La vie qui m'attendait

Julien Sandrel · Chapitre 17 sur 25

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La vie qui m'attendait

17 - Jeudi LUMIÈRES

17

 

Jeudi

LUMIÈRES

 

L’après-midi, seule dans la librairie après le départ de Marie et Paola, je pose ma tête au creux de mes bras repliés et je ferme les yeux. Je pense m’endormir – ce qui serait une folie puisque la librairie est ouverte –, mais je sens bien que le malaise demeure. Soudain, j’en saisis les contours, sans en connaître la source.

J’ai jusqu’ici fait une confiance quasiment aveugle à Juliette, sur la base de notre ressemblance extrême. Mais je ne sais rien d’elle. Et je ne peux pas être certaine qu’elle soit aussi sincère que moi. Est-ce que Juliette me ment ? Quelque chose m’a mis cette idée en tête. Ce quelque chose que je n’arrive pas à saisir.

Juliette me manipule-t-elle ? Juliette est-elle une excellente actrice ayant réussi à berner d’un prétendu amour la pauvre fille en mal de vie que je suis ? Joue-t-elle un rôle actif dans le mensonge que je suis en train de mettre au jour ? Pourquoi me mentirait-elle ?

Juliette est injoignable, elle n’a pas répondu à mes messages. Je suis inquiète, mais d’un autre côté je relativise. Peut-être que sa maladie n’est qu’illusion… Je m’en veux instantanément de cette pensée déplacée. Ça ne tient pas debout. Tout, en elle, avait l’air tellement vrai. Je suis médecin, je sais que sa toux était réelle. Déchirante. Bien sûr les causes peuvent être diverses, mais pourquoi me laisser penser qu’elle aurait un cancer, si ce n’était pas la stricte vérité ? Pourquoi avoir consulté le service de pneumologie de l’hôpital Nord ? Ça aussi, c’est avéré : sa carte Vitale s’y trouvait bel et bien. Je n’ai plus aucune certitude. Je ne comprends plus rien.

J’essaie de nouveau d’appeler Juliette. Répondeur. Je dois lui parler. Je dois aller à Marseille. Oui, mais si Juliette me ment, qu’est-ce qui l’empêchera de me mentir encore ? L’heure n’est plus aux paroles, mais aux preuves. J’ai besoin de factuel, de concret. Je me connecte au site de l’entreprise belge en charge des analyses ADN… toujours rien. Punaise punaise punaise punaise.

Je ferme la librairie plus tôt que d’habitude et prépare mon sac pour Paris. C’est la meilleure option pour avancer avec du tangible. Récupérer nos actes de naissance devient une urgence absolue. Ensuite, je les mettrai sous le nez de mon père et je ne partirai pas de chez lui sans avoir obtenu une explication. Il ne pourra pas se défiler, cette fois-ci.

En passant le seuil de la porte, je pense à Désiré, et à ce pont, aussi. Un instant, je me dis qu’au milieu de ce chaos, quelque chose de beau pourrait surgir. Que la nature trouve toujours un chemin au milieu du béton. Quelle faute de goût affreuse d’avoir envie de quelques notes de bonheur alors même que tout n’est que mort, mensonge et faux-semblants autour de moi… Mais je m’en moque. Je n’ai jamais été très douée en matière de bienséance, ça n’est pas aujourd’hui que je vais progresser.

Je me dirige donc vers la représentation de Désiré. Ensuite, j’attraperai le dernier train pour Paris, celui de 20 h 12.

 

*

La salle est comble. Le public en redemande. Je suis assise au dernier rang, ma petite valise près de moi.

La représentation me bouleverse.

Désiré est extraordinaire. Il parvient à soulever les émotions d’une salle entière. Son spectacle n’est pas un spectacle comique – lorsqu’il a parlé de one-man-show, j’avais tout de suite visualisé une salle hilare, je ne m’attendais pas à ça. C’est sa vie, qu’il raconte sur scène. On rit bien sûr, mais on pleure aussi, on frémit. C’est parfois dur, parfois exaltant, souvent drôle. À l’issue de la courte séance – une petite heure, dense en émotions –, je me fraie un passage vers les coulisses, constate à quel point les femmes qui l’attendent pour obtenir un autographe sont plus jeunes, plus belles que moi. Je m’apprête à partir, mais il capte mon mouvement avant même que je ne l’initie.

— N’y pensez même pas, Romane. Je suis à vous dans cinq petites minutes, ne me faites pas faux bond, s’il vous plaît.

Je l’attends. Il est 19 h 20. Cinq minutes, c’est encore possible. Lorsqu’il me rejoint, il remarque le son des roues de ma valise.

— Vous vous échappez encore, Romane… Puis-je savoir où vous partez ?

— Il ne s’agit pas de m’échapper… je dois… partir pour Paris. J’ai quelques affaires à régler.

— Tout cela est bien mystérieux. Est-ce que vous ne pourriez pas… reporter votre voyage ? J’ai… je me suis libéré, ce soir. J’avais pensé vous inviter à dîner. Ailleurs que sur un pont.

— Non.

— Non… et c’est tout ?

Il se met à rire. Je réalise mon impolitesse. Je suis tellement concentrée sur la suite des événements et sur ma marche sur les pavés que j’en oublie la plus élémentaire des corrections.

— Pardon, Désiré, je ne suis pas de très bonne compagnie, ce soir.

Pas de réponse. Désiré s’est arrêté. Un grand sourire se dessine sur son visage.

— Je viens avec vous.

— Merci, mais non merci. Je vais me débrouiller.

— Laissez-moi vous accompagner, je vous en prie.

Était-il si évident que mon refus n’en était pas un ? Je pensais que Désiré parlait de m’accompagner jusqu’à la gare d’Avignon, mais je comprends dans le taxi qu’il parlait de venir à Paris. Je proteste vigoureusement, cette fois-ci pour de bon.

— Écoutez Romane, je suis un citoyen libre dans un pays libre… j’ai bien le droit de vouloir passer un moment dans un TGV, moi aussi, si ça me chante. Demain est une journée de relâche… et puis, je vais vous révéler mon grand secret inavouable : je raffole des sandwichs des voitures-bars. Pour moi, c’est le summum de la gastronomie française.

Il rit tout seul de ses propres plaisanteries. Je résiste encore un peu, pour la forme, mais je crois que je le fais en souriant.

— Méfiez-vous Romane, je vous entends sourire. Et j’aime beaucoup.

Désiré et moi achetons des billets de dernière minute, des places isolées, qu’importe, nous ne nous assiérons pas.

Dans le wagon-restaurant de ce train qui me ramène vers une nouvelle confrontation avec mon père et des vérités que j’aurais préféré ne jamais devoir affronter, aidée par quelques mini-bouteilles de vin et une salade aussi plastique que son contenant, je ris, j’admire les lumières des villages que nous croisons sur notre trajet, je me force à oublier, l’espace de quelques heures, la crasse que j’ai découverte sous le vernis trop lisse de mon existence.

Tout, avec Désiré, est d’une simplicité désarmante. Il ne pose aucune question indiscrète sur moi, sur tous ces mensonges qu’il a débusqués, sur les raisons de mon départ précipité pour Paris. Il me dit que nous avons le temps. Il a raison, je crois. Pourtant, là, debout avec mon gobelet à la main, je décide de tout lui raconter. Je ne sais pas pourquoi. Enfin, si… Parce que Désiré me semble bienveillant, parce que je n’en peux plus de porter tout ce poids sur mes épaules sans pouvoir en parler à quiconque, parce que j’ai besoin d’un déversoir et qu’il accepte de jouer ce rôle. Parce qu’il continue de me sourire, malgré tout. Parce qu’il ne dit pas grand-chose, mais ce qu’il dit signifie beaucoup. Parce qu’il m’encourage, m’aide à y voir plus clair, enfonce des portes ouvertes, et d’autres, qui étaient fermées. Parce que je suis tellement seule et qu’il est là, lui qui pourrait tellement être ailleurs.

Je titube lorsqu’il me ramène jusque chez moi, à Paris. Devant l’entrée de mon immeuble, il dépose un baiser sur ma tempe, en guise d’au revoir. Je frissonne, malgré la chaleur qui règne encore dans la capitale, à cette heure tardive.

Je passe le seuil de mon appartement, m’affale dans mon canapé trop neuf, et me mets à sangloter.

La vague sensation de bonheur, paradoxale, indécente, que je sens poindre au contact de Désiré, me fait presque honte. J’en pleure de longues minutes.

En quelques jours, j’ai pleuré l’équivalent de dix années complètes. J’ai vécu l’équivalent de dix années complètes, aussi. Tout s’est accéléré. La vie, les rencontres, les sentiments, la mort. C’est trop, pour moi qui n’ai jamais vécu avec une telle intensité. Je m’étonne d’avoir encore un stock suffisant de larmes.

Soudain, je me ressaisis. Je pense à ma sœur, dont je suis toujours sans nouvelles. Que voudrait Juliette pour moi ? Elle voudrait que je vive, éperdument. Au point de me demander de vivre pour elle.

En cet instant de cette nuit parisienne, je voudrais que ma mère soit à mes côtés. Je voudrais que mon père soit à mes côtés. Je voudrais que ma sœur soit à mes côtés. Et qu’aucun d’eux ne m’ait jamais menti.

C’est terrible, tout cet amour qui était là et qui n’est plus. Il n’y a rien de plus éphémère, au fond. Alors il faut savoir le saisir quand il se présente, c’est ce que je me dis désormais.

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