La vie qui m'attendait

Julien Sandrel · Chapitre 4 sur 25

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La vie qui m'attendait

4 - Impossible

4

 

IMPOSSIBLE

 

Je reste assise un long moment sur le muret, l’air hagard. Un infirmier me demande si j’ai du feu, tente d’engager la conversation. Je lui montre mon petit sac en papier, fais semblant de ne pas parler français. Il ne me croit pas mais comprend le message. Je regarde droit devant moi, sans rien voir. Je suis bouleversée.

J’utilise mon trajet retour pour en apprendre le plus possible sur cette Juliette Delgrange qui, depuis qu’elle a un nom, a acquis une prodigieuse réalité. Ce que je désire par-dessus tout, c’est trouver une photo d’elle. La voir de mes propres yeux.

Le moteur de recherche de mon smartphone m’oriente tout de suite vers Facebook. Il y a trois Juliette Delgrange. N’étant moi-même pas présente sur ce réseau social – pour des raisons évidentes de sécurité personnelle –, je n’ai accès qu’à leurs photos de profil. Ce sera bien suffisant pour un début. Je clique sur le premier profil, je sens le sang battre mes tempes. Une photo s’affiche. Rien à voir avec moi. Du moins j’espère que l’on ne me confond pas avec cette mocheté, ce serait un coup à mon moral… Oui, je peux être garce parfois – mais tout ça reste dans ma tête, bien entendu. Le deuxième profil ne montre aucune image, fait rarissime de nos jours. Je crains que ce ne soit elle. Elle aurait bien raison de se protéger, le web est truffé d’obsédés en tous genres.

Je tente le troisième profil. Le dernier. Ma main droite tremble comme une feuille, je stabilise mon téléphone avec la gauche, cale mon bras contre la porte. Le cliché met de très longues secondes à s’afficher. Je suis en taxi, mon téléphone ne capte le réseau que par intermittence. Je me cramponne à l’écran. L’espace d’un instant, je me revois enfant, un soir d’élection présidentielle, assise à côté de mon père sur le canapé du salon, dans l’expectative. Le visage du nouveau président se dessine lentement sur notre encombrant poste de télévision, de haut en bas, faisant durer le suspense devant les yeux mi-ébahis mi-agacés de millions de téléspectateurs. Je suis, à cet instant précis, dans ce taxi qui roule bien trop vite, suspendue à la révélation, millimètre par millimètre, de Juliette Delgrange.

Lorsque son visage apparaît, je pousse un cri, porte la main à ma bouche, et me mets à pleurer, dans un mouvement incontrôlable. Je détourne le téléphone, comme si l’image allait m’engloutir. Je la laisse me consumer quelques instants, silencieuse, les yeux fermés. Puis je l’observe de nouveau, je zoome, je décortique. Comment est-ce possible ?

La photo est un peu floue, de biais, pas sa meilleure probablement. Je me méfie des images : en trois secondes chrono, le moindre laideron devient un sex-symbol, de nos jours. Les filtres déforment les couleurs, la réalité. Mais le visage de Juliette Delgrange est si proche du mien. Ses cheveux semblent roux, aucun doute là-dessus. D’un roux qui m’est plus que familier. La texture de sa chevelure, épaisse, dense, semble similaire, elle aussi. Je ne vois pas la couleur de ses yeux, l’angle ne le permet pas. Les miens sont bleus, d’un bleu que j’ai toujours jugé dur, affadissant l’ensemble de mon visage. Lequel, trop blanc, constellé de taches de rousseur, m’a longtemps donné des airs de Marlène Jobert du pauvre. À l’école, on m’affublait parfois du surnom « taches de son », le même que celui de Candy, l’héroïne de manga des années 80. Juliette Delgrange a-t-elle subi ces moqueries, elle aussi ? Les a-t-elle mieux vécues ?

Je ne peux pas détacher mon regard de son visage. Je la trouve belle. D’une beauté évidente, naturelle. Je ne me suis jamais trouvée attirante, j’ai toujours pensé que je n’avais aucun charme. Comment est-ce que je peux juger si différemment cette autre, pourtant si semblable ? Qu’est-ce qui modifie à ce point ma perception ? La distance, le fait qu’il ne s’agisse pas de moi, bien sûr. Mais pas seulement. Sur cette photo, Juliette Delgrange dégage une aura, un charisme que je n’ai jamais eu, que je n’aurai jamais. Elle sourit, semble heureuse, sûre d’elle. Elle a l’air de se sentir belle. Et ça change tout.

Le chauffeur – nettement moins sympathique que le précédent – a très peur que je lui « pourrisse ses sièges en cuir » lorsque je sors mon sac en papier Air France. Je comprends sa crainte de voir ses clients vomir, étant donné la dose de vanille artificielle qui flotte dans l’habitacle de sa Mercedes. Je le rassure, je vais juste respirer dedans, qu’il ne s’inquiète pas. Il me jette un œil noir par rétroviseur interposé, me considérant probablement comme bonne à enfermer. Il est vrai qu’en l’espace de cinq minutes, j’ai crié, pleuré, et respiré comme un clébard. Peut-être n’est-il pas si loin du compte.

Je continue mes recherches. Une dizaine de clics suffisent à cerner la vie de Juliette Delgrange : identifier son métier, son lieu de vie, quelques-uns de ses hobbies – ce qu’elle accepte, bon gré mal gré, de rendre public. C’est incroyable tout ce qu’internet peut nous livrer sur une inconnue en l’espace de vingt petites minutes.

Juliette Delgrange possède une librairie, située en plein cœur d’Avignon, au site web des plus dépouillé : une adresse, une photo de la jolie devanture ancienne des Mots de Juliette. Une enseigne en bois irrégulier, recouverte d’un vert tendre légèrement écaillé, le nom de la librairie se détachant en lettres blanches, une belle écriture d’écolier, quelques fleurs devant l’entrée. Un lieu dégageant d’emblée une étonnante sérénité, une poésie. Je cherche une photo de la propriétaire, en vain.

Twitter m’aide à compléter le portrait virtuel de Juliette Delgrange. C’est une passionnée de livres – ça, je l’avais compris –, et de théâtre. Son compte relaie les actualités de nombreux spectacles, quelques recommandations de pièces « à ne pas manquer », et quelques avis succincts sur les romans du printemps dernier. Pas d’autre photo d’elle, je dois me contenter de ce que j’ai trouvé.

C’est bien suffisant pour m’ébranler sérieusement.

 

*

Parvenue à l’hôtel, je négocie âprement de ne régler qu’une nuit sur les sept initialement réservées. Ils acceptent, nous sommes en plein mois de juillet, l’hôtel est complet, il ne sera pas difficile de trouver d’autres clients, et j’ai l’air vraiment bouleversée par ce « problème personnel » qui m’est tombé dessus et qui m’oblige à quitter Marseille précipitamment. Je refais le chemin en sens inverse vers la gare Saint-Charles et saute dans un TGV, quelques heures seulement après en être descendue.

Mon séjour à Marseille a été de courte durée. Moins d’une journée, record battu. Je me promets d’y revenir, dans de meilleures conditions. Marseille est une séductrice. Sensuelle, singulière. Son ciel acide a amplifié l’impact de mes découvertes, sa musique a exacerbé mes sensations à un point que je n’avais pas envisagé.

 

*

Je passe la majeure partie du trajet à chercher où me loger, remerciant le ciel d’avoir mis dans mes mains ces instruments électroniques qui permettent aux plus désorganisés de trouver un toit à la dernière minute.

Je débarque à Avignon à 20 h 12, un samedi soir de juillet et de canicule. Les rues sont noires de monde, les restaurants débordent bien au-delà des terrasses, on se bouscule dans un joyeux vacarme. La fête bat son plein. Nous sommes en plein festival, je le sais. Chaque année, on nous bassine avec des reportages qui nous injectent une bouffée de culture enthousiaste, nous incitent à participer à la plus importante manifestation de théâtre de l’année. Avignon se revendique « le plus grand théâtre du monde », et génère, avec ses mille cinq cents spectacles, plus d’un million d’entrées sur les trois dernières semaines de juillet. L’horreur pour une agoraphobe.

Je slalome péniblement en direction du petit studio que je suis parvenue à dégotter in extremis, tire d’une main ma bruyante valise, tente de m’orienter en suivant les plans supposément intelligibles de mon smartphone. Dans une rue pavée, les roues de pacotille vrillent, mon bagage se retourne, je jette un regard gêné par-dessus mon épaule, sens monter un relent de transpiration. Je vérifie discrètement mon aisselle, constate que je suis bien la coupable, me promets de changer de déodorant dès que possible, repars, répète l’opération retournement de valise une bonne dizaine de fois. Je suis à deux doigts de pleurer, de renoncer. Mais je suis si proche du but. À quelques rues de là se tient la librairie de Juliette Delgrange. Je ne peux plus m’arrêter, plus maintenant, la mécanique est enclenchée. Dans ma tête, dans mes tripes, là, profondément.

Je récupère les clés du studio dans une petite boîte vissée à la porte d’entrée, seulement protégée d’un code à quatre chiffres – tout ça me semble extrêmement imprudent, j’imagine ce qui pourrait se passer si quelqu’un avait déjà fait un double de ces clés et m’attendait là-haut avec des cordes, un couteau, une tronçonneuse, que sais-je. Je chasse les images, grimpe les deux étages, ouvre la porte le cœur battant. Aucun meurtrier sanguinaire, je m’enferme à double tour et me précipite sous la douche. Dieu que ça fait du bien. J’ai l’impression de ne faire que ça en ce moment : suer, suffoquer, tressaillir, prendre des douches…

Le studio est petit mais bien conçu, meublé à 100 % chez Ikea, propre, presque cosy. Je branche le ventilateur et m’installe sur le fauteuil à bascule, best-seller du géant du meuble suédois. Je ferme les yeux. J’ai besoin de me poser pour passer en revue toutes les hypothèses qui m’envahissent, m’épuisent.

Qui est Juliette Delgrange ?

Hypothèse no 1 : la plus probable, celle du sosie. Quelqu’un qui me ressemble, qui n’est peut-être même pas une vraie rousse d’ailleurs, qui n’a aucun lien ni avec moi, ni avec Marlène Jobert, ni avec Candy.

Hypothèse no 2 : Juliette Delgrange est une cousine éloignée. C’est une possibilité que j’ai envisagée depuis le début, qui se tient. Si elle s’avère être la bonne, elle nécessitera une grosse explication de mon père pour ce qui est du lien de parenté, car je ne connais personne du nom de Delgrange dans ma famille. Au moment où je formule cette hypothèse, je réalise que Delgrange n’est peut-être pas son nom de jeune fille, que c’est peut-être son nom de femme mariée. Bien sûr, comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Tout le monde ne peut pas être aussi seul que moi. Ce constat me serre le cœur, mais fait remonter en pole position ce scénario de cousinage impromptu.

En principe il n’y a pas d’autre hypothèse pour quelqu’un de sain d’esprit.

Pour moi, si.

Toujours mes histoires de probabilités, de gagnants du Loto qui ont touché un pactole impossible, de personnes décédées dans un crash d’avion impossible.

De deux femmes nées le même mois, la même année, dans la même ville. De deux femmes qui se ressemblent de manière impossible.

À l’impossible, nul ne peut croire. Sauf ceux qui le vivent, ou en meurent.

Hypothèse no 3 : l’hypothèse impossible.

Bien sûr, c’est impossible. Par définition, c’est impossible. C’est ce que je me répète. Les implications de ce scénario sont bien trop douloureuses. Je ne suis pas sûre de pouvoir, de vouloir les affronter. Je crois perdre la raison, je ne dors pas, j’oublie de respirer. Je passe l’une des nuits les plus dures de mon existence. Une nuit d’apnée.

Progressivement, la probabilité zéro s’estompe. Gangrène le moindre centimètre cube de mes méninges. Devient un kyste encombrant.

Une tumeur à laquelle mon corps commence à faire une place dangereuse.

Car son étrange beauté me submerge.

Je respire. Je m’endors.

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