La vie qui m'attendait

Julien Sandrel · Chapitre 23 sur 25

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La vie qui m'attendait

23 - Samedi SI TU SAVAIS

23

 

Samedi

SI TU SAVAIS

 

Samedi matin. Le soleil est revenu sur Avignon. Comme si c’était moi qui contrôlais les choses désormais, y compris la météo. À midi pile, un taxi m’emmènera vers Marseille. Vers mon père, vers Juliette.

Il va falloir que je sois forte. Je dois parler à mon père de la manière la plus douce possible. Ne pas juger, pas maintenant. L’urgence, c’est Juliette. Je dois rester concentrée sur mon objectif : le convaincre de donner l’un de ses lobes pulmonaires à Juliette. Il ne faut en aucun cas le braquer en lui demandant de justifier l’injustifiable. La vérité viendra plus tard.

Je crois que nous allons réussir. Que mon père sera compatible, lui aussi. Que Juliette vivra. Que nous vivrons. Je le crois, mais je connais les risques. Pour Juliette, ils sont immenses. Je sais bien qu’elle est loin d’être tirée d’affaire. Je sais bien qu’elle peut mourir, avec ou sans nos poumons. Pour mon père et moi, le risque de décès est quasiment nul. Mais tout est dans le quasiment. Je me méfie des quasiment. Il n’y avait quasiment aucune chance que cette inconnue débusquée par Mme Lebrun soit ma sœur jumelle. Et pourtant. Je ne peux pas savoir si demain Juliette sera toujours en vie. Je ne peux pas être certaine que moi-même je le serai toujours à l’issue de cette opération loin d’être anodine. Je l’espère de tout mon cœur, mais la vérité c’est que je n’en sais rien.

Au cours de cette nuit de douleur et d’espoir mêlés, j’ai rédigé deux lettres, que j’ai cachées dans le tiroir de la table de nuit de Juliette, puisqu’elles ne sont destinées à être lues qu’en cas d’issue dramatique.

La première est pour Paola et Gabriel. Dans cette lettre, je leur révèle tout ce que je sais. Leurs arrangements avec la vérité, ceux de mon père, le pacte que j’ai passé avec Juliette, et mon souhait de rompre le cycle du mensonge. Je veux que Marie sache tout des origines de sa maman, qui sont aussi les miennes, les siennes. Je sais la douleur de grandir avec un doute, un soupçon. Je sais la terreur d’être à jamais une fille floue, sans aucun visage attaché à ses racines. Je ne veux pas de cela pour ma nièce.

Ma seconde lettre est donc pour Marie. Dans cette lettre, je lui explique les raisons du silence de sa mère sur sa maladie, pour les préserver tous, pour la préserver, elle. Dans cette lettre, je lui répète que sa mère l’aime, qu’elle me l’a dit des dizaines de fois en quelques heures, et qu’elle sera toujours auprès d’elle. Je lui affirme que sa mère la sait forte, belle, intelligente. Promise à une vie extraordinaire. Cette lettre, c’est celle que j’aurais voulu recevoir de ma propre mère. Peut-être qu’elle m’aurait donné les ressources, la confiance nécessaire pour avancer sereinement dans la vie. Je me dis qu’une telle lettre d’amour ne peut que construire la femme magnifique que Marie deviendra. Dans cette lettre, je lui révèle aussi ce qu’il va se passer d’ici quelques minutes. Une dernière matinée, non pas avec sa mère, mais avec moi. Sa tante. Qui la connaît si peu, mais pour qui elle compte déjà tant.

À l’aube, je téléphone à Paola, lui demande si elle peut venir à la librairie ce matin avec Marie, car j’ai envie de l’embrasser – de les embrasser, toutes les deux.

— Il se passe quelque chose, ma belette ?

— Non maman, rien d’autre qu’une mère qui aime sa fille.

— C’est beau de dire une phrase comme ça, tesoro. Bien sûr qu’on va passer te voir. Pas longtemps, parce que je veux être au supermarché avant que tous les touristes ne débarquent…

— Aucun problème, maman.

— Dis-moi… est-ce que je pourrais garder Marie jusqu’au retour de Raphaël ? Je lui avais promis de lui faire un panettone et je n’ai pas encore eu le temps, alors je me disais…

— Aucun problème, maman.

Au vu de mes projets de ces prochains jours, c’était bien ce que j’avais prévu. Paola m’a devancée.

À 9 h 30, j’ouvre le magasin. Cinq minutes plus tard, Paola entre, avec Marie, qui me saute au cou. Je m’étonne de la voir totalement vêtue de bleu, elle m’explique que la semaine rose est finie, MélanieMélodie ayant décrété que l’heure était désormais au bleu. Nettement plus difficile à exécuter en termes de nourriture, alors le blanc est aussi toléré. Merci de cette sollicitude, chère MélanieMélodie.

Paola s’approche.

— Tu as de petits yeux, un peu rougis. Est-ce que tu as pleuré ?

— Non pas du tout, maman, je couve peut-être une conjonctivite, j’attends quelques jours, je verrai bien si ça passe ou pas d’ici la fin du week-end…

Elle sourit.

— Si tu veux aller te balader avec Marie, je peux rester ici une demi-heure. Je suis ravie de t’aider à la librairie, on y rencontre des gens charmants… D’ailleurs, comment va ton adorable Désiré ?

— Maman, ça ne te regarde pas… et ce n’est pas mon Désiré…

— Comme tu voudras… molto bello, en tout cas. Tu as très bon goût… tu tiens forcément ça de moi… de toute façon il n’y a que pour le physique que tu ressembles à ton père… tout le reste vient de moi !

Paola éclate de rire, m’embrasse, dépose un baiser sonore sur la joue de Marie. Est-ce que Paola y croit, lorsqu’elle s’adresse à sa fille en faisant comme si elle ressemblait vraiment à son père ? A-t-elle pu refouler au fond de son âme qu’elle a été adoptée, a-t-elle pu se convaincre d’une autre vérité ? J’en suis certaine. Au fil du temps, ce qui était impossible est devenu la réalité : ils sont les vrais parents de Juliette. Dans leurs tripes, dans leur cœur, dans leur quotidien depuis trente-neuf ans. Il ne peut en être autrement.

*

J’emmène Marie avec moi, au cœur d’Avignon.

Sur la place de l’Horloge, qui bruisse déjà de mille éclats de voix, nous nous attablons à la terrasse d’un glacier, dont nous sommes sans doute les premières clientes. Le bleu chimique éclatant du parfum « bonbon Schtroumpf » a attiré Marie irrésistiblement. Elle insiste pour faire une photo « pour montrer à papa comme on suit bien le programme bleu ». Je comptais me contenter d’un sage cornet au chocolat, mais je me lance moi aussi dans l’aventure de la glace schtroumpfante…

Nous restons quelques instants, et Marie propose de me montrer d’autres « œuvres » de MélanieMélodie. J’accepte avec joie.

Marie manie le téléphone avec une incroyable dextérité. Elle ne sait pas encore lire, mais elle se débrouille avec le contrôle vocal, que je ne sais pas utiliser. Cette génération biberonnée à YouTube est flippante. MélanieMélodie est flippante, elle aussi. Elle doit avoir vingt-cinq ans mais se comporte comme si elle en avait douze. Joue-t-elle un rôle, ou est-elle vraiment comme ça dans la vie ? Je penche pour la deuxième hypothèse, et me dis que le monde est devenu fou.

Marie n’arrête pas de me dire qu’elle est « trop contente » de cette glace, de cette séance vidéo improvisée, et ça a l’air vrai. Son visage lumineux ne ment pas.

Nous revenons vers la librairie, et je fais durer notre marche, profitant de sa fatigue d’enfant pour la prendre dans mes bras. Je la serre contre mon corps, l’embrasse. Je ne suis pas capable de m’en détacher. Il va pourtant bien falloir. Je dépose un long baiser appuyé sur son front, lui murmure : « Au revoir ma petite belette que j’aime. » Je parviens à ne pas pleurer. Elle me serre en retour, sans insister. Elle ne sait pas qu’il faut qu’elle me serre fort, aussi fort qu’elle le peut, que la sensation même de ce dernier instant est fondamentale. Alors je lui propose de jouer à qui serre le plus fort. Elle me broie une mâchoire en riant, m’inonde de baisers, que je lui rends, le cœur lourd, les larmes planquées derrière une digue bien fragile.

Je regarde Paola emporter le petit colis bleu et blond dans ses bras. Je suis fière de moi. Je suis fière de ce que je m’apprête à faire. Je ne sais pas si je l’ai déjà été, dans ma vie. Il était temps. Je reste ainsi jusqu’à ce que la porte de la librairie se referme.

J’attends quelques minutes, m’assure que Paola et Marie sont bien parties. Puis je laisse couler mes larmes. Je les ai retenues, là, juste au bord, jusqu’à maintenant. Mais je ne peux plus. Je prends conscience de toutes ces choses à côté desquelles je suis passée dans ma vie. Par paresse, parfois. Par peur, souvent. Tout au long de ma vie, j’ai vécu dans la peur. La peur de tout, tout le temps. Alors qu’aucune menace ne planait sur moi. Je me suis censurée, je me suis barricadée derrière des paravents de papier, j’ai moi-même assombri mon quotidien, inlassablement. C’est idiot, vraiment, mais je réalise seulement maintenant que la peur de mourir m’a empêchée de vivre. Quoi qu’il en soit, je suis heureuse de ces quelques instants avec Marie. Un petit supplément. Une parenthèse de lumière.

 

*

Alors que je m’apprête à fermer la librairie pour une durée indéterminée, la sonnette retentit. Une voix familière s’élève :

— Vous êtes une femme bien étrange, Romane.

Désiré se tient dans l’entrée de la librairie. Il sourit. Un petit bouquet – visiblement artisanal – dans les mains. Je repense à ce que je lui ai dit hier matin, il y a une éternité.

— Désiré, je suis désolée. Vraiment, je ne voulais pas…

Il m’interrompt :

— Je sais, Romane.

Je le regarde. J’ai envie de le prendre dans mes bras, là, sur-le-champ. De l’embrasser sauvagement. Et plus, puisqu’affinités. Je n’ai pas peur, ce matin.

Il me tend les jolies fleurs.

— Ce sont des belles-de-nuit… Elles déploient leur beauté à la tombée du jour et se referment au petit matin. J’ai pensé qu’elles nous iraient bien, à tous les deux. Ces modestes fleurs sont une invitation à de nouvelles découvertes nocturnes. Je connais un pont particulièrement sympathique… mais j’ai d’autres ressources.

Je pourrais tout tenter. Je voudrais tout tenter, avec lui. J’en ai furieusement envie. Mais je ne veux pas le faire souffrir. Il ne doit pas s’imaginer… Je ne sais pas dans quel état je me réveillerai après le don de mon lobe pulmonaire. Je tente la métaphore animalière à base de papillons éphémères, je m’embrouille, je m’entends rire bêtement, j’ai quinze ans tout à coup. Désiré doit en avoir marre de m’entendre raconter toutes ces âneries, car il s’avance et pose un doigt sur ma bouche. Ce contact me pétrifie. Sa chaleur m’électrise.

Désiré penche son visage vers moi. Je peux sentir son souffle, son haleine mentholée. Cela fait des années que je n’ai pas vécu ça. L’ai-je déjà vécu, d’ailleurs ? Désiré m’embrasse. Lentement. Continue de s’approcher. Comment pourrait-il être plus proche ? Il le peut. Ses mains se font plus fermes. Je m’abandonne. C’est une sensation douce, moite, voluptueuse. Notre baiser a le goût d’un pop-corn à la menthe. Cette image me fait sourire. Il s’en aperçoit, desserre légèrement son étreinte. Suffisamment pour qu’un éclair de lucidité traverse mon esprit malade. Je ne peux pas. Je ne dois pas aller plus loin. C’est une pente glissante. Dangereuse. Les sentiments qui sont en train de monter en moi sont tels qu’ils pourraient égratigner ma volonté, ébranler ma détermination à aller jusqu’au bout. À risquer ma vie pour Juliette. À quelques heures de l’échéance, il n’est pas possible de débuter quoi que ce soit.

Je me dégage doucement de l’étreinte de Désiré. Lui dis que j’ai besoin de temps. Qu’il est terriblement séduisant. Mais que ce matin, je ne peux pas aller plus loin. Il sourit, me dit qu’il comprend. Que j’ai son numéro, désormais. Qu’il existe d’autres fleurs que les belles-de-nuit, qui vivent le jour et qui sont magnifiques, elles aussi. Que décidément, il a bien fait de s’approcher de cette librairie, ce jour de cocktail, il y a quelque temps. Qu’il attend mon appel. Je me mords la joue, hésite, puis l’embrasse une dernière fois, furtivement. Un baiser volé. Mon premier. Le dernier, peut-être.

 

*

Il est 11 h 50. La matinée est presque terminée.

Je commande un dernier taxi. Avignon-Marseille. Cent euros minimum. La course de sa vie, vers celle de ma sœur. Je ne négocie pas le prix.

Il sera là d’ici quinze minutes.

 

*

Je m’assieds sur une chaise de la cuisine, mais je ne tiens pas en place. Je ne sais pour quelle raison, le fait de revoir Désiré a réactivé la sensation qui s’était logée dans mon ventre, cette sensation d’être passée à côté de quelque chose.

Elle est là, de nouveau. Elle grossit. Je suis tout proche du but.

Qu’est-ce qu’il a dit, ce jour-là sur le pont, punaise ?

Qu’est-ce qu’il a dit aujourd’hui ?

Je passe en revue mes sensations de l’instant. Ses gestes, ses paroles.

Soudain, l’évidence.

Le cocktail. Désiré a parlé d’un cocktail dans la librairie.

Ce cocktail qui l’a attiré, dont il m’a parlé sur le pont. Qu’il a évoqué de nouveau, il y a quelques minutes.

Dans l’ordinateur de Juliette l’autre soir, il y avait des photos de différents événements que Juliette a organisés dans sa librairie. C’est là que la sensation est née. Chaque évocation du cocktail l’a réveillée. J’ai vu quelque chose au sein de ces photos. Quelque chose qui ne m’a plus quittée depuis.

Je me rue sur l’ordinateur, l’ouvre frénétiquement. Il me reste dix minutes avant que le taxi n’arrive. Je me concentre sur le dossier de photos intitulé sobrement « Événements auteurs ».

À mesure que je fais défiler les images, l’inquiétude grandit.

Une, deux, trois, quatre photos, non, non, non, non.

Cinq, six, sept, huit. C’est là.

Mon corps se raidit. Mon sang se fige, en même temps que mon regard.

Ce n’est pas possible. Comment ai-je pu passer à côté, l’autre soir ?

Mon père. Mon père, dans les photos de Juliette. Mon père, au milieu de la foule, sur une photo de rencontre d’auteur dans la librairie. Prise il y a moins d’un mois.

Je sens les larmes monter. Je zoome, je scrute. C’est bien lui, j’en suis sûre et certaine. Je continue mes recherches, et les larmes s’échappent. Mon père apparaît sur d’autres images. Pire encore. Sur l’un des clichés, il sourit, tenant dans la main une coupe de champagne qu’il partage avec Juliette.

Je suis prise de vertige, j’étouffe.

Je me répète que ce n’est pas possible. J’ai besoin de m’allonger.

Tout s’écroule. Je n’ai plus aucune certitude.

Je répète une même phrase, en boucle.

Une phrase dont je ne saisis pas encore toutes les implications.

Juliette et mon père se connaissent.

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CETTE FILLE-LÀ

 

À quel moment cela a-t-il commencé ?

Le phénomène est difficile à dater tant j’ai désormais l’impression étrange que ce mal sournois, indicible, a toujours été là. Une corrosion, logée à l’intérieur de mon corps. Une lame, un scalpel aiguisé planté dans mes plaies, toujours fraîches. Alimentant un ulcère à l’estomac dont tu n’as jamais rien su, Romane. J’ai toujours considéré que c’était un moindre mal, un châtiment mineur, comparé à l’immensité de ma faute.

Depuis des décennies désormais, je suis rongé, dévoré par ce que l’on appelle communément le remords.

Depuis des décennies, je sais que j’ai pulvérisé une part de ma vie, une part de la tienne. Une part de la sienne.

Juliette. Mon autre fille. Ta sœur.

Lorsque tu as soufflé tes vingt bougies, quelque chose en moi s’est mis en mouvement. Bien sûr, le mal était fait. Ce mal, je l’avais décidé. Quoi que je fasse, je ne pourrais rien y changer. Jamais. Mais je devais savoir ce que Juliette était devenue. Si elle était heureuse. J’avais l’intuition – l’espoir – de son bonheur. Ou bien était-ce un moyen de me dédouaner, d’apaiser mes douleurs ? Je devais en avoir le cœur net. Plus tard, il serait trop tard.

À vingt ans, on a encore la vie devant soi.

À vingt ans, je pouvais encore avoir un impact sur celle de Juliette.

J’ai engagé un détective privé. Comme dans les séries B. Moins glamour, plus caféiné, le physique plus proche de l’ours que de la star hollywoodienne. Mais d’une efficacité redoutable. Quelques contacts dans les administrations adéquates, une somme d’argent conséquente, et le nom et l’adresse de Juliette m’étaient fournis. Nous étions en mars 1996.

Le jour où j’ai appris qu’elle portait toujours le prénom que j’avais griffonné à la va-vite ce jour de détresse infinie, ce prénom que votre mère avait choisi, l’émotion m’a submergé. Juliette était non seulement vivante, mais elle était aussi restée Juliette. Lorsque l’on m’a tendu une photographie prise à la dérobée de la jeune femme qu’elle était, mon corps s’est mis à saigner, au sens propre. Juliette te ressemblait tellement. Le jour de la naissance, il m’avait été impossible de savoir si vous étiez de fausses ou de vraies jumelles. Cette photo ne laissait aucune place au doute. J’ai dû être hospitalisé quelques jours, pour soigner cet ulcère. Je suis parvenu à te le cacher. Tu étais en troisième année de médecine, tu avais d’autres préoccupations. Tu avais trouvé assez sain que je m’octroie enfin de vraies vacances.

Il m’a fallu encore quelques semaines pour me décider. J’avais formé l’idée un peu insensée de m’immiscer dans la vie de Juliette. D’une façon ou d’une autre. Je ne voulais pas être intrusif. Le détective m’avait indiqué que Juliette semblait en pleine santé et heureuse. Si jeune, et pourtant déjà sûre de son chemin. Elle était employée dans une librairie d’Avignon, où sa famille était installée. Sa famille. Pas nous. Pas moi. Ces mots m’ont toujours fait mal. J’en suis le seul coupable.

Ce n’est que treize ans plus tard qu’elle a ouvert Les mots de Juliette. Je l’y ai incitée, puis aidée. Je vais y venir.

En mai 1996 – je m’en souviendrai toujours –, j’ai rassemblé mes forces, et décidé de la rencontrer. De nouer des liens avec elle. À défaut d’avoir été un père, j’ai espéré devenir un ami. Avant même de lui parler, je m’étais clairement formulé les limites de mon intervention. Si ce que le détective m’avait indiqué était vrai, si Juliette était heureuse avec sa famille adoptive, il était hors de question que je vienne saccager son bonheur. L’heure était à la réparation, en douceur, à dose homéopathique. Je devais respecter sa vie, intervenir avec parcimonie, discrétion. Je ne révélerais jamais ma véritable identité. Mentir, de nouveau. Mentir, encore et toujours. Ma vie n’est finalement que mensonge. Mais elle est ma vie.

Un matin, je me suis présenté à la librairie qui employait Juliette. J’ai erré dans les allées. Je n’osais pas la regarder. Je savais qu’elle était là, j’avais aperçu sa chevelure rousse, penchée sur l’un des présentoirs. Au bout de quelques minutes, elle a fait son travail. Elle est venue me parler. M’a demandé ce qu’elle pouvait faire pour moi. J’ai planté mes yeux dans les siens et j’ai senti les larmes monter. J’ai eu envie de lui répondre : « Tout. » J’ai répondu : « Rien. Merci mademoiselle, je regarde, simplement. » Elle a hoché la tête, a souri, et ajouté machinalement que si j’avais besoin d’elle, elle serait là. Je l’ai laissée s’éloigner, me suis retourné, le visage dévasté, et j’ai marmonné : « Moi aussi. »

À partir de là, j’ai commencé à prendre quelques jours de repos chaque mois. Ça n’est pas la version que je te donnais, Romane, mais ces quelques jours, je les passais à Avignon.

Je suis devenu un client régulier de la librairie. Je me suis fait appeler « Monsieur Joseph », et j’ai commencé à nouer des conversations littéraires avec Juliette. Ma fille. Devenue ma libraire attitrée. Elle me conseillait quelques ouvrages avec son enthousiasme, sa joie, sa verve si communicatifs, je les lisais dans le mois qui suivait, et nous en parlions à mon retour, quelques semaines plus tard. Nos conversations s’allongeaient. J’avais repéré les jours creux, les jours où Juliette avait plus de temps à accorder à ses clients fidèles. Ces quelques heures passées auprès d’elle étaient magiques. Je n’ai pas peur de le dire.

J’ai rencontré ses parents adoptifs, à la librairie. Au début, l’exubérance de Paola m’a fait peur. Par certains aspects, elle me rappelait ma propre mère. Mais j’ai vite saisi l’amour inconditionnel qui les unissait, toutes les deux. Quant à son père, Gabriel, Juliette l’évoquait parfois, un grand sourire sur les lèvres. Je donnais le change bien sûr, mais à chaque fois mon cœur se serrait. Le jour où je les ai vus, tous les deux, ensemble, il s’est déchiré. Cela m’a fait mal, de regarder vivre cette famille. Je me suis demandé laquelle de vous deux avait eu le plus de chance, finalement. En abandonnant Juliette, je lui ai offert la possibilité d’un vrai foyer. En te gardant auprès de moi, Romane, je t’ai condamnée à mes angoisses, t’ai exposée à l’expiation feutrée de mes fautes les plus abjectes. Je ne suis pas aveugle. J’ai très vite compris que de mes deux filles, Juliette était la plus épanouie. Et que je n’y étais pour rien.

Quoi qu’il en soit je suis infiniment reconnaissant à ces autres d’avoir recueilli Juliette, de l’avoir si bien élevée, de lui avoir donné autant d’amour. Elle le méritait.

Je me suis détesté, toutes ces années. J’ai voulu réparer le mal. Apaiser ma conscience. Elle ne le sera jamais vraiment.

Je n’ai jamais su donner la juste dose d’amour, je m’en rends compte aujourd’hui. Tout ce que je souhaitais, Romane, c’était te montrer que je t’aimais. Je ne voulais pas t’étouffer. Mais je n’ai pas su faire autrement.

La seule chose que je pouvais obtenir, du côté de Juliette, c’était cette sorte de lien bienveillant libraire-client. Et je pouvais agir dans l’ombre, améliorer discrètement son quotidien, comme un ange gardien.

C’est ce que j’ai eu l’occasion de faire, lorsque j’ai senti que Juliette commençait à tourner en rond, dans cette librairie qui n’était pas sienne. Nous étions en 2009, les plateformes de financement participatif commençaient à éclore. Je l’ai incitée à se renseigner, à lancer une campagne, afin de financer un début d’activité de libraire indépendante, à son compte. Elle l’a fait. Trois cents contributeurs anonymes ont soutenu son projet. C’était fou. Juliette était surexcitée. Elle m’a remercié mille fois de lui avoir donné cette formidable idée. Nos liens sont devenus plus forts. Comment dire… privilégiés.

Parmi ces trois cents contributeurs, il y en avait environ deux cents qu’elle ne connaissait pas. Des pseudonymes, des versements. J’étais ces deux cents, évidemment. J’ai fait deux prêts dans deux banques différentes, toutes mes économies y sont passées. Mais j’étais tellement heureux de contribuer, modestement, à une part de bien-être de Juliette. C’était si peu.

La même année, Juliette est tombée enceinte, et j’ai senti que je pouvais tenter quelque chose de plus important. Je voulais inscrire symboliquement cette enfant, ma première – et à ce jour ma seule – petite-fille, dans notre famille. Juliette avait des idées de prénom extravagantes. Des prénoms à diphtongue, des prénoms « mode ». Nos échanges l’ont fait évoluer, j’en suis certain, vers plus de classicisme. Assez vite, j’ai introduit dans la discussion le prénom de votre mère. Elle l’a tout de suite trouvé charmant. Dès lors, j’ai augmenté la fréquence de mes visites, et je n’hésitais plus à appeler l’enfant à naître « Marie ». Ce qui faisait dire à ta sœur quelque chose comme « Vous exagérez, monsieur Joseph… », en riant. Lorsque Juliette rit, lorsque tu ris, Romane, je vois Marie, votre mère. Chacun de vos rires me brise le cœur et le répare, à la fois.

L’idée a fait son chemin. Jusqu’au dernier moment, je n’étais pas sûr de son choix. Et je ne connaissais pas Raphaël, je n’avais eu aucune prise sur lui.

Lorsque l’enfant est arrivée, Juliette m’a envoyé un simple SMS.

« Marie est née ce matin. Merci, monsieur Joseph. »

Ce fut l’un des plus beaux jours de ma vie.

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