La vie qui m'attendait
15 - Jeudi IMPASSES
15
Jeudi
IMPASSES
Ce matin, Marie est avec moi dans la librairie. Paola doit passer la chercher vers 11 heures. Marie est une enfant très calme, mais elle est aussi très bavarde. Je sais que les après-midi à la librairie sont nettement plus animés, il me sera difficile de garder un œil sur elle. Et il est inconcevable de ne pas la surveiller en permanence. Que se passerait-il si elle échappait à ma vigilance ? Un enlèvement, un accident… je ne veux même pas y penser. Et puis, même si j’adore cette petite fille, je caresse secrètement l’espoir que Paola accepte de la garder jusqu’à samedi matin.
Toute la nuit, j’ai repassé dans ma tête les scénarios possibles concernant nos origines, et ce que je suis autorisée à faire sans l’accord de Juliette – ou du moins ce que je m’autorise à faire. J’ai envie de parler aux parents de Juliette, de tout leur livrer sans filtre, de les questionner sans relâche jusqu’à ce qu’une vérité perce. Mais je sais que c’est impossible. C’est à Juliette de leur poser toutes les questions qui me brûlent les lèvres, je ne peux pas lui enlever ça. Si elle posait des questions à mon père à ma place, je crois que je ne pourrais pas le supporter. Notre pacte est un pacte de stabilité émotionnelle. La mission que j’ai acceptée, c’est la préservation de la joie de vivre de la famille de Juliette, en attendant d’y voir plus clair sur son état de santé. Si je franchis la ligne, je sais que je détruirai tout. La confiance qu’elle a placée en moi, notre amour naissant mais déjà si présent, ses espoirs, sa vie. Il va falloir me raisonner, patienter encore quelques jours. Après trente-neuf années, on pourrait penser que ce n’est rien, mais pour moi, c’est une éternité…
En revanche, je sais que deux choses me sont accessibles. La première, c’est de faire parler mon père, cette fois-ci en m’y prenant calmement, posément. En arrondissant les angles, en m’excusant de mes paroles de l’autre soir, qui l’ont fait sortir de ses gonds comme jamais auparavant. Pour avoir une conversation d’une telle importance, le téléphone est tout bonnement exclu : je dois me rendre à Paris. Alors j’en profiterais pour y faire la seconde chose : réclamer nos actes de naissance, à Juliette et moi. Dans deux mairies d’arrondissements différentes, munie de nos pièces d’identité respectives – Juliette m’a laissé sa carte d’identité, juste au cas où… elle ne croyait pas si bien penser. Ça ne fait que quatre jours que j’ai rencontré ma sœur, mais attendre un jour de plus pour tenir ces si précieux documents entre mes mains, désolée Juliette, je ne peux pas. Je vais fermer la librairie demain. Une toute petite journée pour en apprendre tellement plus. Pour balayer certaines hypothèses d’un revers de tampon administratif. Pour soulever le voile opaque posé sur nos vies, s’en émerveiller ou en mourir. Pas seulement pour moi, pour nous deux. J’espère qu’elle le comprendra. Je lui expliquerai ce soir, au téléphone. Ou pas. Je n’ai pas encore décidé. Je ne suis pas sûre de vouloir lui causer un quelconque stress additionnel. Peut-être vaut-il mieux que je l’informe de mes démarches à mon retour de Paris. Lorsque j’en saurai davantage.
Marie est assise au bureau d’écolier du rayon Jeunesse, elle dessine en chantonnant – encore et toujours la même ritournelle. Elle est heureuse, ça se voit. Je crois que je pourrais passer des heures à la contempler si je n’avais pas d’autres pensées bien plus obsédantes tournant en boucle dans ma tête.
Vers 10 h 30, la vieille dame entre dans la librairie. Même rituel que les jours précédents, avec quelques heures d’avance sur mes prévisions. Je l’observe, elle me sourit. Après quelques minutes, Marie redresse la tête. Elle lance un « Bonjour, madame Racine », et reçoit en retour un chevrotant « Bonjour, Marie » qui me paralyse.
Marie et cette femme se connaissent. Je suis donc supposée la connaître, c’est évident. Moi qui l’ai considérée comme une étrangère depuis deux jours. Marie vient faire une bise à Mme Racine, puis retourne à ses activités.
Mme Racine s’avance. Son sourire est différent, plus énigmatique. Elle me fait signe d’approcher, se penche vers mon oreille, et me glisse en chuchotant :
— Je sais que vous n’êtes pas Juliette.
Ai-je correctement entendu ? Je suis pétrifiée. Je jette un coup d’œil vers Marie. Elle est absorbée par son dessin et ne prête pas attention à notre échange. J’essaie de balayer ce que Mme Racine vient de me dire d’une boutade.
— J’ai peut-être un peu grossi, c’est vrai… mais ça n’est pas très sympathique de me le faire remarquer de la sorte, ha ha… Qu’est-ce que je peux faire pour vous, madame Racine ?
— Vous n’êtes pas Juliette, et je sais qui vous êtes. Je n’en soufflerai mot. Je voulais juste vous dire que c’est formidable, ce que vous faites pour votre sœur. Je suis certaine que Dieu vous le rendra.
Je dois me tenir à la table des polars pour ne pas défaillir. Je continue de chuchoter. Il me faut abréger cette conversation.
— Dieu n’a rien à voir dans tout ça, madame Racine. Et je ne sais pas de quoi vous parlez. Maintenant, je suis désolée, mais j’ai quelques commandes à passer.
— Bien sûr, je ne voulais pas vous déranger. Avec moi, votre secret est bien gardé, ne vous inquiétez pas. Je connais Juliette depuis des années, vous savez. C’est une merveilleuse jeune femme. J’espère de tout mon cœur qu’elle s’en tirera.
Je reste sans voix, et Mme Racine repart.
Comment cette femme a-t-elle pu savoir ? Personne, pas même la propre mère de Juliette, ne s’est rendu compte de la supercherie. Je suis secouée, retournée, déstabilisée. La confiance que j’avais acquise au cours de ces premiers jours vient d’être atomisée. Si Mme Racine sait, alors d’autres peuvent savoir aussi. Quelle erreur ai-je bien pu faire ? Je lui ai parlé trop vite, c’est ça… je l’ai vouvoyée, l’ai traitée comme une cliente lambda, alors que c’est une habituée. J’ai merdé, gravement. Ou bien… Juliette aurait-elle pu se confier à cette femme ? Peut-être, mais dans ce cas pourquoi ne m’en aurait-elle pas avertie ? Je dois en avoir le cœur net. J’envoie un SMS à Juliette, lui demandant si elle a parlé avec Mme Racine de notre petit arrangement. J’attends quelques secondes… La réponse ne sera pas immédiate. Bien sûr, Juliette n’est sûrement pas pendue à son téléphone. J’espère qu’elle va bien, ce matin.
Marie s’approche. Je respire un grand coup.
— Ça va, maman ? Tu as l’air bizarre.
Romane, reprends-toi, nom d’un chien.
— Bien sûr, ça va très bien, ma belette. Et toi, qu’est-ce que tu fais ?
— Tiens, c’est pour toi.
Elle me tend un dessin, représentant la scène jouée hier soir : je reconnais un petit dragon, enroulé dans les bras d’une princesse et d’un petit animal, Kiki sans doute.
— Merci, mon amour. Qu’est-ce que c’est beau ! Tu avais raison hier, ils ont l’air heureux avec leur petit bébé dragon.
Pas de réponse. Elle est déjà passée à autre chose.
— Maman, est-ce que Mme Racine a déposé une lettre aujourd’hui ?
De quoi parle-t-elle ? Mme Racine est-elle factrice ? Un peu âgée pour ça, me semble-t-il.
— Je… je ne sais pas ma chérie.
— Viens, on va chercher ! Elle a touché quels livres ?
Marie me prend par la main. Je lui indique l’allée que Mme Racine a empruntée, et elle se met à sortir les livres des étagères, un à un. Elle les ouvre à la première page, puis les repose. Elle est très excitée. Je m’apprête à lui demander ce qu’elle mijote, mais elle me devance :
— Tu te rappelles, la lettre qu’elle avait mise une fois dans un gros livre de photos de Paris ? Moi, je trouve que Mme Racine elle écrit de belles choses. Des fois c’est des phrases un peu trop compliquées pour moi mais quand même… Aaaaaaaahhh !! Y en a une là !
Marie vient d’extraire une petite enveloppe d’un exemplaire de Mrs Dalloway, de Virginia Woolf. Elle me la tend, me demande de l’ouvrir sans la déchirer, Mme Racine n’aimerait pas ça, il faudra la remettre à sa place après l’avoir lue.
Je décachette délicatement l’enveloppe, et commence à lire à voix haute.
À mesure que je progresse, mes cordes vocales se serrent.
Vous ne saurez jamais que votre âme voyage
Comme au fond de mon cœur un doux cœur adopté
Et que rien, ni le temps, d’autres amours, ni l’âge
N’empêcheront jamais que vous ayez été ;
Que la beauté du monde a pris votre visage,
Vit de votre douceur, luit de votre clarté,
Et que le lac pensif au fond du paysage
Me redit seulement votre sérénité.
Vous ne saurez jamais que j’emporte votre âme
Comme une lampe d’or qui m’éclaire en marchant ;
Qu’un peu de votre voix a passé dans mon chant.
Doux flambeau, vos rayons, doux brasier, votre flamme
M’instruisent des sentiers que vous avez suivis,
Et vous vivez un peu puisque je vous survis.
Marguerite Yourcenar, Vous ne saurez jamais
Je revois Mme Racine déambuler dans la librairie puis repartir sans rien acheter. Je l’ai prise pour une voleuse, elle est en réalité un passeur de poésie, un héraut de la littérature, déposant de bouleversantes offrandes au cœur des livres. Je n’ai jamais vu cela, mais j’imagine les petits bouts de bonheur que ces dons anonymes procurent aux lecteurs, surpris, amusés, émus peut-être, intrigués sûrement. La vie de Juliette regorge décidément de surprises.
Cette missive m’est destinée, j’en suis certaine. Mme Racine sait pour Juliette et moi. Si j’avais encore un doute, ce poème vient de le lever. Le dernier vers, surtout. Mme Racine est-elle envoyée par Juliette elle-même, afin de me faire réfléchir de nouveau à sa proposition de prendre sa place définitivement s’il lui arrivait quelque chose ? Juliette se sent-elle plus proche de la fin qu’elle ne l’a laissé paraître ? Je jette un œil à mon portable. Toujours pas de réponse.
Marie sent mon émotion mais est à dix mille lieues de comprendre ce qui est en train de se jouer.
— Ben c’est pas le mieux celui-là, hein ? Des fois c’est des trucs rigolos qu’elle met Mme Racine, mais là c’était pas terrible…
Je n’ai pas le temps de réfléchir. Je remets la lettre dans l’ouvrage de Virginia Woolf, ferme les yeux, bois un verre d’eau.
Lorsque je le repose, je vois arriver – ô horreur – Paola et Désiré.
En simultané.
Ils se font même des politesses pour savoir qui entrera le premier.
Chacun s’approche de moi.
Je remercie le ciel d’avoir indiqué à Désiré que je m’appelais Juliette. J’ai toutefois une peur bleue de l’entendre m’appeler « docteur », là, devant la mère de la vraie Juliette. Je dois les isoler l’un de l’autre, les devancer, et ne surtout pas appeler Paola « maman », puisque je suis officiellement chez une grand-tante, et qu’il est facile de savoir que ma mère est décédée… De nombreux patients sont au courant, je ne pense pas que Désiré en fasse partie, mais je ne peux pas me permettre de courir ce genre de risque.
Je m’approche de Paola en premier, lui fais un rapide baiser et lui indique que je dois m’occuper de ce client. Elle me donne un coup de coude en me disant qu’il n’est pas mal du tout ce client, est-ce que c’est lui, mon rendez-vous de ce soir ? Mince, c’est vrai, je suis censée avoir un rendez-vous. Je lui réponds qu’il a été annulé, et que de toute façon je dois garder Marie – alors même que je prévoyais de lui demander de la garder une journée de plus. Quand je suis perdue, je fais n’importe quoi. Et là, clairement, je panique. Je dois impérativement éloigner Paola de Désiré. Je pousse Paola vers sa petite-fille. Elle ne se fait pas prier puisqu’elle ne l’a pas vue depuis une dizaine de jours et la réclamait déjà il y a quarante-huit heures.
Je reviens vers Désiré, le salue tout en lui faisant sentir que je suis pressée. Lorsqu’il parle, ses yeux – dissimulés sous des lunettes de soleil à contour bleu – regardent légèrement au-dessus de moi. Comme si son subconscient m’imaginait plus grande que je ne le suis. Il y a beaucoup de choses chez moi qui ne seraient pas à la hauteur si tu les voyais, crois-moi…
— Vous n’êtes pas venue, hier soir, je me trompe ?
— Non, vous avez raison. J’ai eu… un petit contretemps. Mais je viendrai, ne vous inquiétez pas.
— Ce soir ? Venez ce soir, je vous en prie.
— Oh, ce soir ça va être difficile… je dois garder…
— Mais pas du tout ! Elle est libre comme l’air, ce soir !
Paola vient de s’immiscer dans la conversation. Cette ingérence soudaine est extrêmement désagréable, mais elle est surtout dangereuse. Il suffirait d’un « docteur » ou d’un « ma fille » malencontreux pour créer une véritable explosion nucléaire. Je dois répondre à Paola, mais je ne peux ni l’appeler Paola, ni maman… j’ai l’impression de jouer à « ni oui ni non »…
Paola continue :
— Je garde Marie, ce soir ! On a plein de choses à se raconter, on va se faire une bonne soirée rose entre filles, d’accord mini-belette ? Juliette, sois tranquille, profite de ta soirée avec monsieur…
Je suis dans une impasse, de nouveau. Je dois faire cesser ce dialogue à haut risque au plus vite. Un éclair de lucidité me traverse.
— Très bien… Marie ira dormir chez toi. Mais je ne pourrai pas passer la chercher demain… Est-ce que tu pourrais la garder jusqu’à samedi matin ?
Explosion de joie de ma nièce et de sa mamie, acquiescement hilare de Paola, danse de la victoire de Marie.
— Et je viendrai vous voir en spectacle ce soir, Désiré.
Sourire en coin de Paola. Elle ne sait pas que j’esquiverai, et lui non plus. L’essentiel en cet instant, c’est que tout le monde y croie et que l’on mette fin à cette périlleuse conversation.
Désiré s’adresse à Paola, s’incline d’une sorte de révérence, le visage éclairé d’un immense sourire.
— Je crois que je dois vous remercier, madame. Votre intervention arrive à point nommé…
— Tout le plaisir est pour moi, cher monsieur. D’autant que vous avez un très joli prénom. C’est toujours un bonheur de voir Juliette en si bonne compagnie.
Elle me fait un clin d’œil extrêmement explicite et éclate d’un rire sonore. On dirait que c’est elle qui le drague… Il fait semblant de s’excuser. Son sourire est à tomber, Paola n’a pas tort.
— J’ai un peu l’impression de vous avoir forcé la main, Juliette… Pour me faire pardonner, je vous invite à déjeuner !
Non mais et puis quoi encore ?
— Non merci, c’est très gentil, mais je dois rester à la librairie, nous sommes ouverts non-stop en ce moment.
— Mais ne t’inquiète pas !! Ce que tu peux être rasoir, parfois… Marie et moi allons garder la boutique, tesoro, le temps que tu ailles déjeuner avec monsieur. Regarde, il n’y a personne, on va très bien s’en tirer, hein Marie ?
Marie acquiesce. Paola est une plaie, en fait. Elle est très forte. Je suis au pied du mur, et il faut vraiment que j’éloigne Désiré, sous peine de dérapage incontrôlé.
J’accepte donc, à reculons, cette invitation dont je me serais bien passée. D’autant que cela fait une éternité que je ne me suis pas retrouvée en tête à tête avec un homme, sans mon stéthoscope autour du cou.
Je regarde mon téléphone avant de sortir. Près d’une heure, et je n’ai toujours pas de réponse de ma sœur.
Je sais bien que c’est encore un délai très raisonnable, mais le joli sourire de Désiré n’apaise pas l’inquiétude sourde qui commence à envahir les replis sombres de mon cerveau.
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