La vie qui m'attendait
6 - au Commencement
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AU COMMENCEMENT
Très vite, Juliette m’emmène chez elle, au-dessus de la librairie. Elle confectionne à la hâte un écriteau indiquant que la boutique sera exceptionnellement fermée ce dimanche 19 juillet 2015. Puis nous passons la journée ensemble. Plus exactement sept heures. Sept heures pour évoquer deux vies, c’est tellement peu. La frustration se mêle à l’excitation, à l’urgence de tout savoir de l’autre. À l’urgence de comprendre.
Ce qui me frappe, c’est l’incroyable intimité que nous acquérons en l’espace de quelques minutes. Nous n’arrêtons pas de nous toucher, comme si ce contact charnel nous était indispensable, comme pour vérifier que l’autre est bien là, bien réelle. Sur le coup, je ne me rends pas compte de la folle proximité physique que je m’autorise avec elle, je ne me rends pas compte de mon absence totale d’inhibition. Moi qui réfléchis à dix fois avant de toucher un inconnu, qui ai toujours peur qu’un miasme me contamine, alors même que je la sais malade et que je n’ai aucune idée de l’éventuelle contagiosité de sa maladie, je ne songe même pas à me protéger. Comme si les liens du sang étaient plus forts que cela. Comme si la toucher était plus important. C’était vrai, ça l’était.
Dès le départ, nous n’avons aucun doute sur notre gémellité. La ressemblance est trop forte. Nous sommes quasiment identiques, jusque dans les moindres détails. Même taille, même poids – à un kilo près, en ma défaveur –, mêmes yeux, même sourire pourtant si particulier, mêmes cheveux – si l’on fait abstraction de ma coloration –, mêmes taches de rousseur, mêmes grains de beauté aux mêmes emplacements, mêmes mains, même voix sans accent chantant, mêmes intonations, mêmes date et lieu de naissance : le 1er janvier 1976, à Paris. Et une telle simultanéité de pensée.
Durant sept courtes heures, il n’y a aucun blanc, la conversation part dans toutes les directions, une idée en amenant une autre, chacune de nous ayant la même ou presque, au même moment. À plusieurs reprises nous éclatons de rire car nous utilisons les mêmes entames de phrase, au mot près. Une stéréo parfaite. Nous sommes des gamines rattrapant le temps, bien trop long, passé l’une sans l’autre. Qu’est-ce que c’est bon.
Je ne suis pas spécialiste ès gémellités, mais j’ai quelques notions. Nous sommes sans aucun doute ce que l’on appelle des jumelles monozygotes, autrement dit au patrimoine génétique strictement identique. Bien entendu, il faudra réaliser un test ADN pour en avoir la confirmation scientifique absolue, mais c’est une telle évidence. Les seules différences entre nous sont celles liées à nos personnalités, nos vies finalement aux antipodes l’une de l’autre, et qui rejaillissent bien évidemment sur l’image que les autres peuvent avoir de nous. Nous n’avons ni le même vocabulaire ni le même style vestimentaire – Juliette est plus sexy, plus sûre d’elle, indiscutablement –, mais dans ce qui relève de la gestuelle, des attitudes, les similitudes sont frappantes. Nous avons toutes les deux une façon de rire strictement identique, sonore, démonstrative. Ce rire est cohérent avec la personnalité de Juliette, beaucoup moins avec la mienne, mais c’est comme ça, il est le même. Nous avons aussi une façon bien à nous de froncer les sourcils en baissant légèrement la tête, lorsque quelque chose nous contrarie. Enfin, nous avons la même façon de pleurer, en ponctuant nos larmes de reniflements particulièrement disgracieux. Entendre ces reniflements chez l’autre dédramatise les situations, nous fait éclater de rire au beau milieu de salves de sanglots.
Alléger pour ne pas sombrer. Ouvrir les vannes sans se noyer, pas maintenant, pas encore. Réfléchir. Comprendre qui savait quoi.
Trente-neuf longues années, putain.
Juliette me parle. Juliette s’essouffle, fait de nombreuses pauses. Je suis suspendue à ses lèvres, mes yeux ne peuvent se détacher de sa bouche, de ses mots. Je bois ses paroles et souffre avec elle lorsqu’elle prend une respiration. Moi aussi, je manque d’air. Ce mimétisme m’effraie. Est-il possible que mon hyperventilation soit, en fin de compte, une répercussion physiologique de la détresse de ma sœur, inconnue jusqu’alors ? Moi d’ordinaire si scientifique, comment puis-je me laisser envahir par ces croyances séculaires en une symétrie fantasmatique du destin des jumeaux ? Et pourquoi pas de la transmission de pensée, tant qu’on y est… Malgré tout, cette étrange connexion de nos souffles me trouble plus que je ne le laisse paraître.
*
Il nous faut un long sas de futilités avant de nous attaquer aux sujets les plus difficiles. Ah bon, toi aussi tu aimes Jean-Jacques Goldman, les brocolis, les films de super-héros américains, Albert Camus, Nikki de Saint-Phalle, l’Hiver dans les Quatre Saisons de Vivaldi, prendre des bains moussants, croquer dans des pâtes crues, Netflix, les tartes au citron meringuées, l’odeur des draps propres, Monica dans Friends, le ping-pong, le pain aux noix, le chiffre 4, les mitaines, le mot « troglodyte », dormir sur le côté gauche, être réveillée par le soleil, les Malabar bi-goût, George Clooney, les Pringles au guacamole.
Ce n’est qu’au bout de plusieurs heures que nous nous décidons enfin à aborder nos passés familiaux. Aucune de nous ne veut se lancer la première. Nous tirons au sort, c’est Juliette qui commence.
Je l’écoute me raconter son histoire, doucement, lentement.
— Je crois… je crois que j’ai une vie plutôt banale, tu sais… carrément banale, même. Mais carrément heureuse. J’ai toujours vécu à Avignon, je suis un peu casanière. Je n’en suis partie que quelques années. Je n’ai pas été bien loin, j’ai fait mes études à la fac d’Aix-en-Provence, mais lorsque je me suis retrouvée seule là-bas, j’ai eu l’impression d’être déracinée. J’ai ressenti le besoin de revenir près de mes parents, le plus vite possible. Le syndrome de la fille unique que je suis. Enfin, que j’étais, jusqu’à 9 h 56 ce matin.
Juliette tente de me sourire, mais son sourire se trouble. Car de toute évidence, elle n’a jamais été fille unique, c’est maintenant une certitude. Elle continue :
— Mes parents ont eu du mal à avoir un enfant, ma mère me l’a raconté il y a quelques années, mais j’ai senti que c’était encore douloureux pour elle d’en parler. À l’époque, il n’y avait pas toutes les techniques d’aide à la procréation, alors il fallait être patient, et espérer qu’un jour, peut-être… Quand ma mère est tombée enceinte, elle était si heureuse qu’elle a pris de nombreuses photos : Romane, j’ai vu de mes yeux ces photos de ma mère enceinte. À ma naissance, la joie l’a foudroyée, et ne l’a plus quittée depuis. Je ne dis pas ça pour me vanter, ce sont ses mots à elle – elle a parfois un vocabulaire assez spécial…
Je ne peux m’empêcher de remarquer deux choses. La première, c’est que Juliette assène des vérités sur ses parents, en évitant soigneusement de les confronter à la réalité. Je suis certaine qu’elle est consciente que rien n’est plus facile à travestir qu’une photographie, que de vieux clichés jaunis de sa mère enceinte ne valent pas grand-chose, qu’il va nous falloir des éléments bien plus solides. La seconde chose que je note, c’est que Juliette parle de sa mère au présent. Pour moi, c’est un coup de couteau dans le cœur. La mère de Juliette est vivante. Est-elle ma mère ? Ma mère est peut-être vivante, punaise, ma mère est peut-être vivante. Chasse ces phrases, chasse ces images, Romane. Concentre-toi sur Juliette, le reste viendra plus tard.
Juliette sent mon trouble, me fixe, intensément. Hésite. Même si ce qu’elle me raconte de sa vie me remue, je veux tout savoir d’elle. Alors je lui souris. Mes yeux l’encouragent à reprendre.
— J’ai grandi dans une famille extrêmement stable. Unie. Mes parents sont toujours ensemble, aujourd’hui. C’est dingue, ils sont de cette minorité de gens qui s’aiment encore après plus de quarante-cinq années de vie commune, et qui n’ont jamais l’air de s’ennuyer. Mes parents sont fidèles en amour, en amitié aussi… ils ont des valeurs, c’est comme ça qu’on dit quand des gens sont un peu old school… oui, c’est ça, des valeurs. Mais sans être rétrogrades, hein ! Ce sont de belles personnes, Romane…
Sa gêne est palpable. Dans une famille comme celle-ci, on ne ment pas à son enfant. Ça ne fait pas partie du schéma. La suite de la conversation sera une douleur.
— Romane, je sais ce que tu te dis. Mais je t’assure que mes parents sont incapables de mensonge. Jamais ils ne me mentent, jamais ils ne m’ont menti, j’en suis certaine, ce sont mes parents. D’ailleurs tout le monde me répète depuis toujours que je suis le portrait craché de mon père. Mes origines, je les connais : elles sont ici, à Avignon, avec eux.
Sa voix tremble en disant cela, car toutes ses certitudes viennent de voler en éclats. Je sais qu’elle se protège, comment lui en vouloir ? Je ne veux pas la brusquer, mais je ne peux pas me taire.
— Juliette, tu sais comme moi que tes parents auraient pu te cacher une éventuelle adoption, c’est une possibilité qu’il va falloir envisager. Nous sommes jumelles, punaise ! C’est la seule chose dont nous pouvons être sûres, désormais. Tout le reste…
— Je le connais, le reste ! Ils n’auraient pas pu… C’est impossible Romane. Tu m’entends ? C’est impossible. Je ne peux pas croire que mes parents m’aient menti toutes ces années. Et puis… ça n’est vraiment pas le moment de remuer tout ça…
Elle désigne sa poitrine et se met à pleurer en silence, le souffle court.
*
Je voudrais que Juliette me parle de sa maladie. Elle insiste pour que je lui parle d’abord de ma vie à moi. Je refuse, bien sûr.
— J’ai besoin de savoir ce dont tu souffres, Juliette, je ne peux pas éluder, c’est trop important. Et puis je suis médecin, je pourrais peut-être t’aider, qui sait ?
— Mon père est médecin lui aussi, mais…
Elle s’arrête net.
— Mais quoi ?
— Mais rien. Je t’expliquerai… après t’avoir parlé de ma maladie.
Je hoche la tête. Juliette reprend :
— Depuis quelques semaines, je m’essouffle, je tousse. Je suis de nature plutôt optimiste, limite insouciante… alors au début, je me suis dit qu’il s’agissait sûrement d’allergies, d’un rhume des foins un peu coriace, ou bien d’un mauvais virus qui passerait bien tôt ou tard. Le genre de petit bobo qui part tout seul, avec un peu de patience. Et puis… et puis ça s’est aggravé. Brutalement. Ces dernières semaines, ma toux est devenue plus rauque, plus intense. J’étais tout le temps fatiguée, j’avais l’impression de devoir me reposer deux fois plus que d’habitude. Alors je me suis prise en main et je suis allée consulter des spécialistes.
Je reste silencieuse. Saisie par la peur. Je sens bien que les coups de poing ne font que commencer.
— Il y a quelques jours, je me suis rendue au service de pneumologie de l’hôpital Nord pour faire le point sur mes résultats d’examens. J’y allais confiante. Certaine d’en ressortir avec quelques jours d’antibiotiques, éventuellement quelques piqûres… Je voyais bien que le médecin tournait autour du pot, qu’il prenait des précautions. Moi, en face, je surjouais l’assurance de la fille qui va bien. Au bout d’un moment, devant mon insistance à nier la gravité de mon cas, il s’est décidé à lâcher un mot. Terrible. Une hypothèse, à ce stade. Mais quelle hypothèse… Il m’a parlé de cancer, Romane.
L’uppercut vient d’arriver.
Je ne dois pas m’effondrer. Je dois être forte. La soutenir.
Je sais ce qu’est un cancer des poumons. Une putain de saloperie contre laquelle des dizaines de milliers de personnes se battent chaque année. Et contre laquelle la plupart perdent. Je connais les statistiques, sinistres, angoissantes. 80 % des malades décèdent en moins de cinq ans.
Juliette continue :
— C’est un comble, pour moi qui n’ai jamais fumé une cigarette de ma vie. Les médecins tâtonnent encore, ils ne sont pas totalement sûrs, et je m’accroche à leurs incertitudes, je dois bien l’avouer… mais ils sont très inquiets. Et je le sens, Romane, je le sens dans ma chair : ce qui me ronge n’est pas anodin… j’ai l’impression d’assister, impuissante, à la destruction de mon corps, cellule par cellule. À une vitesse vertigineuse.
Juliette pleure en silence. Elle fait une pause dans son récit. Je serre ses mains. J’aimerais pouvoir la rassurer, mais je ne peux m’empêcher de pleurer, moi aussi.
— Romane, il faut que je te dise…
Sa solennité, ses pauses amplifient mon inquiétude.
— Mon père est médecin, oui… mais il n’est au courant de rien. En fait, personne n’est au courant. J’ai caché ma maladie à toute ma famille. Je n’ai pas trouvé le courage de leur parler. Un cancer, c’est déjà intolérable pour la personne qui en est atteinte. Mais pour les autres… Je ne peux pas, c’est impossible. Je ne veux pas les faire souffrir, je veux les protéger, coûte que coûte.
Silence. Toux. Trop longue.
— J’ai tellement reçu, Romane, tellement reçu d’amour, de joies… Et voilà que cette putain de maladie me place dans cette position si cruelle… la position de celle qui reprend tout. Le bonheur, la lumière, la vie. Comment accepter un tel rôle ? Comment accepter d’annoncer mon potentiel décès à mes parents, à mes amis ? Et surtout… à ma propre fille ?
Deuxième uppercut. Je vacille.
Juliette a une fille.
Elle a cinq ans et s’appelle Marie. Le prénom de ma propre mère. Un prénom extrêmement courant bien sûr, mais tout de même, son irruption dans la conversation est un choc. Un de plus. Juliette me montre des photos de sa fille, ma nièce, et je fonds en larmes. L’espace d’un instant, je crois me voir enfant.
— Romane, tant que l’issue n’est pas sûre, j’ai décidé de me battre en secret, à l’abri des regards. Je sais que quelque chose mourrait en Marie, si je venais à disparaître. C’est comme ça, on n’y peut rien. Je crois… je crois qu’on ne se remet jamais vraiment de la mort de sa mère.
Je ne peux pas lui donner tort. Je le sais, plus que tout autre.
Face à la maladie et la mort, chacun se débrouille comme il peut.
Juliette a opté pour le silence.
C’est son choix, je dois le respecter. Même si je ne suis pas d’accord.
Ma vie, mes problèmes me semblent tout à coup tellement dérisoires face aux siens. Je sais tout ça et je me punis intérieurement de ne pas parvenir à me contrôler, mais je n’y peux rien, je dois sortir mon petit sac pour respirer.
Je suis décidément une piètre boxeuse, dépassée par la violence du ring sur lequel elle vient de monter.
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