
Une hésitation, de chaque côté du combiné.
— Je t’aime, Romane.
— Moi aussi, je t’aime, papa.
Il raccroche. Je fonds en larmes et je souris en même temps. Je me dis que ça doit faire comme un arc-en-ciel sur mon visage, mais je sais bien qu’il doit plutôt être question d’immondes coulures de mascara.
Qu’importe. J’ai désormais la certitude absolue que nous allons sauver Juliette.
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