La vie qui m'attendait
11 - Mardi PREMIÈRES
11
Mardi
PREMIÈRES
J’ouvre la librairie à l’heure prévue. Je dispose les vases remplis de fleurs blanches dans l’entrée – par cette chaleur, Juliette m’a conseillé de ne pas les sortir sur le trottoir, elles risqueraient de mourir en quelques heures. Je n’ai pas du tout la main verte, j’avoue que sans cette intervention de ma sœur, je les aurais sans doute mises à mort dès le premier jour.
J’aime cette librairie. L’atmosphère y est chaleureuse. Juliette l’a organisée en plusieurs espaces bien délimités. De larges tables de bois patiné, de belles pyramides et des petits cartons « alerte coup de cœur » sur les piles de littérature adulte. Un guéridon bas, deux fauteuils en cuir marron pour se poser et feuilleter l’un des ouvrages du rayon Beaux Livres. Un pouf vert pomme, une lumière douce, un bureau d’écolier vintage, et des feutres dans un pot en forme de taxi londonien, pour le coin enfants. Juliette me l’a expliqué : sa librairie, c’est chez elle, elle passe plus de temps ici que dans son appartement, situé à l’étage. Alors autant qu’elle s’y sente bien, et que ses invités – ses clients – y passent un moment agréable.
Je ne suis pas une très grande lectrice, mais j’ai toujours adoré les librairies. Et j’aime l’odeur unique des livres. Chez mon père – j’allais dire « chez moi », on ne se refait pas –, il y a une quantité impressionnante de bouquins. Depuis que j’ai quitté le foyer, mon père a transformé mon ancienne chambre en cabinet de lecture. Enfin, façon de parler. Mon père n’a pas déboulonné mon lit, ni changé la déco. Il a simplement déplacé dans une bibliothèque en bonne et due forme plusieurs dizaines d’ouvrages qui prenaient la poussière sur le sol du salon. Pour mon père, les livres sont des objets sacrés. Il m’a toujours appris à les respecter. J’ai beaucoup lu étant enfant – la comtesse de Ségur, Le Petit Nicolas, Le Club des cinq et autres Six Compagnons –, un peu moins à l’adolescence, encore moins étant adulte, et plus du tout depuis le fleurissement des vidéos à la demande et le sacre de « saint iPad ». Les écrans se sont substitués progressivement, sournoisement, aux livres. Mais ils n’ont pas d’odeur, aucune texture. Le papier me manque terriblement.
Dans l’univers de Juliette, le papier est roi. J’ai envie de toucher, et après tout, qui m’en empêche ? Je me dirige vers le rayon jeunesse, y trouve un exemplaire de Charlie et la chocolaterie. Je m’assieds, je le feuillette, le caresse. Ce volume-ci n’est pas encore né. Il attend sagement le regard amusé d’une petite fille, d’un petit garçon, pour déployer ses richesses. L’enfant éprouvera cette sensation unique de tourner chaque page en imaginant ce qui se cache derrière, il tremblera, rira, se demandera cent fois quelles autres folles aventures a bien pu concocter ce diable de Roald Dahl. Bien des années plus tard, l’enfant en parlera toujours avec gourmandise, achètera une nouvelle édition, destinée à ses propres enfants, relira ce même texte, avec le plaisir non dissimulé de celui qui sait, qui transmet. Je ferme les yeux et j’ai cinq ans. Je ne sais pas encore lire, mais j’écoute mon père, lovée au creux de ses bras. Il est le plus incroyable des Willy Wonka, avec sa voix grave et sucrée. Le bonheur de cette simple scène est intact, les images tellement vivantes. Le pouvoir émotionnel des livres m’a toujours fascinée.
Je me relève, balade mes mains le long des étagères, et déambule ainsi quelques minutes, laissant la sensualité de la librairie m’enivrer. Je me sens bien.
Ma quiétude est troublée par le tintement de la clochette, signalant l’arrivée de mes premiers clients.
Je passe une matinée extraordinaire. Je n’ai pas peur d’employer ce mot. Tout ici m’enchante. Les clients sont adorables, et extrêmement indulgents quant à mon ignorance… J’ai fait mienne cette citation de Juliette : « On a tous droit à l’erreur, non ? », parfois remplacée par « On a tous quelques lacunes, non ? ». J’ai l’impression qu’ils repartent contents. Je ne sais pas si je fais le chiffre d’affaires que Juliette aurait fait, mais les quelques ventes de romans contemporains me réjouissent. Et me donnent envie de les découvrir. Je ne dois donc pas être une si mauvaise libraire, puisque je parviens à m’auto-convaincre…
Sur le coup de midi, la sonnette retentit de nouveau. Une entrée plus brusque que les précédentes. Un habitué, sans doute. Je relève la tête.
C’est ma mère. Enfin, la mère de Juliette.
Mon cœur bat plus fort, plus vite. Elle s’approche, s’agite, me parle. Je suis comme anesthésiée, paralysée par l’émotion. C’est donc à ça que ça ressemble, une mère en vie. En pleine forme, même. Juliette m’avait montré des photos, mais la réalité – son et lumière – va bien au-delà de la description qui m’a été faite.
Paola est… comment dire ? Haute en couleur.
Un accent italien à la fois délicieux et déroutant, de grands gestes, un chapeau rouge à larges bords et d’immenses lunettes de soleil qui lui donnent des airs d’actrice en goguette. Une certaine classe. Rendant totalement incongrus ses propos des plus terre à terre et son immense sac Carrefour rempli de Tupperware. Paola est volubile et attentive à la fois. Charmante, vraiment.
— Mais dis-moi tu as l’air d’aller mieux, ma belette ! Pardon, je sais que tu ne veux pas que je t’appelle comme ça à la librairie… mais il n’y a personne alors j’en profite.
Elle part dans un grand rire sonore, je réponds d’un sourire. Elle roule les « r », dit « bélette », mais prononce d’autres mots à la française : ses « mais » et ses « tu » – pourtant souvent caricaturaux dans la bouche de Transalpins francophiles – sont parfaits. Je dois éviter de trop parler. Je continue de sourire. Règle no 1 : écouter, avant tout.
— Tu as avalé ta langue ? Tu es bien plus parlante d’habitude… c’est comme ça qu’on dit ?
Je dois répondre, là ? Oui, ça y est, c’est à moi.
— On dit loquace, plutôt, maman.
— Oui, loquace c’est ça. Je ne m’y retrouverai jamais, dans cette langue. Que veux-tu, on ne se refait pas.
Elle commence à sortir des boîtes en plastique, qu’elle dépose sur le comptoir, une à une. Il y a de quoi tenir un siège.
— Je vous ai fait de la daube provençale avec des tagliatelles, puisque je sais que Marie adore ça, des gnocchis maison (pas un de ces trucs immondes vendus en grande surface), un peu de sauce au pesto pour accompagner…
À chaque fois qu’elle énonce un mot italien, elle le fait avec l’accent qui va bien. J’adore.
— … et puis une blanquette de veau. Je t’ai aussi mis un reste du couscous que j’avais congelé la semaine dernière.
Elle fait une pause, me regarde intensément. S’approche et me lance :
— Stai bene, tesoro ?
C’est là que ça se corse. Juliette m’a prévenue que sa mère s’adresse parfois à elle en italien. Je n’en parle pas un mot. Elle m’a conseillé d’ignorer ça et de répondre en français. Sauf que je ne sais pas du tout ce qu’elle vient de me dire.
— Merci maman, merci mille fois, je vais me régaler. Mais c’est beaucoup trop, tu n’aurais pas dû…
— Tu n’as pas répondu à ma question. Tu te sens bien ? En tout cas tu as meilleure mine que la semaine dernière.
— Oui, maman, je me sens parfaitement bien. Merci du compliment.
— Bene bene… Tu as l’air de moins tousser, ta voix est plus claire, aussi. Tu vois que mes préparations d’huiles essentielles te font de l’effet, amore ! Bon, je vais monter ranger tout ça dans le congélateur. Et non, ça n’est pas tant que ça pour vous deux… Marie est là-haut ? J’ai bien envie d’embrasser mon petit bijou rose… Ensuite je dois y aller, ton père m’attend en double file, et tu le connais il n’est pas du genre patient…
Ton père. Le père de Juliette. Le mien ? Les images se bousculent dans ma tête. Les sentiments, aussi. La peur, le désir de le voir, la honte d’espérer une autre famille que mon propre père. Je marque un temps d’arrêt, m’appuie sur le comptoir, régule ma respiration, espère que Paola ne remarque rien. J’en ai oublié sa demande. Elle m’observe, attend. Ah oui, il était question de Marie. Je m’apprête à répondre mais elle ne m’en laisse pas le temps.
— Tu es sûre que ça va, tesoro ? Tu es bizarre ce matin…
Merde merde merde merde, Romane ressaisis-toi.
— Je suis juste un peu fatiguée, avec cette chaleur… mais tout va bien, et ça ira encore mieux avec toutes ces bonnes choses à manger ! Merci, maman.
Je m’approche, l’embrasse sur la joue. Elle me sourit. La suspicion s’éloigne. Je respire. Je reprends :
— Et Marie n’est pas là cette semaine, elle est chez Raphaël.
— Ah bon, mais pourquoi est-elle chez Raphaël ? Elle était bien chez lui la semaine dernière, non ? C’est à nous cette semaine, normalement. Pardon… c’est à toi. Tu devrais plus profiter d’elle. Pourquoi est-ce que tu ouvres le dimanche d’ailleurs, franchement, tu n’as pas mieux à faire ? Ceci dit, j’ai vu qu’hier tu avais fermé, j’ai trouvé ça bien et j’ai pensé que tu étais avec ta fille.
Une lueur de malice passe dans ses yeux. Elle s’approche et prend le ton de la confidence. Elle m’inquiète. Je recule, imperceptiblement.
— Mais si tu n’étais pas avec ta fille, alors avec qui tu étais… hein ? Et en plus aujourd’hui tu es fatiguée…
Punaise qu’est-ce que j’ai bien pu faire hier ? Réfléchis, Romane, réfléchis. Non, Juliette, tu es Juliette.
— Ha ha maman, tu n’en loupes pas une ! Ça ne te regarde pas, que je sache…
J’essaie de gagner du temps, mais je ne sais pas si le ton de cette remarque est compatible avec les relations que Juliette entretient avec Paola… Elle fronce les sourcils. Attend quelques secondes. Me dévisage. Je sue à grande eau. Même pas quelques heures, et j’éveille déjà les soupçons de la mère de Juliette… Elle se met à rire, me caresse la joue en me disant que ça ne la regarde pas en effet, mais qu’elle est contente de me voir si épanouie. Un frisson me parcourt au contact de sa peau, je ne peux m’empêcher de penser que c’est peut-être la première caresse de ma mère, depuis près de quarante années. L’émotion me gagne, je la dissimule autant que possible en faisant mine de m’intéresser à l’écran de la caisse. Puis Paola ramasse les boîtes en plastique, s’éloigne, et monte dans l’appartement afin de déposer ses petits plats dans le réfrigérateur.
Mon cerveau est en ébullition. Je sais que le père de Juliette est à quelques mètres de là, attendant Paola dans sa voiture. Il n’y a personne dans la boutique. Arrête de réfléchir, Romane, si tu veux le voir, c’est maintenant.
Bien sûr que je veux le voir, cet autre. Je ne pense qu’à ça depuis deux jours. Rejeter cette ressemblance dont Juliette m’a parlé. Ou la constater. De mes propres yeux.
Je sors, repère la voiture garée en double file. Je tremble. Je toque à la vitre passager, une tête se tourne. Il déverrouille la portière. Je pénètre dans l’habitacle, m’assieds sur le siège avant, me penche pour lui faire une bise, les yeux mi-clos, lance machinalement un « Bonjour, papa » qui sonne faux, il me répond d’un « Bonjour, ma chérie » qui sonne vrai.
Gabriel, le père de Juliette.
Je n’ose pas le regarder, ne serait-ce qu’une seconde. Juliette lui ressemble, tout le monde le dit. L’idée même de ces traits communs me terrifie. Alors je diffère, je repousse. Je voudrais lui demander, là, tout de suite, dans cette voiture, s’il est mon père, s’il est le père de Juliette, déchirer la peau de son crâne pour découvrir ce qui se cache à l’intérieur.
Gabriel se tourne vers moi, et enfin je l’observe. Le scrute de tous mes yeux.
Il me demande comment je vais, par cette chaleur, me dit que je suis très belle. Je rougis. Il ajoute que ma mère prend toujours son temps alors que lui se fait insulter par des hordes d’automobilistes furieux, qu’elle exagère, est-ce qu’elle est bientôt prête ? Je lui réponds qu’elle sera là d’ici quelques minutes. Une conversation banale entre un père et sa fille.
Il est beau. Les yeux d’un bleu très proche du mien, c’est vrai. Pas de taches de rousseur, mais une peau hâlée, des cheveux gris tirant franchement vers le blanc. Un visage et un corps que je distingue comme légèrement rond. Une envie de se blottir. Un sourire doux, bienveillant. Un père rêvé. Presque idéal. Pas de canine microscopique. Une certaine ressemblance oui, mais d’après moi rien de totalement évident.
Je suis soulagée, curieusement. Il y a encore une chance que mon vrai père le soit réellement. Mais il y a aussi des chances pour que Gabriel le soit.
Cette rencontre est éprouvante. La tension dans mes muscles est extrême, je sens poindre des larmes au coin de mes yeux. Le père de Juliette – ton père, en ce moment, Romane – me dit que ça fait un bail que je ne suis plus venue manger à la maison, que je devrais passer un de ces soirs, que ça lui ferait plaisir.
Je dois quitter cette voiture sinon je vais vraiment me mettre à pleurer, et je ne pourrai pas l’expliquer. J’embrasse Gabriel, et j’ouvre la portière au moment où Paola sort du magasin. Elle me gronde d’avoir laissé la librairie sans surveillance… « Tout ça pour embrasser ton père… tu n’es pas prudente Juliette ! » Si elle savait, Paola, à quel point je suis la prudence incarnée, à quel point j’en souffre depuis de longues années… Je réponds que j’étais juste à côté, qu’il n’y avait aucun risque, et me surprends à prononcer de telles phrases, une performance digne de l’Actor’s Studio pour moi qui n’en pense pas un mot mais qui me suis laissé emporter par le besoin de le rencontrer, lui aussi. Paola me serre dans ses bras, m’embrasse en me traitant une fois encore de belette, me dit qu’elle repassera jeudi, entre dans la voiture. Chacun d’eux me lance un dernier baiser sonore, Gabriel démarre, ils sont partis.
De retour dans la librairie, je suffoque. J’ai besoin de reprendre mes esprits à l’aide de l’un de mes sacs en papier. Le magasin est vide. Je m’assieds. Je respire.
Je ne sais plus quoi penser. Ces deux-là m’ont eu l’air d’un vieux couple complice. Complice de quoi, exactement ? Est-ce lui ? Est-ce elle ? Êtes-vous mes parents ? Je me rends compte que je n’ai pas pensé à prélever quoi que ce soit qui pourrait me fournir leur ADN. Je n’allais quand même pas leur arracher une touffe de cheveux… Il était impossible de tenter quoi que ce soit. Chaque chose en son temps. Juliette est à l’hôpital, je l’aide, je préserve son secret. Celui de nos origines existe depuis près de quarante ans, je dois me rendre à l’évidence, même si elle me fait mal : nous ne sommes pas à un jour près, il faut avancer progressivement, ne faire souffrir personne en éveillant des craintes, des soupçons. Ne rien détruire. Juste démêler les fils.
Quoi qu’il en soit, concernant notre échange d’identité, je me rends compte que je viens de passer une épreuve fondamentale et je m’en suis plutôt bien sortie au final. Mon degré de confiance dans notre dispositif remonte en flèche : si les propres parents de Juliette n’ont rien décelé, alors pour les autres ça devrait être du gâteau. Punaise Romane, il ne faut pas que tu te dises ça… tu dois rester en alerte, ne pas relâcher ton attention.
Tout le reste de la journée, je ne peux m’empêcher de songer à Paola et Gabriel. Aimerais-je que Paola soit ma mère biologique ? Oui. Au point où j’en suis de ma vie, je crois bien que je prendrais n’importe quelle mère, pourvu qu’elle ne soit ni morte, ni tueuse en série… Est-ce que je ressemble à Gabriel ? Oui, je crois. Un peu, beaucoup ? Moyennement, je dirais. Mais les ressemblances ne sont pas des preuves, loin de là.
Toujours est-il que l’envie, le besoin d’enquêter sur nos origines me ronge de plus en plus. Je ne peux pas parler aux parents de Juliette sans elle, ce serait la trahir. En revanche, je peux enquêter. Je prends la résolution de fouiller dans ses tiroirs, ses placards, ce soir, lorsque j’aurai fermé la librairie. Après tout, Juliette ne me l’a pas interdit.
Je passe l’après-midi dans un état d’assurance vigilante, appliquant à la lettre les consignes de Juliette, jouant avec mes cheveux et lâchant quelques « c’est clair » lorsque je comprends que certains clients sont de vagues connaissances. Globalement les gens sont très gentils, très polis. Plus qu’à Paris, je crois.
Le seul épisode troublant a lieu en fin d’après-midi. Une vieille dame d’apparence respectable passe une bonne dizaine de minutes dans la librairie. Soixante-quinze ans, à vue de nez, mise en plis parfaite, cheveux blancs tirant sur le violet, col Claudine sur pull-over rouge, et collants malgré la chaleur étouffante de ce mardi de juillet. J’ai envie de m’approcher, lui indiquer qu’à son âge, elle risque une phlébite à garder ses jambes enfermées dans une telle fournaise, et que les phlébites peuvent provoquer une embolie pulmonaire puis la mort. Mais je me retiens. Elle semble chercher un livre en particulier, en saisit de nombreux, puis les repose. Je lui demande si je peux l’aider, elle ne répond pas, me sourit. Je ne veux pas trop en dire, je ne sais pas si elle connaît bien Juliette, je ne dois pas me trahir. Je la laisse errer dans la boutique mais la garde à l’œil.
Tandis que je me concentre sur le logiciel de commande, tentant de procurer à un futur étudiant en hypokhâgne un exemplaire de l’Antigone de Jean Anouilh (correctement prononcée), j’entends la sonnette tinter et vois filer la vieille dame, bien plus véloce qu’il n’y paraissait. J’ai le sentiment qu’elle attendait que je sois occupée, que je ne la regarde plus, pour faire quelque chose. Je la soupçonne d’avoir volé un ouvrage, et cette vision me dérange. Dans mon imaginaire, on ne vole pas – on ne vole plus – à un tel âge. Peut-être suis-je naïve ? Peut-être est-elle cleptomane ? Peut-être suis-je parano ? Cette dernière assertion est avérée, les autres plus incertaines. Il faudra malgré tout que je sois attentive à ses mouvements si elle décidait de me rendre une nouvelle visite.
À part cet interlude, la journée se déroule sans accroc. Le début de ma mission est un succès. Je dois dire que je suis assez fière de moi.
Alors que je viens de fermer la librairie, je reçois un appel de Juliette. Tout heureuse de lui raconter à quel point je m’en suis bien tirée, je prends place dans l’un des confortables fauteuils Chesterfield, croise les jambes et décroche, le sourire aux lèvres.
Mon enthousiasme retombe aussitôt. Ce que j’entends ne me plaît pas du tout. Juliette est plus essoufflée que la veille. Plus encore que ce matin. Comme si le fait d’être à l’hôpital tout en me sachant en place à Avignon avait libéré ce qu’elle était parvenue à endiguer jusque-là.
Les médecins sont perplexes. Demain sera une journée intense d’examens. L’équipe de l’hôpital soupçonne une accélération brutale de son état. Ils doivent, pour être certains du diagnostic, éliminer toutes les autres possibilités. Je retiens mes larmes. Je dois résister. Lui transmettre des ondes positives. Je lui indique qu’ici tout va bien, que j’ai assuré comme une bête sauvage, aujourd’hui. Ça lui donne envie de rire mais elle n’y parvient pas. Dès le premier soubresaut, elle se met à tousser. Une quinte pénible, douloureuse.
Je ne lui parle pas de ma rencontre avec ses parents, ni de mon envie, de mon besoin de fouiner dans nos vies respectives, je n’en ai pas l’audace.
Juliette m’indique ensuite qu’elle m’a nommée « personne de confiance », un concept que je connais bien. La personne de confiance est celle qui est contactée par les médecins en cas de problème, celle qui porte la parole du malade, si lui ne peut plus parler. Elle est le point de contact unique, celle qui transmet ensuite les informations au reste des proches. Chacun peut nommer qui il souhaite, sans avoir à se justifier. Pour l’hôpital, je suis désormais Laurence Delgrange, la sœur jumelle de Juliette. Elle a préféré me donner une fausse identité, afin d’éviter de se lancer dans d’inextricables explications, et afin de préserver mon anonymat, ma vraie vie. Juliette ne s’est pas trompée de numéro de téléphone, a bien donné le mien, enfin le sien, celui que j’ai entre les mains. Elle me demande juste de changer le message du répondeur, afin qu’il ne mentionne aucun prénom. C’était déjà fait.
Je sens la peur monter en moi, commence à haleter un peu trop vite. Je masque mon malaise, le jugeant grossier face à la souffrance de ma sœur. Le choix de Juliette est logique puisqu’elle ne veut alerter personne d’autre, mais s’il devait lui arriver quelque chose, je ne pourrais pas assumer d’annoncer la nouvelle à ses proches. Je lui répète qu’il faut impérativement qu’elle leur parle. Si elle ne le fait pas pour elle, elle doit le faire pour eux.
— Je ne te demande pas de leur dire, Romane. Ne t’inquiète pas, je suis sûre que ça n’est pas aussi grave qu’on le pense, que tout va rentrer dans l’ordre très vite. Et s’il le faut… je te promets… que je leur expliquerai. Croix de bois, croix de fer.
Mon cœur se fissure alors que je raccroche.
De retour dans l’appartement de Juliette, j’ouvre tous les placards de sa chambre, tous les tiroirs du salon, mais ne trouve que des vêtements et des papiers administratifs sans intérêt. Dans l’ordinateur de Juliette, je passe en revue quelques dossiers de photos, mais l’ampleur de la tâche m’épuise. Juliette adore la photographie, à en juger par les quelques milliers de clichés numériques qui peuplent ses dossiers. J’observe les images, mais je ne sais pas qui est qui et je ne sais pas ce que je cherche.
En refermant l’ordinateur, une sensation extrêmement désagréable s’installe au creux de mon estomac. Mélange d’appréhension, d’incertitude, et d’autre chose aussi. Un goût métallique dans la bouche. Une impression, furtive, mais tenace. Comme si un éclat de vérité s’était logé quelque part, au cœur même de cette journée. Mais où, et à quel moment ?
Malgré les excellents gnocchis au pesto de Paola, je pleure une bonne partie de la soirée, me demandant à côté de quoi je viens de passer.
Me demandant si ma sœur va mourir, s’il était écrit que nous ne devions jamais nous connaître vraiment.
Si le diagnostic est confirmé, l’issue est imminente.
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