La vie qui m'attendait

Julien Sandrel · Chapitre 3 sur 25

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La vie qui m'attendait

3 - Marseille

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MARSEILLE

 

Je descends gare Saint-Charles et suis saisie par la chaleur, étouffante. Après avoir grelotté trois heures dans un wagon trop climatisé, le contraste est presque douloureux. Je pensais la canicule réservée aux territoires dépourvus d’horizon maritime, je la découvre aussi redoutable au bord de la Méditerranée.

Je suis soulagée que mon TGV soit arrivé sans dommage. J’avais avalé un relaxant musculaire juste avant le départ, pensant favoriser un endormissement en bonne et due forme. Tu parles, le train débordait de gosses s’agitant dans tous les sens. J’ai eu tout le temps d’élaborer le scénario d’une catastrophe ferroviaire d’envergure, de sursauter au moindre passage de tunnel. Je préfère de loin affronter la brûlure de l’air marseillais, les deux pieds ancrés dans le sol.

Les abords de la gare sont envahis de familles, de valises gonflées à bloc et de groupes d’adolescents hilares, savourant la liberté surveillée d’une colonie de vacances dont ils garderont un souvenir ému – ou pas, si comme moi ils frémissent à l’idée de se doucher au milieu des poils pubiens de leurs congénères. Nous sommes le 18 juillet, un de ces fameux samedis de départs en vacances. Je n’avais pas réalisé cette horreur, sinon j’aurais réfléchi à deux fois et différé mon départ d’un ou deux jours. Mais je suis là.

Je me fraie un passage vers la file d’attente des taxis. J’entends voler des noms d’oiseaux au passage d’une berline noire aux vitres teintées. Un chauffeur Uber se voit affublé des plus belles expressions locales de dégoût, grands gestes à l’appui. Je ne peux m’empêcher de sourire en réalisant que je suis à Marseille. Une ville que les médias ont longtemps caricaturée, la présentant comme dangereuse, sale, abandonnée. Depuis quelques années, j’ai vu fleurir de nombreux articles soulignant la beauté de ses paysages, son renouveau culturel. Je suis à Marseille et j’en suis ravie. Je me le formule clairement, et mon utilisation de ce simple adjectif est suffisamment rare pour être soulignée.

Je me suis autorisé une petite folie : quitte à prendre des vacances, autant réserver une chambre extraordinaire. J’ai donc choisi un hôtel de luxe récemment rénové, bénéficiant d’une vue plongeante sur le Vieux-Port, sa grande roue et la basilique Notre-Dame-de-la-Garde. L’endroit est incroyable, la vue est saisissante, et la température dans ma somptueuse chambre est idéale. Je me surprends à sourire. À imaginer à quoi pourrait bien ressembler ma vie si je vivais ici, dans le sud de la France. Est-ce que mon rythme serait le même ? Est-ce que mon quotidien y serait plus doux ? Je pourrais rester des heures à contempler le paysage. Je pourrais mais ce n’est pas du tout ce qui va se passer.

J’avais en théorie décidé de prendre le week-end pour me détendre, me reposer, attendre le lundi pour me rendre à l’hôpital Nord. Comme s’il s’agissait de vraies vacances. Mais bien sûr, je n’y tiens plus. Y ai-je vraiment cru ? Toutes mes résolutions ont volé en éclats dès que j’ai posé le pied sur le sol marseillais : autant être honnête avec moi-même, je suis venue là avec un objectif précis, je ne réussirai jamais à passer tout un week-end sans penser à cette femme qui m’obsède depuis trois jours. Je change de vêtements, je noue un foulard gris passe-partout dans mes cheveux, je me parfume, me rends aussi présentable que possible, juge que ça peut aller, descends les marches de mon hôtel impérial. Je m’aperçois que je respire très bien. J’ai ma réserve de petits sacs avec moi mais elle ne m’a pas servi une seule fois depuis que je suis arrivée à Marseille. Je hèle un taxi et me dirige avec une grande fébrilité vers les quartiers Nord.

Changement de décor abrupt. Des barres d’immeubles, du béton morose. Au beau milieu de tout ça, une effervescence populaire et joyeuse, à rebours des clichés. L’adorable chauffeur qui m’a prise en charge me dépose, après avoir vanté sa ville à grand renfort de superlatifs, et souligné ma chance inouïe de la découvrir pour la première fois. Je ne suis pas loin de le croire. L’hôpital ressemble à s’y méprendre à l’une de ces cités HLM géantes au cœur desquelles il est implanté mais, ici aussi, le chant des cigales est assourdissant. Ça n’est pas une légende, ces bestioles hurlent sans relâche, apportant une touche de charme solaire à des lieux qui en manquent cruellement. C’est la première fois que j’entends ce chant ailleurs que dans un film, et je trouve ça beau, émouvant.

Une fois à l’intérieur du bâtiment, je remarque la boutique du hall et me surprends à chercher des yeux Mme Lebrun. C’est absurde bien sûr, mais j’ai l’intuition qu’elle serait capable de continuer à faire le guet tant que je n’aurais pas avoué ma maladie. Je m’approche de l’accueil, m’informe de la localisation du service de pneumologie, merci madame, bonne journée madame.

Rien ne ressemble plus à un hôpital qu’un autre hôpital. Partout la même frénésie, les mêmes visages tendus. Les hôpitaux manquent de moyens, le temps est une denrée trop rare pour toutes ces femmes, tous ces hommes qui dédient leurs jours, leurs nuits à réconforter, sauver, améliorer ce qui peut l’être. Je les admire et j’en veux aux responsables politiques de ne rien faire, de tout céder à la puissance de la finance, de ne rien lâcher pour améliorer les conditions de travail de ces milliers de soignants, les conditions de vie de ces milliers de patients. La santé, c’est pourtant ce que l’on souhaite en premier aux gens que l’on aime, le plus fabuleux des cadeaux. Et pourtant, la santé devient un luxe. Ça me rend malade. Après mes études, j’ai décidé de m’orienter vers ce que l’on appelle « la médecine de ville », parfois avec un léger mépris, un sous-entendu d’infériorité par rapport à la vraie médecine, celle des centres hospitalo-universitaires. Moi, je pense que ce sont les deux faces d’une même pièce. Complémentaires, indispensables. Je suis bien trop sensible à la souffrance humaine pour ne pas prendre le temps de l’écouter. Alors j’écoute, dans mon petit cabinet. Je suis de ces médecins qui privilégient la qualité à la quantité. J’essaie, en tout cas.

Le service de pneumologie bouillonne d’activité. J’erre quelques instants autour du bureau des admissions, cherchant la salle d’attente. Je n’ai pas de plan d’attaque, rien. Enfin si, j’ai un plan simplissime. Je vais m’asseoir et observer. Je sais que tous les patients ont leurs habitudes : certains appellent mon cabinet plusieurs semaines à l’avance afin d’être bien certains d’obtenir le créneau du lundi matin 8 h 30, et lorsque je leur demande pourquoi ils tiennent tant à ce créneau, ils me répondent invariablement que c’est le leur, voilà tout. Alors je me dis que le samedi est peut-être le jour de consultation favori de cette femme qui me ressemble tant. J’ai mon iPad avec moi, le service est climatisé, j’ai tout mon temps. Si rien ne se passe aujourd’hui, eh bien j’aviserai.

Je m’apprête à m’installer, quand une jeune femme – une secrétaire médicale – me fait signe de m’approcher du comptoir. Je tremble légèrement. Que me veut-elle ?

— Vous tombez bien, je pensais que vous étiez déjà loin. Vous avez oublié votre carte Vitale, après votre rendez-vous de ce matin. Tenez. Bonne fin de journée.

Je bredouille quelques remerciements, me retourne, marque un arrêt, puis m’éloigne en pressant le pas. Je serre très fort dans ma main droite la carte qui vient de m’être remise. Les battements de mon cœur résonnent jusque dans mes membres. Ce qu’il vient de se passer est parfaitement limpide : la jeune secrétaire m’a confondue avec cette autre que je recherche. Elle n’a pas eu l’ombre d’une hésitation. Mme Lebrun n’est donc pas la seule, notre ressemblance doit être forte, je ne m’attendais pas à une telle immédiateté.

Je sens monter un malaise. Ma respiration est de plus en plus hachée. Je suis une voleuse en fuite. Je jette des coups d’œil furtifs autour de moi, j’ai l’impression que tout le monde sait que je viens de dérober la carte d’assurance maladie d’une autre. Je crois déceler des regards désapprobateurs. Je marche vite, très vite. Je n’ai toujours pas examiné la carte que je tiens dans la main. J’espère que c’est une carte nouvelle génération, avec une photo. Dans un court instant, je vais découvrir ce visage, apparemment si proche du mien.

Je sors du bâtiment, m’affale sur un muret, à quelques mètres de deux brancardiers en pause cigarette. Je saisis mon plus beau sac en papier, le porte à ma bouche sous leur regard gêné. Ils éteignent leurs clopes, écourtent leur pause, je m’en veux de les chasser, je n’avais pas pensé à ça. Je n’avais pas pensé à grand-chose en vérité. J’aimerais me faire toute petite, disparaître dans un trou de souris, mais j’ai besoin de m’asseoir, de reprendre mon souffle. Afin de découvrir cette carte.

Je compte un, deux, trois, et je regarde.

Merde merde merde merde. C’est une de ces anciennes cartes, sans photographie. Je vois apparaître un nom. Juliette Delgrange. Totalement déconnecté de celui de mon père, de celui de ma mère, de ceux de mes grands-parents. Un joli nom, mais qui n’a rien à voir avec moi. Je suis déçue. Le soufflé retombe. L’espoir que cette femme soit une parente éloignée s’amenuise. Ma respiration se normalise. Je m’en veux d’être si naïve, je m’en veux d’avoir pensé que quelque chose d’un tant soit peu intéressant pouvait m’arriver.

Je lis machinalement la série de numéros impersonnels qui orne la carte à puce, et soudain quelques neurones asphyxiés reprennent vie.

Je frissonne. La carte Vitale n’est pas une carte comme les autres. Le codage des premiers nombres indique le sexe, l’année de naissance, le mois de naissance, le département de naissance. Je suis asséchée, je ne parviens plus à me concentrer. Je cours vers le distributeur de boissons le plus proche. Je vide d’une traite une bouteille d’eau, reprends mes esprits et scrute cette carte à m’en user les yeux.

Les sept premiers numéros de la carte Vitale de Juliette Delgrange indiquent qu’il s’agit d’une femme, née en janvier 1976, à Paris.

Comme moi.

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